Part 5
Le son de voix touchant et sensible de Corinne, en faisant entendre cette langue italienne, si pompeuse et si sonore, produisit sur Oswald une impression tout à fait nouvelle. La prosodie anglaise est uniforme et voilée; ses beautés naturelles sont toutes mélancoliques; les nuages ont formé ses couleurs, et le bruit des vagues sa modulation; mais quand ces paroles italiennes, brillantes comme un jour de fête, retentissantes comme les instruments de victoire que l'on a comparés à l'écarlate parmi les couleurs; quand ces paroles, encore tout empreintes des joies qu'un beau climat répand dans tous les coeurs, sont prononcées par une voix émue, leur éclat adouci, leur force concentrée, fait éprouver un attendrissement aussi vif qu'imprévu. L'intention de la nature semble trompée, ses bienfaits inutiles, ses offres repoussées; et l'expression de la peine, au milieu de tant de jouissances, étonne et touche plus profondément que la douleur chantée dans les langues du Nord, qui semblent inspirées par elle.
CHAPITRE IV
Le sénateur prit la couronne de myrte et de laurier qu'il devait placer sur la tête de Corinne. Elle détacha le châle qui entourait son front, et tous ses cheveux, d'un noir d'ébène, tombèrent en boucles sur ses épaules. Elle s'avança la tête nue, le regard animé par un sentiment de plaisir et de reconnaissance qu'elle ne cherchait point à dissimuler. Elle se remit une seconde fois à genoux pour recevoir la couronne; mais elle paraissait moins troublée et moins tremblante que la première fois; elle venait de parler, elle venait de remplir son âme des plus nobles pensées; l'enthousiasme l'emportait sur la timidité. Ce n'était plus une femme craintive, mais une prêtresse inspirée, qui se consacrait avec joie au culte du génie.
Quand la couronne fut placée sur la tête de Corinne, tous les instruments se firent entendre et jouèrent ces airs triomphants qui exaltent l'âme d'une manière si puissante et si sublime. Le bruit des timbales et des fanfares émut de nouveau Corinne; ses yeux se remplirent de larmes; elle s'assit un moment, et couvrit son visage de son mouchoir. Oswald, vivement touché, sortit de la foule et fit quelques pas pour lui parler; mais un invincible embarras le retint. Corinne le regarda quelque temps, en prenant garde néanmoins qu'il ne remarquât qu'elle faisait attention à lui; mais lorsque le prince Castel-Forte vint prendre sa main pour l'accompagner du Capitole à son char, elle se laissa conduire avec distraction, et retourna la tête plusieurs fois, sous divers prétextes, pour voir Oswald.
Il la suivit; et, dans le moment où elle descendait l'escalier, accompagnée de son cortége, elle fit un mouvement en arrière pour l'apercevoir encore: ce mouvement fit tomber sa couronne. Oswald se hâta de la relever, et lui dit en la lui rendant quelques mots en italien qui signifiaient que les humbles mortels mettaient aux pieds des dieux la couronne qu'ils n'osaient placer sur leurs têtes. Corinne remercia lord Nelvil, en anglais, avec ce pur accent national, ce pur accent insulaire qui presque jamais ne peut être imité sur le continent. Quel fut l'étonnement d'Oswald en l'entendant! Il resta d'abord immobile à sa place, et, se sentant troublé, il s'appuya sur un des lions de basalte qui sont au pied de l'escalier du Capitole. Corinne le considéra de nouveau, vivement frappée de son émotion; mais on l'entraîna vers son char, et toute la foule disparut longtemps avant qu'Oswald eût retrouvé sa force et sa présence d'esprit.
Corinne jusqu'alors l'avait enchanté comme la plus charmante des étrangères, comme l'une des merveilles du pays qu'il voulait parcourir; mais cet accent anglais lui rappelait tous les souvenirs de sa patrie, cet accent naturalisait pour lui tous les charmes de Corinne. Était-elle Anglaise? avait-elle passé plusieurs années de sa vie en Angleterre? Il ne pouvait le deviner; mais il était impossible que l'étude seule apprît à parler ainsi; il fallait que Corinne et lord Nelvil eussent vécu dans le même pays. Qui sait si leurs familles n'étaient pas en relation ensemble? Peut-être même l'avait-il vue dans son enfance? On a souvent dans le coeur je ne sais quelle image innée de ce qu'on aime, qui pourrait persuader qu'on reconnaît l'objet que l'on voit pour la première fois.
