Part 9
Le mont Aventin offre plus qu'aucun autre les traces des premiers temps de l'histoire romaine. Précisément en face du palais construit par Tibère, on voit les débris du temple de la Liberté, bâti par le père des Gracques. Au pied du mont Aventin était le temple dédié à la Fortune virile par Servius Tullius pour remercier les dieux de ce que, étant né esclave, il était devenu roi. Hors des murs de Rome, on trouve aussi les débris d'un temple qui fut consacré à la Fortune des femmes, lorsque Véturie arrêta Coriolan. Vis-à-vis du mont Aventin est le mont Janicule, sur lequel Porsenna plaça son armée. C'est en face de ce mont qu'Horatius Coclès fit couper derrière lui le pont qui conduisait à Rome. Les fondements de ce pont subsistent encore; il y a sur les bords du fleuve un arc de triomphe bâti en briques, aussi simple que l'action qu'il rappelle était grande. Cet arc fut élevé, dit-on, en l'honneur d'Horatius Coclès. Au milieu du Tibre, on aperçoit une île formée de gerbes de blé recueillies dans les champs de Tarquin, et qui furent pendant longtemps exposées sur le fleuve, parce que le peuple romain ne voulait point les prendre, croyant qu'un mauvais sort y était attaché. On aurait de la peine, de nos jours, à faire tomber sur des richesses quelconques des malédictions assez efficaces pour que personne ne consentît à s'en emparer.
C'est sur le mont Aventin que furent placés les temples de la Pudeur patricienne et de la Pudeur plébéienne. Au pied de ce mont on voit le temple de Vesta, qui subsiste encore presque en entier, quoique les inondations du Tibre l'aient souvent menacé[10]. Non loin de là sont les débris d'une prison pour dettes, où se passa, dit-on, le beau trait de piété filiale généralement connu. C'est aussi dans ce même lieu que Clélie et ses compagnes, prisonnières de Porsenna, traversèrent le Tibre pour venir joindre les Romains. Ce mont Aventin repose l'âme de tous les souvenirs pénibles que rappellent les autres collines, et son aspect est beau comme les souvenirs qu'il retrace. On avait donné le nom de belle rive (_pulchrum littus_) au bord du fleuve qui est au pied de cette colline. C'est là que se promenaient les orateurs de Rome, en sortant du Forum; c'est là que César et Pompée se rencontraient comme de simples citoyens, et qu'ils cherchaient à captiver Cicéron, dont l'indépendante éloquence leur importait plus alors que la puissance même de leurs armées.
[10] _Vidimus flavum Tiberim._
La poésie vient encore embellir ce séjour. Virgile a placé sur le mont Aventin la caverne de Cacus; et les Romains, si grands par leur histoire, le sont encore par les fictions héroïques dont les poëtes ont orné leur origine fabuleuse. Enfin, en revenant du mont Aventin, on aperçoit la maison de Nicolas Rienzi, qui essaya vainement de faire revivre les temps anciens dans les temps modernes; et ce souvenir, tout faible qu'il est à côté des autres, fait encore penser longtemps. Le mont Coelius est remarquable, parce qu'on y voit les débris du camp des prétoriens et de celui des soldats étrangers. On a trouvé cette inscription dans les ruines de l'édifice construit pour recevoir ces soldats: _Au génie saint des camps étrangers_: saint, en effet, pour ceux dont il maintenait la puissance! Ce qui reste de ces antiques casernes fait juger qu'elles étaient bâties à la manière des cloîtres, ou plutôt que les cloîtres ont été bâtis sur leur modèle.
