Corneille expliqué aux enfants

Part 5

Chapter 53,820 wordsPublic domain

Eh bien! s'il est besoin de répondre autre chose, Attale doit régner, Rome l'a résolu, Et puisqu'elle a partout un pouvoir absolu, C'est aux rois d'obéir alors qu'elle commande. Attale a le cœur grand, l'esprit grand, l'âme grande, Et toutes les grandeurs dont se fait un grand roi; Mais c'est trop que d'en croire un Romain sur sa foi. Par quelque grand effet voyons s'il en est digne, S'il a cette vertu, cette valeur insigne: Donnez-lui votre armée, et voyons ces grands coups; Qu'il en fasse pour lui ce que j'ai fait pour vous; Qu'il règne avec éclat sur sa propre conquête, Et que de sa victoire il couronne sa tête. Je lui prête mon bras, et veux dès maintenant, S'il daigne s'en servir, être son lieutenant. L'exemple des Romains m'autorise à le faire: Le fameux Scipion[32] le fut bien de son frère, Et lorsqu'Antiochus fut par eux détrôné, Sous les lois du plus jeune on vit marcher l'aîné. Les bords de l'Hellespont, ceux de la mer Egée, Les restes de l'Asie à nos côtés rangée, Offrent une matière à son ambition...

[29] Annibal, traqué par les Romains, s'était empoisonné pour n'être pas livré à eux.

[30] Par le père de Flaminius.

[31] _Discordes._

[32] _Scipion l'Africain_, général Romain, qui fut le vainqueur d'Annibal, s'était résigné à n'être que le lieutenant de son frère, général obscur, dans une guerre en Asie.

Flaminius le prend de haut à son tour. Rome est puissante, et pourrait bien ne pas permettre au jeune prince de lâcher ainsi la bride à ses projets aventureux--Nicomède ne répond qu'avec plus de fermeté:

J'ignore, sur ce point, les volontés du roi: Mais peut-être qu'un jour je dépendrai de moi, Et nous verrons alors l'effet de ces menaces. Vous pouvez cependant faire munir ces places,

NICOMÈDE.

Préparer un obstacle à mes nouveaux desseins, Disposer de bonne heure un secours de Romains, Et si Flaminius en est le capitaine, Nous pourrons lui trouver un lac de Trasimène[33].

PRUSIAS.

Prince, vous abusez trop tôt de ma bonté: Le rang d'ambassadeur doit être respecté, Et l'honneur souverain qu'ici je vous défère...

NICOMÈDE.

Ou laissez-moi parler, Sire, ou faites-moi taire. Je ne sais point répondre autrement pour un roi A qui dessus son trône on veut faire la loi.

PRUSIAS.

Vous m'offensez moi-même, en parlant de la sorte, Et vous devez dompter l'ardeur qui vous emporte.

NICOMÈDE.

Quoi! je verrai, seigneur, qu'on borne vos Etats, Qu'au milieu de ma course on m'arrête le bras, Que de vous menacer on a même l'audace, Et je ne rendrai point menace pour menace! Et je remercîrai qui me dit hautement Qu'il ne m'est plus permis de vaincre impunément!

[33] C'est près du lac de Trasimène, dans l'Italie septentrionale, qu'Annibal avait vaincu le père de Flaminius.

Attale, qui vient d'arriver de Rome, ne connaît pas son frère Nicomède; il le rencontre avec Laodice, et l'entendant parler sans ménagement des Romains, lui dit: «Prenez garde! Rome peut tirer vengeance de vos propos sur elle.»

NICOMÈDE.

Rome, seigneur!

ATTALE.

Oui, Rome; en êtes-vous en doute?

NICOMÈDE.

