Part 40
Dans cet instant, Lucile s'approcha de la fenêtre; et voyant passer dans le jardin, à travers l'obscurité, une femme vêtue de blanc, mais sans aucun ornement de fête, sa curiosité fut excitée. Elle avança la tête, et, regardant attentivement, elle crut reconnaître les traits de sa soeur; mais comme elle ne doutait pas qu'elle ne fût morte depuis sept années, la frayeur que lui causa cette vue la fit tomber évanouie. Tout le monde courut à son secours. Corinne ne trouva plus le domestique auquel elle voulait parler, et se retira plus avant dans l'allée, afin de ne pas être remarquée.
Lucile revint à elle, et n'osa point avouer ce qui l'avait émue. Mais, comme dès l'enfance sa mère avait fortement frappé son esprit par toutes les idées qui tiennent à la dévotion, elle se persuada que l'image de sa soeur lui était apparue, marchant vers le tombeau de leur père, pour lui reprocher l'oubli de ce tombeau, le tort qu'elle avait eu de recevoir une fête dans ces lieux, sans remplir au moins auparavant un pieux devoir envers des cendres révérées. Au moment donc où Lucile se crut sûre de n'être pas observée, elle sortit du bal. Corinne s'étonna de la voir seule ainsi dans le jardin et s'imagina que lord Nelvil ne tarderait pas à la rejoindre, et que peut-être il lui avait demandé un entretien secret pour obtenir d'elle la permission de faire connaître ses voeux à sa mère. Cette idée la rendit immobile; mais bientôt elle remarqua que Lucile tournait ses pas vers un bosquet qu'elle savait devoir être le lieu où le tombeau de son père avait été élevé; et s'accusant, à son tour, de n'avoir pas commencé à y porter ses regards et ses larmes, elle suivit sa soeur à quelque distance, se cachant à l'aide des arbres et de l'obscurité. Elle aperçut enfin de loin le sarcophage noir élevé sur la place où les restes de lord Edgermond étaient ensevelis. Une profonde émotion la força de s'arrêter et de s'appuyer contre un arbre. Lucile aussi s'arrêta, et se pencha respectueusement à l'aspect du tombeau.
Dans ce moment Corinne était prête à se découvrir à sa soeur, à lui redemander, au nom de leur père, et son rang et son époux; mais Lucile fit quelques pas avec précipitation pour s'approcher du monument, et le courage de Corinne défaillit. Il y a dans le coeur d'une femme tant de timidité réunie à l'impétuosité des sentiments, qu'un rien peut la retenir comme un rien l'entraîner. Lucile se mit à genoux devant la tombe de son père: elle écarta ses blonds cheveux qu'une guirlande de fleurs tenait rassemblés, et leva ses yeux au ciel pour prier avec un regard angélique. Corinne était placée derrière les arbres; et, sans pouvoir être découverte, elle voyait facilement sa soeur qu'un rayon de la lune éclairait doucement; elle se sentit tout à coup saisie par un attendrissement purement généreux. Elle contempla cette expression de piété si pure, ce visage si jeune, que les traits de l'enfance s'y faisaient remarquer encore; elle se retraça le temps où elle avait servi de mère à Lucile; elle réfléchit sur elle-même; elle pensa qu'elle n'était pas loin de trente ans, de ce moment où le déclin de la jeunesse commence; tandis que sa soeur avait devant elle un long avenir indéfini, un avenir qui n'était troublé par aucun souvenir, par aucune vie passée dont il fallût répondre ni devant les autres ni devant sa propre conscience. «Si je me montre à Lucile, se dit-elle, si je lui parle, son âme encore paisible sera bientôt troublée. J'ai déjà tant souffert, je saurai souffrir encore; mais l'innocente Lucile va passer dans un instant du calme à l'agitation la plus cruelle; et c'est moi qui l'ai tenue dans mes bras, qui l'ai fait dormir sur mon sein, c'est moi qui la précipiterais dans le monde des douleurs!» Ainsi pensait Corinne. Cependant l'amour livrait dans son coeur un cruel combat à ce sentiment désintéressé, à cette exaltation de l'âme qui la portait à se sacrifier elle-même.