Oswald avait beaucoup de préventions contre les Italiennes; il les croyait passionnées, mais mobiles, mais incapables d'éprouver des affections profondes et durables. Déjà ce que Corinne avait dit au Capitole lui avait inspiré tout une autre idée; que serait-ce donc s'il pouvait à la fois retrouver les souvenirs de sa patrie et recevoir par l'imagination une vie nouvelle, renaître pour l'avenir sans rompre avec le passé?
Au milieu de ses rêveries, Oswald se trouva sur le pont Saint-Ange, qui conduit au château du même nom, ou plutôt au tombeau d'Adrien, dont on a fait une forteresse. Le silence du lieu, les pâles ombres du Tibre, les rayons de la lune qui éclairaient les statues placées sur le pont et faisaient des statues comme des ombres blanches regardant fixement couler les flots et les temps qui ne les concernent plus; tous ces objets le ramenèrent à ses idées habituelles. Il mit la main sur sa poitrine, et sentit le portrait de son père qu'il y portait toujours; il l'en détacha pour le considérer; et le moment de bonheur qu'il venait d'éprouver, et la cause de ce bonheur, ne lui rappelèrent que trop le sentiment qui l'avait rendu jadis si coupable envers son père. Cette réflexion renouvela ses remords.
«Éternel souvenir de ma vie! s'écria-t-il; ami trop offensé, et pourtant si généreux! aurais-je pu croire que l'émotion du plaisir pût trouver sitôt accès dans mon âme? Ce n'est pas toi, le meilleur et le plus indulgent des hommes, ce n'est pas toi qui me le reproches; tu veux que je sois heureux, tu le veux encore malgré mes fautes: mais puissé-je du moins ne pas méconnaître ta voix, si tu me parles du haut du ciel, comme je l'ai méconnue sur la terre!»
LIVRE TROISIÈME
CORINNE
CHAPITRE PREMIER
Le comte d'Erfeuil avait assisté à la fête du Capitole; il vint le lendemain chez lord Nelvil, et lui dit: «Mon cher Oswald, voulez-vous que je vous mène ce soir chez Corinne?--Comment! interrompit Oswald, est-ce que vous la connaissez?--Non, répondit le comte d'Erfeuil; mais une personne aussi célèbre est toujours flattée qu'on désire de la voir, et je lui ai écrit ce matin pour lui demander la permission d'aller chez elle ce soir avec vous.--J'aurais souhaité, répondit Oswald en rougissant, que vous ne m'eussiez pas ainsi nommé sans mon consentement.--Sachez-moi gré, reprit le comte d'Erfeuil, de vous avoir épargné quelques formalités ennuyeuses: au lieu d'aller chez un ambassadeur, qui vous aurait mené chez un cardinal, qui vous aurait conduit chez une femme, qui vous aurait introduit chez Corinne, je vous présente, vous me présentez, et nous serons très-bien reçus tous les deux.
--J'ai moins de confiance que vous, et sans doute avec raison, reprit lord Nelvil; je crains que cette demande précipitée n'ait pu déplaire à Corinne.--Pas du tout, je vous assure, dit le comte d'Erfeuil; elle a trop d'esprit pour cela, et sa réponse est très-polie.--Comment! elle vous a répondu! reprit lord Nelvil; et que vous a-t-elle donc dit, mon cher comte?--Ah! mon cher comte, dit en riant M. d'Erfeuil, vous vous adoucissez donc depuis que vous savez que Corinne m'a répondu? mais enfin _je vous aime et tout est pardonné_. Je vous avouerai donc modestement que dans mon billet j'avais parlé de moi plus que de vous, et que dans sa réponse il me semble qu'elle vous nomme le premier; mais je ne suis jamais jaloux de mes amis.--Assurément, répondit lord Nelvil, je ne pense pas que ni vous ni moi nous puissions nous flatter de plaire à Corinne; et quant à moi, tout ce que je désire, c'est de jouir quelquefois de la société d'une personne aussi étonnante: à ce soir donc, puisque vous l'avez arrangé ainsi.--Vous viendrez avec moi? dit le comte d'Erfeuil.--Eh bien, oui, répondit lord Nelvil avec un embarras très-visible.--Pourquoi donc, continua le comte d'Erfeuil, pourquoi s'être tant plaint de ce que j'ai fait? vous finissez comme j'ai commencé; mais il fallait bien vous laisser l'honneur d'être plus réservé que moi, pourvu toutefois que vous n'y perdissiez rien. C'est vraiment une charmante personne que Corinne: elle a de l'esprit et de la grâce; je n'ai pas bien compris ce qu'elle disait, parce qu'elle parlait italien; mais, à la voir, je gagerais qu'elle sait très-bien le français; nous en jugerons ce soir. Elle mène une vie singulière; elle est riche, jeune, libre, sans qu'on puisse savoir avec certitude si elle a des amants ou non. Il paraît certain néanmoins qu'à présent elle ne préfère personne; au reste, ajouta-t-il, il se peut qu'elle n'ait pas rencontré dans ce pays un homme digne d'elle: cela ne m'étonnerait pas.»
