Corinne; ou, l'Italie Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie française

Part 44

Chapter 443,885 wordsPublic domain

Lucile espérait qu'Oswald proposerait de s'arrêter dans le couvent et d'y passer la nuit; mais comme elle ne voulut pas lui dire qu'elle le désirait, il crut qu'il valait mieux se hâter d'arriver avant la fin du jour. Les porteurs de Lucile lui demandèrent avec inquiétude s'il fallait commencer la descente. «Oui, répondit-elle, puisque milord ne s'y oppose pas.» Lucile avait tort de ne pas exprimer ses craintes, car sa fille était avec elle; mais quand on aime et qu'on ne se croit pas aimé, on se blesse de tout, et chaque instant de la vie est une douleur, et presque une humiliation. Oswald restait à cheval, bien que ce fût la plus dangereuse manière de descendre; mais il se croyait ainsi plus sûr de ne pas perdre de vue sa femme et sa fille.

Au moment où Lucile vit du sommet du mont la route qui en descend, cette route si rapide qu'on la prendrait elle-même pour un précipice, si les abîmes qui sont à côté n'en faisaient sentir la différence, elle serra sa fille contre son coeur avec une émotion très-vive. Oswald le remarqua; et, laissant son cheval, il vint lui-même se joindre aux porteurs pour soutenir le brancard. Oswald avait tant de grâce dans tout ce qu'il faisait, que Lucile, en le voyant s'occuper d'elle et de Juliette avec beaucoup de zèle et d'intérêt, sentit ses yeux mouillés de larmes; puis à l'instant il s'éleva un coup de vent si terrible, que les porteurs eux-mêmes tombèrent à genoux et s'écrièrent: _O mon Dieu, secourez-nous!_ Alors Lucile reprit tout son courage; et, se soulevant sur le brancard, elle tendit Juliette à lord Nelvil, en lui disant: «Mon ami, prenez votre fille.» Oswald la saisit, et dit à Lucile: «Et vous aussi, venez; je pourrai vous porter toutes deux.--Non, répondit Lucile, sauvez seulement votre fille.--Comment, sauver! répéta lord Nelvil; est-il question de danger?» Et se retournant vers les porteurs, il s'écria: «Malheureux! que ne disiez-vous...--Ils m'en avaient avertie, interrompit Lucile...--Et vous me l'avez caché! dit lord Nelvil; qu'ai-je fait pour mériter ce cruel silence?» En prononçant ces mots, il enveloppa sa fille dans son manteau, et baissa ses yeux vers la terre dans une anxiété profonde; mais le ciel, protecteur de Lucile, fit paraître un rayon qui perça les nuages, apaisa la tempête, et découvrit aux regards les fertiles plaines du Piémont. Dans une heure toute la caravane arriva sans accident à la Novalaise, la première ville de l'Italie par delà le mont Cenis.

En entrant dans l'auberge, Lucile prit sa fille dans ses bras, monta dans une chambre, se mit à genoux et remercia Dieu avec ferveur. Oswald, pendant qu'elle priait, était appuyé sur la cheminée d'un air pensif; et quand Lucile se fut relevée, il lui dit: «Lucile, vous avez donc eu peur?--Oui, mon ami, répondit-elle.--Et pourquoi vous êtes-vous mise en route?--Vous paraissiez impatient de partir.--Ne savez-vous pas, répondit lord Nelvil, qu'avant tout je crains pour vous ou le danger ou la peine?--C'est pour Juliette qu'il faut les craindre,» dit Lucile. Elle la prit sur ses genoux pour la réchauffer auprès du feu, et bouclait avec ses mains les beaux cheveux noirs de cette enfant, que la neige et la pluie avaient aplatis sur son front. Dans ce moment, la mère et la fille étaient charmantes. Oswald les regarda toutes les deux avec tendresse; mais, encore une fois, le silence suspendit un entretien qui peut-être aurait conduit à une explication heureuse.

Ils arrivèrent à Turin. Cette année-là l'hiver était très-rigoureux. Les vastes appartements de l'Italie sont destinés à recevoir le soleil, ils paraissaient déserts pendant le froid. Les hommes sont bien petits sous ces grandes voûtes. Elles font plaisir pendant l'été par la fraîcheur qu'elles donnent, mais au milieu de l'hiver on ne sent que le vide de ces palais immenses dont les possesseurs semblent des pygmées dans la demeure des géants.

On venait d'apprendre la mort d'Alfieri, et c'était un deuil général pour tous les Italiens qui voulaient s'enorgueillir de leur patrie. Lord Nelvil croyait voir partout l'empreinte de la tristesse; il ne reconnaissait plus l'impression que l'Italie avait produite jadis sur lui. L'absence de celle qu'il avait tant aimée désenchantait à ses yeux la nature et les arts. Il demanda des nouvelles de Corinne à Turin; on lui dit que depuis cinq ans elle n'avait rien publié, et vivait dans la retraite la plus profonde; mais on l'assura qu'elle était à Florence. Il résolut d'y aller, non pour y rester et trahir ainsi l'affection qu'il devait à Lucile, mais pour expliquer du moins lui-même à Corinne comment il avait ignoré son voyage en Écosse.

En traversant les plaines de la Lombardie, Oswald s'écriait: «Ah! que cela était beau lorsque tous les ormeaux étaient couverts de feuilles, et lorsque les pampres verts les unissaient entre eux!» Lucile se disait en elle-même: «C'était beau quand Corinne était avec lui.» Un brouillard humide, tel qu'il en fait souvent dans les plaines traversées par un si grand nombre de rivières, obscurcissait la vue de la campagne. On entendait, pendant la nuit, dans les auberges, tomber sur les toits ces pluies abondantes du Midi qui ressemblent au déluge. Les maisons en sont pénétrées, et l'eau vous poursuit partout avec l'activité du feu. Lucile cherchait en vain le charme de l'Italie: on eût dit que tout se réunissait pour la couvrir d'un voile sombre, à ses regards comme à ceux d'Oswald.

CHAPITRE VI

Oswald, depuis qu'il était entré en Italie, n'avait pas prononcé un mot d'italien; il semblait que cette langue lui fît mal, et qu'il évitât de l'entendre comme de la parler. Le soir du jour où lady Nelvil et lui étaient arrivés à l'auberge de Milan, ils entendirent frapper à leur porte, et virent entrer dans leur chambre un Romain d'une figure très-noire, très-marquée, mais cependant sans véritable physionomie: des traits créés pour l'expression, mais auxquels il manquait l'âme qui la donne; et sur cette figure il y avait à perpétuité un sourire gracieux et un regard qui voulait être poétique. Il se mit, dès la porte, à improviser des vers remplis de louanges sur la mère, l'enfant et l'époux; de ces louanges qui conviennent à toutes les mères, à tous les enfants, à tous les époux du monde, et dont l'exagération passait par-dessus tous les sujets, comme si les paroles et la vérité ne devaient avoir aucun rapport ensemble. Le Romain se servait cependant de ces sons harmonieux qui ont tant de charmes dans l'italien; il déclamait avec une force qui faisait encore mieux remarquer l'insignifiance de ce qu'il disait. Rien ne pouvait être plus pénible pour Oswald que d'entendre ainsi, pour la première fois après un long intervalle, une langue chérie, de revoir ainsi ses souvenirs travestis, et de sentir une impression de tristesse renouvelée par un objet ridicule. Lucile s'aperçut de la cruelle situation de l'âme d'Oswald; elle voulait faire finir l'improvisateur, mais il était impossible d'en être écouté. Il se promenait dans la chambre à grands pas; il faisait des exclamations et des gestes continuels, et ne s'embarrassait pas du tout de l'ennui qu'il causait à ses auditeurs. Son mouvement était comme celui d'une machine montée, qui ne s'arrête qu'après un temps marqué. Enfin ce temps arriva, et lady Nelvil parvint à le congédier.

Quand il fut sorti, Oswald dit: «Le langage poétique est si facile à parodier en Italie, qu'on devrait l'interdire à tous ceux qui ne sont pas dignes de le parler.--Il est vrai, reprit Lucile, peut-être un peu trop sèchement, il est vrai qu'il doit être désagréable de se rappeler ce qu'on admire par ce que nous venons d'entendre.» Ce mot blessa lord Nelvil. «Bien loin de là, dit-il; il me semble qu'un tel contraste fait sentir la puissance du génie. C'est ce même langage si misérablement dégradé qui devenait une poésie céleste lorsque Corinne, lorsque votre soeur, reprit-il avec affectation, s'en servait pour exprimer ses pensées.» Lucile fut comme atterrée par ces paroles: le nom de Corinne ne lui avait pas encore été prononcé par Oswald pendant tout le voyage, encore moins celui de _votre soeur_, qui semblait indiquer un reproche. Les larmes étaient prêtes à la suffoquer, et, si elle se fût abandonnée à cette émotion, peut-être ce moment eût-il été le plus doux de sa vie; mais elle se contint, et la gêne qui existait entre les deux époux n'en devint que plus pénible.

Le lendemain le soleil parut; et, malgré les mauvais jours qui avaient précédé, il se montra brillant et radieux, comme un exilé qui rentre dans sa patrie. Lucile et lord Nelvil en profitèrent pour aller voir la cathédrale de Milan: c'est le chef-d'oeuvre de l'architecture gothique en Italie, comme Saint-Pierre de l'architecture moderne.

Cette église, bâtie en forme de croix, est une belle image de douleur qui s'élève au-dessus de la riche et joyeuse ville de Milan. En montant jusqu'au haut du clocher, on est confondu du travail scrupuleux de chaque détail. L'édifice entier, dans toute sa hauteur, est orné, sculpté, découpé, si l'on peut s'exprimer ainsi, comme le serait un petit objet d'agrément. Que de patience et de temps il fallut pour accomplir un tel oeuvre! La persévérance vers un même but se transmettait jadis de génération en génération, et le genre humain, stable dans ses pensées, élevait des monuments inébranlables comme elles. Une église gothique fait naître des dispositions très-religieuses. Horace Walpole a dit que _les papes ont consacré à bâtir des temples à la moderne les richesses que leur avait values la dévotion inspirée par les églises gothiques_. La lumière qui passe à travers les vitraux coloriés, les formes singulières de l'architecture, enfin l'aspect entier de l'église est une image silencieuse de ce mystère de l'infini qu'on sent au dedans de soi, sans pouvoir jamais s'en affranchir ni le comprendre.

Lucile et lord Nelvil quittèrent Milan un jour où la terre était couverte de neige, et rien n'est plus triste que la neige en Italie; on n'y est point accoutumé à voir disparaître la nature sous le voile uniforme des frimas; tous les Italiens se désolent du mauvais temps comme d'une calamité publique. En voyageant avec Lucile, Oswald avait pour l'Italie une sorte de coquetterie qui n'était pas satisfaite; l'hiver déplaît là plus que partout ailleurs, parce que l'imagination n'y est point préparée. Lord et lady Nelvil traversèrent Plaisance, Parme, Modène. Les églises et les palais en sont trop vastes, à proportion du nombre et de la fortune des habitants. On dirait que ces villes sont arrangées pour recevoir de grands seigneurs qui doivent arriver, mais qui se sont fait précéder seulement par quelques hommes de leur suite.

Le matin du jour où Lucile et lord Nelvil se proposaient de traverser le Taro, comme si tout devait contribuer à leur rendre cette fois le voyage d'Italie lugubre, le fleuve s'était débordé la nuit précédente; et l'inondation de ces fleuves qui descendent des Alpes et des Apennins est très-effrayante. On les entend gronder de loin comme le tonnerre; et leur course est si rapide, que les flots et le bruit qui les annonce arrivent presque en même temps. Un pont sur de telles rivières n'est guère possible, parce qu'elles changent de lit sans cesse, et s'élèvent bien au-dessus du niveau de la plaine. Oswald et Lucile se trouvèrent tout à coup arrêtés au bord de ce fleuve, les bateaux avaient été emportés par le courant, et il fallait attendre que les Italiens, peuple qui ne se presse pas, les eussent ramenés sur le nouveau rivage que le torrent avait formé. Lucile, pendant ce temps, se promenait pensive et glacée; le brouillard était tel, que le fleuve se confondait avec l'horizon, et ce spectacle rappelait bien plutôt les descriptions poétiques des rives du Styx, que ces eaux bienfaisantes qui doivent charmer les regards des habitants brûlés par les rayons du soleil. Lucile craignait pour sa fille le froid rigoureux qu'il faisait, et la mena dans une cabane de pêcheur, où le feu était allumé au milieu de la chambre comme en Russie. «Où donc est votre belle Italie?» dit Lucile en soupirant à lord Nelvil. «Je ne sais quand je la retrouverai,» répondit-il avec tristesse.

En approchant de Parme et de toutes les villes qui sont sur cette route, on a de loin le coup d'oeil pittoresque des toits en forme de terrasse, qui donnent aux villes d'Italie un aspect oriental. Les églises, les clochers ressortent singulièrement au milieu de ces plates-formes; et quand on revient dans le Nord, les toits en pointe, qui sont ainsi faits pour se garantir de la neige, causent une impression très-désagréable. Parme conserve encore quelques chefs-d'oeuvre du Corrége. Lord Nelvil conduisit Lucile dans une église où l'on voit une peinture à fresque de lui, appelée la Madone _della scala_; elle est recouverte par un rideau. Lorsque l'on tira ce rideau, Lucile prit Juliette dans ses bras pour lui faire mieux voir le tableau, et dans cet instant l'attitude de la mère et de l'enfant se trouva par hasard presque la même que celle de la Vierge et de son fils. La figure de Lucile avait tant de ressemblance avec l'idéal de modestie et de grâce que le Corrége a peint, qu'Oswald portait alternativement ses regards du tableau vers Lucile, et de Lucile vers le tableau. Elle le remarqua, baissa les yeux, et la ressemblance devint plus frappante encore; car le Corrége est peut-être le seul peintre qui sache donner aux yeux baissés une expression aussi pénétrante que s'ils étaient levés vers le ciel. Le voile qu'il jette sur les regards ne dérobe en rien le sentiment ni la pensée, mais leur donne un charme de plus, celui d'un mystère céleste.

Cette madone est près de se détacher du mur, et l'on voit la couleur presque tremblante qu'un souffle pourrait faire tomber. Cela donne à ce tableau le charme mélancolique de tout ce qui est passager, et l'on y revient plusieurs fois, comme pour dire à sa beauté qui va disparaître un sensible et dernier adieu.

En sortant de l'église, Oswald dit à Lucile: «Ce tableau, dans peu de temps, n'existera plus, mais moi j'aurai toujours sous les yeux son modèle.» Ces paroles aimables attendrirent Lucile; elle serra la main d'Oswald: elle était prête à lui demander si son coeur pouvait se fier à cette expression de tendresse; mais quand un mot d'Oswald lui semblait froid, sa fierté l'empêchait de s'en plaindre; et quand elle était heureuse d'une expression sensible, elle craignait de troubler ce moment de bonheur en voulant le rendre plus durable. Ainsi son âme et son esprit trouvaient toujours des raisons pour le silence. Elle se flattait que le temps, la résignation et la douceur amèneraient un jour fortuné qui dissiperait toutes ses craintes.

CHAPITRE VII

La santé de lord Nelvil se remettait par le climat d'Italie; mais une inquiétude cruelle l'agitait sans cesse: il demandait partout des nouvelles de Corinne, et on lui répondait partout, comme à Turin, qu'on la croyait à Florence, mais qu'on ne savait rien d'elle depuis qu'elle ne voyait personne et n'écrivait plus. Oh! ce n'était pas ainsi que le nom de Corinne s'annonçait autrefois; et celui qui avait détruit son bonheur et son éclat pouvait-il se le pardonner?

En approchant de Bologne, on est frappé de loin par deux tours très-élevées, dont l'une surtout est penchée d'une manière qui effraye la vue. C'est en vain que l'on sait qu'elle est ainsi bâtie, et que c'est ainsi qu'elle a vu passer les siècles; cet aspect importune l'imagination. Bologne est une des villes où l'on trouve un plus grand nombre d'hommes instruits dans tous les genres; mais le peuple y produit une impression désagréable. Lucile s'attendait au langage harmonieux d'Italie qu'on lui avait annoncé, et le dialecte bolonais dut la surprendre péniblement; il n'en est pas de plus rauque dans les pays du Nord. C'était au milieu du carnaval qu'Oswald et Lucile arrivèrent à Bologne; l'on entendait jour et nuit des cris de joie tout semblables à des cris de colère; une population pareille à celle des lazzaroni de Naples couche la nuit sous les arcades qui bordent les rues de Bologne; ils portent pendant l'hiver un peu de feu dans un vase de terre, mangent dans la rue, et poursuivent les étrangers par des demandes continuelles. Lucile espérait en vain ces voix mélodieuses qui se font entendre la nuit dans les villes d'Italie; elles se taisent toutes quand le temps est froid, et sont remplacées à Bologne par des clameurs qui effrayent quand on n'y est pas accoutumé. Le jargon des gens du peuple paraît hostile, tant le son en est rude, et les moeurs de la populace sont beaucoup plus grossières dans quelques contrées méridionales que les pays du Nord. La vie sédentaire perfectionne l'ordre social; mais le soleil, qui permet de vivre dans les rues, introduit quelque chose de sauvage dans les habitudes des gens du peuple.

Oswald et lady Nelvil ne pouvaient faire un pas sans être assaillis par une quantité de mendiants, qui sont en général le fléau de l'Italie. En passant devant les prisons de Bologne, dont les barreaux donnent sur la rue, ils virent les détenus qui se livraient à la joie la plus déplaisante, s'adressaient aux passants d'une voix de tonnerre, et demandaient des secours avec des plaisanteries ignobles et des rires immodérés; enfin tout donnait dans ce lieu l'idée d'un peuple sans dignité. «Ce n'est pas ainsi, dit Lucile, que se montre en Angleterre notre peuple, concitoyen de ses chefs. Oswald, un tel pays peut-il vous plaire?--Dieu me préserve, répondit Oswald, de jamais renoncer à ma patrie! Mais, quand vous aurez passé les Apennins, vous entendrez parler le toscan, vous verrez le véritable Midi, vous connaîtrez le peuple spirituel et animé de ces contrées, et vous serez, je le crois, moins sévère pour l'Italie.»

On peut juger la nation italienne, suivant les circonstances, d'une manière tout à fait différente. Quelquefois le mal qu'on en a dit si souvent s'accorde avec ce que l'on voit, et d'autres fois il paraît souverainement injuste. Dans un pays où la plupart des gouvernements étaient sans garantie, et l'empire de l'opinion presque aussi nul pour les premières classes que pour les dernières; dans un pays où la religion est plus occupée du culte que de la morale, il y a peu de bien à dire de la nation considérée d'une manière générale, mais on y rencontre beaucoup de qualités privées. C'est donc le hasard des relations individuelles qui inspire aux voyageurs la satire ou la louange; les personnes que l'on connaît particulièrement décident du jugement qu'on porte sur la nation; jugement qui ne peut trouver de base fixe, ni dans les institutions, ni dans les moeurs, ni dans l'esprit public.

Oswald et Lucile allèrent voir ensemble les belles collections de tableaux qui sont à Bologne. Oswald, en les parcourant, s'arrêta longtemps devant la Sibylle, peinte par le Dominiquin. Lucile remarqua l'intérêt qu'excitait en lui ce tableau; et, voyant qu'il s'oubliait longtemps à le contempler, elle osa s'approcher enfin, et lui demanda timidement si la Sibylle du Dominiquin parlait plus à son coeur que la Madone du Corrége. Oswald comprit Lucile, et fut étonné de tout ce que ce mot signifiait; il la regarda quelque temps sans lui répondre, et puis il dit: «La Sibylle ne rend plus d'oracles; son génie, son talent, tout est fini: mais l'angélique figure du Corrége n'a rien perdu de ses charmes, et l'homme malheureux qui fit tant de mal à l'une ne trahira jamais l'autre.» En achevant ces mots, il sortit pour cacher son trouble.

LIVRE VINGTIÈME

CONCLUSION

CHAPITRE PREMIER

Après ce qui s'était passé dans la galerie de Bologne, Oswald comprit que Lucile en savait plus sur ses relations avec Corinne qu'il ne l'avait imaginé, et il eut enfin l'idée que sa froideur et son silence venaient peut-être de quelques peines secrètes; cette fois néanmoins ce fut lui qui craignit l'explication que jusqu'alors Lucile avait redoutée. Le premier mot étant dit, elle aurait tout révélé si lord Nelvil l'avait voulu; mais il lui en coûtait trop de parler de Corinne au moment de la revoir, de s'engager par une promesse, enfin de traiter un sujet si propre à l'émouvoir avec une personne qui lui causait toujours un sentiment de gêne, et dont il ne connaissait le caractère qu'imparfaitement.

Ils traversèrent les Apennins, et trouvèrent par delà le beau climat d'Italie. Le vent de mer, qui est si étouffant pendant l'été, répandait alors une douce chaleur; les gazons étaient verts, l'automne finissait à peine, et déjà le printemps semblait s'annoncer. On voyait dans les marchés des fruits de toute espèce, des oranges, des grenades. Le langage toscan commençait à se faire entendre; enfin tous les souvenirs de la belle Italie rentraient dans l'âme d'Oswald; mais aucune espérance ne venait s'y mêler: il n'y avait que du passé dans toutes ces impressions. L'air suave du Midi agissait aussi sur la disposition de Lucile: elle eût été plus confiante, plus animée, si lord Nelvil l'eût encouragée; mais ils étaient tous les deux retenus par une timidité pareille, inquiets de leur disposition mutuelle, et n'osant se communiquer ce qui les occupait. Corinne, dans une telle situation, eût bien vite obtenu le secret d'Oswald comme celui de Lucile; mais ils avaient l'un et l'autre le même genre de réserve, et plus ils se ressemblaient à cet égard, et plus il était difficile qu'ils sortissent de la situation contrainte où ils se trouvaient.

CHAPITRE II

En arrivant à Florence, lord Nelvil écrivit au prince Castel-Forte, et peu d'instants après le prince se rendit chez lui. Oswald fut si ému en le voyant, qu'il fut longtemps sans pouvoir lui parler; enfin il lui demanda des nouvelles de Corinne. «Je n'ai rien que de triste à vous dire sur elle, répondit le prince Castel-Forte: sa santé est très-mauvaise et s'affaiblit tous les jours. Elle ne voit personne que moi; l'occupation lui est souvent très-difficile; cependant je la croyais un peu plus calme, lorsque nous avons appris votre arrivée en Italie. Je ne puis vous cacher qu'à cette nouvelle son émotion a été si vive, que la fièvre, qui l'avait quittée, l'a reprise. Elle ne m'a point dit quelle était son intention relativement à vous, car j'évite avec grand soin de lui prononcer votre nom.--Ayez la bonté, prince, reprit Oswald, de lui faire voir la lettre que vous avez reçue de moi, il y a près de cinq ans; elle contient tous les détails des circonstances qui m'ont empêché d'apprendre son voyage en Angleterre avant que je fusse l'époux de Lucile; et quand elle l'aura lue, demandez-lui de me recevoir. J'ai besoin de lui parler pour justifier, s'il se peut, ma conduite. Son estime m'est nécessaire, quoique je ne doive plus prétendre à son intérêt.--Je remplirai vos désirs, milord, dit le prince Castel-Forte: je souhaiterais que vous lui fissiez quelque bien.»

Lady Nelvil entra dans ce moment. Oswald lui présenta le prince Castel-Forte: elle le reçut avec assez de froideur; il la regarda fort attentivement. Sa beauté sans doute le frappa, car il soupira en pensant à Corinne, et sortit. Lord Nelvil le suivit. «Elle est charmante, lady Nelvil, dit le prince Castel-Forte; quelle jeunesse! quelle fraîcheur! Ma pauvre amie n'a plus rien de cet éclat; mais il ne faut pas oublier, milord, qu'elle était bien brillante aussi quand vous l'avez vue pour la première fois!--Non, je ne l'oublie pas, s'écria lord Nelvil; non, je ne me pardonnerai jamais!...» Et il s'arrêta sans pouvoir achever ce qu'il voulait dire. Le reste du jour il fut silencieux et sombre. Lucile n'essaya pas de le distraire, et lord Nelvil était blessé de ce qu'elle ne l'essayait pas. Il se disait en lui-même: «Si Corinne m'avait vu triste, Corinne m'aurait consolé.»