Lucile dit alors tout haut: «O mon père! priez pour moi.» Corinne l'entendit; et se laissant aussi tomber à genoux, elle demanda la bénédiction paternelle pour les deux soeurs à la fois, et répandit des larmes qu'arrachaient de son coeur des sentiments plus purs encore que l'amour. Lucile, continuant sa prière, prononça distinctement ces paroles: «O ma soeur, intercédez pour moi dans le ciel; vous m'avez aimée dans mon enfance, continuez à me protéger.» Ah! combien cette prière attendrit Corinne! Lucile, enfin, d'une voix pleine de ferveur, dit: «Mon père, pardonnez-moi l'instant d'oubli dont un sentiment ordonné par vous-même est la cause. Je ne suis point coupable en aimant celui que vous m'aviez destiné pour époux; mais achevez votre ouvrage, et faites qu'il me choisisse pour la compagne de sa vie: je ne puis être heureuse qu'avec lui; mais jamais il ne saura que je l'aime, jamais ce coeur tremblant ne trahira son secret. O mon Dieu! ô mon père! consolez votre fille, et rendez-la digne de l'estime et de la tendresse d'Oswald!--Oui, répéta Corinne à voix basse, exaucez-la, mon père; et pour l'autre de vos enfants, une mort douce et tranquille.»
En achevant ce voeu solennel, le plus grand effort dont l'âme de Corinne fût capable, elle tira de son sein la lettre qui contenait l'anneau donné par Oswald, et s'éloigna rapidement. Elle sentait bien qu'en envoyant cette lettre et laissant ignorer à lord Nelvil qu'elle était en Angleterre, elle brisait leurs liens et donnait Oswald à Lucile; mais en présence de ce tombeau, les obstacles qui la séparaient de lui s'étaient offerts avec plus de force que jamais; elle s'était rappelé les paroles de M. Dickson: _Son père lui défend d'épouser cette Italienne_, et il lui sembla que le sien aussi s'unissait à celui d'Oswald, et que l'autorité paternelle tout entière condamnait son amour. L'innocence de Lucile, sa jeunesse, sa pureté, exaltaient son imagination, et elle était, un moment du moins, fière de s'immoler pour qu'Oswald fût en paix avec son pays, avec sa famille, avec lui-même.
La musique qu'on entendait en approchant du château soutenait le courage de Corinne. Elle aperçut un pauvre vieillard aveugle qui était assis au pied d'un arbre, écoutant le bruit de la fête. Elle s'avança vers lui en le priant de remettre la lettre qu'elle lui donnait à l'un des gens du château. Ainsi elle ne courut pas même le risque que lord Nelvil pût découvrir qu'une femme l'avait apportée. En effet, qui eût vu Corinne remettant cette lettre aurait senti qu'elle contenait le destin de sa vie. Ses regards, sa main tremblante, sa voix solennelle et troublée, tout annonçait un de ces terribles moments où la destinée s'empare de nous, où l'être malheureux n'agit plus que comme l'esclave de la fatalité qui le poursuit.
Corinne observa de loin le vieillard, qu'un chien fidèle conduisait: elle le vit donner sa lettre à l'un des domestiques de lord Nelvil, qui, par hasard, dans cet instant, en apportait d'autres au château. Toutes les circonstances se réunissaient pour ne plus laisser d'espoir. Corinne fit encore quelques pas en se retournant pour regarder ce domestique avancer vers la porte; et, quand elle ne le vit plus, quand elle fut sur le grand chemin, quand elle n'entendit plus la musique, et que les lumières mêmes du château ne se firent plus apercevoir, une sueur froide mouilla son front, un frissonnement de mort la saisit: elle voulut avancer encore, mais la nature s'y refusa, et elle tomba sans connaissance sur la route.