Le comte d'Erfeuil continua quelque temps encore à discourir ainsi, sans que lord Nelvil l'interrompît. Il ne disait rien qui fût précisément inconvenable; mais il froissait toujours les sentiments délicats d'Oswald, en parlant trop fort ou trop légèrement sur ce qui l'intéressait. Il y a des ménagements que l'esprit même et l'usage du monde n'apprennent pas; et, sans manquer à la plus parfaite politesse, on blesse souvent le coeur.
Lord Nelvil fut très-agité tout le jour, en pensant à la visite du soir; mais il écarta, tant qu'il le put, les réflexions qui le troublaient, et tâcha de se persuader qu'il pouvait y avoir du plaisir dans un sentiment, sans que ce sentiment décidât du sort de la vie. Fausse sécurité! car l'âme ne reçoit aucun plaisir de ce qu'elle reconnaît elle-même pour passager.
Lord Nelvil et le comte d'Erfeuil arrivèrent chez Corinne. Sa maison était placée dans le quartier des Transtévérins, un peu au delà du château Saint-Ange. La vue du Tibre embellissait cette maison, ornée dans l'intérieur avec l'élégance la plus parfaite. Le salon était décoré des copies en plâtre des meilleures statues de l'Italie: la Niobé, le Laocoon, la Vénus de Médicis, le Gladiateur mourant; et, dans le cabinet où se tenait Corinne, l'on voyait des instruments de musique, des livres, un ameublement simple mais commode, et seulement arrangé pour rendre la conversation facile et le cercle resserré. Corinne n'était point encore dans son cabinet lorsque Oswald arriva; en l'attendant, il se promenait avec anxiété dans son appartement; il y remarquait dans chaque détail un mélange heureux de tout ce qu'il y a de plus agréable dans les trois nations, française, anglaise et italienne: le goût de la société, l'amour des lettres, et le sentiment des beaux-arts.
Corinne enfin parut; elle était vêtue sans aucune recherche, mais toujours pittoresquement. Elle avait dans ses cheveux des camées antiques, et portait à son cou un collier de corail. Sa politesse était noble et facile; en la voyant ainsi familièrement au milieu du cercle de ses amis, on retrouvait en elle la divinité du Capitole, bien qu'elle fût parfaitement simple et naturelle en tout. Elle salua d'abord le comte d'Erfeuil, en regardant Oswald; et puis, comme si elle se fût repentie de cette espèce de fausseté, elle s'avança vers Oswald; et l'on put remarquer qu'en l'appelant lord Nelvil, ce nom semblait produire un effet singulier sur elle, et deux fois elle le répéta d'une voix émue, comme s'il lui eût retracé de touchants souvenirs.