Seigneur, je crains pour vous qu'un Romain vous écoute; Et si Rome savait de quels feux vous brûlez, Bien loin de vous prêter l'appui dont vous parlez, Elle s'indignerait de voir sa créature A l'éclat de son nom faire une telle injure, Et vous dégraderait peut-être dès demain Du titre glorieux de citoyen romain. Vous l'a-t-elle donné pour mériter sa haine, En le déshonorant par l'amour d'une reine? Et ne savez-vous plus qu'il n'est princes ni rois Qu'elle daigne égaler à ses moindres bourgeois? Pour avoir tant vécu chez ces cœurs magnanimes, Vous en avez bientôt oublié les maximes. Reprenez un orgueil digne d'elle et de vous; Remplissez mieux un nom sous qui nous tremblons tous. Et sans plus l'abaisser à cette ignominie D'idolâtrer en vain la reine d'Arménie, Songez qu'il faut du moins, pour toucher votre cœur, La fille d'un tribun ou celle d'un préteur; Que Rome vous permet cette haute alliance, Dont vous aurait exclu le défaut de naissance, Si l'honneur souverain de son adoption Ne vous autorisait à tant d'ambition. Forcez, rompez, brisez de si honteuses chaînes; Aux rois qu'elle méprise abandonnez les reines, Et concevez enfin des vœux plus élevés, Pour mériter les biens qui vous sont réservés.

ATTALE.

Si cet homme est à vous, imposez-lui silence, Madame[34], et retenez une telle insolence. Pour voir jusqu'à quel point elle pourrait aller, J'ai forcé ma colère à le laisser parler; Mais je crains qu'elle échappe, et que, s'il continue, Je ne m'obstine plus à tant de retenue.

NICOMÈDE.

Seigneur, si j'ai raison, qu'importe à qui je sois? Perd-elle de son prix pour emprunter ma voix? Vous-même, amour à part, je vous en fais arbitre. Ce grand nom de Romain est un précieux titre, Et la reine et le roi l'ont assez acheté Pour ne se plaire pas à le voir rejeté, Puisqu'ils se sont privés, pour ce nom d'importance, Des charmantes douceurs d'élever votre enfance. Dès l'âge de quatre ans ils vous ont éloigné; Jugez si c'est pour voir ce titre dédaigné, Pour vous voir renoncer, par l'hymen d'une reine, A la part qu'ils avaient à la grandeur romaine.

[34] Attale s'adresse à Laodice, reine d'Arménie.

Prusias enfin, excellent homme, mais très faible, cherche à ramener son fils à des sentiments de douceur et de résignation. Sans perdre un instant le respect qu'il lui doit, Nicomède lui fait sentir la grandeur du rôle qu'il oublie, et les hauts devoirs que le titre de roi lui impose.

PRUSIAS.

Nicomède, en deux mots, ce désordre me fâche. Quoi qu'on t'ose imputer, je ne te crois point lâche. Mais donnons quelque chose à Rome qui se plaint Et tâchons d'assurer la reine qui te craint. J'ai tendresse pour toi, j'ai passion pour elle, Et je ne veux pas voir cette haine éternelle, Ni que des sentiments que j'aime à voir durer Ne règnent dans mon cœur que pour le déchirer. J'y veux mettre d'accord l'amour et la nature: Être père et mari dans cette conjoncture...

NICOMÈDE.

Seigneur, voulez-vous bien vous en fier à moi? Ne soyez l'un ni l'autre.

PRUSIAS.

Et que dois-je être?

NICOMÈDE.

ROI! Reprenez hautement ce noble caractère. Un véritable roi n'est ni mari ni père; Il regarde son trône, et rien de plus. Régnez; Rome vous craindra plus que vous ne la craignez. Malgré cette puissance et si vaste et si grande, Vous pouvez déjà voir comme elle m'appréhende[35], Combien en me perdant elle espère gagner, Parce qu'elle prévoit que je saurai régner.

[35] Me redoute.

Cependant Arsinoé vient à bout de ses mauvais desseins. Nicomède est arrêté, enchaîné. Flaminius va le jeter sur un vaisseau qui est tout prêt, et l'emmener à Rome.

Mais le peuple, qui adore Nicomède, qui ne veut pas d'Attale pour «roi en peinture» et des Romains pour maîtres, le peuple se révolte, cerne le palais. Prusias, Arsinoé sont pâles de terreur. Laodice, qui est, elle aussi, aimée du peuple à cause de sa haine pour Rome, les prend généreusement sous sa protection. Mais Nicomède, qu'est-il devenu? Il a été sauvé. Au moment où on l'entraînait vers le vaisseau de Flaminius, un inconnu, suivi de quelques amis, s'est élancé, a poignardé le chef des gardes qui l'emmenaient, a mis en fuite les autres, a calmé la sédition en montrant au peuple Nicomède sauvé. Quel est cet inconnu?

