Corneille expliqué aux enfants

Part 7

Chapter 73,610 wordsPublic domain

Consens-tu qu'on diffère, honneur? le consens-tu? Cet ordre n'a-t-il rien qui souille ma vertu? N'ai-je point à rougir de cette déférence? . . . . . . . . . . . . . . . . . . Tu murmures, ce semble? Achève; explique-toi. La reine a-t-elle droit de te faire la loi? Tu n'es point son sujet, l'Aragon m'a vu naître. O ciel! je m'en souviens, et j'ose encor paraître; Et je puis, sous les noms de comte et de marquis, D'un malheureux pêcheur reconnaître le fils! Honteuse obscurité, qui seule me fais craindre! Injurieux destin qui seul me rends à plaindre! Plus on m'en fait sortir, plus je crains d'y rentrer: Et crois ne t'avoir fui que pour te rencontrer. Ton cruel souvenir sans fin me persécute; Du rang où l'on m'élève il me montre la chute. Lasse-toi désormais de me faire trembler; Je parle à mon honneur, ne viens point le troubler. Laisse-le sans remords m'approcher des couronnes, Et ne viens point m'ôter plus que tu ne me donnes. Je n'ai plus rien à toi: la guerre a consumé Tout cet indigne sang dont tu m'avais formé; J'ai quitté jusqu'au nom que je tiens de ta haine....

Ainsi Corneille place Don Carlos tour à tour dans toutes les situations où il montrera un nouveau côté de son âme, et une nouvelle forme de sa générosité. Nous l'avons vu tout à l'heure fier de son titre de soldat, puis hautain et superbe à venger l'injure qu'on lui fait; nous le voyons maintenant se plaindre du pénible état d'esprit où le jette sa double destinée d'homme obscur par le sang et important par sa gloire. Va-t-il en arriver à maudire sa naissance, comme il semble qu'il en prend le chemin?--Oh! non pas! Un bruit se répand par le royaume que Don Carlos n'est pas Don Carlos, fils de pêcheur anobli par la reine; il est Sanche d'Aragon, fils de roi, que les nécessités de la politique ont forcé de cacher, dès sa naissance, chez un pêcheur. Les grands seigneurs commencent à le féliciter. Il répond avec une hauteur triste:

Comtes, ces faux respects, dont je me vois surpris, Sont plus injurieux encor que vos mépris. Je pense avoir rendu mon nom assez illustre Pour n'avoir pas besoin qu'on lui donne un faux lustre: Reprenez vos honneurs où je n'ai point de part. J'imputais ce faux bruit aux fureurs du hasard, Et doutais qu'il pût être une âme assez hardie Pour ériger Carlos en roi de comédie: Mais puisque c'est un jeu de votre belle humeur, Sachez que les vaillants honorent la valeur; Et que tous vos pareils auraient quelque scrupule A faire de la mienne un éclat ridicule. Si c'est votre dessein d'en réjouir ces lieux, Quand vous m'aurez vaincu vous me raillerez mieux: La raillerie est belle après une victoire; On la fait avec grâce aussi bien qu'avec gloire. Mais vous précipitez un peu trop ce dessein: La bague de la reine est encore en ma main; Et l'inconnu Carlos, sans nommer sa famille, Vous sert encor d'obstacle au trône de Castille; Ce bras, qui vous sauva de la captivité, Peut s'opposer encore à votre avidité.

La reine souhaiterait fort que Don Carlos fût le prince Sanche. Elle pourrait l'épouser. Elle se flatte, et le flatte aussi de cet espoir qui commence à poindre. Carlos repousse les suggestions de l'orgueil qui se font sentir en son cœur. A la fois mélancolique, et fier, et modeste, avouant qu'il serait heureux que le bruit qui court fût vrai, il se reproche de se laisser trop complaisamment aller à y croire; voyez comme il est beau et touchant, quand il dit à la reine d'Aragon:

Plût à Dieu qu'en mon sort je ne connusse rien! Si j'étais quelque enfant épargné des tempêtes, Livré dans un désert à la merci des bêtes, Exposé par la crainte ou par l'inimitié, Rencontré par hasard et nourri par pitié; Mon orgueil à ce bruit prendrait quelque espérance Sur votre incertitude et sur mon ignorance; Je me figurerais ces destins merveilleux Qui tiraient du néant les héros fabuleux; Et me revêtirais des brillantes chimères Qu'osa former pour eux le loisir de nos pères: Car enfin je suis vain, et mon ambition Ne peut s'examiner sans indignation; Je ne puis regarder sceptre ni diadème, Qu'ils n'emportent mon âme au delà d'elle-même; Inutiles élans d'un vol impétueux Que pousse vers le ciel un cœur présomptueux, Que soutiennent en l'air quelques exploits de guerre, Et qu'un coup d'œil sur moi rabat soudain à terre! Je ne suis point don Sanche, et connais mes parents; Ce bruit me donne en vain un nom que je vous rends. Gardez-le pour ce prince: une heure, ou deux, peut-être, Avec vos députés vous le feront connaître. Laissez-moi cependant à cette obscurité Qui ne fait que justice à ma témérité.

Cependant le bruit s'accrédite. Personne ne doute plus que Carlos ne soit un prince déguisé longtemps, même à ses propres yeux. Tout à coup... Encore un coup de baguette: le vieux pêcheur, père de Carlos, arrive à la cour. Tout s'écroule. Une confidente de la reine de Castille lui raconte ainsi cet événement:

BLANCHE.

Ah! madame!

DONA ISABELLE (reine de Castille).

Qu'as-tu?

BLANCHE.

La funeste journée! Votre Carlos...

DONA ISABELLE.

Hé bien?

BLANCHE.

Son père est en ces lieux, Et n'est...

DONA ISABELLE.

Quoi?

BLANCHE.

Qu'un pêcheur.

DONA ISABELLE.

Qui te l'a dit?

BLANCHE.

Mes yeux.

DONA ISABELLE.

Tes yeux?

BLANCHE.

Mes propres yeux.

DONA ISABELLE.

Que j'ai peine à les croire!

DONA LÉONOR (reine d'Aragon).

Voudriez-vous, madame, en apprendre l'histoire?

DONA ELVIRE (princesse d'Aragon).

Que le ciel est injuste!

DONA ISABELLE.

Il l'est, et nous fait voir Par cet injuste effet son absolu pouvoir, Qui du sang le plus vil tire une âme si belle, Et forme une vertu qui n'a lustre que d'elle. Parle, Blanche, et dis-nous comme il voit ce malheur.

BLANCHE.

Avec beaucoup de honte, et plus encor de cœur. Du haut de l'escalier je le voyais descendre; En vain de ce faux bruit il se voulait défendre; Votre cour, obstinée à lui changer de nom, Murmurait tout autour: «Don Sanche d'Aragon!» Quand un chétif vieillard le saisit et l'embrasse. Lui, qui le reconnaît, frémit de sa disgrâce; Puis, laissant la nature à ses pleins mouvements, Répond avec tendresse à ses embrassements. Ses pleurs mêlent aux siens une fierté sincère; On n'entend que soupirs: «--Ah! mon fils!--Ah! mon père! --O jour trois fois heureux! moment trop attendu! Tu m'as rendu la vie!--et:--vous m'avez perdu!» Chose étrange! à ces cris de douleur et de joie, Un grand[49] peuple accouru ne veut pas qu'on les croie; Il s'aveugle soi-même: et ce pauvre pêcheur, En dépit de Carlos, passe pour imposteur. Dans les bras de ce fils on lui fait mille hontes: C'est un fourbe, un méchant suborné par les comtes. Eux-mêmes (admirez leur générosité) S'efforcent d'affermir cette incrédulité: Non qu'ils prennent sur eux de si lâches pratiques; Mais ils en font auteur un de leurs domestiques, Qui, pensant bien leur plaire, a si mal à propos Instruit ce malheureux pour affronter Carlos. Avec avidité cette histoire est reçue; Chacun la tient trop vraie aussitôt qu'elle est sue: Et pour plus de croyance à cette trahison, Les comtes font traîner ce bonhomme en prison. Carlos rend témoignage en vain contre soi-même; Les vérités qu'il dit cèdent au stratagème: Et dans le déshonneur qui l'accable aujourd'hui, Ses plus grands envieux l'en sauvent malgré lui. Il tempête, il menace, et, bouillant de colère, Il crie à pleine voix qu'on lui rende son père: On tremble devant lui, sans croire son courroux; Et rien... Mais le voici qui vient s'en plaindre à vous.

