Part 45
Le lendemain matin, son inquiétude le conduisit de très-bonne heure chez le prince Castel-Forte. «Eh bien, lui dit-il, qu'a-t-elle répondu?--Elle ne veut pas vous voir, répondit le prince Castel-Forte.--Et quels sont ses motifs?--J'ai été hier chez elle, et je l'ai trouvée dans une agitation qui faisait bien de la peine. Elle marchait à grands pas dans sa chambre, malgré son extrême faiblesse; sa pâleur était quelquefois remplacée par une vive rougeur qui disparaissait aussitôt. Je lui ai dit que vous souhaitiez de la voir; elle a gardé le silence quelques instants, et m'a dit enfin ces paroles, que je vous rendrai fidèlement, puisque vous l'exigez: «_C'est un homme qui m'a fait trop de mal. L'ennemi qui m'aurait jetée dans une prison, qui m'aurait bannie et proscrite, n'eût pas déchiré mon coeur à ce point. J'ai souffert ce que personne n'a jamais souffert, un mélange d'attendrissement et d'irritation qui faisait de mes pensées un supplice continuel. J'avais pour Oswald autant d'enthousiasme que d'amour. Il doit s'en souvenir; je lui ai dit une fois qu'il m'en coûterait moins de ne plus l'aimer que de ne plus l'admirer. Il a flétri l'objet de mon culte; il m'a trompée volontairement ou involontairement, n'importe; il n'est pas celui que je croyais. Qu'a-t-il fait pour moi? Il a joui pendant plus d'une année du sentiment qu'il m'inspirait; et quand il a fallu me défendre, et quand il a fallu manifester son coeur par une action, en a-t-il fait une? peut-il se vanter d'un sacrifice, d'un mouvement généreux? Il est heureux maintenant, il possède tous les avantages que le monde apprécie; moi, je me meurs: qu'il me laisse en paix._»
«Ces paroles sont bien dures, dit Oswald.--Elle est aigrie par la souffrance, reprit le prince Castel-Forte: je lui ai vu souvent une disposition plus douce; souvent, permettez-moi de vous le dire, elle vous a défendu contre moi.--Vous me trouvez donc bien coupable? reprit lord Nelvil.--Me permettez-vous de vous le dire? je pense que vous l'êtes, reprit le prince Castel-Forte. Les torts qu'on peut avoir avec une femme ne nuisent point dans l'opinion du monde; ces fragiles idoles, adorées aujourd'hui, peuvent être brisées demain sans que personne prenne leur défense, et c'est pour cela même que je les respecte davantage; car la morale à leur égard n'est défendue que par notre propre coeur. Aucun inconvénient ne résulte pour nous de leur faire du mal, et cependant ce mal est affreux. Un coup de poignard est puni par les lois, et le déchirement d'un coeur sensible n'est l'objet que d'une plaisanterie; il vaudrait donc mieux se permettre le coup de poignard.--Croyez-moi, répondit lord Nelvil, moi aussi j'ai été bien malheureux; c'est ma seule justification, mais autrefois Corinne eût entendu celle-là. Il se peut qu'elle ne lui fasse plus rien à présent. Néanmoins je veux lui écrire. Je crois encore qu'à travers tout ce qui nous sépare elle entendra la voix de son ami.--Je lui remettrai votre lettre, dit le prince Castel-Forte; mais, je vous en conjure, ménagez-la: vous ne savez pas ce que vous êtes encore pour elle. Cinq ans ne font que rendre une impression plus profonde quand aucune autre idée n'en a distrait: voulez-vous savoir dans quel état elle est à présent? une fantaisie bizarre, à laquelle mes prières n'ont pu la faire renoncer, vous en donnera l'idée.»