C'est Attale, le faible et insignifiant Attale, à qui nous n'avons guère pris garde jusqu'à présent, qui a même été traité de très haut par Nicomède, mais qui, à écouter les mâles paroles de son grand frère, a senti peu à peu le noble désir de rivaliser de vaillance avec lui et même de le vaincre en générosité. Il se découvre comme sauveur de Nicomède, et celui-ci le remercie avec la chaleur généreuse qui lui est habituelle:

NICOMÈDE.

Ah! laissez-moi toujours à cette digne marque Reconnaître en mon sang un vrai sang de monarque. Ce n'est plus des Romains l'esclave ambitieux, C'est le libérateur d'un sang si précieux. Mon frère, avec mes fers vous en briserez bien d'autres, Ceux du roi, de la reine, et les siens et les vôtres. Mais pourquoi vous cacher en sauvant tout l'Etat?

ATTALE.

Pour voir votre vertu dans son plus haut éclat; Pour la voir seule agir contre notre injustice, Sans la préoccuper par ce faible service, Et me venger enfin ou sur vous ou sur moi, Si j'eusse mal jugé de tout ce que je voi.

Et remarquez ce que peut la fermeté de cœur, et l'autorité que donne à un vaincu, presque à un captif, la dignité, la noblesse d'une courageuse attitude. Ce Nicomède est à la fin de la pièce comme le chef et le maître. Attale s'est fait son élève et son partisan. Arsinoé s'humilie devant lui; Prusias proclame «qu'avoir un fils si grand est sa plus grande gloire»; Flaminius lui-même lui parle avec respect. C'est qu'il n'y a rien qui impose comme le courage, comme l'âme énergique et obstinée qui espère contre toute espérance, et pour tout dire d'un mot, comme la _volonté_. C'est un homme du temps de Corneille, et qui l'admirait fort, qui a dit: «Rien n'est impossible: il y a des voies qui conduisent à toutes choses; et si nous avions assez de volonté, nous aurions toujours assez de moyens»[36].

[36] La Rochefoucauld. Il a écrit au XVIIe siècle des _Maximes_ ou _sentences morales_, un peu tristes et amères, mais souvent d'une grande vérité et d'un style net et concis.

CHAPITRE IX.

POMPÉE.

La noblesse de cœur chez les hommes est chose admirable; elle est plus touchante encore et plus vénérable chez les femmes. Vous l'avez déjà vu par cette fière et courageuse Chimène. Cela éclate encore mieux par la simple histoire de Cornélie, qui est contenue dans la tragédie de _Pompée_. Cette tragédie devrait avoir pour titre «_La Veuve de Pompée_». Remarquez un instant comment Corneille a compris, d'ordinaire, la grandeur de la femme. Les hommes sont grands par leur dévouement à une grande idée ou à un grand sentiment. Tels Rodrigue, Horace, Auguste, Polyeucte, Nicomède. Les femmes sont grandes par le dévouement à la famille, par leur culte religieux de la maison où elles sont nées, ou de celle où elles sont entrées. La grandeur de Chimène est dans le dévouement à la mémoire de son père. La grandeur de Cornélie, veuve de Pompée, est dans son culte pour le souvenir de son époux.

Corneille, au moins dans ces deux pièces, et dans le rôle de Pauline aussi, a bien compris que les pensées de la fille ou de la femme doivent toujours se ramener au foyer, dont la femme est la gardienne, l'ornement et l'honneur, que hors de là, et s'attachant à un autre objet, la grandeur chez elles aurait quelque chose de forcé et peut-être de faux. Ce rôle de Cornélie est donc une chose très belle et très imposante. Et voyez comme les convenances y sont bien observées. Il ne convient pas qu'une femme ait un rôle bruyant et éclatant; il ne convient pas, pour dire la chose comme elle est, qu'elle parle beaucoup.

