Corneille expliqué aux enfants

Part 6

Chapter 63,675 wordsPublic domain

Tu te flattes, César, de mettre en ta croyance Que la haine ait fait place à la reconnaissance. Ne le présume plus; le sang de mon époux A rompu pour jamais tout commerce entre nous: J'attends la liberté qu'ici tu m'as offerte, Afin de l'employer tout entière à ta perte; Et je te chercherai partout des ennemis, Si tu m'oses tenir ce que tu m'as promis. Mais, avec cette soif que j'ai de ta ruine, Je me jette au-devant du coup qui t'assassine, Et forme des désirs avec trop de raison Pour en aimer l'effet par une trahison: Qui la sait et la souffre a part à l'infamie. Si je veux ton trépas, c'est en juste ennemie: Mon époux a des fils, il aura des neveux: Quand ils te combattront, c'est là que je le veux; Et qu'une digne main, par moi-même animée, Dans ton champ de bataille, aux yeux de ton armée, T'immole noblement, et par un digne effort, Aux mânes du héros dont tu venges la mort. Tous mes soins, tous mes vœux, hâtent cette vengeance; Ta perte la recule, et ton salut l'avance. Quelque espoir qui d'ailleurs me l'ose ou puisse offrir, Ma juste impatience aurait trop à souffrir: La vengeance éloignée est à demi perdue; Et quand il faut l'attendre, elle est trop cher vendue. Je n'irai point chercher sur les bords africains Le foudre souhaité que je vois en tes mains[44]; La tête qu'il menace en doit être frappée. J'ai pu donner la tienne au lieu d'elle à Pompée: Ma haine avait le choix; mais cette haine enfin Sépare son vainqueur d'avec son assassin, Et ne croit avoir droit de punir ta victoire Qu'après le châtiment d'une action si noire. Rome le veut ainsi: son adorable front Aurait de quoi rougir d'un trop honteux affront, De voir en même jour, après tant de conquêtes, Sous un indigne fer ses deux plus nobles têtes. Son grand cœur, qu'à tes lois en vain tu crois soumis, En veut aux criminels plus qu'à ses ennemis, Et tiendrait à malheur le bien de se voir libre, Si l'attentat du Nil affranchissait le Tibre. Comme autre qu'un Romain n'a pu l'assujettir, Autre aussi qu'un Romain ne l'en doit garantir. Tu tomberais ici sans être sa victime; Au lieu d'un châtiment ta mort serait un crime; Et, sans que tes pareils en conçussent d'effroi, L'exemple que tu dois périrait avec toi. Venge-la de l'Egypte à son appui fatale; Et je la vengerai, si je puis, de Pharsale[45]. Va, ne perds point de temps, il presse. Adieu: tu peux Te vanter qu'une fois j'ai fait pour toi des vœux.

[43] C'est-à-dire par sa veuve, que Corneille appelle sa _moitié_.

[44] Le mot _foudre_ est employé au masculin et au féminin en poésie. Il signifie ici: la catastrophe, la destruction.

[45] C'est à Pharsale (Thessalie) que César avait vaincu Pompée.

Cependant Philippe, un vieux serviteur fidèle de Pompée, a retrouvé son corps. Il lui a rendu les honneurs funèbres, comme on faisait alors, c'est-à-dire en le brûlant sur un bûcher et en enfermant les cendres dans une urne. Il apporte cette urne à Cornélie. La douleur de la veuve éclate en accents merveilleux de regret, de ressentiment, d'amertume:

CORNÉLIE.