Enfin elle dit en italien à lord Nelvil quelques mots pleins de grâce sur l'obligeance qu'il lui avait témoignée la veille en relevant sa couronne. Oswald lui répondit en cherchant à lui exprimer l'admiration qu'elle lui avait inspirée, et se plaignit avec douceur de ce qu'elle ne lui parlait pas en anglais. «Vous suis-je, ajouta-t-il, plus étranger qu'hier?--Non, assurément, lui répondit Corinne; mais, quand on a comme moi parlé plusieurs années de sa vie deux ou trois langues différentes, l'une ou l'autre est inspirée par les sentiments que l'on doit exprimer.--Sûrement, dit Oswald, l'anglais est votre langue habituelle, celle que vous parlez à vos amis, celle...--Je suis Italienne, interrompit Corinne; pardonnez-moi, milord, mais il me semble que je retrouve en vous cet orgueil national qui caractérise souvent vos compatriotes. Dans ce pays, nous sommes plus modestes: nous ne sommes ni contents de nous comme des Français, ni fiers de nous comme des Anglais. Un peu d'indulgence nous suffit de la part des étrangers; et comme il nous est refusé depuis longtemps d'être une nation, nous avons le grand tort de manquer souvent, comme individus, de la dignité qui ne nous est pas permise comme peuple; mais quand vous connaîtrez les Italiens, vous verrez qu'ils ont dans leur caractère quelques traces de la grandeur antique, quelques traces rares, effacées, mais qui pourraient reparaître dans des temps plus heureux. Je vous parlerai anglais quelquefois, mais pas toujours; l'italien m'est cher: j'ai beaucoup souffert, dit-elle en soupirant, pour vivre en Italie.»
Le comte d'Erfeuil fit des reproches aimables à Corinne de ce qu'elle l'oubliait tout à fait en s'exprimant dans des langues qu'il n'entendait pas. «Belle Corinne, lui dit-il, de grâce parlez français; vous en êtes vraiment digne.» Corinne sourit à ce compliment, et se mit à parler français très-purement, très-facilement, mais avec l'accent anglais. Lord Nelvil et le comte d'Erfeuil s'en étonnèrent également; mais le comte d'Erfeuil, qui croyait qu'on pouvait tout dire, pourvu que ce fût avec grâce, et qui s'imaginait que l'impolitesse consistait dans la forme et non dans le fond, demanda directement à Corinne raison de cette singularité. Elle fut d'abord un peu troublée de cette interrogation subite; puis, reprenant ses esprits, elle dit au comte d'Erfeuil: «Apparemment, monsieur, que j'ai appris le français d'un Anglais.» Il renouvela ses questions en riant, mais avec instance. Corinne s'embarrassa toujours davantage, et lui dit enfin: «Depuis quatre ans, monsieur, que je suis fixée à Rome, aucun de mes amis, aucun de ceux qui, j'en suis sûre, s'intéressent beaucoup à moi, ne m'ont interrogée sur ma destinée; ils ont compris d'abord qu'il m'était pénible d'en parler.» Ces paroles mirent un terme aux questions du comte d'Erfeuil; mais Corinne eut peur de l'avoir blessé; et, comme il avait l'air d'être très-lié avec lord Nelvil, elle craignit encore plus, sans vouloir s'en rendre raison, qu'il ne parlât d'elle désavantageusement à son ami, et elle se remit à prendre assez de soin pour lui plaire.
Le prince Castel-Forte arriva dans ce moment avec plusieurs Romains de ses amis et de ceux de Corinne. C'étaient des hommes d'un esprit aimable et gai, très-bienveillants dans leurs formes, et si facilement animés par la conversation des autres, qu'on trouvait un vif plaisir à leur parler, tant ils sentaient vivement ce qui méritait d'être senti. L'indolence des Italiens les porte à ne point montrer en société, ni souvent d'aucune manière, tout l'esprit qu'ils ont. La plupart d'entre eux ne cultivent pas même dans la retraite les facultés intellectuelles que la nature leur a données; mais ils jouissent avec transport de ce qui leur vient sans peine.
Corinne avait beaucoup de gaieté dans l'esprit. Elle apercevait le ridicule avec la sagacité d'une Française, et le peignait avec l'imagination d'une Italienne; mais elle mêlait à tout un sentiment de bonté: on ne voyait jamais rien en elle de calculé ni d'hostile; car, en toute chose c'est la froideur qui offense, et l'imagination, au contraire, a presque toujours de la bonhomie.
