Corneille expliqué aux enfants
Part 4
Le prêtre avait à peine obtenu du silence, Et devers[21] l'orient assuré son aspect, Qu'ils ont fait éclater leur manque de respect. A chaque occasion de la cérémonie, A l'envi l'un et l'autre étalait sa manie, Des mystères sacrés hautement se moquait, Et traitait de mépris les dieux qu'on invoquait. Tout le peuple en murmure, et Félix s'en offense; Mais tous deux s'emportant à plus d'irrévérence: «Quoi! lui dit Polyeucte en élevant sa voix, Adorez-vous des dieux ou de pierre ou de bois?» Ici dispensez-moi du récit des blasphèmes Qu'ils ont vomis tous deux contre Jupiter[22] mêmes. «Oyez,[23] dit-il ensuite, oyez, peuple; oyez, tous: Le Dieu de Polyeucte et celui de Néarque De la terre et du ciel est l'absolu monarque. Seul être indépendant, seul maître du destin, Seul principe éternel, et souveraine fin. C'est ce Dieu des chrétiens qu'il faut qu'on remercie Des victoires qu'il donne à l'empereur Décie; Lui seul tient en sa main le succès des combats; Il le veut élever, il le peut mettre à bas; Sa bonté, son pouvoir, sa justice est immense; C'est lui seul qui punit, lui seul qui récompense: Vous adorez en vain des monstres impuissants.» Se jetant à ces mots sur le vin et l'encens, Après en avoir mis les saints vases par terre, Sans crainte de Félix, sans crainte du tonnerre, D'une fureur pareille ils courent à l'autel. Cieux! a-t-on vu jamais, a-t-on rien vu de tel? Du plus puissant des dieux nous voyons la statue Par une main impie à leurs pieds abattue, Les mystères troublés, le temple profané, La fuite et les clameurs d'un peuple mutiné, Qui craint d'être accablé sous le courroux céleste.
[21] Dans le paganisme, la statue du dieu était toujours tournée vers l'occident, d'où il suit que le prêtre, pour l'adorer, assurait son aspect (son regard) vers l'orient.
[22] Jupiter était le roi des dieux dans la religion des païens.
[23] _Oyez_ est l'impératif du verbe ouïr, qui signifie entendre, écouter.
On arrête Polyeucte, on le mène en prison; on traîne au supplice son ami.
Lui pourrait se sauver encore; car il est le gendre du gouverneur. On cacherait cet éclat à l'empereur. On ne lui demande que de se taire et de se tenir tranquille. Cette hypocrisie le révolte. Il préfère mourir. Il s'enivre à l'idée du sacrifice et des récompenses divines qui l'attendent. Saisi par l'enthousiasme religieux, il s'écrie:
Source délicieuse, en misères féconde, Que voulez-vous de moi, flatteuses voluptés? Honteux attachements de la chair et du monde, Que ne me quittez-vous, quand je vous ai quittés? Allez, honneurs, plaisirs, qui me livrez la guerre: Toute votre félicité, Sujette à l'instabilité, En moins de rien tombe par terre; Et, comme elle a l'éclat du verre, Elle en a la fragilité.
Ainsi n'espérez pas qu'après vous je soupire. Vous étalez en vain vos charmes impuissants; Vous me montrez en vain par tout ce vaste empire Les ennemis de Dieu pompeux et florissants. Il étale à son tour des revers équitables Par qui les grands sont confondus; Et les glaives qu'il tient pendus Sur les plus fortunés coupables Sont d'autant plus inévitables Que leurs coups sont moins attendus.
Tigre altéré de sang, Décie impitoyable, Ce Dieu t'a trop longtemps abandonné les siens: De ton heureux destin vois la suite effroyable; Le Scythe[24] va venger la Perse et les chrétiens. Encore un peu plus outre, et ton heure est venue; Rien ne t'en saurait garantir; Et la foudre qui va partir, Toute prête à crever la nue, Ne peut plus être retenue Par l'attente du repentir.