En achevant ces mots, le prince Castel-Forte ouvrit la porte de son cabinet, et lord Nelvil l'y suivit. Il vit d'abord le portrait de Corinne telle qu'elle avait paru dans le premier acte de _Roméo et Juliette_; ce jour, celui de tous où il s'était senti le plus d'entraînement pour elle, un air de confiance et de bonheur ranimait tous ses traits. Les souvenirs de ces temps de fête se réveillèrent tout entiers dans l'imagination de lord Nelvil; et comme il trouvait du plaisir à s'y livrer, le prince Castel-Forte le prit par la main, et, tirant un rideau de crêpe qui couvrait un autre tableau, il lui montra Corinne telle qu'elle avait voulu se faire peindre cette année même, en robe noire, d'après le costume qu'elle n'avait point quitté depuis son retour d'Angleterre. Oswald se rappela tout à coup l'impression que lui avait faite une femme vêtue ainsi qu'il avait aperçue à Hyde-Park; mais ce qui le frappa surtout, ce fut l'inconcevable changement de la figure de Corinne. Elle était là, pâle comme la mort, les yeux à demi fermés; ses longues paupières voilaient ses regards et portaient une ombre sur ses joues sans couleur. Au bas du portrait était écrit ce vers du _Pastor fido_:
_A pena si può dir: Questa fu rosa[22]._
[22] A peine peut-on dire: Elle fut rose.
«Quoi! dit lord Nelvil, c'est ainsi qu'elle est maintenant?--Oui, répondit le prince Castel-Forte, et depuis quinze jours, plus mal encore.» A ces mots, lord Nelvil sortit comme un insensé: l'excès de sa peine troublait sa raison.
CHAPITRE III
Rentré chez lui, il s'enferma dans sa chambre tout le jour. Lucile vint à l'heure du dîner frapper doucement à sa porte. Il ouvrit, et lui dit: «Ma chère Lucile, permettez que je reste seul aujourd'hui; ne m'en sachez pas mauvais gré.» Lucile se retourna vers Juliette, qu'elle tenait par la main, l'embrassa, et s'éloigna sans prononcer un seul mot. Lord Nelvil referma sa porte, et se rapprocha de sa table, sur laquelle était la lettre qu'il écrivait à Corinne. Mais il se dit en versant des pleurs: «Serait-il possible que je fisse aussi souffrir Lucile? A quoi sert donc ma vie, si tout ce qui m'aime est malheureux par moi?»
LETTRE DE LORD NELVIL A CORINNE.
«Si vous n'étiez pas la plus généreuse personne du monde, qu'aurais-je à vous dire? Vous pouvez m'accabler par vos reproches et, ce qui est plus affreux encore, me déchirer par votre douleur. Suis-je un monstre, Corinne, puisque j'ai fait tant de mal à ce que j'aimais? Ah! je souffre tellement, que je ne puis me croire tout à fait barbare. Vous savez, quand je vous ai connue, que j'étais accablé par le chagrin qui me suivra jusqu'au tombeau. Je n'espérais pas le bonheur. J'ai lutté longtemps contre l'attrait que vous m'inspiriez. Enfin, quand il a eu triomphé de moi, j'ai toujours gardé dans mon âme un sentiment de tristesse, présage d'un malheureux sort. Tantôt je croyais que vous étiez un bienfait de mon père, qui veillait dans le ciel sur ma destinée, et voulait que je fusse encore aimé sur cette terre comme il m'avait aimé pendant sa vie. Tantôt je croyais que je désobéissais à ses volontés en épousant une étrangère, en m'écartant de la ligne tracée par mes devoirs et par ma situation. Ce dernier sentiment prévalut quand je fus de retour en Angleterre, quand j'appris que mon père avait condamné d'avance mon sentiment pour vous. S'il avait vécu, je me serais cru le droit de lutter à cet égard contre son autorité; mais ceux qui ne sont plus ne peuvent nous entendre, et leur volonté sans force porte un caractère touchant et sacré.
«Je me retrouvai au milieu des habitudes et des liens de la patrie; je rencontrai votre soeur, que mon père m'avait destinée, et qui convenait si bien au besoin du repos, au projet d'une vie régulière. J'ai dans le caractère une sorte de faiblesse qui me fait redouter ce qui agite l'existence. Mon esprit est séduit par des espérances nouvelles; mais j'ai tant éprouvé de peines, que mon âme malade craint tout ce qui l'expose à des émotions trop fortes, à des résolutions pour lesquelles il faut heurter mes souvenirs et les affections nées avec moi. Cependant, Corinne, si je vous avais sue en Angleterre, jamais je n'aurais pu me détacher de vous; cette admirable preuve de tendresse eût entraîné mon coeur incertain. Ah! pourquoi dire ce que j'aurais fait? Serions-nous heureux, suis-je capable de l'être? Incertain comme je le suis, pouvais-je choisir un sort, quelque beau qu'il fût, sans en regretter un autre?
«Quand vous me rendîtes ma liberté, je fus irrité contre vous; je rentrai dans les idées que le commun des hommes doit prendre en vous voyant. Je me dis qu'une personne aussi supérieure se passerait facilement de moi. Corinne, j'ai déchiré votre coeur, je le sais; mais je croyais n'immoler que moi. Je pensais que j'étais plus que vous inconsolable, et que vous m'oublieriez, quand je vous regretterais toujours. Enfin les circonstances m'enlacèrent; et je ne veux point nier que Lucile ne soit digne et des sentiments qu'elle m'inspire, et de bien mieux encore. Mais, dès que je sus votre voyage en Angleterre et le malheur que je vous avais causé, il n'y eut plus dans ma vie qu'une peine continuelle. J'ai cherché la mort pendant quatre ans au milieu de la guerre, certain qu'en apprenant que je n'étais plus, vous me trouveriez justifié. Sans doute vous avez à m'opposer une vie de regrets et de douleurs, une fidélité profonde pour un ingrat qui ne la méritait pas; mais songez que la destinée des hommes se complique de mille rapports divers qui troublent la constance du coeur. Cependant, s'il est vrai que je n'ai pu ni trouver ni donner le bonheur; s'il est vrai que je vis seul depuis que je vous ai quittée, que jamais je ne parle du fond de mon coeur, que la mère de mon enfant, que celle que je dois aimer à tant de titres, reste étrangère à mes secrets comme à mes pensées; s'il est vrai qu'un état habituel de tristesse m'ait replongé dans cette maladie dont vos soins, Corinne, m'avaient autrefois tiré; si je suis venu en Italie, non pas pour me guérir, vous ne croyez pas que j'aime la vie, mais pour vous dire adieu, refuserez-vous de me voir une fois, une seule fois? Je le souhaite, parce que je crois que je vous ferais du bien. Ce n'est pas ma propre souffrance qui me détermine. Qu'importe que je sois bien misérable! qu'importe qu'un poids affreux pèse à jamais sur mon coeur, si je m'en vais d'ici sans vous avoir parlé, sans avoir obtenu de vous mon pardon! Il faut que je sois malheureux, et certainement je le serai. Mais il me semble que votre coeur serait soulagé si vous pouviez penser à moi comme à votre ami, si vous aviez vu combien vous m'êtes chère, si vous l'aviez senti par ces regards, par cet accent d'Oswald, de ce criminel dont le sort est plus changé que le coeur.
«Je respecte mes liens, j'aime votre soeur; mais le coeur humain, bizarre, inconséquent, tel qu'il l'est, peut renfermer et cette tendresse et celle que j'éprouve pour vous. Je n'ai rien à vous dire de moi qui puisse s'écrire; tout ce qu'il faut expliquer me condamne. Néanmoins, si vous me voyiez me prosterner devant vous, vous pénétreriez à travers tous mes torts et tous mes devoirs ce que vous êtes encore pour moi, et cet entretien vous laisserait un sentiment doux. Hélas! notre santé est bien faible à tous les deux, et je ne crois pas que le ciel nous destine une longue vie. Que celui de nous deux qui précédera l'autre se sente regretté, se sente aimé de l'ami qu'il laissera dans ce monde! L'innocent devrait seul avoir cette jouissance; mais qu'elle soit aussi accordée au coupable!
«Corinne, sublime amie, vous qui lisez dans les coeurs, devinez ce que je ne puis dire; entendez-moi comme vous m'entendiez. Laissez-moi vous voir; permettez que mes lèvres pâles pressent vos mains affaiblies: ah! ce n'est pas moi seul qui ai fait ce mal, c'est le même sentiment qui nous a consumés tous les deux: c'est la destinée qui a frappé deux êtres qui s'aimaient; mais elle a dévoué l'un d'eux au crime, et celui-là, Corinne, n'est peut-être pas le moins à plaindre!»
RÉPONSE DE CORINNE.
«S'il ne fallait pour vous voir que vous pardonner, je ne m'y serais pas un instant refusée. Je ne sais pourquoi je n'ai point de ressentiment contre vous, bien que la douleur que vous m'avez causée me fasse frissonner d'effroi. Il faut que je vous aime encore, pour n'avoir aucun mouvement de haine; la religion seule ne suffirait pas pour me désarmer ainsi. J'ai eu des moments où ma raison était altérée; d'autres, et c'étaient les plus doux, où j'ai cru mourir avant la fin du jour, par le serrement de coeur qui m'oppressait; d'autres enfin où j'ai douté de tout, même de la vertu: vous étiez pour moi son image ici-bas, et je n'avais plus de guide pour mes pensées comme pour mes sentiments, quand le même coup frappait en moi l'admiration et l'amour.
«Que serais-je devenue sans le secours céleste? Il n'y a rien dans ce monde qui ne fût empoisonné par votre souvenir. Un seul asile me restait au fond de l'âme. Dieu m'y a reçue. Mes forces physiques vont en décroissant; mais il n'en est pas ainsi de l'enthousiasme qui me soutient. Se rendre digne de l'immortalité est, je me plais à le croire, le seul but de l'existence. Bonheur, souffrances, tout est moyen pour ce but; et vous avez été choisi pour déraciner ma vie de la terre: j'y tenais par un lien trop fort.
«Quand j'ai appris votre arrivée en Italie, quand j'ai revu votre écriture, quand je vous ai su là, de l'autre côté de la rivière, j'ai senti dans mon âme un tumulte effrayant. Il fallait me rappeler sans cesse que ma soeur était votre femme pour combattre ce que j'éprouvais. Je ne vous le cache point, vous revoir me semblait un bonheur, une émotion indéfinissable, que mon coeur enivré de nouveau préférait à des siècles de calme; mais la Providence ne m'a point abandonnée dans ce péril. N'êtes-vous pas l'époux d'une autre? Que pouvais-je donc avoir à vous dire? M'était-il même permis de mourir entre vos bras? Et que me restait-il pour ma conscience, si je ne faisais aucun sacrifice, si je voulais encore un dernier jour, une dernière heure! Maintenant je comparaîtrai devant Dieu peut-être avec plus de confiance, puisque j'ai su renoncer à vous voir. Cette grande résolution apaisera mon âme. Le bonheur, tel que je l'ai senti quand vous m'aimiez, n'est pas en harmonie avec notre nature: il agite, il inquiète, il est si prêt à passer! Mais une prière habituelle, une rêverie religieuse, qui a pour but de se perfectionner soi-même, de se décider dans tout par le sentiment du devoir, est un état doux, et je ne puis savoir quel ravage le seul son de votre voix pourrait produire dans cette vie de repos que je crois avoir obtenue. Vous m'avez fait beaucoup de mal en me disant que votre santé était altérée. Ah! ce n'est pas moi qui la soigne, mais c'est encore moi qui souffre avec vous. Que Dieu bénisse vos jours, milord; soyez heureux mais soyez-le par la piété. Une communication secrète avec la Divinité semble placer en nous-mêmes l'être qui se confie et la voix qui lui répond; elle fait deux amis d'une seule âme. Chercheriez-vous encore ce qu'on appelle le bonheur? Ah! trouverez-vous mieux que ma tendresse? Savez-vous que dans les déserts du nouveau monde j'aurais béni mon sort si vous m'aviez permis de vous y suivre? Savez-vous que je vous aurais servi comme une esclave? Savez-vous que je me serais prosternée devant vous comme devant un envoyé du ciel, si vous m'aviez fidèlement aimée? Eh bien, qu'avez-vous fait de tant d'amour? qu'avez-vous fait de cette affection unique en ce monde? un malheur unique comme elle. Ne prétendez donc plus au bonheur; ne m'offensez pas en croyant l'obtenir encore. Priez comme moi, priez, et que nos pensées se rencontrent dans le ciel.
«Cependant, quand je me sentirai tout à fait près de ma fin, peut-être me placerai-je dans quelque lieu pour vous voir passer. Pourquoi ne le ferais-je pas? Certainement quand mes yeux se troubleront, quand je ne verrai plus rien au dehors, votre image m'apparaîtra. Si je vous avais revu nouvellement, cette illusion ne serait-elle pas plus distincte? Les divinités, chez les anciens, n'étaient jamais présentes à la mort; je vous éloignerai de la mienne: mais je souhaite qu'un souvenir récent de vos traits puisse encore se retracer dans mon âme défaillante. Oswald! Oswald! qu'est-ce que j'ai dit? vous voyez ce que je suis quand je m'abandonne à votre souvenir.
«Pourquoi Lucile n'a-t-elle pas désiré de me voir? c'est votre femme, mais c'est aussi ma soeur. J'ai des paroles douces, j'en ai même de généreuses à lui adresser. Et votre fille, pourquoi ne m'a-t-elle pas été amenée? Je ne dois pas vous voir; mais ce qui vous entoure est ma famille: en suis-je donc rejetée? Craint-on que la pauvre petite Juliette ne s'attriste en me voyant? Il est vrai que j'ai l'air d'une ombre; mais je saurai sourire pour votre enfant. Adieu, milord, adieu. Pensez-vous que je pourrais vous appeler mon frère? mais ce serait parce que vous êtes l'époux de ma soeur. Ah! du moins, vous serez en deuil quand je mourrai, vous assisterez comme parent à mes funérailles. C'est à Rome que mes cendres seront d'abord transportées. Faites passer mon cercueil sur la route que parcourut jadis mon char de triomphe, et reposez-vous dans le lieu même où vous m'avez rendu ma couronne. Non, Oswald, non, j'ai tort. Je ne veux rien qui vous afflige: je veux seulement une larme et quelques regards vers le ciel, où je vous attendrai.»
CHAPITRE IV
Plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'Oswald pût retrouver du calme après l'impression déchirante que lui avait causée la lettre de Corinne. Il fuyait la présence de Lucile, il passait les heures entières sur le bord de la rivière qui conduisait à la maison de Corinne, et souvent il fut tenté de se jeter dans les flots pour être au moins porté, quand il ne serait plus, vers cette demeure dont l'entrée lui était refusée pendant sa vie. La lettre de Corinne lui apprenait qu'elle eût désiré de voir sa soeur; et bien qu'il s'étonnât de ce souhait, il avait envie de le satisfaire. Mais comment aborder cette question auprès de Lucile? Il apercevait bien qu'elle était blessée de sa tristesse; il aurait voulu qu'elle l'interrogeât, mais il ne pouvait se résoudre à parler le premier, et Lucile trouvait toujours le moyen d'amener la conversation sur des sujets indifférents, de proposer une promenade, afin de détourner un entretien qui aurait pu conduire à une explication. Elle parlait quelquefois de son désir de quitter Florence pour aller voir Rome et Naples. Lord Nelvil ne la contredisait jamais; seulement il demandait encore quelques jours de retard, et Lucile alors y consentait avec une expression de physionomie digne et froide.
Oswald voulut au moins que Corinne vît sa fille, et il ordonna secrètement à sa bonne de la conduire chez elle. Il alla au-devant de l'enfant comme elle revenait, et lui demanda si elle avait été contente de sa visite. Juliette lui répondit par une phrase italienne, et sa prononciation, qui ressemblait à celle de Corinne, fit tressaillir Oswald. «Qui vous a appris cela, ma fille? dit-il.--La dame que je viens de voir, répondit-elle.--Et comment vous a-t-elle reçue?--Elle a beaucoup pleuré en me voyant, dit Juliette; je ne sais pourquoi. Elle m'embrassait et pleurait, et cela lui faisait mal, car elle a l'air bien malade.--Et vous plaît-elle cette dame, ma fille? continua lord Nelvil.--Beaucoup, répondit Juliette; j'y veux aller tous les jours. Elle m'a promis de m'apprendre tout ce qu'elle sait. Elle dit qu'elle veut que je ressemble à Corinne. Qu'est-ce que c'est que Corinne, mon père? cette dame n'a pas voulu me le dire.» Lord Nelvil ne répondit plus, et s'éloigna pour cacher son attendrissement. Il ordonna que tous les jours, pendant la promenade de Juliette, on la menât chez Corinne; et peut-être eut-il tort envers Lucile en disposant ainsi de sa fille sans son consentement. Mais, en peu de jours, l'enfant fit des progrès inconcevables dans tous les genres. Son maître d'italien était ravi de sa prononciation. Ses maîtres de musique admiraient déjà ses premiers essais.
Rien de tout ce qui s'était passé n'avait fait autant de peine à Lucile que cette influence donnée à Corinne sur l'éducation de sa fille. Elle savait par Juliette que la pauvre Corinne, dans son état de faiblesse et de dépérissement, se donnait une peine extrême pour l'instruire et lui communiquer tous ses talents, comme un héritage qu'elle se plaisait à lui léguer de son vivant. Lucile en eût été touchée si elle n'eût pas cru voir dans tous ces soins le projet de détacher d'elle lord Nelvil; mais elle était combattue entre le désir bien naturel de diriger seule sa fille, et le reproche qu'elle se faisait de lui enlever des leçons qui ajoutaient à ses agréments d'une manière si remarquable. Un jour lord Nelvil passait dans la chambre comme Juliette prenait une leçon de musique. Elle tenait une harpe en forme de lyre, proportionnée à sa taille, de la même manière que Corinne; et ses petits bras et ses jolis regards l'imitaient parfaitement. On croyait voir la miniature d'un beau tableau, avec la grâce de l'enfance de plus, qui mêle à tout un charme innocent. Oswald, à ce spectacle, fut tellement ému, qu'il ne pouvait prononcer un mot, et il s'assit en tremblant. Juliette alors exécuta sur sa harpe un air écossais que Corinne avait fait entendre à lord Nelvil à Tivoli, en présence d'un tableau d'Ossian. Pendant qu'Oswald, en l'écoutant, respirait à peine, Lucile s'avança derrière lui sans qu'il l'aperçût. Quand Juliette eut fini, son père la prit sur ses genoux, et lui dit: «La dame qui demeure sur le bord de l'Arno vous a donc appris à jouer ainsi?--Oui, répondit Juliette, mais il lui en a bien coûté pour le faire; elle s'est trouvée mal souvent lorsqu'elle m'enseignait. Je l'ai priée plusieurs fois de cesser, mais elle n'a pas voulu; et seulement elle m'a fait promettre de vous répéter cet air tous les ans, un certain jour, le 17 novembre, je crois.--Ah! mon Dieu!» s'écria lord Nelvil; et il embrassa sa fille en versant beaucoup de larmes.
Lucile alors se montra, et, prenant Juliette par la main, elle dit à son époux en anglais: «C'est trop, milord, de vouloir ainsi détourner de moi l'affection de ma fille; cette consolation m'était due dans mon malheur.» En achevant ces mots, elle emmena Juliette. Lord Nelvil voulut en vain la suivre, elle s'y refusa; et seulement à l'heure du dîner il apprit qu'elle était sortie pendant plusieurs heures, seule, et sans dire où elle allait. Il s'inquiétait mortellement de son absence, lorsqu'il la vit revenir avec une expression de douceur et de calme dans la physionomie, tout à fait différente de ce qu'il attendait. Il voulut enfin lui parler avec confiance, et tâcher d'obtenir d'elle son pardon par la sincérité; mais elle lui dit: «Souffrez, milord, que cette explication, nécessaire à tous les deux, soit encore retardée. Vous saurez dans peu les motifs de ma prière.»