Corinne; ou, l'Italie Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie française

Part 39

Chapter 393,900 wordsPublic domain

A peine fut-elle dans Hyde-Park, qu'elle vit paraître Oswald à la tête de son régiment. Il avait, dans son uniforme, la plus belle et la plus imposante figure du monde; il conduisait son cheval avec une grâce et une dextérité parfaites. La musique qu'on entendait avait quelque chose de fier et de doux tout à la fois, qui conseillait noblement le sacrifice de la vie. Une multitude d'hommes élégamment et simplement vêtus, des femmes belles et modestes, portaient sur leur visage, les uns l'empreinte des vertus mâles, les autres des vertus timides. Les soldats du régiment d'Oswald semblaient le regarder avec confiance et dévouement. On joua le fameux air, _Dieu sauve le roi_, qui touche si profondément tous les coeurs en Angleterre; et Corinne s'écria: «O respectable pays qui deviez être ma patrie! pourquoi vous ai-je quitté? Qu'importait plus ou moins de gloire personnelle au milieu de tant de vertus; et quelle gloire valait celle, ô Nelvil! d'être ta digne épouse?»

Les instruments militaires qui se firent entendre retracèrent à Corinne les dangers qu'Oswald allait courir. Elle le regarda longtemps sans qu'il pût l'apercevoir, et se disait, les yeux pleins de larmes: «Qu'il vive, quand ce ne serait pas pour moi! mon Dieu, c'est lui qu'il faut conserver!» Dans ce moment la voiture de lady Edgermond arriva; lord Nelvil la salua respectueusement en baissant devant elle la pointe de son épée. Cette voiture passa et repassa plusieurs fois. Tous ceux qui voyaient Lucile l'admiraient; Oswald la considérait avec des regards qui perçaient le coeur de Corinne. L'infortunée les connaissait, ces regards; ils avaient été tournés sur elle!

Les chevaux que lord Nelvil avait prêtés à Lucile parcouraient avec la plus brillante vitesse les allées de Hyde-Park, tandis que la voiture de Corinne s'avançait lentement, presque comme un convoi funèbre, derrière les coursiers rapides et leur bruit tumultueux. «Ah! ce n'était pas ainsi, pensait Corinne, non, ce n'était pas ainsi que je me rendais au Capitole la première fois que je l'ai rencontré: il m'a précipitée du char de triomphe dans l'abîme des douleurs. Je l'aime, et toutes les joies de la vie ont disparu. Je l'aime, et tous les dons de la nature sont flétris. Mon Dieu! pardonnez-lui quand je ne serai plus!» Oswald passait à cheval à côté de la voiture où était Corinne. La forme italienne de l'habit noir qui l'enveloppait le frappa singulièrement. Il s'arrêta, fit le tour de cette voiture, revint sur ses pas pour la revoir encore, et tâcha d'apercevoir quelle était la femme qui s'y tenait cachée. Le coeur de Corinne battait pendant ce temps avec une extrême violence, et tout ce qu'elle redoutait, c'était de s'évanouir et d'être ainsi découverte; mais elle résista cependant à son émotion, et lord Nelvil perdit l'idée qui l'avait d'abord occupé. Quand la revue fut finie, Corinne, pour ne pas attirer davantage l'attention d'Oswald, descendit de voiture pendant qu'il ne pouvait la voir, et se plaça derrière les arbres et la foule, de manière à n'être pas aperçue. Oswald alors s'approcha de la calèche de lady Edgermond; et, lui montrant un cheval très-doux que ses gens avaient amené, il demanda pour Lucile la permission de monter ce cheval à côté de la voiture de sa mère. Lady Edgermond y consentit, en lui recommandant beaucoup de veiller sur sa fille. Lord Nelvil était descendu de cheval; il parlait chapeau bas, à la portière de lady Edgermond, avec une expression si respectueuse et si sensible en même temps, que Corinne n'y voyait que trop un attachement pour la mère, animé par l'attrait qu'inspirait la fille.

