Corneille expliqué aux enfants

Part 3

Chapter 33,636 wordsPublic domain

Cet empire absolu sur la terre et sur l'onde, Ce pouvoir souverain que j'ai sur tout le monde, Cette grandeur sans borne et cet illustre rang Qui m'a jadis coûté tant de peine et de sang, Enfin tout ce qu'adore en ma haute fortune D'un courtisan flatteur la présence importune, N'est que de ces beautés dont l'éclat éblouit, Et qu'on cesse d'aimer sitôt qu'on en jouit. L'ambition déplaît quand elle est assouvie, D'une contraire ardeur son ardeur est suivie; Et comme notre esprit, jusqu'au dernier soupir, Toujours vers quelque objet pousse quelque désir, Il se ramène en soi, n'ayant plus où se prendre[8], Et, monté sur le faîte, il aspire à descendre. J'ai souhaité l'empire, et j'y suis parvenu; Mais, en le souhaitant, je ne l'ai pas connu: Dans sa possession j'ai trouvé pour tous charmes D'effroyables soucis, d'éternelles alarmes, Mille ennemis secrets, la mort à tous propos, Point de plaisir sans trouble, et jamais de repos. Sylla[9] m'a précédé dans ce pouvoir suprême: Le grand César[10] mon père en a joui de même; D'un œil si différent tous deux l'ont regardé, Que l'un s'en est démis et l'autre l'a gardé: Mais l'un, cruel, barbare, est mort aimé, tranquille, Comme un bon citoyen dans le sein de sa ville; L'autre, tout débonnaire, au milieu du sénat, A vu trancher ses jours par un assassinat. Ces exemples récents suffiraient pour m'instruire, Si par l'exemple seul on se devait conduire: L'un m'invite à le suivre, et l'autre me fait peur. Mais l'exemple souvent est un miroir trompeur; Et l'ordre du destin qui gêne nos pensées N'est pas toujours écrit dans les choses passées: Quelquefois l'un se brise où l'autre s'est sauvé, Et par où l'un périt un autre est conservé. Voilà, mes chers amis, ce qui me met en peine. Vous, qui me tenez lieu d'Agrippe et de Mécène[11], Pour résoudre ce point avec eux débattu, Prenez sur mon esprit le pouvoir qu'ils ont eu; Ne considérez point cette grandeur suprême, Odieuse aux Romains et pesante à moi-même; Traitez-moi comme ami, non comme souverain; Rome, Auguste, l'État, tout est en votre main: Vous mettrez et l'Europe, et l'Asie, et l'Afrique, Sous les lois d'un monarque, ou d'une république; Votre avis est ma règle, et par ce seul moyen Je veux être empereur ou simple citoyen.

[8] _N'ayant plus où se prendre._--Ne sachant plus à quoi s'attacher.

[9] _Sylla._--Célèbre général romain qui s'était fait maître dans Rome avec beaucoup de cruautés et de sang répandu. Vous le retrouverez dans la tragédie de Corneille intitulée: _Sertorius_. (Voir plus loin, p. 125)

[10] César.--Le fondateur de l'_Empire_ à Rome. Auguste l'appelle: _mon père_, parce que César l'avait adopté.

[11] _Agrippe._ Agrippa, lieutenant d'Auguste et son principal ministre dans les commencements de son gouvernement.--_Mécène._ Ami et ministre aussi d'Auguste.

Tout à coup Auguste apprend que Cinna, un jeune Romain qu'il aurait pu frapper autrefois, car il était parent de ses ennemis, mais qu'au contraire il avait protégé et comblé de faveurs, forme un complot contre lui. Cet homme ardent, violent, si enclin à la vengeance, ne songe d'abord qu'à châtier l'ingrat. Il en avait le droit; car Cinna, ayant accepté ses bienfaits, était peut-être le seul à Rome à qui il fût interdit, en conscience, de se révolter contre Auguste. Il s'écrie:

Ciel, à qui voulez-vous désormais que je fie[12] Les secrets de mon âme et le soin de ma vie? Reprenez le pouvoir que vous m'avez commis, Si donnant des sujets il ôte les amis, Si tel est le destin des grandeurs souveraines Que leurs plus grands bienfaits n'attirent que des haines, Et si votre rigueur les condamne à chérir Ceux que vous animez à les faire périr. Pour elles rien n'est sûr; qui peut tout doit tout craindre. Rentre en toi-même, Octave[13], et cesse de te plaindre. Quoi! tu veux qu'on t'épargne, et n'as rien épargné! Songe aux fleuves de sang où ton bras s'est baigné, De combien ont rougi les champs de Macédoine, Combien en a versé la défaite d'Antoine[14], Combien celle de Sexte[15], et revois tout d'un temps Pérouse[16] au sien noyée, et tous ses habitants; Remets dans ton esprit, après tant de carnages, De tes proscriptions les sanglantes images, Où toi-même, des tiens devenu le bourreau, Au sein de ton tuteur enfonças le couteau: Et puis, ose accuser le destin d'injustice, Quand tu vois que les tiens s'arment pour ton supplice, Et que, par ton exemple à ta perte guidés, Ils violent des droits que tu n'as pas gardés! Leur trahison est juste, et le ciel l'autorise: Quitte ta dignité comme tu l'as acquise; Rends un sang infidèle à l'infidélité, Et souffre des ingrats après l'avoir été. Mais que mon jugement au besoin m'abandonne! Quelle fureur, Cinna, m'accuse et te pardonne? Toi, dont la trahison me force à retenir Ce pouvoir souverain dont tu me veux punir, Me traite en criminel, et fait seule mon crime, Relève pour l'abattre un trône illégitime, Et, d'un zèle effronté couvrant son attentat, S'oppose pour me perdre au bonheur de l'État! Donc jusqu'à l'oublier je pourrais me contraindre! Tu vivrais en repos après m'avoir fait craindre! Non, non, je me trahis moi-même d'y penser: Qui pardonne aisément invite à l'offenser; Punissons l'assassin, proscrivons les complices.

[12] Confie.

[13] Avant d'être empereur, Auguste s'appelait _Octave_.

[14] _Antoine._ Le rival principal d'Octave avant que celui-ci fût resté seul maître.

[15] _Sextus Pompée_, autre rival d'Octave.

[16] _Pérouse._ Ville de l'Italie Centrale, qu'Octave avait fait dévaster pendant les guerres civiles.

Mais, à l'idée de relever encore la hache du bourreau, Auguste se trouble: «Ah! se dit-il, toujours du sang!»

Mais quoi! toujours du sang, et toujours des supplices! Ma cruauté se lasse, et ne peut s'arrêter; Je veux me faire craindre et ne fais qu'irriter. Rome a pour ma ruine une hydre trop fertile;[17] Une tête coupée en fait renaître mille, Et le sang répandu de mille conjurés Rend mes jours plus maudits, et non plus assurés. Octave, n'attends plus le coup d'un nouveau Brute[18]; Meurs et dérobe-lui la gloire de ta chute: Meurs; tu ferais pour vivre un lâche et vain effort, Si tant de gens de cœur font des vœux pour ta mort, Et si tout ce que Rome a d'illustre jeunesse Pour te faire périr tour à tour s'intéresse; Meurs, puisque c'est un mal que tu ne peux guérir; Meurs enfin, puisqu'il faut ou tout perdre ou mourir. La vie est peu de chose, et le peu qui t'en reste Ne vaut pas l'acheter par un prix si funeste; Meurs, mais quitte du moins la vie avec éclat, Éteins-en le flambeau dans le sang de l'ingrat, A toi-même en mourant immole ce perfide; Contentant ses désirs, punis son parricide; Fais un tourment pour lui de ton propre trépas, En faisant qu'il le voie et n'en jouisse pas.

[17] L'_hydre_ était un serpent fabuleux, à sept têtes; à chaque tête coupée, une autre tête renaissait.--Le mot _hydre_ est pris ici au sens figuré.

[18] _Brute._ Brutus, un des meurtriers de César, le père adoptif d'Auguste.

Auguste est bien incertain encore et indécis. Il compte sur l'inspiration du moment, et fait appeler Cinna. Il le menace, lui montre l'horreur de sa conduite, s'échauffe et s'irrite à lui reprocher son crime.