Mes yeux, puis-je vous croire? et n'est-ce point un songe Qui sur mes tristes vœux a formé ce mensonge? Te revois-je, Philippe? et cet époux si cher A-t-il reçu de toi les honneurs du bûcher? Cette urne que je tiens contient-elle sa cendre? O vous, à ma douleur objet terrible et tendre, Eternel entretien de haine et de pitié, Restes du grand Pompée, écoutez sa moitié. N'attendez point de moi de regrets ni de larmes; Un grand cœur à ses maux applique d'autres charmes. Les faibles déplaisirs s'amusent à parler, Et quiconque se plaint cherche à se consoler. Moi, je jure des dieux la puissance suprême, Et, pour dire encor plus, je jure par vous-même; Car vous pouvez bien plus sur ce cœur affligé Que le respect des dieux qui l'ont mal protégé: Je jure donc par vous, ô pitoyable reste, Ma divinité seule après ce coup funeste, Par vous, qui seul ici pouvez me soulager, De n'éteindre jamais l'ardeur de le venger. Ptolomée à César, par un lâche artifice, Rome, de ton Pompée a fait un sacrifice; Et je n'entrerai point dans tes murs désolés, Que le prêtre et le dieu ne lui soient immolés. Faites-m'en souvenir, et soutenez ma haine, O cendres, mon espoir aussi bien que ma peine; Et pour m'aider un jour à perdre son vainqueur, Versez dans tous les cœurs ce que ressent mon cœur. Toi qui l'as honoré sur cette infâme rive D'une flamme pieuse autant comme chétive, Dis-moi, quel bon démon a mis en ton pouvoir De rendre à ce héros ce funèbre devoir?

Philippe raconte comment il a trouvé le corps de Pompée, son récit est très touchant et très beau. Ce Pompée n'est plus, et cependant c'est son souvenir illustre qui remplit toute la pièce; et voilà bien pourquoi la pièce porte son nom.

Tout couvert de son sang, et plus mort que lui-même, Après avoir cent fois maudit le diadème, Madame, j'ai porté mes pas et mes sanglots Du côté que le vent poussait encor les flots. Je cours longtemps en vain: mais enfin d'une roche J'en découvre le tronc vers un sable assez proche, Où la vague en courroux semblait prendre plaisir A feindre de le rendre et puis s'en ressaisir. Je m'y jette, et l'embrasse, et le pousse au rivage; Et, ramassant sous lui le débris d'un naufrage, Je lui dresse un bûcher à la hâte et sans art, Tel que je pus sur l'heure et qu'il plut au hasard. A peine brûlait-il que le ciel plus propice M'envoie un compagnon en ce pieux office: Cordus, un vieux Romain qui demeure en ces lieux, Retournant de la ville, y détourne les yeux; Et n'y voyant qu'un tronc dont la tête est coupée, A cette triste marque il reconnaît Pompée. Soudain la larme à l'œil: «O toi, qui que tu sois, A qui le ciel permet de si dignes emplois, Ton sort est bien, dit-il, autre que tu ne penses: Tu crains des châtiments, attends des récompenses; César est en Egypte, et venge hautement Celui pour qui ton zèle a tant de sentiment. Tu peux faire éclater les soins qu'on t'en voit prendre, Tu peux même à sa veuve en rapporter la cendre. Son vainqueur l'a reçue avec tout le respect Qu'un dieu pourrait ici trouver à son aspect. Achève, je reviens.» Il part et m'abandonne, Et rapporte aussitôt ce vase, qu'il me donne, Où sa main et la mienne enfin ont renfermé Ces restes d'un héros par le feu consumé.

CORNÉLIE.

Oh! que sa piété mérite de louanges!

PHILIPPE.

En entrant j'ai trouvé des désordres étranges: J'ai vu fuir tout un peuple en foule vers le port, Où le roi, disait-on, s'était fait le plus fort. Les Romains poursuivaient; et César, dans la place Ruisselante du sang de cette populace, Montrait de sa justice un exemple assez beau, Faisant passer Photin[46] par les mains d'un bourreau. Aussitôt qu'il me voit, il daigne me connaître; Et prenant de ma main les cendres de mon maître: «Restes d'un demi-dieu, dont à peine je puis Egaler le grand nom, tout vainqueur que j'en suis, De vos traîtres, dit-il, voyez punir les crimes: Attendant des autels, recevez ces victimes; Bien d'autres vont les suivre. Et toi, cours au palais Porter à sa moitié ce don que je lui fais; Porte à ses déplaisirs cette faible allégeance, Et dis-lui que je cours achever sa vengeance.» Ce grand homme, à ces mots, me quitte en soupirant Et baise avec respect ce vase, qu'il me rend.