Le mont Esquilin était appelé le _mont des Poëtes_, parce que, Mécène ayant son palais sur cette colline, Horace, Properce et Tibulle y avaient aussi leur habitation. Non loin de là sont les ruines des Thermes de Titus et de Trajan. On croit que Raphaël prit le modèle de ses arabesques dans les peintures à fresque des Thermes de Titus. C'est aussi là qu'on a découvert le groupe de Laocoon. La fraîcheur de l'eau donne un tel sentiment de plaisir dans les pays chauds, qu'on se plaisait à réunir toutes les pompes du luxe et toutes les jouissances de l'imagination dans les lieux où l'on se baignait. Les Romains y faisaient exposer les chefs-d'oeuvre de la peinture et de la sculpture. C'était à la clarté des lampes qu'ils les considéraient: car il paraît, par la construction de ces bâtiments, que le jour n'y pénétrait jamais, et qu'on voulait ainsi se préserver de ces rayons du soleil si poignants dans le Midi: c'est sans doute à cause de la sensation qu'ils produisent que les anciens les ont appelés les dards d'Apollon. On pourrait croire, en observant les précautions extrêmes prises par les anciens contre la chaleur, que le climat était alors plus brûlant encore que de nos jours. C'est dans les Thermes de Caracalla qu'étaient placés l'Hercule Farnèse, la Flore et le groupe de Dircé. Près d'Ostie, l'on a trouvé dans les bains de Néron l'Apollon du Belvédère. Peut-on concevoir qu'en regardant cette noble figure Néron n'ait pas senti quelques mouvements généreux?
Les Thermes et les Cirques sont les seuls genres d'édifices consacrés aux amusements publics dont il reste des traces à Rome. Il n'y a point d'autre théâtre que celui de Marcellus, dont les ruines subsistent encore. Pline raconte que l'on a vu trois cent soixante colonnes de marbre, et trois mille statues dans un théâtre qui ne devait durer que peu de jours. Tantôt les Romains élevaient des bâtiments si solides qu'ils résistaient aux tremblements de terre; tantôt ils se plaisaient à consacrer des travaux immenses à des édifices qu'ils détruisaient eux-mêmes quand les fêtes étaient finies: ils se jouaient ainsi du temps sous toutes les formes. Les Romains, d'ailleurs, n'avaient pas, comme les Grecs, la passion des représentations dramatiques; les beaux-arts ne fleurirent à Rome que par les ouvrages et les artistes de la Grèce, et la grandeur romaine s'exprimait plutôt par la magnificence colossale de l'architecture que par les chefs-d'oeuvre de l'imagination. Ce luxe gigantesque, ces merveilles de la richesse, ont un grand caractère de dignité: ce n'était plus de la liberté, mais c'était toujours de la puissance. Les monuments consacrés aux bains publics s'appelaient des provinces; on y réunissait les diverses productions et les divers établissements qui peuvent se trouver dans un pays tout entier. Le Cirque appelé _Circus maximus_, dont on voit encore les débris, touchait de si près aux palais des Césars, que Néron, des fenêtres de son palais, pouvait donner le signal des jeux. Le Cirque était assez grand pour contenir trois cent mille personnes. La nation presque tout entière était amusée dans le même moment: ces fêtes immenses pouvaient être considérées comme une sorte d'institution populaire, qui réunissait tous les hommes pour le plaisir, comme autrefois ils se réunissaient pour la gloire.
Le mont Quirinal et le mont Viminal se tiennent de si près, qu'il est difficile de les distinguer: c'était là qu'existaient la maison de Salluste et celle de Pompée; c'est aussi là que le pape a maintenant fixé son séjour. On ne peut faire un pas dans Rome sans rapprocher le présent du passé, et les différents passés entre eux. Mais on apprend à se calmer sur les événements de son temps, en voyant l'éternelle mobilité de l'histoire des hommes; et l'on a comme une sorte de honte de s'agiter en présence de tant de siècles qui tous ont renversé l'ouvrage de leurs prédécesseurs.
A côté des sept collines, ou sur leur penchant, ou sur leur sommet, on voit s'élever une multitude de clochers, des obélisques, la colonne Trajane, la colonne Antonine, la tour de Conti, d'où l'on prétend que Néron contempla l'incendie de Rome, et la coupole de Saint-Pierre, qui domine encore sur tout ce qui domine. Il semble que l'air soit peuplé par tous ces monuments qui se prolongent vers le ciel, et qu'une ville aérienne plane avec majesté sur la ville de la terre.
En rentrant dans Rome, Corinne fit passer Oswald sous le portique d'Octavie, de cette femme qui a si bien aimé et tant souffert; puis ils traversèrent la _route Scélérate_, par laquelle l'infâme Tullie a passé, foulant le corps de son père sous les pieds de ses chevaux: on voit de loin le temple élevé par Agrippine en l'honneur de Claude qu'elle a fait empoisonner; et l'on passe enfin devant le tombeau d'Auguste, dont l'enceinte intérieure sert aujourd'hui d'arène aux combats des animaux.