LIVRE DIX-HUITIÈME
LE SÉJOUR A FLORENCE
CHAPITRE PREMIER
Le comte d'Erfeuil, après avoir passé quelque temps en Suisse, et s'être ennuyé de la nature dans les Alpes, comme il s'était fatigué des beaux-arts à Rome, sentit tout à coup le désir d'aller en Angleterre, où on l'avait assuré que se trouvait la profondeur de la pensée; et il s'était persuadé un matin, en s'éveillant, que c'était de cela qu'il avait besoin. Ce troisième essai ne lui ayant pas mieux réussi que les deux premiers, son attachement pour lord Nelvil se ranima tout à coup; et s'étant dit, aussi un matin, qu'il n'y avait de bonheur que dans l'amitié véritable, il partit pour l'Écosse. Il alla d'abord chez lord Nelvil, et ne le trouva pas chez lui; mais ayant appris que c'était chez lady Edgermond qu'on pourrait le rencontrer, il remonta sur-le-champ à cheval pour l'y chercher, tant il se croyait le besoin de le revoir. Comme il passait très-vite, il aperçut sur le bord du chemin une femme étendue sans mouvement; il s'arrêta, descendit de cheval, et se hâta de la secourir. Quelle fut sa surprise en reconnaissant Corinne à travers sa mortelle pâleur! Une vive pitié le saisit; avec l'aide de son domestique il arrangea quelques branches pour la transporter, et son dessein était de la conduire ainsi au château de lady Edgermond, lorsque Thérésine, qui était restée dans la voiture de Corinne, inquiète de ne pas voir revenir sa maîtresse, arriva dans ce moment, et, croyant que lord Nelvil pouvait seul l'avoir plongée dans cet état, décida qu'il fallait la porter à la ville voisine. Le comte d'Erfeuil suivit Corinne, et pendant huit jours que l'infortunée eut la fièvre et le délire, il ne la quitta point; ainsi c'était l'homme frivole qui la soignait, et l'homme sensible qui lui perçait le coeur.
Ce contraste frappa Corinne quand elle reprit ses sens, et elle remercia le comte d'Erfeuil avec une profonde émotion; il répondit en cherchant vite à la consoler: il était plus capable de nobles actions que de paroles sérieuses, et Corinne devait trouver en lui plutôt des secours qu'un ami. Elle essaya de rappeler sa raison, de se retracer ce qui s'était passé: longtemps elle eut de la peine à se souvenir de ce qu'elle avait fait, et des motifs qui l'avaient décidée. Peut-être commençait-elle à trouver son sacrifice trop grand, et pensait-elle à dire au moins un dernier adieu à lord Nelvil avant de quitter l'Angleterre, lorsque, le jour qui suivit celui où elle avait repris connaissance, elle vit, dans un papier public, que le hasard fit tomber sous ses yeux, cet article-ci:
«Lady Edgermond vient d'apprendre que sa belle-fille, qu'elle croyait morte en Italie, vit, et jouit à Rome, sous le nom de Corinne, d'une très-grande réputation littéraire. Lady Edgermond se fait honneur de la reconnaître, et de partager avec elle l'héritage du frère de lord Edgermond, qui vient de mourir aux Indes.
«Lord Nelvil doit épouser dimanche prochain miss Lucile Edgermond, fille cadette de lord Edgermond, et fille unique de lady Edgermond, sa veuve. Le contrat a été signé hier.»
Corinne, pour son malheur, ne perdit point l'usage de ses sens en lisant cette nouvelle; il se fit en elle une révolution subite, tous les intérêts de la vie l'abandonnèrent; elle se sentit comme une personne condamnée à mort, mais qui ne sait pas encore quand sa sentence sera exécutée; et depuis ce moment la résignation du désespoir fut le seul sentiment de son âme.
Le comte d'Erfeuil entra dans sa chambre; il la trouva plus pâle encore que quand elle était évanouie, et lui demanda de ses nouvelles avec anxiété. «Je ne suis pas plus mal, je voudrais partir après-demain, qui est dimanche, dit-elle avec solennité; j'irai jusqu'à Plymouth, et je m'embarquerai pour l'Italie.--Je vous accompagnerai, répondit vivement le comte d'Erfeuil; je n'ai rien qui me retienne en Angleterre. Je serai enchanté de faire ce voyage avec vous.--Vous êtes bon, reprit Corinne, vraiment bon; il ne faut pas juger sur les apparences...» Puis s'arrêtant, elle reprit: «J'accepte jusqu'à Plymouth votre appui, car je ne serais pas sûre de me guider jusque-là; mais, quand une fois on est embarqué, le vaisseau vous emmène, dans quelque état que vous soyez; c'est égal.» Elle fit signe au comte d'Erfeuil de la laisser seule, et pleura longtemps devant Dieu, en lui demandant la force de supporter sa douleur. Elle n'avait plus rien de l'impétueuse Corinne; les forces de sa puissante vie étaient épuisées, et cet anéantissement, dont elle ne pouvait elle-même se rendre compte, lui donnait du calme. Le malheur l'avait vaincue: ne faut-il pas tôt ou tard que les plus rebelles courbent la tête sous son joug?