Que cependant Félix m'immole à ta colère; Qu'un rival plus puissant éblouisse ses yeux; Qu'aux dépens de ma vie il s'en fasse beau-père, Et qu'à titre d'esclave il commande en ces lieux: Je consens, ou plutôt j'aspire à ma ruine, Monde, pour moi tu n'as plus rien: Je porte en un cœur tout chrétien Une flamme toute divine; Et je ne regarde Pauline Que comme un obstacle à mon bien.
Saintes douceurs du ciel, adorables idées, Vous remplissez un cœur qui vous peut recevoir: De vos sacrés attraits les âmes possédées Ne conçoivent plus rien qui les puisse émouvoir. Vous promettez beaucoup et donnez davantage: Vos biens ne sont point inconstants; Et l'heureux trépas que j'attends Ne vous sert que d'un doux passage Pour nous introduire au partage Qui nous rend à jamais contents.
C'est vous, ô feu divin que rien ne peut éteindre, Qui m'allez faire voir Pauline sans la craindre. Je la vois: mais mon cœur, d'un saint zèle enflammé, N'en goûte plus l'appas dont il était charmé; Et mes yeux, éclairés des célestes lumières, Ne trouvent plus aux siens leurs grâces coutumières.
[24] Peuple d'Orient qui habitait le pays formant maintenant la Russie méridionale, et qui était à cette époque en guerre avec les Romains.
Son beau-père, sa femme, que Polyeucte aime de toute son âme, le supplient de feindre seulement quelque temps. Sa femme lui dit:
Vous n'avez point ici d'ennemi que vous-même; Seul vous vous haïssez, lorsque chacun vous aime; Seul vous exécutez tout ce que j'ai rêvé: Ne veuillez pas vous perdre, et vous êtes sauvé. A quelque extrémité que votre crime passe, Vous êtes innocent si vous vous faites grâce. Daignez considérer le sang dont vous sortez, Vos grandes actions, vos rares qualités; Chéri de tout le peuple, estimé chez le prince, Gendre du gouverneur de toute la province; Je ne vous compte à rien le nom de mon époux, C'est un bonheur pour moi qui n'est pas grand pour vous. Mais après vos exploits, après votre naissance, Après votre pouvoir, voyez notre espérance; Et n'abandonnez pas à la main d'un bourreau Ce qu'à nos justes vœux promet un sort si beau.
Polyeucte lui répond:
Je considère plus; je sais mes avantages, Et l'espoir que sur eux forment les grands courages. Ils n'aspirent enfin qu'à des biens passagers, Que troublent les soucis, que suivent les dangers; La mort nous les ravit, la fortune s'en joue; Aujourd'hui dans le trône, et demain dans la boue; Et leur plus haut éclat fait tant de mécontents, Que peu de vos Césars en ont joui longtemps. J'ai de l'ambition, mais plus noble et plus belle: Cette grandeur périt, j'en veux une immortelle, Un bonheur assuré, sans mesure et sans fin, Au-dessus de l'envie, au-dessus du destin. Est-ce trop l'acheter que d'une triste vie Qui tantôt, qui soudain me peut être ravie; Qui ne me fait jouir que d'un instant qui fuit, Et ne peut m'assurer de celui qui le suit?
PAULINE.
Voilà de vos chrétiens les ridicules songes; Voilà jusqu'à quel point vous charment leurs mensonges; Tout votre sang est peu pour un bonheur si doux! Mais, pour en disposer, ce sang est-il à vous? Vous n'avez pas la vie ainsi qu'un héritage; Le jour qui vous la donne en même temps l'engage. Vous la devez au prince, au public, à l'État.
POLYEUCTE.
Je la voudrais pour eux perdre dans un combat; Je sais quel en est l'heur, et quelle en est la gloire. Des aïeux de Décie on vante la mémoire; Et ce nom précieux encore à vos Romains, Au bout de six cents ans lui met l'empire aux mains. Je dois ma vie au peuple, au prince, à sa couronne; Mais je la dois bien plus au Dieu qui me la donne: Si mourir pour son prince est un illustre sort, Quand on meurt pour son Dieu, quelle sera la mort!