Oswald trouvait Corinne pleine de grâce, et d'une grâce qui lui était toute nouvelle. Une grande et terrible circonstance de sa vie était attachée au souvenir d'une femme française très-aimable et très-spirituelle; mais Corinne ne lui ressemblait en rien: sa conversation était un mélange de tous les genres d'esprit; l'enthousiasme des beaux-arts et la connaissance du monde, la finesse des idées et la profondeur des sentiments, enfin tous les charmes de la vivacité et de la rapidité s'y faisaient remarquer, sans que pour cela ses pensées fussent jamais incomplètes, ni ses réflexions légères. Oswald était tout à la fois surpris et charmé, inquiet et entraîné; il ne comprenait pas comment une seule personne pouvait réunir tout ce que possédait Corinne; il se demandait si le lien de tant de qualités presque opposées était l'inconséquence ou la supériorité; si c'était à force de tout sentir, ou parce qu'elle oubliait tout successivement, qu'elle passait ainsi, presque dans un même instant, de la mélancolie à la gaieté, de la profondeur à la grâce, de la conversation la plus étonnante, et par les connaissances et par les idées, à la coquetterie d'une femme qui cherche à plaire et veut captiver; mais il y avait dans cette coquetterie une noblesse si parfaite, qu'elle imposait autant de respect que la réserve la plus sévère.
Le prince Castel-Forte était très-occupé de Corinne, et tous les Italiens qui composaient sa société lui montraient un sentiment qui s'exprimait par les soins et les hommages les plus délicats et les plus assidus: le culte habituel dont ils l'entouraient répandait comme un air de fête sur tous les jours de sa vie. Corinne était heureuse d'être aimée; mais heureuse comme on l'est de vivre dans un climat doux, d'entendre des sons harmonieux, de ne recevoir enfin que des impressions agréables. Le sentiment profond et sérieux de l'amour ne se peignait point sur son visage, où tout était exprimé par la physionomie la plus vive et la plus mobile. Oswald la regardait en silence; sa présence animait Corinne, et lui inspirait le désir d'être aimable. Cependant elle s'arrêtait quelquefois dans les moments où sa conversation était la plus brillante, étonnée du calme extérieur d'Oswald, ne sachant pas s'il l'approuvait ou s'il la blâmait secrètement, et si ses idées anglaises lui permettaient d'applaudir à de tels succès dans une femme.
Oswald était trop captivé par les charmes de Corinne pour se rappeler alors ses anciennes opinions sur l'obscurité qui convenait aux femmes; mais il se demandait si l'on pouvait être aimé d'elle, s'il était possible de concentrer en soi seul tant de rayons; enfin, il était à la fois ébloui et troublé; et, bien qu'à son départ elle l'eût invité très-poliment à revenir la voir, il laissa passer tout un jour sans aller chez elle, éprouvant une sorte de terreur du sentiment qui l'entraînait.
Quelquefois il comparait ce sentiment nouveau avec l'erreur fatale des premiers moments de sa jeunesse, et repoussait vivement ensuite cette comparaison; car c'était l'art, et un art perfide, qui l'avait subjugué, tandis qu'on ne pouvait douter de la vérité de Corinne. Son charme tenait-il de la magie ou de l'inspiration poétique? était-ce Armide ou Sapho? pouvait-on espérer de captiver jamais un génie doué de si brillantes ailes? Il était impossible de le décider; mais au moins on sentait que ce n'était pas la société, que c'était plutôt le ciel même qui avait formé cet être extraordinaire, et que son esprit était aussi incapable d'imiter que son caractère de feindre. «O mon père! disait Oswald, si vous aviez connu Corinne, qu'auriez-vous pensé d'elle?»
CHAPITRE II
Le comte d'Erfeuil vint, selon sa coutume, le matin chez lord Nelvil; et, en lui reprochant de n'avoir pas été la veille chez Corinne, il lui dit: «Vous auriez été bien heureux si vous y étiez venu.--Et pourquoi? reprit Oswald.--Parce que j'ai acquis hier la certitude que vous l'intéressez vivement.--Encore de la légèreté! interrompit lord Nelvil; ne savez-vous donc pas que je ne puis ni ne veux en avoir?--Vous appelez légèreté, dit le comte d'Erfeuil, la promptitude de mes observations. Ai-je moins de raison parce que j'ai raison plus vite? Vous étiez tous faits pour vivre dans cet heureux temps des patriarches, où l'homme avait cinq siècles de vie: on nous en a retranché au moins quatre, je vous en avertis.--Soit, répondit Oswald, et ces observations si rapides, que vous ont-elles fait découvrir?--Que Corinne vous aime. Hier, je suis arrivé chez elle: sans doute elle m'a très-bien reçu; mais ses yeux étaient attachés sur la porte pour regarder si vous me suiviez. Elle a essayé un moment de parler d'autre chose; mais, comme c'est une personne très-vive et très-naturelle, elle m'a enfin demandé tout simplement pourquoi vous n'étiez pas venu avec moi. Je vous ai blâmé, vous ne m'en voudrez pas; j'ai dit que vous étiez une créature sombre et bizarre; mais je vous épargne d'ailleurs tous les éloges que j'ai faits de vous.