«Je vous ai fait parcourir bien rapidement, dit Corinne à lord Nelvil, quelques traces de l'histoire antique; mais vous comprendrez le plaisir qu'on peut éprouver dans ces recherches, à la fois savantes et poétiques, qui parlent à l'imagination comme à la pensée. Il y a dans Rome beaucoup d'hommes distingués dont la seule occupation est de découvrir un nouveau rapport entre l'histoire et les ruines.--Je ne sais point d'étude qui captivât davantage mon intérêt, reprit lord Nelvil, si je me sentais assez de calme pour m'y livrer: ce genre d'érudition est bien plus animé que celle qui s'acquiert par les livres; on dirait que l'on fait revivre ce qu'on découvre, et que le passé reparaît sous la poussière qui l'a enseveli.--Sans doute, dit Corinne, et ce n'est pas un vain préjugé que cette passion pour les temps antiques. Nous vivons dans un siècle où l'intérêt personnel semble le seul principe de toutes les actions des hommes; et quelle sympathie, quelle émotion, quel enthousiasme pourrait jamais résulter de l'intérêt personnel? Il est plus doux de rêver à ces jours de dévouement, de sacrifices et d'héroïsme, qui pourtant ont existé, et dont la terre porte encore les honorables traces.»
CHAPITRE VI
Corinne se flattait en secret d'avoir captivé le coeur d'Oswald; mais, comme elle connaissait sa réserve et sa sévérité, elle n'avait point osé lui montrer tout l'intérêt qu'il lui inspirait, quoiqu'elle fût disposée, par caractère, à ne point cacher ce qu'elle éprouvait. Peut-être aussi croyait-elle que, même en se parlant sur des sujets étrangers à leur sentiment, leur voix avait un accent qui trahissait leur affection mutuelle, et qu'un aveu secret d'amour était peint dans leurs regards et dans ce langage mélancolique et voilé qui pénètre si profondément dans l'âme.
Un matin, lorsque Corinne se préparait à continuer ses courses avec Oswald, elle reçut un billet de lui, presque cérémonieux, qui lui annonçait que le mauvais état de sa santé le retenait chez lui pour quelques jours. Une inquiétude douloureuse serra le coeur de Corinne: d'abord elle craignit qu'il ne fût dangereusement malade; mais le comte d'Erfeuil qu'elle vit le soir, lui dit que c'était un de ces accès de mélancolie auxquels il était très-sujet, et pendant lesquels il ne voulait parler à personne. «Moi-même, dit alors le comte d'Erfeuil, quand il est comme cela, je ne le vois pas.» Ce moi-même déplaisait assez à Corinne; mais elle se garda bien de le témoigner au seul homme qui pût lui donner des nouvelles de lord Nelvil. Elle l'interrogea, se flattant qu'un homme aussi léger, du moins en apparence, lui dirait tout ce qu'il savait. Mais tout à coup, soit qu'il voulût cacher par un air de mystère qu'Oswald ne lui avait rien confié, soit qu'il crût plus honorable de refuser ce qu'on lui demandait que de l'accorder, il opposa un silence imperturbable à l'ardente curiosité de Corinne. Elle, qui avait toujours eu de l'ascendant sur tous ceux à qui elle avait parlé, ne pouvait comprendre pourquoi ses moyens de persuasion étaient sans effet sur le comte d'Erfeuil: ne savait-elle pas que l'amour-propre est ce qu'il y a au monde de plus inflexible?