Tu vois le jour, Cinna; mais ceux dont tu le tiens Furent les ennemis de mon père et les miens: Au milieu de leur camp tu reçus la naissance; Et lorsque après leur mort tu vins en ma puissance, Leur haine enracinée au milieu de ton sein T'avait mis contre moi les armes à la main. Tu fus mon ennemi même avant que de naître, Et tu le fus encor quand tu me pus connaître, Et l'inclination jamais n'a démenti Ce sang qui t'avait fait du contraire parti: Autant que tu l'as pu, les effets l'ont suivie. Je ne m'en suis vengé qu'en te donnant la vie Je te fis prisonnier pour te combler de biens; Ma cour fut ta prison, mes faveurs tes liens; Je te restituai d'abord ton patrimoine; Je t'enrichis après des dépouilles d'Antoine, Et tu sais que depuis, à chaque occasion, Je suis tombé pour toi dans la profusion; Toutes les dignités que tu m'as demandées, Je te les ai sur l'heure et sans peine accordées; Je t'ai préféré même à ceux dont les parents Ont jadis dans mon camp tenu les premiers rangs, A ceux qui de leur sang m'ont acheté l'empire, Et qui m'ont conservé le jour que je respire; De la façon enfin qu'avec toi j'ai vécu, Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu. Quand le ciel me voulut, en rappelant Mécène, Après tant de faveur montrer un peu de haine, Je te donnai sa place en ce triste accident, Et te fis après lui mon plus cher confident; Aujourd'hui même encor mon âme irrésolue Me pressant de quitter ma puissance absolue, De Maxime[19] et de toi j'ai pris les seuls avis, Et ce sont, malgré lui, les tiens que j'ai suivis; Bien plus, ce même jour je te donne Emilie[20], Le digne objet des vœux de toute l'Italie, Et qu'ont mise si haut mon amour et mes soins, Qu'en te couronnant roi je t'aurais donné moins. Tu t'en souviens, Cinna, tant d'heur et tant de gloire Ne peuvent pas sitôt sortir de ta mémoire; Mais ce qu'on ne pourrait jamais s'imaginer, Cinna, tu t'en souviens et veux m'assassiner!

[19] _Maxime_, ami de Cinna, et conjuré comme lui. C'est à lui et à Cinna qu'Auguste avait confié son dessein de quitter le pouvoir, ainsi que nous l'avons dit plus haut.

[20] Fille du tuteur d'Auguste et dont Cinna est amoureux.

Cinna se trouble, et répond en balbutiant qu'il est incapable d'une telle noirceur. Auguste l'arrête d'un geste méprisant, et lui dit d'un ton froid et dur:

Tu tiens mal ta promesse: Sieds-toi, je n'ai pas dit encor ce que je veux; Tu te justifieras après, si tu le peux. Écoute cependant, et tiens mieux ta parole. Tu veux m'assassiner demain, au Capitole, Pendant le sacrifice, et ta main pour signal Me doit, au lieu d'encens, donner le coup fatal; La moitié de tes gens doit occuper la porte, L'autre moitié te suivre et te prêter main-forte. Ai-je de bons avis, ou de mauvais soupçons? De tous ces meurtriers, te dirai-je les noms? Procule, Glabrion, Virginian, Rutile, Marcel, Plaute, Lénas, Pompone, Albin, Icile, Maxime, qu'après toi j'avais le plus aimé: Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé; Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes, Que pressent de mes lois les ordres légitimes, Et qui, désespérant de les plus éviter, Si tout n'est renversé, ne sauraient subsister.