Lucile descendit de voiture. Elle avait un habit de cheval qui dessinait à ravir l'élégance de sa taille; sur sa tête un chapeau noir orné de plumes blanches; et ses beaux cheveux blonds, légers comme l'air, tombaient avec grâce sur son charmant visage. Oswald baissa la main de manière que Lucile pût y poser son pied pour monter sur le cheval. Lucile s'attendait que ce serait un de ses gens qui lui rendrait ce service; elle rougit en le recevant de lord Nelvil. Il insista: Lucile enfin mit sur cette main un pied charmant, et s'élança si légèrement à cheval, que tous ses mouvements donnaient l'idée d'une de ces sylphides que l'imagination nous peint avec des couleurs si délicates. Elle partit au galop. Oswald la suivit et ne la perdit pas de vue. Une fois le cheval fit un faux pas. A l'instant lord Nelvil l'arrêta, examina la bride et le mors avec une aimable anxiété. Une autre fois il crut à tort que le cheval s'emportait; il devint pâle comme la mort; et, poussant son propre cheval avec une incroyable ardeur, dans une seconde il atteignit celui de Lucile, descendit et se précipita devant elle. Lucile, ne pouvant plus retenir son cheval, frémissait à son tour de renverser Oswald; mais d'une main il saisit la bride, et de l'autre il soutint Lucile, qui en sautant s'appuya légèrement sur lui.

Que fallait-il de plus pour convaincre Corinne du sentiment d'Oswald pour Lucile? Ne voyait-elle pas tous les signes d'intérêt qu'il lui avait autrefois prodigués? Et même, pour son éternel désespoir, ne croyait-elle pas apercevoir dans les regards de lord Nelvil plus de timidité, plus de réserve qu'il n'en avait dans le temps de son amour pour elle? Deux fois elle tira l'anneau de son doigt; elle était prête à fendre la foule pour le jeter aux pieds d'Oswald; et l'espoir de mourir à l'instant même l'encourageait dans cette résolution. Mais quelle est la femme née même sous le soleil du Midi, qui peut, sans frissonner, attirer sur ses sentiments l'attention de la multitude? Bientôt Corinne frémit à la pensée de se montrer à lord Nelvil dans cet instant, et sortit de la foule pour rejoindre sa voiture. Comme elle traversait une allée solitaire, Oswald vit encore de loin cette même figure noire qui l'avait frappé, et l'impression qu'elle produisit sur lui cette fois fut beaucoup plus vive. Cependant il attribua l'émotion qu'il en ressentait au remords d'avoir été dans ce jour, pour la première fois, infidèle au fond de son coeur à l'image de Corinne; et, rentré chez lui, il prit à l'instant la résolution de repartir pour l'Écosse, puisque son régiment ne s'embarquait pas encore de quelque temps.

CHAPITRE VII

Corinne retourna chez elle dans un état de douleur qui troublait sa raison, et dès ce moment ses forces furent pour jamais affaiblies. Elle résolut d'écrire à lord Nelvil pour lui apprendre, et son arrivée en Angleterre, et tout ce qu'elle avait souffert depuis qu'elle y était. Elle commença cette lettre, d'abord remplie des plus amers reproches, et puis elle la déchira. «Que signifient les reproches en amour? s'écria-t-elle, ce sentiment serait-il le plus intime, le plus pur, le plus généreux des sentiments, s'il n'était pas en tout involontaire? Que ferais-je donc avec mes plaintes? Une autre voix, un autre regard, ont le secret de son âme; tout n'est-il donc pas dit?» Elle recommença sa lettre, et cette fois elle voulut peindre à lord Nelvil la monotonie qu'il pourrait trouver dans son union avec Lucile. Elle essayait de lui prouver que, sans une parfaite harmonie de l'âme et de l'esprit, aucun bonheur de sentiment n'était durable; et puis elle déchira cette lettre encore plus vivement que la première. «S'il ne sait pas ce que je vaux, disait-elle, est-ce moi qui le lui apprendrai? Et d'ailleurs dois-je parler ainsi de ma soeur? Est-il vrai qu'elle me soit inférieure autant que je cherche à me le persuader? Et quand elle le serait, est-ce à moi qui, comme une mère, l'ai pressée dans son enfance contre mon coeur, est-ce à moi qu'il appartient de le dire? Ah! non, il ne faut pas vouloir ainsi son propre bonheur à tout prix. Elle passe, cette vie pendant laquelle on a tant de désirs; et, longtemps même avant la mort, quelque chose de doux et de rêveur nous détache par degrés de l'existence.»