[46] Ministre et conseiller de Ptolomée.--Achillas, dont nous verrons le nom plus loin, était lieutenant général des armées de Ptolomée.

Cornélie ne croit pas, ou croit peu à la sincérité des regrets de César. Elle garde l'urne de Pompée, et, songeant que César l'a touchée avant elle, elle s'écrie:

O soupirs! ô respect! ô qu'il est doux de plaindre Le sort d'un ennemi, quand il n'est plus à craindre! Qu'avec chaleur, Philippe, on court à le venger, Lorsqu'on s'y voit forcé par son propre danger, Et quand cet intérêt qu'on prend pour sa mémoire Fait notre sûreté, comme il croît[47] notre gloire! César est généreux, j'en veux être d'accord; Mais le roi le veut perdre, et son rival est mort. Sa vertu laisse lieu de douter à l'envie De ce qu'elle ferait s'il le voyait en vie: Pour grand qu'en soit le prix, son péril en rabat; Cette ombre qui la couvre en affaiblit l'éclat: L'amour même s'y mêle, et le force à combattre; Quand il venge Pompée, il défend Cléopâtre. Tant d'intérêts sont joints à ceux de mon époux, Que je ne devrais rien à ce qu'il fait pour nous, Si, comme par soi-même un grand cœur juge un autre, Je n'aimais mieux juger sa vertu par la nôtre, Et croire que nous seuls armons ce combattant, Parce qu'au point qu'il est j'en voudrais faire autant.

[47] Accroît, augmente.

Enfin César a triomphé du danger qu'il a couru. Le roi d'Egypte a été tué dans une rencontre, pris au piège même qu'il a tendu. César règne sans rivalité en Egypte comme à Rome. Il est tout-puissant. Cornélie ne désarme pas devant le succès. Elle a pu prémunir César contre un lâche complot; mais elle se réserve de le combattre ouvertement sur les champs de bataille. Les restes du parti de Pompée tiennent encore en Afrique. Elle ira les rejoindre. Elle continuera la guerre. Elle le dit en face à César, qui est digne, du reste, d'entendre un tel langage:

César, tiens-moi parole, et me rends mes galères: Achillas et Photin ont reçu leurs salaires; Leur roi n'a pu jouir de ton cœur adouci, Et Pompée est vengé ce qu'il peut[48] l'être ici. Je n'y saurais plus voir qu'un funeste rivage, Qui de leur attentat m'offre l'horrible image, Ta nouvelle victoire et le bruit éclatant Qu'aux changements de roi pousse un peuple inconstant. Et parmi ces objets ce qui le plus m'afflige, C'est d'y revoir toujours l'ennemi qui m'oblige. Laisse-moi m'affranchir de cette indignité, Et souffre que ma haine agisse en liberté. A cet empressement j'ajoute une requête: Vois l'urne de Pompée; il y manque sa tête: Ne me la retiens plus; c'est l'unique faveur Dont je te puis encor prier avec honneur.

CÉSAR.

Il est juste, et César est tout prêt de vous rendre Ce reste où vous avez tant de droit de prétendre: Mais il est juste aussi qu'après tant de sanglots A ses mânes errants nous rendions le repos; Qu'un bûcher allumé par ma main et la vôtre Le venge pleinement de la honte de l'autre; Que son ombre s'apaise en voyant notre ennui; Et qu'une urne plus digne et de vous et de lui, Après la flamme éteinte et les pompes finies, Renferme avec éclat ses cendres réunies. De cette même main dont il fut combattu Il verra des autels dressés à sa vertu: Il recevra des vœux, de l'encens, des victimes, Sans recevoir par là d'honneurs que légitimes. Pour ces justes devoirs je ne veux que demain; Ne me refusez pas ce bonheur souverain. Faites un peu de force à votre impatience; Vous êtes libre après; partez en diligence; Portez à notre Rome un si digne trésor; Portez...