A ce compte, il ne faudrait pas de rôle de femmes dans les comédies. Faites attention pourtant. Une jeune fille dans sa famille, une femme à côté de son mari doit parler peu. Mais qu'une jeune fille dont le père est mort agisse et parle pour défendre et venger sa mémoire; cela est bien, et c'est le rôle de Chimène. Qu'une jeune femme dont le mari a commis une noble imprudence agisse et parle pour le sauver, et quand il est mort, pour l'honorer en l'imitant; cela est beau, et c'est le rôle de Pauline. Qu'une veuve agisse et parle pour défendre, faire respecter et faire craindre la mémoire de son mari; cela est touchant, et c'est le rôle de Cornélie. L'âme du Comte est passée dans celle de Chimène, celle de Polyeucte dans celle de Pauline, et celle de Pompée dans celle de Cornélie; et ce sont ces grandes ombres qui parlent par la bouche de ces nobles femmes. La noblesse de la femme est de s'appuyer sur le chef de famille, ou sur sa mémoire, et de porter dignement son nom, ou son souvenir.

Ce Pompée était un grand général romain, du temps des guerres civiles qui ont désolé la république romaine. Il avait été vaincu par son rival César, et avait cherché un asile en Egypte. Le roi de ce pays, qui était un scélérat, l'avait fait mettre à mort, pour flatter le ressentiment de César. Mais César avait des sentiments élevés. Quand il arrive, Ptolomée, le roi d'Egypte, se prosterne à ses pieds et lui apprend que, par ses soins, Pompée n'existe plus. César s'irrite et, avec le plus accablant mépris, montre au roi toute sa lâcheté.

PTOLOMÉE.

Seigneur, montez au trône, et commandez ici.

CÉSAR.

Connaissez-vous César de lui parler ainsi? Que m'offrirait de pis la fortune ennemie, A moi qui tient le trône égal à l'infamie! Certes Rome à ce coup pourrait bien se vanter D'avoir eu juste lieu de me persécuter; Elle qui d'un même œil les donne et les dédaigne, Qui ne voit rien aux rois[37] qu'elle aime ou qu'elle craigne, Et qui verse en nos cœurs, avec l'âme et le sang, Et la haine du nom, et le mépris du rang. C'est ce que de Pompée il vous fallait apprendre; S'il en eût aimé l'offre, il eût su s'en défendre: Et le trône et le roi se seraient ennoblis A soutenir la main qui les a rétablis. Vous eussiez pu tomber, mais tout couvert de gloire; Votre chute eût valu la plus haute victoire: Et si votre destin n'eût pu vous en sauver, César eût pris plaisir à vous en relever. Vous n'avez pu former une si noble envie. Mais quel droit aviez-vous sur cette illustre vie? Que vous devait son sang pour y tremper vos mains, Vous qui devez respect au moindre des Romains? Ai-je vaincu pour vous dans les champs de Pharsale? Et par une victoire aux vaincus trop fatale, Vous ai-je acquis sur eux, en ce dernier effort, La puissance absolue et de vie et de mort? Moi qui n'ai jamais pu la souffrir à Pompée, La souffrirai-je en vous sur lui-même usurpée, Et que de mon bonheur vous ayez abusé Jusqu'à plus attenter que je n'aurais osé? De quel nom après tout pensez-vous que je nomme Ce coup où vous tranchez du souverain de Rome, Et qui sur un seul chef lui fait bien plus d'affront Que sur tant de milliers ne fit le roi de Pont[38]? Pensez-vous que j'ignore ou que je dissimule Que vous n'auriez pas eu pour moi plus de scrupule, Et que, s'il m'eût vaincu, votre esprit complaisant Lui faisait de ma tête un semblable présent? Grâces à ma victoire, on me rend des hommages Où ma fuite eût reçu toutes sortes d'outrages; Au vainqueur, non à moi, vous faites tout l'honneur. Si César en jouit, ce n'est que par bonheur. Amitié dangereuse, et redoutable zèle, Que règle la fortune, et qui tourne avec elle! Mais parlez; c'est trop être interdit et confus.

[37] Chez les rois.

[38] Mithridate, roi de Pont (Asie-Mineure), tint longtemps en péril la fortune romaine; il avait fait massacrer cent mille Romains en Asie-Mineure.