Elle reprit encore une fois la plume, et ne parla que de son malheur; mais, en l'exprimant, elle éprouvait une telle pitié d'elle-même, qu'elle couvrait son papier de ses larmes. «Non, dit-elle encore, il ne faut pas envoyer cette lettre: s'il y résiste, je le haïrai; s'il y cède, je ne saurai pas s'il n'a pas fait un sacrifice; s'il ne conserve pas le souvenir d'une autre. Il vaut mieux le voir, lui parler, lui remettre cet anneau, gage de ses promesses;» et elle se hâta de l'envelopper dans une lettre où elle n'écrivit que ces mots: _Vous êtes libre_; et, mettant la lettre dans son sein, elle attendit que le soir approchât pour aller chez Oswald. Il lui sembla qu'en plein jour elle eût rougi devant tous ceux qui l'auraient regardée; et cependant elle voulait devancer le moment où lord Nelvil avait coutume d'aller chez lady Edgermond. A six heures donc elle partit, mais en tremblant comme une esclave condamnée. On a si peur de ce qu'on aime quand une fois la confiance est perdue! Ah! l'objet d'une affection passionnée est à nos yeux, ou le protecteur le plus sûr, ou le maître le plus redoutable.

Corinne fit arrêter sa voiture devant la porte de lord Nelvil, et demanda d'une voix tremblante à l'homme qui ouvrait cette porte s'il était chez lui. _Depuis une demi-heure, madame_, répondit-il, _milord est parti pour l'Écosse._ Cette nouvelle serra le coeur de Corinne; elle tremblait de voir Oswald; mais cependant son âme allait au-devant de cette inexprimable émotion. L'effort était fait, elle se croyait près d'entendre sa voix, et il fallait maintenant prendre une nouvelle résolution pour le retrouver, attendre encore plusieurs jours, et condescendre à une démarche de plus. Néanmoins, à tout prix alors, Corinne voulait le revoir. Le lendemain donc elle partit pour Édimbourg.

CHAPITRE VIII

Avant de quitter Londres, lord Nelvil était retourné chez son banquier; et quand il sut qu'aucune lettre de Corinne n'était arrivée, il se demanda avec amertume s'il devait sacrifier un bonheur domestique certain et durable à une personne qui peut-être ne se ressouvenait plus de lui. Cependant il résolut d'écrire encore en Italie, comme il l'avait déjà fait plusieurs fois depuis six semaines, pour demander à Corinne la cause de son silence, et pour lui déclarer encore que, tant qu'elle ne lui renverrait pas son anneau, il ne serait jamais l'époux d'une autre. Il fit son voyage dans des dispositions très-pénibles: il aimait Lucile presque sans la connaître, car il ne lui avait pas entendu prononcer vingt paroles; mais il regrettait Corinne, et s'affligeait des circonstances qui les séparaient; tour à tour le charme timide de l'une le captivait, et il se retraçait la grâce brillante, l'éloquence sublime de l'autre. Si dans ce moment il avait su que Corinne l'aimait plus que jamais, qu'elle avait tout quitté pour le suivre, il n'aurait jamais revu Lucile: mais il se croyait oublié; et, réfléchissant sur le caractère de Lucile et sur celui de Corinne, il se disait qu'un extérieur froid et réservé cachait souvent les sentiments les plus profonds. Il se trompait: les âmes passionnées se trahissent de mille manières, et ce que l'on contient toujours est bien faible.