«Il est triste, m'a dit Corinne; il a perdu sans doute une personne qui lui était chère. De qui porte-t-il le deuil?--De son père, madame, lui ai-je dit, quoiqu'il y ait plus d'un an qu'il l'a perdu; et comme la loi de la nature nous oblige tous à survivre à nos parents, j'imagine que quelque autre motif secret est la cause de sa longue et profonde mélancolie.--Oh! reprit Corinne, je suis bien loin de penser que des douleurs en apparence semblables soient les mêmes pour tous les hommes. Le père de votre ami et votre ami lui-même ne sont peut-être pas dans la règle commune, et je suis bien tentée de le croire.» Sa voix était très-douce, mon cher Oswald, en prononçant ces derniers mots.--Est-ce là, reprit Oswald, toutes les preuves d'intérêt que vous m'annoncez?--En vérité, reprit le comte d'Erfeuil, c'est bien assez, selon moi, pour être sûr d'être aimé; mais, puisque vous voulez mieux, vous aurez mieux: j'ai réservé le plus fort pour la fin. Le prince Castel-Forte est arrivé, et il a raconté toute votre histoire d'Ancône, sans savoir que c'était vous dont il parlait: il l'a racontée avec beaucoup de feu et d'imagination, autant que j'en puis juger, grâce aux deux leçons d'italien que j'ai prises; mais il y a tant de mots français dans les langues étrangères, que nous les comprenons presque toutes, même sans les savoir. D'ailleurs, la physionomie de Corinne m'aurait expliqué ce que je n'entendais pas. On y lisait si visiblement l'agitation de son coeur; elle ne respirait pas, de peur de perdre un seul mot; quand elle demanda si l'on savait le nom de cet Anglais, son anxiété était telle, qu'il était bien facile de juger combien elle craignait qu'un autre nom que le vôtre ne fût prononcé.
«Le prince Castel-Forte dit qu'il ignorait quel était cet Anglais; et Corinne, se retournant avec vivacité vers moi, s'écria: «N'est-il pas vrai, monsieur, que c'est lord Nelvil?--Oui, madame, lui répondis-je, c'est lui.» Et Corinne alors fondit en larmes. Elle n'avait pas pleuré pendant l'histoire; qu'y avait-il donc dans le nom du héros de plus attendrissant que le récit même?--Elle a pleuré! s'écria lord Nelvil; ah! que n'étais-je là!» Puis, s'arrêtant tout à coup, il baissa les yeux, et son visage mâle exprima la timidité la plus délicate; il se hâta de reprendre la parole, de peur que le comte d'Erfeuil ne troublât sa joie secrète en la remarquant. «Si l'aventure d'Ancône mérite d'être racontée, dit Oswald, c'est à vous aussi, mon cher comte, que l'honneur en appartient.--On a bien parlé, répondit le comte d'Erfeuil en riant, d'un Français très-aimable qui était là, milord, avec vous; mais personne que moi n'a fait attention à cette parenthèse du récit. La belle Corinne vous préfère, elle vous croit sans doute le plus fidèle de nous deux; vous ne le serez pas davantage, peut-être même lui ferez-vous plus de chagrin que je ne lui en aurais fait; mais les femmes aiment la peine, pourvu qu'elle soit bien romanesque: ainsi vous lui convenez.» Lord Nelvil souffrait à chaque mot du comte d'Erfeuil; mais que lui dire? il ne disputait jamais, il n'écoutait jamais assez attentivement pour changer d'avis: ses paroles une fois lancées, il ne s'y intéressait plus; et le mieux était encore de les oublier, si on le pouvait, aussi vite que lui-même.
CHAPITRE III