Quelle ressource restait-il donc à Corinne pour savoir ce qui se passait dans le coeur d'Oswald? Lui écrire? Tant de mesure est nécessaire en écrivant! et Corinne était surtout aimable par l'abandon et le naturel. Trois jours s'écoulèrent pendant lesquels elle ne vit point lord Nelvil, et fut tourmentée par une agitation mortelle. «Qu'ai-je donc fait, se disait-elle, pour le détacher de moi? Je ne lui ai point dit que je l'aimais, je n'ai point eu ce tort si terrible en Angleterre et si pardonnable en Italie. L'a-t-il deviné? Mais pourquoi m'en estimerait-il moins?» Oswald ne s'était éloigné de Corinne que parce qu'il se sentait trop vivement entraîné par son charme. Bien qu'il n'eût pas donné sa parole d'épouser Lucile Edgermond, il savait que l'intention de son père avait été de la lui donner pour femme, et il désirait s'y conformer. Enfin Corinne n'était point connue sous son véritable nom, et menait, depuis plusieurs années, une vie beaucoup trop indépendante; un tel mariage n'eût point obtenu (lord Nelvil le croyait) l'approbation de son père, et il sentait bien que ce n'était pas ainsi qu'il pouvait expier ses torts envers lui. Voilà quels étaient ses motifs pour s'éloigner de Corinne. Il avait formé le projet de lui écrire, en quittant Rome, ce qui le condamnait à cette résolution; mais comme il ne s'en sentait pas la force, il se bornait à ne pas aller chez elle, et ce sacrifice toutefois lui parut dès le second jour trop pénible.
Corinne était frappée de l'idée qu'elle ne reverrait plus Oswald, qu'il s'en irait sans lui dire adieu. Elle s'attendait à chaque instant à recevoir la nouvelle de son départ, et cette crainte exaltait tellement son sentiment, qu'elle se sentit saisie tout à coup par la passion, par cette griffe de vautour sous laquelle le bonheur et l'indépendance succombent. Ne pouvant rester dans sa maison, où lord Nelvil ne venait pas, elle errait quelquefois dans les jardins de Rome, espérant le rencontrer. Elle supportait mieux les heures pendant lesquelles, se promenant au hasard, elle avait une chance quelconque de l'apercevoir. L'imagination ardente de Corinne était la source de son talent; mais, pour son malheur, cette imagination se mêlait à sa sensibilité naturelle, et la lui rendait souvent très-douloureuse.
Le soir du quatrième jour de cette cruelle absence, il faisait un beau clair de lune; et Rome est bien belle pendant le silence de la nuit: il semble alors qu'elle n'est habitée que par ses illustres ombres. Corinne, en revenant de chez une femme de ses amies, oppressée par la douleur, descendit de sa voiture et se reposa quelques instants près de la fontaine de Trevi, devant cette source abondante qui tombe en cascade au milieu de Rome et semble comme la vie de ce tranquille séjour. Lorsque pendant quelques jours cette cascade s'arrête, on dirait que Rome est frappée de stupeur. C'est le bruit des voitures que l'on a besoin d'entendre dans les autres villes; à Rome, c'est le murmure de cette fontaine immense, qui semble comme l'accompagnement nécessaire à l'existence rêveuse qu'on y mène: l'image de Corinne se peignit dans cette onde, si pure qu'elle porte depuis plusieurs siècles le nom de l'_eau virginale_. Oswald, qui s'était arrêté dans le même lieu peu de moments après, aperçut le charmant visage de son amie qui se répétait dans l'eau. Il fut saisi d'une émotion tellement vive, qu'il ne savait pas d'abord si c'était son imagination qui lui faisait apparaître l'ombre de Corinne, comme tant de fois elle lui avait montré celle de son père; il se pencha vers la fontaine pour mieux voir, et ses propres traits vinrent alors se réfléchir à côté de ceux de Corinne. Elle le reconnut, fit un cri, s'élança vers lui rapidement, et lui saisit le bras, comme si elle eût craint qu'il ne s'échappât de nouveau; mais à peine se fut-elle livrée à ce mouvement trop impétueux, qu'elle rougit, en se ressouvenant du caractère de lord Nelvil, d'avoir montré si vivement ce qu'elle éprouvait; et laissant tomber la main qui retenait Oswald, elle se couvrit le visage avec l'autre pour cacher ses pleurs.