[49] _En grande quantité._

Comment Carlos a-t-il reçu ce coup de foudre? Avec la sérénité d'un cœur noble, et la hauteur aussi d'un homme qui sait que la vraie noblesse s'acquiert, mieux encore qu'elle ne se transmet. Il ne rougit que d'avoir un instant laissé séduire son cœur aux flatteurs appas de l'ambition. Il fait en quelques traits l'histoire de sa vie; il montre que, s'il n'est pas fils de roi, personne mieux que lui ne mériterait de l'être.

Hé bien, madame, enfin on connaît ma naissance: Voilà le digne fruit de mon obéissance. J'ai prévu ce malheur, et l'aurais évité Si vos commandements ne m'eussent arrêté. Ils m'ont livré, madame, à ce moment funeste; Et l'on m'arrache encor le seul bien qui me reste! On me vole mon père, on le fait criminel! On attache à son nom un opprobre éternel! Je suis fils d'un pêcheur, mais non pas d'un infâme; _La bassesse du sang ne va point jusqu'à l'âme_: Et je renonce aux noms de comte et de marquis Avec bien plus d'honneur qu'aux sentiments de fils; Rien n'en peut effacer le sacré caractère. De grâce, commandez qu'on me rende mon père: Ce doit leur être assez de savoir qui je suis, Sans m'accabler encor par de nouveaux ennuis. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Je suis bien malheureux si je vous fais pitié: Reprenez votre orgueil et votre inimitié. Après que ma fortune a soûlé votre envie, Vous plaignez aisément mon entrée à la vie, Et, me croyant par elle à jamais abattu, Vous exercez sans peine une haute vertu. Peut-être elle ne fait qu'une embûche à la mienne. La gloire de mon nom vaut bien qu'on la retienne; Mais son plus bel éclat serait trop acheté Si je le retenais par une lâcheté; Si ma naissance est basse, elle est du moins sans tache, Puisque vous la savez, je veux bien qu'on la sache. Sanche, fils d'un pêcheur, et non d'un imposteur, De deux comtes jadis fut le libérateur; Sanche, fils d'un pêcheur, mettait naguère en peine Deux illustres rivaux sur le choix de leur reine; Sanche, fils d'un pêcheur, tient encore en sa main De quoi faire bientôt tout l'heur d'un souverain; Sanche enfin, malgré lui, dedans cette province, Quoique fils d'un pêcheur, a passé pour un prince. Voilà ce qu'a pu faire et qu'a fait à vos yeux Un cœur, que ravalait le nom de ses aïeux. La gloire qui m'en reste après cette disgrâce Eclate encore assez pour honorer ma race, Et paraîtra plus grande à qui comprendra bien Qu'à l'exemple du Ciel j'ai fait beaucoup de rien.

La reine porte sur Carlos et son caractère le vrai jugement qu'on en doit faire, en lui disant avec une bonté douce et une gravité pleine de respect:

Et vous, que par mon ordre ici j'ai retenu, Sanche, puisqu'à ce nom vous êtes reconnu, Miraculeux héros dont la gloire refuse L'avantageuse erreur d'un peuple qui s'abuse, Parmi les déplaisirs que vous en recevez, Puis-je vous consoler d'un sort que vous bravez? Puis-je vous demander ce que je vous vois faire? Je vous tiens malheureux d'être né d'un tel père; _Mais je vous tiens ensemble heureux au dernier point D'être né d'un tel père et de n'en rougir point_; Et de ce qu'un grand cœur, mis dans l'autre balance, Emporte encor si haut une telle naissance.

Mais Carlos est-il donc réellement un fils de pêcheur? Ce bruit qui avait couru de sa grande naissance était donc faux? Vous connaissez assez les contes de fées, mes enfants, pour prévoir que tout finira bien par s'arranger au mieux du bonheur de tous. On retrouve, au dernier moment, un billet du feu roi d'Aragon qui explique que Carlos est bien Sanche, prince d'Aragon, confié tout enfant à la femme d'un pêcheur pour le dérober aux ennemis, et que le pêcheur même l'a toujours pris pour son fils. Carlos est roi d'Aragon et peut épouser la reine de Castille. C'est le dernier coup de baguette, et tout le monde se retire content. Nous surtout, qui, sous l'apparence et la forme d'une aventure romanesque, avons eu le plaisir de voir se révéler peu à peu sous nos yeux une grande et belle âme, tendre, fière, honnête, bonne et généreuse, et qui ne sommes point fâchés, même par le moyen d'événements un peu invraisemblables, que ceux qui méritent le bonheur finissent par l'obtenir, et que ceux qui sont princes par le cœur le deviennent aussi par le sceptre.

CHAPITRE XI.

SERTORIUS.

Avez-vous remarqué que beaucoup des histoires de Corneille finissent bien? Il aime assez que l'homme généreux, après mille traverses, ait une récompense dans le bonheur et la tranquillité.

Rodrigue finira par épouser Chimène, Auguste et Cinna seront réconciliés et heureux. Les Horaces ont eu bien des malheurs; mais le dernier qu'on craint pour eux leur est épargné. Polyeucte a la récompense céleste qui a été sa seule ambition. Don Sanche, Nicomède sont triomphants à la fin de la pièce.

C'est le goût naturel de Corneille, qui aime profondément les hommes de bien qu'il met en scène et qui désire leur bonheur même ici-bas. Il aurait été mauvais cependant que son théâtre tout entier fût entendu ainsi. Il faut consoler les honnêtes gens; mais il ne faut pas leur donner d'illusion, et c'est une illusion que de croire qu'en ce monde le bonheur est toujours réservé, en fin de compte, à la vertu. Cela n'est vrai que quelquefois, et l'homme de cœur n'y doit pas compter.

Sur quoi faut-il donc qu'il compte? Sur sa conscience, sur l'approbation de son propre cœur, sur ces bonnes paroles qui ne font pas de bruit, mais que nous entendons bien distinctement pourtant s'élever du fond de nous-mêmes, quand nous avons fait quelque chose de bien.

Il peut compter aussi sur quelque chose qui est moins important, mais flatteur encore, et touchant, sur l'admiration des gens de bien. L'homme sent une grande douceur à être aimé de ceux qui sont bons. Il est permis de faire le bien dans l'espoir et dans le désir que les braves gens auront un bon souvenir de nous.

Eh bien, Corneille nous montre quelquefois des généreux qui sont malheureux, qui succombent à leur noble tâche, qui meurent lâchement frappés par les méchants. Il nous fait voir cela, parce que cela est vrai, et qu'il ne faut point cacher la vérité aux hommes. Mais quand il lui arrive de nous présenter ces tristes spectacles, il ne manque jamais de nous montrer ces grands hommes de bien qui sont malheureux, tellement admirés, aimés, regrettés et pleurés des personnes les plus remplies d'honneur, qu'en vérité nous ne les trouvons plus à plaindre, mais à envier plutôt, et bien consolés au moins dans leur infortune.

Il y met comme une délicatesse charmante qui consiste à ne faire aimer les hommes de cœur que par des personnes bonnes et courageuses elles-mêmes. L'affection est toujours, dans ses écrits, mêlée d'admiration. Elle n'est presque pas autre chose que l'admiration pour la vertu.

C'est une idée bien consolante; c'est aussi une idée vraie. Les méchants croient aimer quelquefois, et souvent font croire qu'ils aiment. Ils trompent, ou ils se trompent. Ne croyez ni chez vous, ni chez les autres, à l'affection qui n'est point fondée sur l'estime. La vraie sympathie est toujours une admiration et une estime de ce qu'on aime. Nos semblants d'affection pour les gens indignes ne sont qu'illusion de notre faiblesse; les sympathies apparentes des gens indignes pour nous ne sont que piège, ou, quelquefois, effort illusoire de leurs repentirs.

Corneille a aimé la vérité. Il a peint des hommes de cœur malheureux, parce que cela arrive. Il les a montrés aimés, et aimés par les gens de bien qui les admirent, parce que c'est là le seul genre d'affection véritable, et qu'à tout prendre, il n'y a ici-bas que la vertu qui soit vraiment et profondément chérie.

C'est l'histoire de Sertorius, général romain.

Ce Sertorius était un partisan de la République, à l'époque où la République romaine n'existait plus que de nom. Deux hommes, Sylla et Pompée, Sylla chef suprême de Rome, Pompée alors son lieutenant, tenaient les Romains asservis sous leur puissance. Sertorius, ne pouvant pas défendre l'indépendance de ses concitoyens à Rome, s'était retiré en Espagne avec ses partisans, et luttait contre Sylla et Pompée. Il disait, pour bien marquer lui-même cette défense du pays sur une terre étrangère:

«Rome n'est plus dans Rome; elle est toute où je suis!»

La reine d'Espagne, Viriate, aimait Sertorius, et eût désiré l'épouser.

De quelle affection l'aimait-elle? De celle que je vous disais plus haut, d'une sympathie profonde fondée sur l'admiration de ses vertus. Voici comment elle-même dépeignait à Thamire, sa dame d'honneur, ce qu'elle sentait pour le grand Romain:

... Tu le connais, Thamire; Car d'où pourrait mon trône attendre un ferme appui? Et pour qui mépriser tous nos rois que pour lui? Sertorius, lui seul digne de Viriate, Mérite que pour lui tout mon amour éclate. Fais-lui, fais-lui savoir le glorieux dessein De m'affermir au trône en lui donnant la main. . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ce ne sont pas les sens que mon amour consulte; Il hait des passions l'impétueux tumulte; Et son feu que j'attache aux soins de ma grandeur Dédaigne tout mélange avec leur folle ardeur. J'aime en Sertorius ce grand art de la guerre Qui soutient un banni contre toute la terre; J'aime en lui ces cheveux tout couverts de lauriers, Ce front qui fait trembler les plus braves guerriers, Ce bras qui semble avoir la victoire en partage. L'amour de la vertu n'a jamais d'yeux pour l'âge; Le mérite a toujours des charmes éclatants. . . . . . . . . . . . . . . . . . . Depuis que son courage à nos destins préside, Un bonheur si constant de nos armes décide. Que deux lustres de guerre[50] assurent nos climats Contre ces souverains de tant de potentats, Et leur laissent à peine, au bout de dix années, Pour se couvrir de nous, l'ombre des Pyrénées. Nos rois, sans ce héros, l'un de l'autre jaloux, Du plus heureux sans cesse auraient rompu les coups; Jamais ils n'auraient pu choisir entre eux un maître.

[50] On appelait _lustre_ un espace de cinq ans; _deux lustres de guerre_, ce sont dix ans de guerre.

C'est de ce ton qu'elle parle à sa confidente des desseins de son cœur.

C'est du même ton qu'elle en parle à Sertorius lui-même. Car les honnêtes gens qui ont un sentiment noble, dédaignent les misérables finesses, et n'ont rien à cacher de leur âme. Ils la montrent sans déguisement et sans scrupule. C'est leur gloire et c'est leur bonheur qu'ils n'ont point à dissimuler, parce qu'ils n'ont point à rougir.

Qui voulez-vous que j'épouse en Espagne? dit-elle à Sertorius...