Cinna reste interdit et muet. Auguste triomphe de sa confusion et lui dit rudement:

Tu te tais maintenant, et gardes le silence, Plus par confusion que par obéissance. Quel était ton dessein, et que prétendais-tu Après m'avoir au temple à tes pieds abattu? Affranchir ton pays d'un pouvoir monarchique! Si j'ai bien entendu tantôt ta politique, Son salut désormais dépend d'un souverain Qui pour tout conserver tienne tout en sa main; Et si sa liberté te faisait entreprendre, Tu ne m'eusses jamais empêché de la rendre; Tu l'aurais acceptée au nom de tout l'État, Sans vouloir l'acquérir par un assassinat. Quel était donc ton but? d'y régner en ma place? D'un étrange malheur son destin le menace, Si pour monter au trône et lui donner la loi Tu ne trouves dans Rome autre obstacle que moi, Si jusques à ce point son sort est déplorable Que tu sois après moi le plus considérable, Et que ce grand fardeau de l'empire romain Ne puisse après ma mort tomber mieux qu'en ta main. Apprends à te connaître, et descends en toi-même: On t'honore dans Rome, on te courtise, on t'aime, Chacun tremble sous toi, chacun t'offre des vœux. Ta fortune est bien haut, tu peux ce que tu veux: Mais tu ferais pitié même à ceux qu'elle irrite, Si je t'abandonnais à ton peu de mérite. Ose me démentir, dis-moi ce que tu vaux, Conte-moi tes vertus, tes glorieux travaux, Les rares qualités par où tu m'as dû plaire, Et tout ce qui t'élève au-dessus du vulgaire. Ma faveur fait ta gloire, et ton pouvoir en vient; Elle seule t'élève, et seule te soutient; C'est elle qu'on adore, et non pas ta personne; Tu n'as crédit ni rang qu'autant qu'elle t'en donne; Et pour te faire choir je n'aurais aujourd'hui Qu'à retirer la main qui seule est ton appui. J'aime mieux toutefois céder à ton envie: Règne, si tu le peux, aux dépens de ma vie; Mais oses-tu penser que les Serviliens, Les Cosses, les Métels, les Pauls, les Fabiens, Et tant d'autres enfin de qui les grands courages Des héros de leur sang sont les vives images, Quittent le noble orgueil d'un sang si généreux Jusqu'à pouvoir souffrir que tu règnes sur eux? Parle, parle, il est temps.

On croit qu'Auguste va laisser éclater cette fureur sanguinaire devant laquelle Rome entière a jadis tremblé. Non! D'un vigoureux effort de volonté, il se maîtrise, étouffe la cruauté qui gronde encore en lui, fait appel à son orgueil même pour triompher de son ressentiment et s'écrie:

Je suis maître de moi comme de l'univers; Je le suis, je veux l'être. O siècles! ô mémoire! Conservez à jamais ma dernière victoire! Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux De qui le souvenir puisse aller jusqu'à vous.

Puis, se retournant vers Cinna, étonné de cette grandeur d'âme, il lui tend la main:

Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie: Comme à mon ennemi je t'ai donné la vie, Et malgré la fureur de ton lâche dessein, Je te la donne encor comme à mon assassin. Commençons un combat qui montre par l'issue Qui l'aura mieux de nous ou donnée ou reçue. Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler; Je t'en avais comblé, je t'en veux accabler!

Et dès lors, savez-vous ce qui arrive? Cette tranquillité d'esprit qui fuyait Auguste au commencement, il l'a retrouvée. Cette satisfaction que la victoire et la puissance ne lui avaient pas donnée, le courage et la générosité la lui ont rendue; et il gardera le pouvoir, maintenant, sans accablement, sinon sans soucis, parce que, pour la première fois, il y a trouvé la seule chose qui peut faire qu'on y tienne, l'occasion de montrer un grand cœur; parce que, pour la première fois, il peut dire: «Je suis maître de moi comme de l'univers!»

Etre maître de soi, maître de ses mauvais instincts pour les étouffer, maître de ses bons sentiments pour les soutenir et leur faire produire tout leur effet; savoir dire _je veux_ à soi-même: voilà le but qu'on doit poursuivre dès l'enfance pour s'habituer à marcher droit dans la vie, pour avoir la fermeté d'éviter les fautes, ou le courage de les réparer.

CHAPITRE VII.

POLYEUCTE.