«Corinne, dit Oswald, chère Corinne, mon absence vous a donc rendue malheureuse?--Oh! oui, répondit-elle, et vous en étiez sûr! Pourquoi donc me faire du mal? ai-je mérité de souffrir par vous?--Non, s'écria lord Nelvil, non, sans doute. Mais si je ne me crois pas libre, si je sens que je n'ai dans le coeur que des inquiétudes et des regrets, pourquoi vous associerais-je à cette tourmente de sentiments et de craintes? Pourquoi...--Il n'est plus temps, interrompit Corinne, il n'est plus temps; la douleur est déjà dans mon sein: ménagez-moi.--Vous, de la douleur? reprit Oswald; est-ce au milieu d'une carrière si brillante de tant de succès, avec une imagination si vive?--Arrêtez, dit Corinne, vous ne me connaissez pas; de toutes mes facultés, la plus puissante, c'est la faculté de souffrir. Je suis née pour le bonheur; mon caractère est confiant, mon imagination est animée; mais la peine excite en moi je ne sais quelle impétuosité qui peut troubler ma raison ou me donner la mort. Je vous le répète encore, ménagez-moi; la gaieté, la mobilité, ne me servent qu'en apparence; mais il y a dans mon âme des abîmes de tristesse dont je ne pouvais me défendre qu'en me préservant de l'amour.»
Corinne prononça ces mots avec une expression qui émut vivement Oswald. «Je reviendrai vous voir demain matin, reprit-il; n'en doutez pas, Corinne.--Me le jurez-vous? dit-elle avec une inquiétude qu'elle s'efforçait en vain de cacher.--Oui, je le jure,» s'écria lord Nelvil; et il disparut.
LIVRE CINQUIÈME
TOMBEAUX, ÉGLISES ET PALAIS
CHAPITRE PREMIER
Le lendemain, Oswald et Corinne furent embarrassés l'un et l'autre en se revoyant. Corinne n'avait plus de confiance dans l'amour qu'elle inspirait. Oswald était mécontent de lui-même; il se connaissait dans le caractère un genre de faiblesse qui l'irritait quelquefois contre ses propres sentiments comme contre une tyrannie, et tous les deux cherchèrent à ne point se parler de leur affection mutuelle. «Je vous propose aujourd'hui, dit Corinne, une course assez solennelle, mais qui sûrement vous intéressera: allons voir les tombeaux, allons voir le dernier asile de ceux qui vécurent parmi les monuments dont nous avons contemplé les ruines.--Oui, répondit Oswald, vous avez deviné ce qui convient à la disposition actuelle de mon âme;» et il prononça ces mots avec un accent si douloureux, que Corinne se tut quelques moments, n'osant pas essayer de lui parler. Mais, reprenant courage par le désir de soulager Oswald de ses peines en l'intéressant vivement à tout ce qu'ils voyaient ensemble, elle lui dit: «Vous le savez, milord, loin que chez les anciens l'aspect des tombeaux décourageât les vivants, on croyait inspirer une émulation nouvelle en plaçant ces tombeaux sur les routes publiques, afin que, retraçant aux jeunes gens le souvenir des hommes illustres, ils invitassent silencieusement à les imiter.--Ah! que j'envie, dit Oswald en soupirant, tous ceux dont les regrets ne sont pas mêlés à des remords!--Vous, des remords! s'écria Corinne, vous! Ah! je suis certaine qu'ils ne sont en vous qu'une vertu de plus, un scrupule du coeur, une délicatesse exaltée.--Corinne, Corinne, n'approchez pas de ce sujet, interrompit Oswald: dans votre heureuse contrée, les sombres pensées disparaissent à la clarté des cieux; mais la douleur qui a creusé jusqu'au fond de notre âme ébranle à jamais toute notre existence.--Vous me jugez mal, répondit Corinne; je vous l'ai déjà dit, bien que mon caractère soit fait pour jouir vivement du bonheur, je souffrirais plus que vous si...» Elle n'acheva pas, et changea de discours. «Mon seul désir, milord, continua-t-elle, c'est de vous distraire un moment; je n'espère rien de plus.» La douceur de cette réponse toucha lord Nelvil; et, voyant une expression de mélancolie dans les regards de Corinne, naturellement si pleins d'intérêt et de flamme, il se reprocha d'attrister une personne née pour les impressions vives et douces, et s'efforça de l'y ramener. Mais l'inquiétude qu'éprouvait Corinne sur les projets d'Oswald, sur la possibilité de son départ, troublait entièrement sa sérénité accoutumée.
