Corinne; ou, l'Italie Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie française

Part 42

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Le prince Castel-Forte voulut se hasarder à lui parler d'Oswald, et il semblait même que Corinne prît à cette conversation un âpre plaisir; mais elle était dans un tel état de souffrance en sortant de cet entretien, que son ami se crut absolument obligé de se l'interdire. Le prince Castel-Forte avait une âme sensible; mais un homme, et surtout un homme qui a été vivement occupé d'une femme, ne sait, quelque généreux qu'il soit, comment la consoler du sentiment qu'elle éprouve pour un autre. Un peu d'amour-propre en lui, et de timidité en elle, empêchent que l'intimité de la confiance ne soit parfaite: d'ailleurs à quoi servirait-elle? il n'y a de remède qu'aux chagrins qui se guériraient d'eux-mêmes.

Corinne et le prince Castel-Forte se promenaient ensemble chaque jour sur les bords de l'Arno. Il parcourait tous les sujets d'entretien avec un aimable mélange d'intérêt et de ménagement; elle le remerciait en lui serrant la main; quelquefois elle essayait de parler sur les objets qui tiennent à l'âme: ses yeux se remplissaient de pleurs, et son émotion lui faisait mal; sa pâleur et son tremblement étaient pénibles à voir, et son ami cherchait bien vite à la détourner de ces idées. Une fois elle se mit tout à coup à plaisanter avec sa grâce accoutumée; le prince Castel-Forte la regarda avec surprise et joie, mais elle s'enfuit aussitôt en fondant en larmes.

Elle revint à dîner, tendit la main à son ami en lui disant: «Pardon, je voudrais être aimable pour vous récompenser de votre bonté, mais cela m'est impossible; soyez assez généreux pour me supporter telle que je suis.» Ce qui inquiétait vivement le prince Castel-Forte, c'était l'état de santé de Corinne. Un danger prochain ne la menaçait pas encore; mais il était impossible qu'elle vécût longtemps, si quelques circonstances heureuses ne ranimaient pas ses forces. Dans ce temps, le prince Castel-Forte reçut une lettre de lord Nelvil, et bien qu'elle ne changeât rien à la situation, puisqu'il lui confirmait qu'il était marié, il y avait dans cette lettre des paroles qui auraient ému profondément Corinne. Le prince Castel-Forte réfléchissait des heures entières pour concerter avec lui-même s'il devait ou non causer à son amie, en lui montrant cette lettre, l'impression la plus vive, et il la voyait si faible qu'il ne l'osait pas. Pendant qu'il délibérait encore, il reçut une seconde lettre de lord Nelvil, également remplie de sentiments qui auraient attendri Corinne, mais contenant la nouvelle de son départ pour l'Amérique. Alors le prince Castel-Forte se décida tout à fait à ne rien dire. Il eut peut-être tort; car une des plus amères douleurs de Corinne, c'était que lord Nelvil ne lui écrivît point: elle n'osait l'avouer à personne; mais bien qu'Oswald fût pour jamais séparé d'elle, un souvenir, un regret de sa part, lui auraient été bien chers; et ce qui lui paraissait le plus affreux, c'était ce silence absolu qui ne lui donnait pas même l'occasion de prononcer ou d'entendre prononcer son nom.

Une peine dont personne ne vous parle, une peine qui n'éprouve pas le moindre changement, ni par les jours, ni par les années, et n'est susceptible d'aucun événement, d'aucune vicissitude, fait encore plus de mal que la diversité des impressions douloureuses. Le prince Castel-Forte suivit la maxime commune, qui conseille de tout faire pour amener l'oubli; mais il n'y a point d'oubli pour les personnes d'une imagination forte, et il vaut mieux, avec elles, renouveler sans cesse le même souvenir, fatiguer l'âme de pleurs enfin, que de l'obliger à se concentrer en elle-même.

LIVRE DIX-NEUVIÈME

LE RETOUR D'OSWALD EN ITALIE

CHAPITRE PREMIER

Rappelons maintenant les événements qui se passèrent en Écosse après le jour de cette triste fête où Corinne fit un si douloureux sacrifice. Le domestique de lord Nelvil lui remit ses lettres au bal: il sortit pour les lire; il en ouvrit plusieurs que son banquier de Londres lui envoyait, avant de deviner celle qui devait décider de son sort; mais quand il aperçut l'écriture de Corinne, mais quand il vit ces mots: _Vous êtes libre_, et qu'il reconnut l'anneau, il sentit à la fois une amère douleur et l'irritation la plus vive. Il y avait deux mois qu'il n'avait reçu de lettres de Corinne, et ce silence était rompu par des paroles si laconiques, par une action si décisive! Il ne douta pas de son inconstance; il se rappela tout ce que lady Edgermond avait pu dire de la légèreté, de la mobilité de Corinne; il entra dans le sens de l'inimitié contre elle, car il l'aimait assez encore pour être injuste. Il oublia qu'il avait tout à fait renoncé depuis plusieurs mois à l'idée d'épouser Corinne, et que Lucile lui avait inspiré un goût assez vif. Il se crut un homme sensible trahi par une femme infidèle; il éprouva du trouble, de la colère, du malheur, mais surtout un mouvement de fierté qui dominait toutes les autres impressions, et lui inspirait le désir de se montrer supérieur à celle qui l'abandonnait. Il ne faut pas beaucoup se vanter de la fierté dans les attachements du coeur; elle n'existe presque jamais que quand l'amour-propre l'emporte sur l'affection, et si lord Nelvil eût aimé Corinne comme dans les jours de Rome et de Naples, le ressentiment contre les torts qu'il lui croyait ne l'eût point encore détaché d'elle.

Lady Edgermond s'aperçut du trouble de lord Nelvil; c'était une personne passionnée sous de froids dehors, et la maladie mortelle dont elle se sentait menacée ajoutait à l'ardeur de son intérêt pour sa fille. Elle savait que la pauvre enfant aimait lord Nelvil, et elle tremblait d'avoir compromis son bonheur en le lui faisant connaître. Elle ne perdait donc pas Oswald un instant de vue, et pénétrait dans les secrets de son âme avec une sagacité que l'on attribue à l'esprit des femmes, mais qui tient uniquement à l'attention continuelle qu'inspire un vrai sentiment. Elle prit le prétexte des affaires de Corinne, c'est-à-dire de l'héritage de son oncle qu'elle voulait lui faire passer, pour avoir le lendemain matin un entretien avec lord Nelvil. Dans cet entretien elle devina bien vite qu'il était mécontent de Corinne; et, flattant son ressentiment par l'idée d'une noble vengeance, elle lui proposa de la reconnaître pour sa belle-fille. Lord Nelvil fut étonné de ce changement subit dans les intentions de lady Edgermond mais il comprit cependant, quoique cette pensée ne fût en aucune manière exprimée, que cette offre n'aurait son effet que s'il épousait Lucile, et, dans l'un de ces moments où l'on agit plus vite que l'on ne pense, il la demanda en mariage à sa mère. Lady Edgermond, ravie, put à peine se contenir assez pour ne pas dire oui avec trop de rapidité; le consentement fut donné, et lord Nelvil sortit de cette chambre lié par un engagement qu'il n'avait pas eu l'idée de contracter en y entrant.

Pendant que lady Edgermond préparait Lucile à le recevoir, il se promenait dans le jardin avec une grande agitation. Il se disait que Lucile lui avait plu précisément parce qu'il la connaissait peu, et qu'il était bizarre de fonder tout le bonheur de sa vie sur le charme d'un mystère qui doit nécessairement être découvert. Il lui revint un mouvement d'attendrissement pour Corinne, et il se rappela les lettres qu'il lui avait écrites, et qui exprimaient trop bien les combats de son âme. «Elle a eu raison, s'écria-t-il, de renoncer à moi; je n'ai pas eu le courage de la rendre heureuse; mais il devait lui en coûter davantage, et cette ligne si froide... Mais qui sait si ses larmes ne l'ont pas arrosée?» et en prononçant ces mots les siennes coulaient malgré lui. Ses rêveries l'entraînèrent tellement, qu'il s'éloigna du château, et fut longtemps cherché par les domestiques de lady Edgermond, qu'elle avait envoyés pour lui faire dire qu'il était attendu: il s'étonna lui-même de son peu d'empressement, et se hâta de revenir.

En entrant dans la chambre, il vit Lucile à genoux et la tête cachée dans le sein de sa mère; elle avait ainsi la grâce la plus touchante. Lorsqu'elle entendit lord Nelvil, elle releva son visage baigné de pleurs, et lui dit en lui tendant la main: «N'est-il pas vrai, milord, que vous ne me séparerez pas de ma mère?» Cette aimable manière d'annoncer son consentement intéressa beaucoup Oswald. Il se mit à genoux à son tour, et pria lady Edgermond de permettre que le visage de Lucile se penchât vers le sien; et c'est ainsi que cette innocente personne reçut la première impression qui la faisait sortir de l'enfance. Une vive rougeur couvrit son front; Oswald sentit en la regardant quel lien pur et sacré il venait de former; et la beauté de Lucile, quelque ravissante qu'elle fût en ce moment, lui fit moins d'impression encore que sa céleste modestie.

Les jours qui précédèrent le dimanche qui avait été fixé pour la cérémonie se passèrent en arrangements nécessaires pour le mariage. Lucile, pendant ce temps, ne parla pas beaucoup plus qu'à l'ordinaire, mais ce qu'elle disait était noble et simple; et lord Nelvil aimait et approuvait chacune de ses paroles. Il sentait bien cependant quelque vide auprès d'elle: la conversation consistait toujours dans une question et une réponse; elle ne s'engageait pas, elle ne se prolongeait pas; tout était bien, mais il n'y avait pas ce mouvement, cette vie inépuisable dont il est difficile de se passer quand une fois on en a joui. Lord Nelvil se rappelait alors Corinne; mais comme il n'entendait plus parler d'elle, il espérait que ce souvenir deviendrait à la fin une chimère, objet seulement de ses vagues regrets.

Lucile, en apprenant par sa mère que sa soeur vivait encore, et qu'elle était en Italie, avait eu le plus grand désir d'interroger lord Nelvil à son sujet; mais lady Edgermond le lui avait interdit, et Lucile s'était soumise, selon sa coutume, sans demander le motif de cet ordre. Le matin du jour du mariage, l'image de Corinne se retraça dans le coeur d'Oswald plus vivement que jamais, et il fut effrayé lui-même de l'impression qu'il en recevait. Mais il adressa ses prières à son père; il lui dit au fond de son coeur que c'était pour lui, que c'était pour obtenir sa bénédiction dans le ciel qu'il accomplissait sa volonté sur la terre. Raffermi par ces sentiments, il arriva chez lady Edgermond, et se reprocha les torts qu'il avait eus dans sa pensée envers Lucile. Quand il la vit, elle était si charmante, qu'un ange qui serait descendu sur la terre n'aurait pu choisir une autre figure pour donner aux mortels l'idée des vertus célestes. Ils marchèrent à l'autel. La mère avait une émotion plus profonde encore que la fille; car il s'y mêlait cette crainte que fait éprouver toujours une grande résolution, quelle qu'elle soit, à qui connaît la vie. Lucile n'avait que de l'espoir; l'enfance se mêlait en elle à la jeunesse, et la joie à l'amour. En revenant de l'autel, elle s'appuyait timidement sur le bras d'Oswald; elle s'assurait ainsi de son protecteur. Oswald la regardait avec attendrissement; on eût dit qu'il sentait au fond de son coeur un ennemi qui menaçait le bonheur de Lucile, et qu'il se promettait de l'en défendre.

Lady Edgermond, revenue au château, dit à son gendre: «Je suis tranquille à présent; je vous ai confié le bonheur de Lucile; il me reste si peu de temps encore à vivre, qu'il m'est doux de me sentir si bien remplacée.» Lord Nelvil fut très-attendri par ces paroles, et réfléchit avec autant d'émotion que d'inquiétude aux devoirs qu'elles lui imposaient. Peu de jours s'étaient écoulés, et Lucile commençait à peine à lever ses timides regards sur son époux, et à prendre la confiance qui aurait pu lui permettre de se faire connaître à lui, lorsque des incidents malheureux vinrent troubler cette union; elle s'était annoncée d'abord sous des auspices plus favorables.

CHAPITRE II

M. Dickson arriva pour voir les nouveaux mariés, et s'excusa de n'avoir point assisté à la noce, en racontant qu'il était resté longtemps malade de l'ébranlement causé par une chute violente. Comme on lui parlait de cette chute, il dit qu'il avait été secouru par une femme la plus séduisante du monde. Oswald, dans cet instant, jouait au volant avec Lucile. Elle avait beaucoup de grâce à cet exercice; Oswald la regardait et n'écoutait pas M. Dickson, lorsque celui-ci lui cria, d'un bout de la chambre à l'autre: «Milord, elle a sûrement beaucoup entendu parler de vous, la belle inconnue qui m'a secouru, car elle m'a fait bien des questions sur votre sort.--De qui parlez-vous? répondit lord Nelvil en continuant à jouer.--D'une femme charmante, reprit M. Dickson, bien qu'elle eût l'air déjà changé par la souffrance, et qui ne pouvait parler de vous sans émotion.» Ces mots attirèrent cette fois l'attention de lord Nelvil, et il se rapprocha de M. Dickson en le priant de les répéter. Lucile, qui ne s'était point occupée de ce qu'on avait dit, alla rejoindre sa mère, qui l'avait fait appeler. Oswald se trouva seul avec M. Dickson; il lui demanda quelle était cette femme dont il venait de lui parler. «Je n'en sais rien, répondit-il; sa prononciation m'a prouvé qu'elle était Anglaise; mais j'ai rarement vu, parmi nos femmes, une personne si obligeante et d'une conversation si facile. Elle s'est occupée de moi, pauvre vieillard, comme si elle eût été ma fille; et pendant tout le temps que j'ai passé avec elle, je ne me suis pas aperçu de toutes les contusions que j'avais reçues. Mais, mon cher Oswald, seriez-vous donc aussi un infidèle en Angleterre comme vous l'avez été en Italie? car ma charmante bienfaitrice pâlissait et tremblait en prononçant votre nom.--Juste ciel! de qui parlez-vous? Une Anglaise, dites-vous!--Oui sans doute, répondit M. Dickson; vous savez bien que les étrangers ne prononcent jamais notre langue sans accent.--Et sa figure?--Oh! la plus expressive que j'aie vue, quoiqu'elle fût pâle et maigre à faire de la peine.» La brillante Corinne ne ressemblait point à cette description; mais ne pouvait-elle pas être malade? ne devait-elle pas avoir beaucoup souffert si elle était venue en Angleterre, et si elle n'y avait pas vu celui qu'elle venait chercher? ces réflexions frappèrent tout à coup Oswald, et il continua ses questions avec une inquiétude extrême. M. Dickson lui disait toujours que l'inconnue parlait avec une grâce et une élégance qu'il n'avait rencontrées dans aucune autre femme; qu'une expression de bonté céleste se peignait dans ses regards, mais qu'elle semblait languissante et triste. Ce n'était pas la manière accoutumée de Corinne; mais, encore une fois, ne pouvait-elle pas être changée par la peine? «De quelle couleur sont ses yeux et ses cheveux? dit lord Nelvil.--Du plus beau noir du monde.» Lord Nelvil pâlit. «Est-elle animée en parlant?--Non, continua M. Dickson; elle disait quelques paroles de temps en temps pour m'interroger et me répondre, mais le peu de mots qu'elle prononçait avaient beaucoup de charme.» Il allait continuer, quand lady Edgermond et Lucile entrèrent. Il se tut, et lord Nelvil cessa de le questionner, mais tomba dans la plus profonde rêverie et sortit pour se promener jusqu'à ce qu'il pût retrouver M. Dickson seul.

Lady Edgermond, que sa tristesse avait frappée, renvoya Lucile pour demander à M. Dickson s'il s'était passé quelque chose dans leur conversation qui pût affliger son gendre: il lui raconta naïvement ce qu'il avait dit. Lady Edgermond devina dans l'instant la vérité, et frémit de la douleur qu'Oswald ressentirait, s'il savait avec certitude que Corinne était venue le chercher en Écosse; et, prévoyant bien qu'il interrogerait de nouveau M. Dickson, elle lui dit ce qu'il devait répondre pour détourner lord Nelvil de ses soupçons. En effet, dans un second entretien, M. Dickson n'accrut pas son inquiétude à cet égard, mais il ne la dissipa point; et la première idée d'Oswald fut de demander à son domestique si toutes les lettres qu'il lui avait remises depuis environ trois semaines venaient de la poste, et s'il ne se souvenait pas d'en avoir reçu autrement. Le domestique assura que non; mais comme il sortait de la chambre, il revint sur ses pas, et dit à lord Nelvil: «_Il me semble cependant que le jour du bal un aveugle m'a remis une lettre pour Votre Seigneurie; mais c'était sans doute pour implorer ses secours._--Un aveugle! reprit Oswald; non, je n'ai point reçu de lettre de lui: pourriez-vous me le retrouver?--Oui, très-facilement, reprit le domestique; il demeure dans le village.--Allez le chercher,» dit lord Nelvil; et ne pouvant pas attendre patiemment l'arrivée de l'aveugle, il alla au-devant de lui, et le rencontra au bout de l'avenue.

«Mon ami, lui dit-il, on vous a donné une lettre pour moi le jour du bal au château: qui vous l'avait remise?--Milord voit que je suis aveugle; comment pourrais-je le lui dire?--Croyez-vous que ce soit une femme?--Oui, milord, car elle avait un son de voix très-doux, autant qu'on pouvait le remarquer malgré ses larmes, car j'entendais bien qu'elle pleurait.--Elle pleurait! reprit Oswald, et que vous a-t-elle dit?--_Vous remettrez cette lettre au domestique d'Oswald, bon vieillard_; puis, se reprenant tout de suite, elle a ajouté: _à lord Nelvil._--Ah! Corinne!» s'écria Oswald; et il fut obligé de s'appuyer sur le vieillard, car il était près de s'évanouir. «Milord, continua le vieillard aveugle, j'étais assis au pied d'un arbre quand elle me donna cette commission; je voulus m'en acquitter tout de suite; mais comme j'ai de la peine à me relever à mon âge, elle a daigné m'aider elle-même, m'a donné plus d'argent que je n'en avais eu depuis longtemps, et je sentais sa main qui tremblait en me soutenant, comme la vôtre, milord, à présent.--C'en est assez, dit lord Nelvil; tenez, bon vieillard, voilà aussi de l'argent, comme elle vous en a donné; priez pour nous deux.» Et il s'éloigna.

Depuis ce moment, un trouble affreux s'empara de son âme: il faisait de tous les côtés de vaines perquisitions, et ne pouvait concevoir comment il était possible que Corinne fût arrivée en Écosse sans demander à le voir; il se tourmentait de mille manières sur les motifs de sa conduite; et l'affliction qu'il ressentait était si grande, que, malgré ses efforts pour la cacher, il était impossible que lady Edgermond ne la devinât pas, et que Lucile même ne s'aperçût combien il était malheureux: sa tristesse la plongeait elle-même dans une rêverie continuelle, et leur intérieur était très-silencieux. Ce fut alors que lord Nelvil écrivit au prince Castel-Forte la première lettre, que celui-ci ne crut pas devoir montrer à Corinne, et qui l'aurait sûrement touchée par l'inquiétude profonde qu'elle exprimait.

Le comte d'Erfeuil revint de Plymouth, où il avait conduit Corinne, avant que la réponse du prince Castel-Forte à la lettre de lord Nelvil fût arrivée: il ne voulait pas dire à lord Nelvil tout ce qu'il savait de Corinne, et cependant il était fâché qu'on ignorât qu'il savait un secret important, et qu'il était assez discret pour le taire. Ses insinuations, qui d'abord n'avaient pas frappé lord Nelvil, réveillèrent son attention dès qu'il crut qu'elles pouvaient avoir quelque rapport avec Corinne; alors il interrogea vivement le comte d'Erfeuil, qui se défendit assez bien dès qu'il fut parvenu à se faire questionner.

Néanmoins, à la fin, Oswald lui arracha l'histoire entière de Corinne, par le plaisir qu'eut le comte d'Erfeuil à raconter tout ce qu'il avait fait pour elle, la reconnaissance qu'elle lui avait toujours témoignée, l'état affreux d'abandon et de douleur où il l'avait trouvée; enfin il fit ce récit sans s'apercevoir le moins du monde de l'effet qu'il produisait sur lord Nelvil, et n'ayant d'autre but en ce moment que d'être, comme disent les Anglais, _le héros de sa propre histoire_. Quand le comte d'Erfeuil eut cessé de parler, il fut vraiment affligé du mal qu'il avait fait. Oswald s'était contenu jusqu'alors, mais tout à coup il devint comme insensé de douleur: il s'accusait d'être le plus barbare et le plus perfide des hommes; il se représentait le dévouement, la tendresse de Corinne, sa résignation, sa générosité, dans le moment même où elle le croyait le plus coupable, et il y opposait la dureté, la légèreté dont il l'avait payée. Il se répétait sans cesse que personne ne l'aimerait jamais comme elle l'avait aimé, et qu'il serait puni de quelque manière de la cruauté dont il avait usé envers elle. Il voulait partir pour l'Italie, la voir seulement un jour, seulement une heure; mais déjà Rome et Florence étaient occupées par les Français; son régiment allait s'embarquer, il ne pouvait s'éloigner sans déshonneur; il ne pouvait percer le coeur de sa femme, et réparer les torts par les torts, et les douleurs par les douleurs. Enfin il espérait les dangers de la guerre, et cette pensée lui rendit du calme.

Ce fut dans cette disposition qu'il écrivit au prince Castel-Forte la seconde lettre, que celui-ci résolut encore de ne pas montrer à Corinne. Les réponses de l'ami de Corinne la peignaient triste mais résignée; et comme il était fier et blessé pour elle, il adoucit plutôt qu'il n'exagéra l'état de malheur où elle était tombée. Lord Nelvil crut donc qu'il ne fallait pas la tourmenter de ses regrets, après l'avoir rendue si malheureuse par son amour, et il partit pour les îles avec un sentiment de douleur et de remords qui lui rendait la vie insupportable.

CHAPITRE III

Lucile était affligée du départ d'Oswald; mais le morne silence qu'il avait gardé avec elle, pendant les derniers temps de leur séjour ensemble, avait tellement redoublé sa timidité naturelle, qu'elle ne put se résoudre à lui dire qu'elle se croyait grosse; il ne le sut qu'aux îles par une lettre de lady Edgermond, à qui sa fille l'avait caché jusqu'alors. Lord Nelvil trouva donc les adieux de Lucile très-froids; il ne jugea pas bien ce qui se passait dans son âme, et, comparant sa douleur silencieuse avec les éloquents regrets de Corinne lorsqu'il se sépara d'elle à Venise, il n'hésita pas à croire que Lucile l'aimait faiblement. Néanmoins, pendant les quatre années que dura son absence, elle n'eut pas un jour de bonheur. A peine la naissance de sa fille put-elle la distraire un moment des dangers que courait son époux. Un autre chagrin aussi se joignit à cette inquiétude: elle découvrit par degrés tout ce qui concernait Corinne et ses relations avec lord Nelvil. Le comte d'Erfeuil, qui passa près d'une année en Écosse, et vit souvent Lucile et sa mère, était fortement persuadé qu'il n'avait pas révélé le secret du voyage de Corinne en Angleterre; mais il dit tant de choses qui en approchaient, il lui était si difficile, quand la conversation languissait, de ne pas ramener le sujet qui intéressait si vivement Lucile, qu'elle parvint à tout savoir. Tout innocente qu'elle l'était, elle avait encore assez d'art pour faire parler le comte d'Erfeuil, tant il en fallait peu pour cela.