PAULINE.
Quel Dieu?
POLYEUCTE.
Tout beau, Pauline: il entend vos paroles, Et ce n'est pas un Dieu comme vos dieux frivoles, Insensibles et sourds, impuissants, mutilés, De bois, de marbre, ou d'or, comme vous les voulez: C'est le Dieu des chrétiens, c'est le mien, c'est le vôtre: Et la terre et le ciel n'en connaissent point d'autre.
PAULINE.
Adorez-le dans l'âme, et n'en témoignez rien.
POLYEUCTE.
Que je sois tout ensemble idolâtre et chrétien!
PAULINE.
Ne feignez qu'un moment, laissez partir Sévère[25], Et donnez lieu d'agir aux bontés de mon père.
POLYEUCTE.
Les bontés de mon Dieu sont bien plus à chérir: Il m'ôte des périls que j'aurais pu courir, Et, sans me laisser lieu de tourner en arrière, Sa faveur me couronne entrant dans la carrière; Du premier coup de vent il me conduit au port, Et, sortant du baptême, il m'envoie à la mort. Si vous pouviez comprendre et le peu qu'est la vie, Et de quelles douceurs cette mort est suivie!.... Mais que sert de parler de ces trésors cachés A des esprits que Dieu n'a pas encor touchés?
[25] Favori de l'empereur Décie qui se trouve en Arménie en ce moment. C'est surtout lui que Félix redoute; c'est parce qu'il le craint qu'il se décide à frapper son gendre Polyeucte.
Pauline s'est contenue jusque-là. Elle a allégué la raison, et l'intérêt de Polyeucte. Mais enfin, devant son obstination, elle s'irrite. Elle-même ne compte donc pas aux yeux de Polyeucte! Il ne la regrette donc point! Il n'a donc pour elle aucun attachement, qu'il la quitte si facilement, si froidement!
Elle s'écrie:
Cruel! (car il est temps que ma douleur éclate, Et qu'un juste reproche accable une âme ingrate) Est-ce là ce beau feu? sont-ce là tes serments? Témoignes-tu pour moi les moindres sentiments? Je ne te parlais point de l'état déplorable Où ta mort va laisser ta femme inconsolable; Je croyais que l'amour t'en parlerait assez, Et je ne voulais pas de sentiments forcés: Mais cette amour si ferme et si bien méritée Que tu m'avais promise, et que je t'ai portée, Quand tu me veux quitter, quand tu me fais mourir, Te peut-elle arracher une larme, un soupir? Tu me quittes, ingrat, et le fais avec joie; Tu ne la caches pas, tu veux que je la voie; Et ton cœur, insensible à ces tristes appas, Se figure un bonheur où je ne serai pas! C'est donc là le dégoût qu'apporte l'hyménée? Je te suis odieuse après m'être donnée!
POLYEUCTE.
Hélas!
PAULINE.
Que cet hélas a de peine à sortir! Encor s'il commençait un heureux repentir, Que, tout forcé qu'il est, j'y trouverais de charmes! Mais courage, il s'émeut, je vois couler des larmes.
Polyeucte pleure en effet; car il aime Pauline, mais il aime son Dieu plus encore: «Oui, je verse des larmes, dit-il.
J'en verse, et plût à Dieu qu'à force d'en verser Ce cœur trop endurci se pût enfin percer! Le déplorable état où je vous abandonne Est bien digne des pleurs que mon amour vous donne; Et si l'on peut au ciel sentir quelques douleurs, J'y pleurerai pour vous l'excès de vos malheurs: Mais si, dans ce séjour de gloire et de lumière, Ce Dieu tout juste et bon peut souffrir ma prière, S'il y daigne écouter un conjugal amour, Sur votre aveuglement il répandra le jour. Seigneur, de vos bontés il faut que je l'obtienne; Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne: Avec trop de mérite il vous plut la former, Pour ne vous pas connaître et ne vous pas aimer, Pour vivre des enfers esclave infortunée, Et sous leur triste joug mourir comme elle est née.
PAULINE.