Vous voyez comme Corneille nous montre bien, les unes après les autres, toutes les choses qu'il faut aimer. Il faut aimer son honneur, l'honneur de sa famille; il faut aimer son pays; il faut aimer à se vaincre soi-même quand on se sent sur la pente du mal. Il y a une chose encore qu'il faut savoir aimer de tout notre cœur, ce sont nos convictions, nos croyances, ce que, après mûres réflexions et examen attentif, nous croyons juste et vrai. Nous pouvons nous tromper, et alors donner nos soins, nos peines, notre vie même pour la défense d'une erreur. C'est pour cela qu'il faut apprendre à réfléchir, se faire le jugement sain et l'esprit droit par de bonnes et fortes études. Mais quand nous sommes arrivés à l'âge d'homme, quand nous avons bien cultivé notre raison, qu'elle a mûri, il faut nous attacher fermement à nos opinions, ne pas les abandonner par ambition, ni les taire par crainte, ni les modifier par mollesse ou condescendance.

Ce n'est pas tant encore par respect pour ses croyances qu'il faut agir ainsi, c'est par respect de soi-même. Quand nous fléchissons sur ce que nous croyons bon et juste, ce n'est pas tant nos idées que nous altérons, que notre caractère. Nous nous habituons à être lâche, et l'homme qui trahit ses idées, c'est-à-dire ses devoirs envers lui-même, finira par trahir son devoir envers sa famille, ses concitoyens, sa patrie. C'est ce que Corneille nous apprend dans sa belle tragédie de _Polyeucte_.

Cette tragédie se passe à l'époque où les chrétiens n'étaient encore qu'une secte très faible et très méprisée, où ils adoraient le Christ en secret, dans l'ombre des souterrains ou dans quelque retraite écartée, et où ils étaient égorgés ou mis sur la croix dès qu'ils professaient ouvertement leur croyance. Il y avait dans ce temps un seigneur d'Arménie, nommé Polyeucte, qui venait d'épouser la fille du gouverneur d'Arménie. Depuis longtemps il avait étudié la religion nouvelle, et enfin, la trouvant juste et noble, il s'était fait baptiser chrétien. Sa femme, Pauline, l'ignorait, ainsi que son beau-père Félix.

Tout à coup Polyeucte apprend qu'un grand sacrifice est offert aux faux dieux par son beau-père et les magistrats de la province, en l'honneur des victoires remportées par l'empereur. Son cœur s'irrite à cette idée. Il lui semble honteux d'adorer le Christ en silence et comme en cachette, tandis que sa famille adore publiquement les faux dieux. Toute la ville peut croire, et croit en effet, qu'il les adore aussi. En pareil cas, le silence est un mensonge.

Emporté par ce sentiment, il rencontre un chrétien de ses amis, à qui il doit le baptême, et cette conversation s'engage entre eux:

NÉARQUE.

Où pensez-vous aller?

POLYEUCTE.

Au temple, où l'on m'appelle.

NÉARQUE.

Quoi! vous mêler aux vœux d'une troupe infidèle! Oubliez-vous déjà que vous êtes chrétien?

POLYEUCTE.

Vous par qui je le suis, vous en souvient-il bien?

NÉARQUE.

J'abhorre les faux dieux.

POLYEUCTE.

Et moi, je les déteste.

NÉARQUE.

Je tiens leur culte impie.

POLYEUCTE.

Et je le tiens funeste.

NÉARQUE.

Fuyez donc leurs autels.

POLYEUCTE.

Je les veux renverser, Et mourir dans leur temple, ou les y terrasser. Allons, mon cher Néarque, allons aux yeux des hommes Braver l'idolâtrie, et montrer qui nous sommes: C'est l'attente du ciel, il nous la faut remplir; Je viens de le promettre, et je vais l'accomplir. Je rends grâces au Dieu que tu m'as fait connaître De cette occasion qu'il a sitôt fait naître, Où déjà sa bonté, prête à me couronner, Daigne éprouver la foi qu'il vient de me donner.

NÉARQUE.

Ce zèle est trop ardent, souffrez qu'il se modère.

POLYEUCTE.

On n'en peut avoir trop pour le Dieu qu'on révère.

NÉARQUE.

Vous trouverez la mort.

POLYEUCTE.

Je la cherche pour lui.

NÉARQUE.

Et si ce cœur s'ébranle?

POLYEUCTE.

Il sera mon appui.

NÉARQUE.