[48] Autant qu'il peut...

Ceci n'est pas le compte de Cornélie. Ce n'est pas à Rome qu'elle veut porter les cendres de Pompée, c'est au milieu des légions restées fidèles au souvenir du grand général, pour continuer la guerre et balancer encore les destins.

CORNÉLIE.

Non pas, César, non pas à Rome encore: Il faut que ta défaite et que tes funérailles A cette cendre aimée en ouvrent les murailles; Et quoiqu'elle la tienne aussi chère que moi, Elle n'y doit rentrer qu'en triomphant de toi. Je la porte en Afrique; et c'est là que j'espère Que les fils de Pompée, et Caton, et mon père, Secondés par l'effort d'un roi plus généreux, Ainsi que la justice auront le sort pour eux. C'est là que tu verras sur la terre et sur l'onde Le débris de Pharsale armer un autre monde; Et c'est là que j'irai, pour hâter tes malheurs, Porter de rang en rang ces cendres et mes pleurs. Je veux que de ma haine ils reçoivent des règles, Qu'ils suivent au combat des urnes au lieu d'aigles; Et que ce triste objet porte en leur souvenir Les soins de le venger, et ceux de te punir. Tu veux à ce héros rendre un devoir suprême; L'honneur que tu lui rends rejaillit sur toi-même: Tu m'en veux pour témoin; j'obéis au vainqueur: Mais ne présume pas toucher par là mon cœur: La perte que j'ai faite est trop irréparable; La source de ma haine est trop inépuisable; A l'égal de mes jours je la ferai durer; Je veux vivre avec elle, avec elle expirer. Je t'avouerai pourtant, comme vraiment Romaine, Que pour toi mon estime est égale à ma haine; Que l'une et l'autre est juste, et montre le pouvoir, L'une de ta vertu, l'autre de mon devoir; Que l'une est généreuse, et l'autre intéressée, Et que dans mon esprit l'une et l'autre est forcée: Tu vois que ta vertu, qu'en vain on veut trahir, Me force de priser ce que je dois haïr; Juge ainsi de la haine où mon devoir me lie, La veuve de Pompée y force Cornélie. J'irai, n'en doute point, au sortir de ces lieux, Soulever contre toi les hommes et les dieux; Ces dieux qui t'ont flatté, ces dieux qui m'ont trompée, Ces dieux qui dans Pharsale ont mal servi Pompée, Qui, la foudre à la main, l'ont pu voir égorger; Ils connaîtront leur faute, et le voudront venger. Mon zèle, à leur refus, aidé de sa mémoire, Te saura bien sans eux arracher la victoire; Et quand tout mon effort se trouvera rompu, Cléopâtre fera ce que je n'aurai pu. Je sais quelle est ta flamme et quelles sont ses forces, Que tu n'ignores pas comme on fait les divorces, Que ton amour t'aveugle, et que pour l'épouser Rome n'a point de lois que tu n'oses briser: Mais sache aussi qu'alors la jeunesse romaine Se croira tout permis sur l'époux d'une reine, Et que de cet hymen tes amis indignés Vengeront sur ton sang leurs avis dédaignés. J'empêche ta ruine, empêchant tes caresses. Adieu: j'attends demain l'effet de tes promesses.

Et les deux grands adversaires se séparent, après avoir donné tous deux aux peuples lâches et perfides de l'Orient un exemple et une leçon de haute générosité et de noblesse de cœur; et l'on voit Cornélie s'éloigner à pas lents, l'urne de Pompée dans ses bras, «étonnant encore son ennemi victorieux de ses tristes et intrépides regards».

CHAPITRE X.

DON SANCHE D'ARAGON.