Que dis-tu, malheureux? qu'oses-tu souhaiter?
POLYEUCTE.
Ce que de tout mon sang je voudrais acheter.
PAULINE.
Que plutôt....
POLYEUCTE.
C'est en vain qu'on se met en défense: Ce Dieu touche les cœurs lorsque moins on y pense. Ce bienheureux moment n'est pas encor venu; Il viendra, mais le temps ne m'en est pas connu.
PAULINE.
Quittez cette chimère, et m'aimez.
POLYEUCTE.
Je vous aime, Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-même.
PAULINE.
Au nom de cet amour, ne m'abandonnez pas.
POLYEUCTE.
Au nom de cet amour, daignez suivre mes pas.
PAULINE.
C'est peu de me quitter, tu veux donc me séduire?
POLYEUCTE.
C'est peu d'aller au ciel, je vous y veux conduire.
PAULINE.
Imaginations!
POLYEUCTE.
Célestes vérités!
PAULINE.
Étrange aveuglement!
POLYEUCTE.
Éternelles clartés!
PAULINE.
Tu préfères la mort à l'amour de Pauline!
POLYEUCTE.
Vous préférez le monde à la bonté divine!
PAULINE.
Va, cruel, va mourir; tu ne m'aimas jamais.
POLYEUCTE.
Vivez heureuse au monde, et me laissez en paix!
Polyeucte reste inflexible. Il est ému pourtant, il pleure; mais mentir, trahir ses amis, renier son compagnon qui est mort pour lui, surtout se trahir soi-même, il ne peut. Il mourra. Il le déclare à Félix et à Pauline.
Que tout cet artifice est de mauvaise grâce! Après avoir deux fois essayé la menace, Après m'avoir fait voir Néarque dans la mort, Après avoir tenté l'amour et son effort, Après m'avoir montré cette soif du baptême, Pour opposer à Dieu l'intérêt de Dieu même, Vous vous joignez ensemble! Ah! ruses de l'enfer! Faut-il tant de fois vaincre avant que triompher! Vos résolutions usent trop de remise; Prenez la vôtre enfin, puisque la mienne est prise. Je n'adore qu'un Dieu, maître de l'univers, Sous qui tremblent le ciel, la terre et les enfers; Un Dieu qui, nous aimant d'une amour infinie, Voulut mourir pour nous avec ignominie, Et qui, par un effort de cet excès d'amour, Veut pour nous en victime être offert chaque jour. Mais j'ai tort d'en parler à qui ne peut m'entendre. Voyez l'aveugle erreur que vous osez défendre: Des crimes les plus noirs vous souillez tous vos dieux; Vous n'en punissez point qui n'ait son maître aux cieux. . . . . . . . . . . . . . . . . . . J'ai profané leur temple et brisé leurs autels; Je le ferais encor, si j'avais à le faire, Même aux yeux de Félix, même aux yeux de Sévère, Même aux yeux du sénat, aux yeux de l'empereur.
C'en est trop: on le mène au supplice, et, tout à coup, émue par tant de courage et de constance, sa femme elle-même se fait chrétienne. Brusquement, elle demande à son père le supplice:
Père barbare, achève, achève ton ouvrage; Cette seconde hostie est digne de ta rage: Joins ta fille à ton gendre; ose: que tardes-tu? Tu vois le même crime, ou la même vertu: Ta barbarie en elle a les mêmes matières. Mon époux en mourant m'a laissé ses lumières; Son sang, dont tes bourreaux viennent de me couvrir, M'a dessillé les yeux, et me les vient d'ouvrir. _Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée_: De ce bienheureux sang tu me vois baptisée: Je suis chrétienne enfin, n'est-ce point assez dit? Conserve en me perdant ton rang et ton crédit; Redoute l'empereur, appréhende Sévère: Si tu ne veux périr, ma perte est nécessaire; Polyeucte m'appelle à cet heureux trépas; Je vois Néarque et lui qui me tendent les bras. Mène, mène-moi voir tes dieux que je déteste; Ils n'en ont brisé qu'un, je briserai le reste. On m'y verra braver tout ce que vous craignez, Ces foudres impuissants qu'en leurs mains vous peignez, Et, saintement rebelle aux lois de la naissance, Une fois envers toi manquer d'obéissance. Ce n'est point ma douleur que par là je fais voir; C'est la grâce qui parle, et non le désespoir. Le faut-il dire encor, Félix? je suis chrétienne; Affermis par ma mort ta fortune et la mienne; Le coup à l'un et l'autre en sera précieux, Puisqu'il t'assure en[26] terre en m'élevant aux cieux.