Elle conduisit lord Nelvil hors des portes de la ville, sur les anciennes traces de la voie Appienne. Ces traces sont marquées, au milieu de la campagne de Rome, par des tombeaux à droite et à gauche, dont les ruines se voient à perte de vue, à plusieurs milles au delà des murs. Les Romains ne souffraient pas qu'on ensevelît les morts dans l'intérieur de la ville; les tombeaux seuls des empereurs y étaient admis. Cependant un simple citoyen, nommé Publius Biblius, obtint cette faveur, en récompense de ses vertus obscures. Les contemporains, en effet, honorent plus volontiers celles-là que toutes les autres.
On passe, pour aller à la voie Appienne, par la porte Saint-Sébastien, autrefois appelée _Capène_. Cicéron dit qu'en sortant par cette porte, les tombeaux qu'on aperçoit les premiers sont ceux des Métellus, des Scipion et des Servilius. Le tombeau de la famille des Scipion a été trouvé dans ces lieux mêmes, et transporté depuis au Vatican. C'est presque un sacrilége de déplacer les cendres, d'altérer les ruines; l'imagination tient de plus près qu'on ne croit à la morale; il ne faut pas l'offenser. Parmi tant de tombeaux qui frappent les regards, on place les noms au hasard, sans pouvoir être assuré de ce qu'on suppose; mais cette incertitude même inspire une émotion qui ne permet pas de voir avec indifférence aucun de ces monuments. Il en est dans lesquels des maisons de paysans sont pratiquées; car les Romains consacraient un grand espace et des édifices assez vastes à l'urne funéraire de leurs amis ou de leurs concitoyens illustres. Ils n'avaient pas cet aride principe d'utilité qui fertilise quelques coins de terre de plus, en frappant de stérilité le vaste domaine du sentiment et de la pensée.
On voit, à quelque distance de la voie Appienne, un temple élevé par la république à l'Honneur et à la Vertu; un autre, au dieu qui a fait retourner Annibal sur ses pas; la fontaine d'Égérie, où Numa allait consulter la divinité des hommes de bien, la conscience interrogée dans la solitude. Il semble qu'autour de ces tombeaux les traces seules des vertus subsistent encore. Aucun monument des siècles du crime ne se trouve à côté des lieux où reposent ces illustres morts; ils se sont entourés d'un honorable espace, où les plus nobles souvenirs peuvent régner sans être troublés.
L'aspect de la campagne, autour de Rome, a quelque chose de singulièrement remarquable: sans doute c'est un désert, car il n'y a point d'arbres ni d'habitations; mais la terre est couverte de plantes naturelles que l'énergie de la végétation renouvelle sans cesse. Ces plantes parasites se glissent dans les tombeaux, décorent les ruines, et semblent là seulement pour honorer les morts. On dirait que l'orgueilleuse nature a repoussé tous les travaux de l'homme, depuis que les Cincinnatus ne conduisent plus la charrue qui sillonnait son sein; elle produit des plantes au hasard, sans permettre que les vivants se servent de sa richesse. Ces plaines incultes doivent déplaire aux agriculteurs, aux administrateurs, à tous ceux qui spéculent sur la terre et veulent l'exploiter pour les besoins de l'homme; mais les âmes rêveuses, que la mort occupe autant que la vie, se plaisent à contempler cette campagne de Rome, où le temps présent n'a imprimé aucune trace; cette terre qui chérit ses morts et les couvre avec amour des inutiles fleurs, des inutiles plantes qui se traînent sur le sol, et ne s'élèvent jamais assez pour se séparer des cendres qu'elles ont l'air de caresser.
Oswald convint que dans ce lieu l'on devait goûter plus de calme que partout ailleurs. L'âme n'y souffre pas autant par les images que la douleur lui présente; il semble que l'on partage encore avec ceux qui ne sont plus les charmes de cet air, de ce soleil et de cette verdure. Corinne observa l'impression que recevait lord Nelvil, et elle en conçut quelque espérance. Elle ne se flattait point de consoler Oswald; elle n'eût pas même souhaité d'effacer de son coeur les justes regrets qu'il devait à la perte de son père; mais il y a dans le sentiment même des regrets quelque chose de doux et d'harmonieux qu'il faut tâcher de faire connaître à ceux qui n'en ont encore éprouvé que les amertumes: c'est le seul bien qu'on puisse leur faire.