Le dimanche, Corinne partit d'Écosse avec le comte d'Erfeuil. «C'est aujourd'hui, dit-elle en se levant de son lit pour aller dans sa voiture, c'est aujourd'hui!» Le comte d'Erfeuil voulut l'interroger; elle ne répondit point, et retomba dans le silence. Ils passèrent devant une église, et Corinne demanda au comte d'Erfeuil la permission d'y entrer un moment: elle se mit à genoux devant l'autel, et, s'imaginant qu'elle y voyait Oswald et Lucile, elle pria pour eux; mais l'émotion qu'elle ressentit fut si forte, qu'en voulant se relever elle chancela, et ne put faire un pas sans être soutenue par Thérésine et le comte d'Erfeuil, qui vinrent au-devant d'elle. On se levait dans l'église pour la laisser passer, et on lui montrait une grande pitié. «J'ai donc l'air bien malade? dit-elle au comte d'Erfeuil; il y a des personnes plus jeunes et plus brillantes que moi qui à cette heure sortent de l'église d'un pas triomphant.»
Le comte d'Erfeuil n'entendit pas la fin de ces paroles; il était bon, mais il ne pouvait être sensible; aussi, dans la route, tout en aimant Corinne, était-il ennuyé de sa tristesse, et il essayait de l'en tirer, comme si, pour oublier tous les chagrins de la vie, il ne fallait que le vouloir. Quelquefois il lui disait: _Je vous l'avais bien dit._ Singulière manière de consoler; satisfaction que la vanité se donne aux dépens de la douleur!
Corinne faisait des efforts inouïs pour dissimuler ce qu'elle souffrait, car on est honteux des affections fortes devant les âmes légères; un sentiment de pudeur s'attache à tout ce qui n'est pas compris, à tout ce qu'il faut expliquer, à ces secrets de l'âme enfin dont on ne vous soulage qu'en les devinant. Corinne aussi se savait mauvais gré de n'être pas assez reconnaissante des marques de dévouement que lui donnait le comte d'Erfeuil; mais il y avait dans sa voix, dans son accent, dans ses regards, tant de distraction, tant de besoin de s'amuser, qu'on était sans cesse au moment d'oublier ses actions généreuses, comme il les oubliait lui-même. Il est sans doute très-noble de mettre peu de prix à ses bonnes actions; mais il pourrait arriver que l'indifférence qu'on témoignerait pour ce qu'on aurait fait de bien, cette indifférence si belle en elle-même, fût néanmoins, dans de certains caractères, l'effet de la frivolité.
Corinne, pendant son délire, avait trahi presque tous ses secrets, et les papiers publics avaient appris le reste au comte d'Erfeuil; plusieurs fois il avait voulu que Corinne s'entretînt avec lui de ce qu'il appelait _ses affaires_; mais il suffisait de ce mot pour glacer la confiance de Corinne, et elle le supplia de ne pas exiger d'elle qu'elle prononçât le nom de lord Nelvil. Au moment de quitter le comte d'Erfeuil, Corinne ne savait comment lui exprimer sa reconnaissance; car elle était à la fois bien aise de se trouver seule, et fâchée de se séparer d'un homme qui se conduisait si bien envers elle. Elle essaya de le remercier; mais il lui dit si naturellement de n'en plus parler, qu'elle se tut. Elle le chargea d'annoncer à lady Edgermond qu'elle refusait en entier l'héritage de son oncle, et le pria de s'acquitter de cette commission comme s'il l'avait reçue d'Italie, sans apprendre à sa belle-mère qu'elle était venue en Angleterre.