Vous avez lu des contes de fées, peut-être quelques histoires des _Mille et une nuits_. Ce sont des merveilles inventées pour amuser les petits enfants. Il y a toujours dans ces imaginations un peu monotones de beaux princes qui sont changés en vilaines bêtes, ou de pauvres gens qui se trouvent brusquement être les plus grands rois du monde, par le secours d'une fée bienfaisante. Cela fait des changements imprévus, de brusques métamorphoses, où l'on se récrie d'étonnement, et, parce que cela surprend, cela amuse. N'est-il pas vrai que cela n'amuse qu'un temps, et que ce temps n'est pas très long? On en est assez vite fatigué. Savez-vous pourquoi? parce qu'il n'y a rien dans ces récits qui fasse battre le cœur, rien qui nous donne ce plaisir particulier qu'on trouve à aimer les braves gens. On dit: «Oh! _Peau-d'âne_ qui est princesse! Le _Marchand de dattes_ qui est un sultan!» Mais on ne dit guère: «Quel bon cœur que la princesse! quel homme courageux que le marchand de dattes!»

Eh bien, pourquoi ne ferait-on pas des contes de fées où le sentiment de l'admiration pour les beaux caractères serait éveillé en même temps que cette agréable surprise qu'excitent les rapides changements de fortune? Ce que je demande là, on dirait que le bon Corneille y a songé. Il a écrit un beau conte de fées pour les petits et les grands enfants; mais un conte de fées où les personnages sont touchants et dignes d'admiration et de respect, où le changement de fortune, qui fait d'un soldat un roi, _est mérité_, et n'est que le digne prix d'une vie de dévouement et d'héroïsme. Il y a encore là une baguette de fée, ou quelque chose d'approchant, pour achever l'œuvre. Mais cette œuvre, c'est le courage personnel qui l'avait commencée, et la première baguette magique de Don Carlos, c'est son épée.

Ce Don Carlos était ce qu'on appelle un soldat de fortune. Fils d'un pêcheur, ou se croyant tel, il était monté de grade en grade, il était devenu général, avait défendu l'Aragon, la Castille, contre les Maures, qui étaient les grands ennemis des Espagnols au moyen âge, et, sans titre, et sans nom, était devenu, par les services rendus, le premier personnage des deux royaumes. La reine de Castille, Dona Isabelle, sans se l'avouer à elle-même, sentait bien qu'elle ne pouvait plus sagement faire que de le prendre pour époux. Mais une reine de Castille n'épouse pas un fils de pêcheur, même dans les contes de fées. Elle se résignait donc à épouser le comte Lope, ou Don Manrique, ou le marquis Alvar, tout en regrettant de ne pouvoir choisir selon ses sympathies. C'est justement de cette affaire du mariage de la reine qu'on délibère, lorsqu'un incident se produit. Don Carlos, qui est présent, au moment où la reine et les grands d'Espagne s'asseyent, voit un siège vide; il va le prendre. On l'arrête. Pour s'asseoir devant la reine il faut être comte ou marquis.--«Etes-vous noble, Carlos?»--Carlos répond fièrement:

Se pare qui voudra du nom de ses aïeux; Moi je ne veux porter que moi-même en tous lieux; Je ne veux rien devoir à ceux qui m'ont fait naître, Et suis assez connu, sans les faire connaître. Mais pour en quelque sorte obéir à vos lois, Seigneur, pour mes parents je nomme mes exploits; Ma valeur est ma race, et mon bras est mon père. Je dirai qui je suis, madame, en peu de mots. On m'appelle soldat: je fais gloire de l'être; Au feu roi par trois fois je le fis bien paraître. L'étendard de Castille, à ses yeux enlevé, Des mains des ennemis par moi seul fut sauvé: Cette seule action rétablit la bataille, Fit rechasser le Maure au pied de sa muraille, Et rendant le courage aux plus timides cœurs, Rappela les vaincus et défit les vainqueurs. Ce même roi me vit dedans l'Andalousie Dégager sa personne en prodiguant ma vie, Quand tout percé de coups, sur un monceau de morts, Je lui fis si longtemps bouclier de mon corps, Qu'enfin autour de lui ses troupes ralliées, Celles qui l'enfermaient furent sacrifiées; Et le même escadron qui vint le secourir Le ramena vainqueur, et moi prêt à mourir. Je montai le premier sur les murs de Séville, Et tins la brèche ouverte aux troupes de Castille. Je ne vous parle point d'assez d'autres exploits, Qui n'ont pas pour témoins eu les yeux de mes rois. Tel me voit et m'entend, et me méprise encore, Qui gémirait sans moi dans les prisons du Maure.

«Donc, répliquent les seigneurs, restez debout.»

DON LOPE.

Vous le voyez, madame, et la preuve en est claire, Sans doute il n'est pas noble.

DONA ISABELLE.

Hé bien! je l'anoblis, Quelle que soit sa race et de qui qu'il soit fils. Qu'on ne conteste plus.

DON MANRIQUE.

Encore un mot, de grâce.

DONA ISABELLE.

Don Manrique, à la fin c'est prendre trop d'audace. Ne puis-je l'anoblir si vous n'y consentez?

DON MANRIQUE.

Oui, mais ce rang n'est dû qu'aux hautes dignités: Tout autre qu'un marquis ou comte le profane.

DONA ISABELLE, _à Carlos_.

Hé bien! seyez vous donc, marquis de Santillane, Comte de Penafiel, gouverneur de Burgos. Don Manrique, est-ce assez pour faire seoir Carlos?

Et voilà le coup de baguette. Carlos est marquis, et comte, et gouverneur, et peut s'asseoir. Ce n'est pas tout. La reine, qui n'a de sympathie pour aucun des trois seigneurs qui aspirent à sa main, charge Carlos de choisir pour elle.

_Marquis, prenez ma bague_, dit-elle à Carlos, et donnez-la au plus digne. Carlos a été maltraité et insulté par les seigneurs. Il saisit avec empressement cette occasion--De les humilier?--Point du tout. De se battre avec eux. A peine la reine sortie, les seigneurs l'entourent, et voici le rapide entretien qui s'échange entre eux:

DON LOPE.

Hé bien! seigneur marquis, nous direz-vous, de grâce, Ce que pour vous gagner il est besoin qu'on fasse? Vous êtes notre juge, il faut vous adoucir.

CARLOS.

Vous y pourriez peut-être assez mal réussir: Quittez ces contre-temps de froide raillerie.

DON MANRIQUE.

Il n'en est pas saison quand il faut qu'on vous prie.

CARLOS.

Ne raillons ni prions, et demeurons amis. Je sais ce que la reine en mes mains a remis; J'en userai fort bien: vous n'avez rien à craindre; Et pas un de vous trois n'aura lieu de se plaindre. Je n'entreprendrai point de juger entre vous Qui mérite le mieux le nom de son époux; Je serais téméraire et m'en sens incapable; Et peut-être quelqu'un m'en tiendrait récusable. Je m'en récuse donc, afin de vous donner Un juge que sans honte on ne peut soupçonner: Ce sera votre épée et votre bras lui-même. Comtes, de cet anneau dépend le diadème; Il vaut bien un combat; vous avez tous du cœur: Et je le garde...

DON LOPE.

A qui Carlos?

CARLOS.

A MON VAINQUEUR! Qui pourra me l'ôter l'ira rendre à la reine; Ce sera du plus digne une preuve certaine. Prenez entre vous l'ordre et du temps et du lieu; Je m'y rendrai sur l'heure, et vais l'attendre. Adieu.

Quand la reine apprend ce coup de la tête chaude de Carlos, elle craint pour lui, et le supplie de retarder de quelques jours le combat qu'il a cherché. Pendant ce délai, elle trouvera un arrangement. C'est là un sacrifice que Carlos a beaucoup de peine à s'imposer. Il réfléchit, resté seul, sur son singulier destin, et il regrette son obscurité première, où de pareilles difficultés d'honneur et de conscience lui étaient au moins épargnées.