Il ne commande point que l'on s'y précipite.

POLYEUCTE.

Plus elle est volontaire, et plus elle mérite.

NÉARQUE.

Il suffit, sans chercher, d'attendre et de souffrir.

POLYEUCTE.

On souffre avec regret quand on n'ose s'offrir.

NÉARQUE.

Mais dans ce temple enfin la mort est assurée.

POLYEUCTE.

Mais dans le ciel déjà la palme est préparée.

NÉARQUE.

Par une sainte vie il faut la mériter.

POLYEUCTE.

Mes crimes, en vivant, me la pourraient ôter. Pourquoi mettre au hasard ce que la mort assure? Quand elle ouvre le ciel, peut-elle sembler dure? Je suis chrétien, Néarque, et le suis tout à fait; La foi que j'ai reçue aspire à son effet. Qui fuit croit lâchement, et n'a qu'une foi morte.

NÉARQUE.

Ménagez votre vie, à Dieu même elle importe; Vivez pour protéger les chrétiens en ces lieux.

POLYEUCTE.

L'exemple de ma mort les fortifiera mieux.

NÉARQUE.

Vous voulez donc mourir?

POLYEUCTE.

Vous aimez donc à vivre?

NÉARQUE.

Je ne puis déguiser que j'ai peine à vous suivre. Sous l'horreur des tourments je crains de succomber.

POLYEUCTE.

Qui marche assurément n'a point peur de tomber: Dieu fait part, au besoin, de sa force infinie. Qui craint de le nier, dans son âme le nie, Il croit le pouvoir faire, et doute de sa foi.

NÉARQUE.

Qui n'appréhende rien présume trop de soi.

POLYEUCTE.

J'attends tout de sa grâce, et rien de ma faiblesse. Mais, loin de me presser, il faut que je vous presse! D'où vient cette froideur?

NÉARQUE.

Dieu même a craint la mort.

POLYEUCTE.

Il s'est offert pourtant; suivons ce saint effort; Dressons-lui des autels sur des monceaux d'idoles. Il faut (je me souviens encor de vos paroles) Négliger, pour lui plaire, et femme, et biens, et rang, Exposer pour sa gloire et verser tout son sang. Hélas! qu'avez-vous fait de cette amour parfaite Que vous me souhaitiez, et que je vous souhaite? S'il vous en reste encor, n'êtes-vous point jaloux Qu'à grand'peine chrétien j'en montre plus que vous?

NÉARQUE.

Vous sortez du baptême, et ce qui vous anime, C'est sa grâce qu'en vous n'affaiblit aucun crime; Comme encor tout entière, elle agit pleinement, Et tout semble possible à son feu véhément: Mais cette même grâce en moi diminuée, Et par mille péchés sans cesse exténuée, Agit aux grands effets avec tant de langueur, Que tout semble impossible à son peu de vigueur: Cette indigne mollesse et ces lâches défenses Sont des punitions qu'attirent mes offenses; Mais Dieu, dont on ne doit jamais se défier, Me donne votre exemple à me fortifier. Allons, cher Polyeucte, allons aux yeux des hommes Braver l'idolâtrie, et montrer qui nous sommes; Puissé-je vous donner l'exemple de souffrir, Comme vous me donnez celui de vous offrir!

POLYEUCTE.

A cet heureux transport que le ciel vous envoie, Je reconnais Néarque, et j'en pleure de joie. Ne perdons plus de temps; le sacrifice est prêt; Allons-y du vrai Dieu soutenir l'intérêt; Allons fouler aux pieds ce foudre ridicule Dont arme un bois pourri ce peuple trop crédule; Allons en éclairer l'aveuglement fatal; Allons briser ces dieux de pierre et de métal: Abandonnons nos jours à cette ardeur céleste; Faisons triompher Dieu: qu'il dispose du reste.

NÉARQUE.

Allons faire éclater sa gloire aux yeux de tous, Et répondre avec zèle à ce qu'il veut de nous.

Les deux amis se rendent en effet au temple, font un grand scandale parmi les païens, troublent la cérémonie, brisent les idoles. Voici comment un païen, spectateur de cette scène, raconte ce qu'ils ont fait: