Corinne; ou, l'Italie Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie française

Part 41

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L'air actif et occupé des habitants de la ville étonna Corinne. Depuis qu'elle n'avait plus aucun intérêt dans la vie, elle ne concevait pas ce qui faisait avancer, revenir, se hâter; et traînant lentement ses pas sur les larges pierres du pavé de Florence, elle perdait l'idée d'arriver, ne se souvenant plus où elle avait l'intention d'aller; enfin, elle se trouva devant les fameuses portes d'airain, sculptées par Ghiberti pour le baptistère de Saint-Jean, qui est à côté de la cathédrale de Florence.

Elle examina quelque temps ce travail immense, où des nations de bronze, dans des proportions très-petites mais très-distinctes, offrent une multitude de physionomies variées qui toutes expriment une pensée de l'artiste, une conception de son esprit. «Quelle patience! s'écria Corinne, quel respect pour la postérité! et cependant combien peu de personnes examinent avec soin ces portes à travers lesquelles la foule passe avec distraction, ignorance ou dédain! Oh! qu'il est difficile à l'homme d'échapper à l'oubli, et que la mort est puissante!»

C'est dans cette cathédrale que Julien de Médicis a été assassiné; non loin de là, dans l'église de Saint-Laurent, on voit la chapelle en marbre, enrichie de pierreries, où sont les tombeaux des Médicis et les statues de Julien et de Laurent, par Michel-Ange. Celle de Laurent de Médicis, méditant la vengeance de l'assassinat de son frère a mérité l'honneur d'être appelée _la pensée de Michel-Ange_. Au pied de ces statues sont l'Aurore et la Nuit; le réveil de l'une, et surtout le sommeil de l'autre, ont une expression remarquable. Un poëte fit des vers sur la statue de la nuit, qui finissaient par ces mots: _Bien qu'elle dorme, elle vit; réveille-la si tu ne le crois pas, elle te parlera._ Michel-Ange, qui cultivait les lettres, sans lesquelles l'imagination en tout genre se flétrit vite, répondit au nom de la Nuit:

_Grato m'è il sonno, e più l'esser di sasso. Mentre che il danno e la vergogna dura, Non veder, non sentir m'è gran ventura, Però non mi destar, deh! parla basso[18]._

Michel-Ange est le seul sculpteur des temps modernes qui ait donné à la figure humaine un caractère qui ne ressemble ni à la beauté antique ni à l'affectation de nos jours. On croit y voir l'esprit du moyen âge, une âme énergique et sombre, une activité constante, des formes très-prononcées, des traits qui portent l'empreinte des passions, mais ne retracent point l'idéal de la beauté. Michel-Ange est le génie de sa propre école; car il n'a rien imité, pas même les anciens.

[18] Il m'est doux de dormir, et plus doux d'être de marbre. Aussi longtemps que durent l'injustice et la honte, ce m'est un grand bonheur de ne pas voir et de ne pas entendre: ainsi donc ne m'éveille point; de grâce parle bas.

Son tombeau est dans l'église de _Santa-Croce_. Il a voulu qu'il fût placé en face d'une fenêtre d'où l'on pouvait voir le dôme bâti par Filippe Brunelleschi, comme si ses cendres devaient tressaillir encore sous les marbres à l'aspect de cette coupole, modèle de celle de Saint-Pierre. Cette église de Santa-Croce contient la plus brillante assemblée de morts qui soit peut-être en Europe. Corinne se sentit profondément émue en marchant entre ces deux rangées de tombeaux. Ici c'est Galilée, qui fut persécuté par les hommes pour avoir découvert les secrets du ciel; plus loin, Machiavel, qui révéla l'art du crime, plutôt en observateur qu'en criminel, mais dont les leçons profitent plus aux oppresseurs qu'aux opprimés; l'Arétin, cet homme qui a consacré ses jours à la plaisanterie, et n'a rien éprouvé sur la terre de sérieux que la mort; Boccace, dont l'imagination riante a résisté aux fléaux réunis de la guerre civile et de la peste; un tableau en l'honneur du Dante, comme si les Florentins, qui l'ont laissé périr dans le supplice de l'exil, pouvaient encore se vanter de sa gloire; enfin, plusieurs autres noms honorables se font aussi remarquer dans ce lieu; des noms célèbres pendant leur vie, mais qui retentissent plus faiblement de générations en générations, jusqu'à ce que leur bruit s'éteigne entièrement.

La vue de cette église, décorée par de si nobles souvenirs, réveilla l'enthousiasme de Corinne: l'aspect des vivants l'avait découragée, la présence silencieuse des morts ranima, pour un moment du moins, cette émulation de gloire dont elle était jadis saisie; elle marcha d'un pas plus ferme dans l'église, et quelques pensées d'autrefois traversèrent encore son âme. Elle vit venir sous les voûtes de jeunes prêtres qui chantaient à voix basse et se promenaient lentement autour du choeur; elle demanda à l'un d'eux ce que signifiait cette cérémonie. _Nous prions pour nos morts_, lui répondit-il. «Oui, vous avez raison, pensa Corinne, de les appeler _vos morts_: c'est la seule propriété glorieuse qui vous reste. Oh! pourquoi donc Oswald a-t-il étouffé ces dons que j'avais reçus du ciel, et que je devais faire servir à exciter l'enthousiasme dans les âmes qui s'accordent avec la mienne? mon Dieu! s'écria-t-elle en se mettant à genoux, ce n'est point par un vain orgueil que je vous conjure de me rendre les talents que vous m'aviez accordés. Sans doute ils sont les meilleurs de tous, ces saints obscurs qui ont su vivre et mourir pour vous; mais il est différentes carrières pour les mortels; et le génie qui célébrerait les vertus généreuses, le génie qui se consacrerait à tout ce qui est noble, humain et vrai, pourrait être reçu du moins dans les parvis extérieurs du ciel.» Les yeux de Corinne étaient baissés en achevant cette prière, et ses regards furent frappés par cette inscription d'un tombeau sur lequel elle s'était mise à genoux: _Seule à mon aurore, seule à mon couchant, je suis encore seule ici._

«Ah! s'écria Corinne, c'est la réponse à ma prière! Quelle émulation peut-on éprouver quand on est seule sur la terre? qui partagerait mes succès, si j'en pouvais obtenir? qui s'intéresse à mon sort? quel sentiment pourrait encourager mon esprit au travail? il me fallait son regard pour récompense.»

Une autre épitaphe aussi fixa son attention: _Ne me plaignez pas_, disait un homme mort dans la jeunesse; _si vous saviez combien de peines ce tombeau m'a épargnées!_ «Quel détachement de la vie ces paroles inspirent! dit Corinne en versant des pleurs; tout à côté du tumulte de la ville, il y a cette église, qui apprendrait aux hommes le secret de tout, s'ils le voulaient; mais on passe sans y entrer, et la merveilleuse illusion de l'oubli fait aller le monde.»

CHAPITRE IV

Le mouvement d'émulation qui avait soulagé Corinne pendant quelques instants la conduisit encore le lendemain à la galerie de Florence; elle se flatta de retrouver son ancien goût pour les arts, et d'y puiser quelque intérêt pour ses occupations d'autrefois. Les beaux-arts sont encore très-républicains à Florence: l'on y montre les statues et les tableaux à toutes les heures avec la plus grande facilité. Des hommes instruits, payés par le gouvernement, sont préposés comme des fonctionnaires publics à l'explication de tous ces chefs-d'oeuvre. C'est un reste de respect pour les talents en tous genres, qui a toujours existé en Italie, mais plus particulièrement à Florence, lorsque les Médicis voulaient se faire pardonner leur pouvoir par leur esprit, et leur ascendant sur les actions par le libre essor qu'ils laissaient du moins à la pensée. Les gens du peuple aiment beaucoup les arts à Florence, et mêlent ce goût à la dévotion, qui est plus régulière en Toscane qu'en tout autre lieu de l'Italie; il n'est pas rare de les voir confondre les figures mythologiques avec l'histoire chrétienne. Un Florentin, homme du peuple, montrait aux étrangers une Minerve qu'il appelait Judith, un Apollon qu'il nommait David, et certifiait, en expliquant un bas-relief qui représentait la prise de Troie, que Cassandre _était une bonne chrétienne_.

C'est une immense collection que la galerie de Florence, et l'on pourrait y passer bien des jours sans parvenir à la connaître. Corinne parcourait tous ces objets, et se sentait avec douleur distraite et indifférente. La statue de Niobé réveilla son intérêt: elle fut frappée de ce calme, de cette dignité à travers la plus profonde douleur. Sans doute, dans une semblable situation, la figure d'une véritable mère serait entièrement bouleversée; mais l'idéal des arts conserve la beauté dans le désespoir; et ce qui touche profondément dans les ouvrages du génie, ce n'est pas le malheur même, c'est la puissance que l'âme conserve sur ce malheur. Non loin de la statue de Niobé est la tête d'Alexandre mourant; ces deux genres de physionomie donnent beaucoup à penser. Il y a dans Alexandre l'étonnement et l'indignation de n'avoir pu vaincre la nature. Les angoisses de l'amour maternel se peignent dans tous les traits de Niobé: elle serre sa fille contre son sein avec une anxiété déchirante; la douleur exprimée par cette admirable figure porte le caractère de cette fatalité qui ne laissait, chez les anciens, aucun recours à l'âme religieuse. Niobé lève les yeux au ciel, mais sans espoir, car les dieux mêmes y sont ses ennemis.

Corinne, en retournant chez elle, essaya de réfléchir sur ce qu'elle venait de voir, et voulut composer comme elle le faisait jadis; mais une distraction invincible l'arrêtait à chaque page. Combien elle était loin alors du talent d'improviser! Chaque mot lui coûtait à trouver, et souvent elle traçait des paroles sans aucun sens, des paroles qui l'effrayaient elle-même quand elle se mettait à les relire, comme si l'on voyait écrit le délire de la fièvre. Se sentant alors incapable de détourner sa pensée de sa propre situation, elle peignait ce qu'elle souffrait; mais ce n'étaient plus ces idées générales, ces sentiments universels qui répondent au coeur de tous les hommes; c'était le cri de la douleur, cri monotone à la longue comme celui des oiseaux de la nuit; il y avait trop d'ardeur dans les expressions, trop d'impétuosité, trop peu de nuances: c'était le malheur, mais ce n'était plus le talent. Sans doute il faut, pour bien écrire, une émotion vraie, mais il ne faut pas qu'elle soit déchirante. Le bonheur est nécessaire à tout, et la poésie la plus mélancolique doit être inspirée par une sorte de verve qui suppose et de la force et des jouissances intellectuelles. La véritable douleur n'a point de fécondité naturelle: ce qu'elle produit n'est qu'une agitation sombre qui ramène sans cesse aux mêmes pensées. Ainsi, ce chevalier poursuivi par un sort funeste parcourait en vain mille détours, et se retrouvait toujours à la même place.

Le mauvais état de la santé de Corinne achevait aussi de troubler son talent. L'on a trouvé dans ses papiers quelques-unes des réflexions qu'on va lire, et qu'elle écrivait dans ce temps où elle faisait d'inutiles efforts pour redevenir capable d'un travail suivi.

CHAPITRE V

FRAGMENTS DES PENSÉES DE CORINNE.

«Mon talent n'existe plus; je le regrette. J'aurais aimé que mon nom lui parvînt avec quelque gloire; j'aurais voulu qu'en lisant un écrit de moi il y sentît quelque sympathie avec lui.

«J'avais tort d'espérer qu'en rentrant dans son pays, au milieu de ses habitudes, il conserverait les idées et les sentiments qui pouvaient seuls nous réunir. Il y a tant à dire contre une personne telle que moi! et il n'y a qu'une réponse à tout cela, c'est l'esprit et l'âme que j'ai; mais quelle réponse pour la plupart des hommes!

«On a tort cependant de craindre la supériorité de l'esprit et de l'âme: elle est très-morale, cette supériorité; car tout comprendre rend très-indulgent, et sentir profondément inspire une grande bonté.

«Comment se fait-il que deux êtres qui se sont confié leurs pensées les plus intimes, qui se sont parlé de Dieu, de l'immortalité de l'âme, de sa douleur, redeviennent tout à coup étrangers l'un à l'autre? Étonnant mystère que l'amour! sentiment admirable ou nul! religieux comme l'étaient les martyrs, ou plus froid que l'amitié la plus simple. Ce qu'il y a de plus involontaire au monde vient-il du ciel ou des passions terrestres? faut-il s'y soumettre ou le combattre? Ah! qu'il se passe d'orages au fond du coeur!

«Le talent devrait être une ressource. Quand le Dominiquin fut enfermé dans un couvent, il peignit des tableaux superbes sur les murs de sa prison, et laissa des chefs-d'oeuvre pour traces de son séjour; mais il souffrait par les circonstances extérieures; le mal n'était pas dans l'âme: quand il est là, rien n'est possible, la source de tout est tarie.

«Je m'examine quelquefois comme un étranger pourrait le faire, et j'ai pitié de moi. J'étais spirituelle, vraie, bonne, généreuse, sensible; pourquoi tout cela tourne-t-il si fort à mal? Le monde est-il vraiment méchant? et certaines qualités nous ôtent-elles nos armes au lieu de nous donner de la force?

«C'est dommage: j'étais née avec quelque talent; je mourrai sans que l'on ait aucune idée de moi, bien que je sois célèbre. Si j'avais été heureuse, si la fièvre du coeur ne m'avait pas dévorée, j'aurais contemplé de très-haut la destinée humaine, j'y aurais découvert des rapports inconnus avec la nature et le ciel; mais la serre du malheur me tient; comment penser librement quand elle se fait sentir chaque fois qu'on essaye de respirer?

«Pourquoi n'a-t-il pas été tenté de rendre heureuse une personne dont il avait seul le secret, une personne qui ne parlait qu'à lui du fond du coeur? Ah! l'on peut se séparer de ces femmes communes qui aiment au hasard: mais celle qui a besoin d'admirer ce qu'elle aime, celle dont le jugement est pénétrant, bien que son imagination soit exaltée, il n'y a pour elle qu'un objet dans l'univers.

«J'avais appris la vie dans les poëtes; elle n'est pas ainsi: il y a quelque chose d'aride dans la réalité, que l'on s'efforce en vain de changer.

«Quand je me rappelle mes succès, j'éprouve un sentiment d'irritation. Pourquoi me dire que j'étais charmante, si je ne devais pas être aimée? Pourquoi m'inspirer de la confiance pour qu'il me fût plus affreux d'être détrompée? Trouvera-t-il dans une autre plus d'esprit, plus d'âme, plus de tendresse qu'en moi? Non, il trouvera moins, et sera satisfait; il se sentira d'accord avec la société. Quelles jouissances, quelles peines factices elle donne!

«En présence du soleil et des sphères étoilées, on n'a besoin que de s'aimer et de se sentir dignes l'un de l'autre. Mais la société, la société! comme elle rend le coeur dur et l'esprit frivole! comme elle fait vivre pour ce que l'on dira de vous! Si les hommes se rencontraient un jour, dégagés chacun de l'influence de tous, quel air pur entrerait dans l'âme! que d'idées nouvelles, que de sentiments vrais la rafraîchiraient!

«La nature aussi est cruelle. Cette figure que j'avais, elle va se flétrir; et c'est en vain alors que j'éprouverais les affections les plus tendres; des yeux éteints ne peindraient plus mon âme, n'attendriraient plus pour ma prière.

«Il y a des peines en moi que je n'exprimerai jamais, pas même en écrivant; je n'en ai pas la force: l'amour seul pourrait sonder ces abîmes.

«Que les hommes sont heureux d'aller à la guerre, d'exposer leur vie, de se livrer à l'enthousiasme de l'honneur et du danger! Mais il n'y a rien au dehors qui soulage les femmes; leur existence, immobile en présence du malheur, est un bien long supplice!

«Quelquefois, quand j'entends la musique, elle me retrace les talents que j'avais, le chant, la danse et la poésie; il me prend alors envie de me dégager du malheur, de reprendre à la joie; mais tout à coup un sentiment intérieur me fait frissonner; on dirait que je suis une ombre qui veut encore rester sur la terre, quand les rayons du jour, quand l'approche des vivants la force à disparaître.

«Je voudrais être susceptible des distractions que donne le monde; autrefois je les aimais, elles me faisaient du bien; les réflexions de la solitude me menaient trop loin et trop avant; mon talent gagnait à la mobilité de mes impressions. Maintenant j'ai quelque chose de fixe dans le regard comme dans la pensée: gaieté, grâce, imagination, qu'êtes-vous devenus? Ah! je voudrais, ne fût-ce que pour un moment, goûter encore de l'espérance! Mais c'en est fait, le désert est inexorable, la goutte d'eau comme la rivière sont taries, et le bonheur d'un jour est aussi difficile que la destinée de la vie entière.

«Je le trouve coupable envers moi; mais quand je le compare aux autres hommes, combien ils me paraissent affectés, bornés, misérables! et lui, c'est un ange, mais un ange armé de l'épée flamboyante qui a consumé mon sort. Celui qu'on aime est le vengeur des fautes qu'on a commises sur cette terre; la Divinité lui prête son pouvoir.

«Ce n'est pas le premier amour qui est ineffaçable, il vient du besoin d'aimer; mais lorsque, après avoir connu la vie, et dans toute la force de son jugement, on rencontre l'esprit et l'âme que l'on avait jusqu'alors vainement cherchés, l'imagination est subjuguée par la vérité, et l'on a raison d'être malheureuse.

«Que cela est insensé, diront au contraire la plupart des hommes, de mourir pour l'amour, comme s'il n'y avait pas mille autres manières d'exister! L'enthousiasme en tout genre est ridicule pour qui ne l'éprouve pas. La poésie, le dévouement, l'amour, la religion, ont la même origine; et il y a des hommes aux yeux desquels ces sentiments sont de la folie. Tout est folie, si l'on veut, hors le soin que l'on prend de son existence; il peut y avoir erreur et illusion partout ailleurs.

«Ce qui fait mon malheur surtout, c'est que lui seul me comprenait, et peut-être trouvera-t-il une fois aussi que moi seule je savais l'entendre. Je suis la plus facile et la plus difficile personne du monde: tous les êtres bienveillants me conviennent comme société de quelques instants; mais pour l'intimité, pour une affection véritable, il n'y avait au monde qu'Oswald que je pusse aimer. Imagination, esprit, sensibilité, quelle réunion! où se trouve-t-elle dans l'univers? Et le cruel possédait toutes ces qualités, ou du moins tout leur charme!

«Qu'aurais-je à dire aux autres, à qui pourrais-je parler? quel but, quel intérêt me reste-t-il? Les plus amères douleurs, les plus délicieux sentiments me sont connus, que puis-je craindre? que pourrais-je espérer? le pâle avenir n'est plus pour moi que le spectre du passé.

«Pourquoi les situations heureuses sont-elles si passagères? qu'ont-elles de plus fragile que les autres? L'ordre naturel est-il la douleur? C'est une convulsion que la souffrance pour le corps, mais c'est un état habituel pour l'âme.

_«Ahi! null' altro che pianto al mondo dura[19]._

[19] Ah! dans le monde rien ne dure que les larmes.

PÉTRARQUE.

«Une autre vie! une autre vie! voilà mon espoir; mais telle est la force de celle-ci, qu'on cherche dans le ciel les mêmes sentiments qui ont occupé sur la terre. On peint dans les mythologies du Nord les ombres des chasseurs poursuivant les ombres des cerfs dans les nuages; mais de quel droit disons-nous que ce sont des ombres? où est-elle, la réalité? il n'y a de sûr que la peine, il n'y a qu'elle qui tienne impitoyablement ce qu'elle promet.