«Et lord Nelvil doit-il le savoir?» dit alors le comte d'Erfeuil. Ces mots firent tressaillir Corinne. Elle se tut quelque temps, puis elle reprit: «Vous pourrez le lui dire bientôt; oui, bientôt; mes amis de Rome vous manderont quand vous le pourrez.--Soignez au moins votre santé, dit le comte d'Erfeuil. Savez-vous que je suis inquiet de vous?--Vraiment? répondit Corinne en souriant; mais je crois en effet que vous avez raison. Le comte d'Erfeuil lui donna le bras pour aller jusqu'à son vaisseau: au moment de s'embarquer elle se tourna vers l'Angleterre, vers ce pays qu'elle quittait pour toujours, et qu'habitait le seul objet de sa tendresse et de sa douleur: ses yeux se remplirent de larmes, les premières qui lui fussent échappées en présence du comte d'Erfeuil. «Belle Corinne, lui dit-il, oubliez un ingrat; souvenez-vous des amis qui vous sont si tendrement attachés; et, croyez-moi, pensez avec plaisir à tous les avantages que vous possédez.» Corinne, à ces mots, retira sa main au comte d'Erfeuil, et fit quelques pas loin de lui; puis, se reprochant le mouvement auquel elle s'était livrée, elle revint, et lui dit doucement adieu. Le comte d'Erfeuil ne s'aperçut point de ce qui s'était passé dans l'âme de Corinne. Il entra dans la chaloupe avec elle, la recommanda vivement au capitaine; s'occupa même, avec le soin le plus aimable, de tous les détails qui pouvaient rendre sa traversée plus agréable; et, revenant avec la chaloupe, il salua le vaisseau de son mouchoir aussi longtemps qu'il le put. Corinne répondit avec reconnaissance au comte d'Erfeuil: mais, hélas! était-ce donc là l'ami sur lequel elle devait compter?
Les sentiments légers ont souvent une longue durée; rien ne les brise, parce que rien ne les resserre; ils suivent les circonstances, disparaissent et reviennent avec elles, tandis que les affections profondes se déchirent sans retour, et ne laissent à leur place qu'une douloureuse blessure.
CHAPITRE II
Un vent favorable transporta Corinne à Livourne en moins d'un mois. Elle eut presque toujours la fièvre pendant ce temps; et son abattement était tel, que, la douleur de l'âme se mêlant à la maladie, toutes ces impressions se confondaient ensemble, et ne laissaient en elle aucune trace distincte. Elle hésita, en arrivant, si elle se rendrait d'abord à Rome; mais, bien que ses meilleurs amis l'y attendissent, une répugnance insurmontable l'empêchait d'habiter les lieux où elle avait connu Oswald. Elle se retraçait sa propre demeure, la porte qu'il ouvrait deux fois par jour en venant chez elle, et l'idée de se retrouver là sans lui la faisait frissonner. Elle résolut donc de se rendre à Florence; et comme elle avait le sentiment que sa vie ne résisterait pas longtemps à ce qu'elle souffrait, il lui convenait assez de se détacher par degrés de l'existence, et de commencer d'abord par vivre seule, loin de ses amis, loin de la ville témoin de ses succès, loin du séjour où l'on essayerait de ranimer son esprit, où on lui demanderait de se montrer ce qu'elle était autrefois, quand un découragement invincible lui rendait tout effort odieux.
En traversant la Toscane, ce pays si fertile, en approchant de cette Florence si parfumée de fleurs, en retrouvant enfin l'Italie, Corinne n'éprouva que de la tristesse; toutes ces beautés de la campagne, qui l'avaient enivrée dans un autre temps, la remplissaient de mélancolie. _Combien est terrible_, dit Milton, _le désespoir que cet air si doux ne calme pas!_ Il faut l'amour ou la religion pour goûter la nature; et, dans ce moment, la triste Corinne avait perdu le premier bien de la terre, sans avoir encore retrouvé ce calme que la dévotion seule peut donner aux âmes sensibles et malheureuses.
La Toscane est un pays très-cultivé et très-riant, mais il ne frappe point l'imagination comme les environs de Rome. Les Romains ont si bien effacé les institutions primitives du peuple qui habitait jadis la Toscane, qu'il n'y reste presque plus aucune des antiques traces qui inspirent tant d'intérêt pour Rome et pour Naples; mais on y remarque un autre genre de beautés historiques, ce sont les villes qui portent l'empreinte du génie républicain du moyen âge. A Sienne, la place publique où le peuple se rassemblait, le balcon d'où son magistrat le haranguait, frappent les voyageurs les moins capables de réflexion; on sent qu'il a existé là un gouvernement démocratique.
C'est une jouissance véritable que d'entendre les Toscans, de la classe même la plus inférieure: leurs expressions, pleines d'imagination et d'élégance, donnent l'idée du plaisir qu'on devait goûter dans la ville d'Athènes quand le peuple parlait ce grec harmonieux qui était comme une musique continuelle. C'est une sensation très-singulière de se croire au milieu d'une nation dont tous les individus seraient également cultivés, et paraîtraient tous de la classe supérieure; c'est du moins l'illusion que fait, pour quelques moments, la pureté du langage.
L'aspect de Florence rappelle son histoire avant l'élévation des Médicis à la souveraineté; les palais des familles principales sont bâtis comme des espèces de forteresses d'où l'on pouvait se défendre; on voit encore à l'extérieur les anneaux de fer auxquels les étendards de chaque parti devaient être attachés; enfin, tout y était rangé bien plus pour maintenir les forces individuelles que pour les réunir toutes dans l'intérêt commun. On dirait que la ville est bâtie pour la guerre civile. Il y a des tours au palais de justice d'où l'on pouvait apercevoir l'approche de l'ennemi et s'en défendre. Les haines entre les familles étaient telles, qu'on voit des palais bizarrement construits, parce que leurs possesseurs n'ont pas voulu qu'ils s'étendissent sur le sol où des maisons ennemies avaient été rasées. Ici les Pazzi ont conspiré contre les Médicis; là les Guelfes ont assassiné les Gibelins; enfin les traces de la lutte et de la rivalité sont partout; mais à présent tout est rentré dans le sommeil, et les pierres des édifices ont seules conservé quelque physionomie. On ne se hait plus, parce qu'il n'y a plus rien à prétendre, parce qu'un État sans gloire comme sans puissance n'est plus disputé par ses habitants. La vie qu'on mène à Florence, de nos jours, est singulièrement monotone; on va se promener tous les après-midi sur les bords de l'Arno, et le soir on se demande les uns aux autres si l'on y a été.
Corinne s'établit dans une maison de campagne à peu de distance de la ville. Elle manda au prince Castel-Forte qu'elle voulait s'y fixer: cette lettre fut la seule que Corinne écrivit, car elle avait pris une telle horreur pour toutes les actions communes de la vie, que la moindre résolution à prendre, le moindre ordre à donner, lui causait un redoublement de peine. Elle ne pouvait passer les jours que dans une inactivité complète; elle se levait, se couchait, se relevait, ouvrait un livre sans pouvoir en comprendre une ligne. Souvent elle restait des heures entières à sa fenêtre, puis elle se promenait avec rapidité dans son jardin; une autre fois elle prenait un bouquet de fleurs, cherchant à s'étourdir par leur parfum. Enfin le sentiment de l'existence la poursuivait comme une douleur sans relâche, et elle essayait mille ressources pour calmer cette dévorante faculté de penser, qui ne lui présentait plus, comme jadis, les réflexions les plus variées, mais une seule image, armée de pointes cruelles, qui déchirait son coeur.
CHAPITRE III
Un jour Corinne résolut d'aller voir à Florence les belles églises qui décorent cette ville; elle se rappelait qu'à Rome quelques heures passées dans Saint-Pierre calmaient toujours son âme, et elle espérait le même secours des temples de Florence. Pour se rendre à la ville, elle traversa le bois charmant qui est sur les bords de l'Arno: c'était une soirée ravissante du mois de juin, l'air était embaumé par une inconcevable abondance de roses, et les visages de tous ceux qui se promenaient exprimaient le bonheur. Corinne sentit un redoublement de tristesse en se voyant exclue de cette félicité générale que la Providence accorde à la plupart des êtres; mais cependant elle la bénit avec douceur de faire du bien aux hommes. «Je suis une exception à l'ordre universel, se disait-elle, il y a du bonheur pour tous; et cette terrible faculté de souffrir qui me tue, c'est une manière de sentir particulière à moi seule. O mon Dieu! cependant, pourquoi m'avez-vous choisie pour supporter cette peine? Ne pourrais-je pas aussi demander, comme votre divin Fils, _que cette coupe s'éloignât de moi?_»