Parlons net sur ce choix d'un époux. Êtes-vous trop pour moi? suis-je trop peu pour vous? C'est m'offrir, et ce mot peut blesser les oreilles: Mais un pareil amour sied bien à mes pareilles; Et je veux bien, seigneur, qu'on sache désormais Que j'ai d'assez bons yeux pour voir ce que je fais. Je le dis donc tout haut, afin que l'on m'entende: Je veux bien un Romain; mais je veux qu'il commande; Et ne trouverais pas vos rois à dédaigner, N'était[51] qu'ils savent mieux obéir que régner. Mais si de leur puissance ils vous laissent l'arbitre, Leur faiblesse du moins en conserve le titre. Ainsi ce noble orgueil qui vous préfère à tous, En préfère le moindre à tout autre qu'à vous. . . . . . . . . . . . . . . . . . . Je vous avouerai plus: à qui que je me donne, Je voudrai hautement soutenir ma couronne; Et c'est ce qui me force à vous considérer, De peur de perdre tout, s'il nous faut séparer: Je ne vois que vous seul qui, des mers aux montagnes, Sous un même étendard puisse unir nos Espagnes. Mais ce que je propose en est le seul moyen: . . . . . . . . . . . . . . . . . . Quand nous sommes aux bords d'une pleine victoire, Quel besoin avons-nous d'en partager la gloire? Encore une campagne, et nos seuls escadrons Aux aigles de Sylla font repasser les monts: Et ces derniers venus auront droit de nous dire Qu'ils auront en ces lieux établi notre empire! Soyons d'un tel honneur l'un et l'autre jaloux; Et, quand nous pouvons tout, ne devons rien qu'à nous.

[51] Si ce n'était que...

Voilà comme Sertorius est aimé: par une reine, en homme qui est digne d'être roi.

Il montre en effet qu'il est digne de ces grandes affections où la confiance, l'estime, l'admiration et la gratitude se mêlent également, par la manière courageuse et magnanime dont il résiste aux séductions de son ennemi, Pompée.

Pompée commande, en Espagne, l'année opposée à Sertorius. Une trêve a été conclue entre les deux camps, et Pompée, dans une entrevue, apporte à Sertorius des propositions d'accommodement. Pompée, à l'époque où se passe la tragédie, est un jeune homme, général distingué, parleur habile et artificieux. Il cherche d'abord à séduire Sertorius en le flattant, en admirant ses grandes vertus guerrières et ses éclatants succès:

L'inimitié qui règne entre les deux partis N'y rend pas de l'honneur tous les droits amortis: Comme le vrai mérite a ses prérogatives, Qui prennent le dessus des haines les plus vives, L'estime et le respect sont de justes tributs Qu'aux plus fiers ennemis arrachent les vertus; Et c'est ce que vient rendre à la haute vaillance, Dont je ne fais ici que trop d'expérience, L'ardeur de voir de près un si fameux héros, Sans lui voir en la main piques ni javelots, Et le front désarmé de ce regard terrible Qui dans nos escadrons guide un bras invincible. Je suis jeune, et guerrier, et tant de fois vainqueur Que mon trop de fortune a pu m'enfler le cœur; Mais, et ce franc aveu sied bien aux grands courages, J'apprends plus contre vous par mes désavantages, Que les plus beaux succès qu'ailleurs j'aie emportés Ne m'ont encore appris par mes prospérités. Je vois ce qu'il faut faire, à voir ce que vous faites. Les sièges, les assauts, les savantes retraites, Bien camper, bien choisir à chacun son emploi; Votre exemple est partout une étude pour moi. Ah! si je vous pouvais rendre à la république, Que je croirais lui faire un présent magnifique! Et que j'irais, seigneur, à Rome avec plaisir, Puisque la trêve enfin m'en donne le loisir, Si j'y pouvais porter quelque faible espérance D'y conclure un accord d'une telle importance! Près de l'heureux Sylla ne puis-je rien pour vous? Et près de vous, seigneur, ne puis-je rien pour tous?

Sertorius répond de très haut, sans habiletés d'avocat et sans précautions d'homme d'affaires. C'est bien l'homme tout à son sentiment, qu'il connaît juste et grand, et tout au dessein qu'il a entrepris.