«Je rêve sans cesse à l'immortalité, non plus à celle que donnent les hommes: ceux qui, selon l'expression du Dante, _appelleront antique le temps actuel_, ne m'intéressent plus; mais je ne crois pas à l'anéantissement de mon coeur. Non, mon Dieu, je n'y crois pas. Il est pour vous, ce coeur dont il n'a pas voulu, et que vous daignerez recevoir après les dédains d'un mortel.

«Je sens que je ne vivrai pas longtemps, et cette pensée met du calme dans mon âme. Il est doux de s'affaiblir dans l'état où je suis, c'est le sentiment de la peine qui s'émousse.

«Je ne sais pourquoi dans le trouble de la douleur on est plus capable de superstition que de piété; je fais des présages de tout, et je ne sais point encore placer ma confiance en rien. Ah! que la dévotion est douce dans le bonheur! quelle reconnaissance envers l'Être suprême doit éprouver la femme d'Oswald!

«Sans doute la douleur perfectionne beaucoup le caractère; on rattache dans sa pensée ses fautes à ses malheurs, et toujours un lien visible, au moins à nos yeux, semble les réunir; mais il est un terme à ce salutaire effet.

«Un profond recueillement m'est nécessaire avant d'obtenir

_«. . . . . . Tranquillo varco A più tranquilla vita[20]._

[20] Un tranquille passage vers une vie plus tranquille.

«Quand je serai tout à fait malade, le calme doit renaître dans mon coeur; il y a beaucoup d'innocence dans les pensées de l'être qui va mourir, et j'aime les sentiments qu'inspire cette situation.

«Inconcevable énigme de la vie, que la passion, ni la douleur, ni le génie, ne peuvent découvrir, vous révélerez-vous à la prière? Peut-être l'idée la plus simple de toutes explique-t-elle ces mystères! peut-être en avons-nous approché mille fois dans nos rêveries! Mais ce dernier pas est impossible, et nos vains efforts en tout genre donnent une grande fatigue à l'âme. Il est bien temps que la mienne se repose.

_«Fermossi al fin il cor che balzo tanto[21]._

IPPOLITO PINDEMONTE.

[21] Il s'est enfin arrêté, ce coeur qui battait si vite.

CHAPITRE VI

Le prince Castel-Forte quitta Rome pour venir s'établir à Florence près de Corinne; elle fut très-reconnaissante de cette preuve d'amitié; mais elle était un peu honteuse de ne pouvoir plus répandre dans la conversation le charme qu'elle y mettait autrefois. Elle était distraite et silencieuse; le dépérissement de sa santé lui ôtait la force nécessaire pour triompher, même pour un moment, des sentiments qui l'occupaient. Elle avait encore en parlant l'intérêt qu'inspire la bienveillance; mais le désir de plaire ne l'animait plus. Quand l'amour est malheureux, il refroidit toutes les autres affections, on ne peut s'expliquer à soi-même ce qui se passe dans l'âme; mais autant l'on avait gagné par le bonheur, autant l'on perd par la peine. Le surcroît de vie que donne un sentiment qui fait jouir de la nature entière se reporte sur tous les rapports de la vie et de la société; mais l'existence est si appauvrie quand cet immense espoir est détruit, qu'on devient incapable d'aucun mouvement spontané. C'est pour cela même que tant de devoirs commandent aux femmes, et surtout aux hommes, de respecter et de craindre l'amour qu'ils inspirent, car cette passion peut dévaster à jamais l'esprit comme le coeur.

Le prince Castel-Forte essayait de parler à Corinne des objets qui l'intéressaient autrefois; elle était quelquefois plusieurs minutes sans lui répondre, parce qu'elle ne l'entendait pas dans le premier moment; puis le son et l'idée lui parvenaient, et elle disait quelque chose qui n'avait ni la couleur ni le mouvement que l'on admirait jadis dans sa manière de parler, mais qui faisait aller la conversation quelques instants, et lui permettait de retomber dans ses rêveries. Enfin elle faisait encore un nouvel effort pour ne pas décourager la bonté du prince Castel-Forte, et souvent elle prenait un mot pour l'autre, ou disait le contraire de ce qu'elle venait de dire; alors elle souriait de pitié sur elle-même, et demandait pardon à son ami de cette sorte de folie dont elle avait la conscience.