[26] _Sur la terre._
Devant tant de grandeur, le père lui-même se sent touché, et embrasse la religion qui inspire de tels dévouements et un tel esprit de sacrifice:
Je cède à des transports que je ne connais pas; Et, par un mouvement que je ne puis entendre, De ma fureur je passe au zèle de mon gendre. C'est lui, n'en doutez point, dont le sang innocent Pour son persécuteur prie un Dieu tout-puissant; Son amour épandu sur toute la famille Tire après lui le père aussi bien que la fille. J'en ai fait un martyr, sa mort me fait chrétien: J'ai fait tout son bonheur, il veut faire le mien. C'est ainsi qu'un chrétien se venge et se courrouce: Heureuse cruauté dont la suite est si douce! Donne la main, Pauline. Apportez des liens: Immolez à vos dieux ces deux nouveaux chrétiens. Je le suis, elle l'est, suivez votre colère.
Corneille a voulu nous montrer par là combien sont puissants sur des cœurs, bons du reste et pitoyables, l'exemple du courage et la vertu du sacrifice.
Il nous a montré surtout, dans tout le cours de la pièce, ce que c'est qu'être attaché à sa foi, ce que c'est qu'avoir l'horreur des hypocrisies, des lâchetés, des défaillances de conscience. Nous n'aurons pas sans doute l'occasion de proclamer nos convictions au risque de notre vie, ni avec de grands éclats, comme Polyeucte. Mais nous aurons mille occasions de pratiquer le respect de nous-mêmes; nous aurons à triompher de cette fausse honte, ridicule et basse, qui nous porte à dissimuler une bonne pensée quand nous la voyons dédaignée ou raillée autour de nous. C'est alors qu'il faut nous rappeler Polyeucte, et, en bravant les petits martyres de la vie commune, qui sont les moqueries des méchants et les mépris des sots, montrer un peu de son courage et de son élévation de caractère.
CHAPITRE VIII.
NICOMÈDE.
Il faudrait que tous les Français lussent _Nicomède_ et en apprissent par cœur les plus beaux passages. C'est celle des tragédies de Corneille qui est la plus capable d'élever notre âme, et de nous enseigner une chose difficile à bien savoir, l'attitude qui convient à des vaincus.
Partout ailleurs Corneille nous montre l'amour de la patrie. Mais aimer son pays puissant et glorieux n'est pas une chose difficile; un peu de fierté y suffit; c'est aimer son pays abaissé et vaincu qui est la vraie marque d'un bon cœur et d'un pur patriotisme.
C'est ce sentiment-là, si rare et si précieux, que la tragédie de _Nicomède_ fait éclater à nos regards.
Figurez-vous que les Romains, ce peuple si puissant dont vous venez de voir que Corneille aime à nous rapporter les grandes actions, étaient maîtres de presque tout le bassin de la mer Méditerranée et d'une partie de l'Asie-Mineure. Or, en Asie-Mineure précisément, il y avait encore quelques rois indépendants, mais si effrayés de la puissance romaine qu'ils en étaient «comme stupides», pour me servir de l'expression énergique d'un écrivain du XVIIIe siècle, Montesquieu. C'étaient «des rois en peinture», comme dit Corneille lui-même.
L'un d'eux, Prusias, roi de Bithynie, se trouvait dans l'état que voici: sa femme, Arsinoé, était dévouée aux Romains et leur instrument en Bithynie; son fils, Attale, avait été élevé à Rome, comme otage, pour devenir plus tard une espèce de lieutenant des Romains en Bithynie sous le nom de roi; Prusias lui-même avait été forcé de livrer aux Romains leur vieil ennemi Annibal, qui s'était réfugié auprès de lui.
Voilà sans doute de mauvais modèles à nous proposer. Mais heureusement Prusias, d'un précédent mariage, a un autre fils, le vaillant Nicomède, qui est tout le contraire de son père et de sa belle-mère Arsinoé. Il y a aussi à la cour de Prusias sa pupille, Laodice, reine d'Arménie, qui a le caractère aussi haut et aussi généreux que Nicomède.
Ces deux jeunes gens sont les ennemis des Romains et savent parler d'une façon hautaine à leur ambassadeur Flaminius. Arsinoé, de concert avec Flaminius, cherche à faire tomber Nicomède dans un piège. Elle forme un complot contre lui, l'accuse de trahison auprès de Prusias, qui l'écoute trop; et Nicomède, malgré toutes les victoires qu'il a remportées, accusé par Arsinoé, chargé par Flaminius, vu avec défiance par son père, est comme traqué de toutes parts.
C'est plaisir de voir comme il tient tête de tous les côtés. A Arsinoé, sa belle-mère, il répond avec une fierté magnifique. Lui, traître et fourbe! Allons donc!
Vous ne savez que trop qu'un homme de ma sorte, Quand il se rend coupable, un peu plus haut se porte; Qu'il lui faut un grand crime à tenter son devoir... Soulever votre peuple, et jeter votre armée Dedans les intérêts d'une reine opprimée... C'est ce que pourrait faire un homme tel que moi S'il pouvait se résoudre à vous manquer de foi. La fourbe[27] n'est le jeu que des petites âmes, Et c'est là proprement le partage des femmes.
[27] La _fourberie_.
Quand, feignant pour Nicomède une amitié calculée, Arsinoé demande sa grâce à Prusias: «Grâce?» dit Nicomède...
De quoi, madame? est-ce d'avoir conquis Trois sceptres, que ma perte expose à votre fils? D'avoir porté si loin vos armes dans l'Asie, Que même votre Rome en a pris jalousie? D'avoir trop soutenu la majesté des rois? Trop rempli votre cour du bruit de mes exploits? Trop du grand Annibal[28] pratiqué les maximes? S'il faut grâce pour moi, choisissez de mes crimes. Les voilà tous, madame, et si vous y joignez D'avoir cru des méchants par quelque autre gagnés, D'avoir une âme ouverte, une franchise entière, Qui, dans leur artifice, a manqué de lumière, C'est gloire et non pas crime à qui ne voit le jour Qu'au milieu d'une armée, et loin de votre cour, Qui n'a que la vertu de son intelligence, Et vivant sans remords, marche sans défiance.
[28] _Annibal._--Célèbre général Carthaginois qui conquit l'Italie, fut sur le point de prendre Rome, et tint les Romains dans les plus grands dangers pendant vingt ans.
A Flaminius, l'ambassadeur romain, Nicomède montre un visage intrépide, au moment même où son père l'abandonne et le livre à ces Romains si puissants et si terribles: «De quoi se mêle Rome?» s'écrie-t-il, «où prend-elle le droit d'imposer ses volontés au roi de Bithynie?»--«Ce sont là les leçons d'Annibal», réplique Flaminius; Nicomède répond froidement:
Annibal m'a surtout laissé ferme en ce point D'estimer beaucoup Rome, et ne la craindre point. On me croit son disciple, et je le tiens à gloire, Et quand Flaminius attaque sa mémoire, Il doit savoir qu'un jour il me fera raison D'avoir réduit mon maître au secours du poison[29], Et n'oublier jamais qu'autrefois ce grand homme Commença par son père[30] à triompher de Rome.
FLAMINIUS.
Ah! c'est trop m'outrager!
NICOMÈDE.
N'outragez plus les morts.
PRUSIAS.
Et vous, ne cherchez point à former de discords[31]; Parlez, et nettement, sur ce qu'il me propose.
NICOMÈDE.