Ptolomée s'excuse sur son dévouement à César. Mais ce n'est pas là le genre de dévouement que César exige de ses vrais amis. Il reprend avec plus d'éloquence encore:

Vous cherchez, Ptolomée, avecque trop de ruses, De mauvaises couleurs et de froides excuses, Votre zèle était faux, si seul il redoutait Ce que le monde entier à pleins vœux souhaitait! Et s'il vous a donné ces craintes trop subtiles, Qui m'ôtent tout le fruit de nos guerres civiles, Où l'honneur seul m'engage, et que pour terminer Je ne veux que celui de vaincre et pardonner, Où mes plus dangereux et plus grands adversaires, Sitôt qu'ils sont vaincus, ne sont plus que mes frères; Et mon ambition ne va qu'à les forcer, Ayant dompté leur haine, à vivre et m'embrasser. O combien d'allégresse une si triste guerre Aurait-elle laissé dessus toute la terre, Si Rome avait pu voir marcher en même char, Vainqueur de leur discorde, et Pompée et César! Voilà ces grands malheurs que craignait votre zèle. O crainte ridicule autant que criminelle! Vous craignez ma clémence! ah! n'ayez plus ce soin; Souhaitez-la plutôt, vous en avez besoin. Si je n'avais égard qu'aux lois de la justice, Je m'apaiserais Rome avec votre supplice, Sans que ni vos respects, ni votre repentir, Ni votre dignité, vous pussent garantir; Votre trône lui-même en serait le théâtre: Mais voulant épargner le sang de Cléopâtre[39], J'impute à vos flatteurs toute la trahison, Et je veux voir comment vous m'en ferez raison; Suivant les sentiments dont vous serez capable, Je saurai vous tenir innocent ou coupable. Cependant à Pompée élevez des autels; Rendez-lui les honneurs qu'on rend aux immortels; Par un prompt sacrifice expiez tous vos crimes; Et surtout pensez bien au choix de vos victimes. Allez-y donner ordre, et me laissez ici Entretenir les miens sur quelque autre souci.

[39] Sœur de Ptolomée.

Voilà un généreux, n'est-ce pas? Je le crois comme vous. Cependant remarquez que César est à l'aise pour étaler ces beaux sentiments maintenant qu'il n'a plus rien à redouter de son rival. Il y a une générosité plus certaine et plus éclatante, c'est celle qui, ayant tout à craindre et n'ayant rien à gagner, se montre cependant et jaillit du cœur. C'est celle-là que Cornélie va nous montrer. Elle rencontre César, et, loin de trembler devant lui, elle le brave en un magnifique langage.

CORNÉLIE.

César, car le destin, que dans tes fers je brave, Me fait ta prisonnière, et non pas ton esclave, Et tu ne prétends pas qu'il m'abatte le cœur Jusqu'à te rendre hommage et te nommer seigneur; De quelque rude trait qu'il m'ose avoir frappée, Veuve du jeune Crasse[40], et veuve de Pompée, Fille de Scipion, et, pour dire encor plus, Romaine, mon courage est encor au-dessus; Et de tous les assauts que sa rigueur me livre, Rien ne me fait rougir que la honte de vivre. J'ai vu mourir Pompée, et ne l'ai pas suivi; Et bien que le moyen m'en ait été ravi, Qu'une pitié cruelle à mes douleurs profondes M'ait ôté le secours et du fer et des ondes, Je dois rougir pourtant, après un tel malheur, De n'avoir pu mourir d'un excès de douleur. Ma mort était ma gloire, et le destin m'en prive, Pour croître mes malheurs et me voir ta captive. Je dois bien toutefois rendre grâces aux dieux De ce qu'en arrivant je te trouve en ces lieux, Que César y commande, et non pas Ptolomée. Hélas! et sous quel astre, ô ciel! m'as-tu formée, Si je leur dois des vœux de ce qu'ils ont permis Que je rencontre ici mes plus grands ennemis, Et tombe entre leurs mains plutôt qu'aux mains d'un prince Qui doit à mon époux son trône et sa province? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Car enfin n'attends pas que j'abaisse ma haine; Je te l'ai déjà dit, César, je suis Romaine: Et, quoique ta captive, un cœur comme le mien, De peur de s'oublier, ne te demande rien. Ordonne; et, sans vouloir qu'il tremble ou s'humilie, Souviens-toi seulement que je suis Cornélie.

[40] _Crasse._--Crassus (Licinius) avait été _triumvir_ (un des trois chefs de Rome) avec César et Pompée. Il mourut dans une grande bataille contre les Parthes (Asie), où périrent trente mille Romains. Cornélie avait épousé Pompée un an après la mort de Crassus.

César répond avec beaucoup de grandeur d'âme et de noblesse à ces nobles et fières paroles. On sent bien que cet homme parle déjà en maître du monde, en chef illustre de ces Romains auxquels Corneille aime toujours à prêter un cœur héroïque et un langage digne de leur cœur.

O d'un illustre époux noble et digne moitié, Dont le courage étonne et le sort fait pitié! Certes, vos sentiments font assez reconnaître Qui vous donna la main, et qui vous donna l'être; Et l'on juge aisément, au cœur que vous portez, Où vous êtes entrée et de qui vous sortez. L'âme du jeune Crasse, et celle de Pompée, L'une et l'autre vertu par le malheur trompée, Le sang des Scipions protecteur de nos dieux, Parlent par votre bouche, et brillent dans vos yeux; Et Rome dans ses murs ne voit point de famille Qui soit plus honorée ou de femme ou de fille. Plût au grand Jupiter, plût à ces mêmes dieux, Qu'Annibal eût bravés jadis sans vos aïeux, Que ce héros si cher dont le ciel vous sépare N'eût pas si mal connu la cour d'un roi barbare, Ni mieux aimé tenter une incertaine foi, Que la vieille amitié qu'il eût trouvée en moi; Qu'il eût voulu souffrir qu'un bonheur de mes armes Eût vaincu ses soupçons, dissipé ses alarmes; Et qu'enfin, m'attendant sans plus se défier, Il m'eût donné moyen de me justifier! Alors, foulant aux pieds la discorde et l'envie, Je l'eusse conjuré de se donner la vie, D'oublier ma victoire, et d'aimer un rival, Heureux d'avoir vaincu pour vivre son égal. J'eusse alors regagné son âme satisfaite, Jusqu'à lui faire aux dieux pardonner sa défaite; Il eût fait à son tour, en me rendant son cœur, Que Rome eût pardonné la victoire au vainqueur. Mais puisque par sa perte, à jamais sans seconde, Le sort a dérobé cette allégresse au monde, César s'efforcera de s'acquitter vers vous De ce qu'il voudrait rendre à cet illustre époux. Prenez donc en ces lieux liberté tout entière: Seulement pour deux jours soyez ma prisonnière, Afin d'être témoin comme, après nos débats, Je chéris sa mémoire et venge son trépas, Et de pouvoir apprendre à toute l'Italie De quel orgueil nouveau m'enfle la Thessalie[41]. Je vous laisse à vous-même, et vous quitte un moment. Choisissez-lui, Lépide[42], un digne appartement; Et qu'on l'honore ici, mais en dame romaine, C'est-à-dire un peu plus qu'on n'honore la reine. Commandez, et chacun aura soin d'obéir.

CORNÉLIE.

O ciel! que de vertus vous me faites haïr!

[41] C'est-à-dire la victoire de Pharsale. Pharsale était en Thessalie.

[42] Lieutenant de César.

Mais voici la vraie et sublime grandeur d'âme. Un danger grave menace César, qui l'en avertit? Cornélie! Cornélie qui est bien l'ennemie de César, mais qui veut le combattre, le front haut, face à face, loyalement, non en profitant de ruses et de pièges ténébreux. Elle court à César brusquement, elle lui crie:

CORNÉLIE.

César, prends garde à toi! Ta mort est résolue, on la jure, on l'apprête; A celle de Pompée on veut joindre ta tête. Prends-y garde, César; ou ton sang répandu Bientôt parmi le sien se verra confondu. Mes esclaves en sont: apprends de leurs indices L'auteur de l'attentat, et l'ordre et les complices. Je te les abandonne.

CÉSAR.

O cœur vraiment romain, Et digne du héros qui vous donna la main! Ses mânes, qui du ciel ont vu de quel courage Je préparais la mienne à venger son outrage, Mettant leur haine bas, me sauvent aujourd'hui Par la moitié[43] qu'en terre il nous laisse de lui. Il vit, il vit encore en l'objet de sa flamme, Il parle par sa bouche, il agit dans son âme, Il la pousse, et l'oppose à cette indignité, Pour me vaincre par elle en générosité.

CORNÉLIE.