Une circonstance vint ajouter encore à l'intérêt que Lucile inspirait à lord Nelvil. En retournant dans sa terre, il passa si près de celle qui appartenait à lady Edgermond, que la curiosité l'y conduisit. Il se fit ouvrir le cabinet où Lucile avait coutume de travailler. Ce cabinet était rempli des souvenirs du temps que le père d'Oswald y avait passé près de Lucile pendant que son fils était en France. Elle avait élevé un piédestal de marbre à la place même où, peu de mois avant sa mort, il lui donnait des leçons, et sur ce piédestal était gravé: _A la mémoire de mon second père!_ Enfin un livre était posé sur la table, Oswald l'ouvrit; il y reconnut le recueil des pensées de son père, et sur la première page il trouva ces mots écrits par son père lui-même: _A celle qui m'a consolé dans mes peines, à l'âme la plus pure, à la femme angélique qui fera la gloire et le bonheur de son époux!_ Avec quelle émotion Oswald lut ces lignes, où l'opinion de celui qu'il révérait était si vivement exprimée! Il s'étonna du silence de Lucile envers lui sur les témoignages d'affection qu'elle avait reçus de son père. Il crut voir dans ce silence la délicatesse la plus rare, la crainte de forcer son choix par l'idée d'un devoir; enfin il fut frappé de ces paroles: _A celle qui m'a consolé dans mes peines!_ «C'est donc Lucile, s'écria-t-il, c'est elle qui adoucissait le mal que je faisais à mon père; et je l'abandonnerais quand sa mère est mourante, quand elle n'aura plus que moi pour consolateur! Ah! Corinne, vous si brillante, si recherchée, avez-vous besoin, comme Lucile, d'un ami fidèle et dévoué? Elle n'était plus brillante, elle n'était plus recherchée, cette Corinne qui errait seule d'auberge en auberge, ne voyant pas même celui pour qui elle avait tout quitté, et n'ayant pas la force de s'en éloigner. Elle était tombé malade dans une petite ville, à moitié chemin d'Édimbourg, et n'avait pu, malgré ses efforts, continuer sa route. Elle pensait souvent, pendant les longues nuits de ses souffrances, que, si elle était morte dans ce lieu, Thérésine seule aurait su son nom, et l'aurait inscrit sur sa tombe. Quel changement, quel sort pour une femme qui ne pouvait pas faire un pas en Italie, sans que la foule des hommages se précipitât sur ses pas! Et faut-il qu'un seul sentiment dépouille ainsi toute la vie? Enfin, après huit jours d'angoisses inexprimables, elle reprit sa triste route; car, bien que l'espérance de voir Oswald en fût le terme, il y avait tant de pénibles sentiments confondus avec cette vive attente, que son coeur n'en éprouvait qu'une inquiétude douloureuse. Avant d'arriver à la demeure de lord Nelvil, Corinne eut le désir de s'arrêter quelques heures dans la terre de son père, qui n'en était pas éloignée, et où lord Edgermond avait ordonné que son tombeau fût placé. Elle n'y avait point été depuis ce temps, et elle n'avait passé dans cette terre qu'un mois, seule avec son père. C'était l'époque la plus heureuse de son séjour en Angleterre. Ces souvenirs lui inspiraient le besoin de revoir son habitation, et elle ne croyait pas que lady Edgermond dût y être déjà.

A quelques milles du château, Corinne aperçut sur le grand chemin une voiture renversée. Elle fit arrêter la sienne, et vit sortir de celle qui était brisée un vieillard très-effrayé de la chute qu'il venait de faire. Corinne se hâta de le secourir, et lui offrit de le conduire elle-même jusqu'à la ville voisine. Il accepta avec reconnaissance, et dit qu'il se nommait M. Dickson. Corinne reconnut ce nom qu'elle avait souvent entendu prononcer à lord Nelvil. Elle dirigea l'entretien de manière à faire parler ce bon vieillard sur le seul objet qui l'intéressât dans la vie. M. Dickson était l'homme du monde qui causait le plus volontiers; et, ne se doutant pas que Corinne, dont il ignorait le nom, et qu'il prenait pour une Anglaise, eût aucun intérêt particulier dans les questions qu'elle lui faisait, il se mit à dire tout ce qu'il savait avec le plus grand détail; et comme il désirait de plaire à Corinne, dont les soins l'avaient touché, il fut indiscret pour l'amuser.

Il raconta comment il avait appris lui-même à lord Nelvil que son père s'était opposé d'avance au mariage qu'il voulait contracter maintenant, et fit l'extrait de la lettre qu'il lui avait remise, en répétant plusieurs fois ces mots, qui perçaient le coeur de Corinne: _Son père lui a défendu d'épouser cette Italienne; ce serait outrager sa mémoire que de braver sa volonté._

M. Dickson ne se borna point encore à ces cruelles paroles; il affirma de plus qu'Oswald aimait Lucile, que Lucile l'aimait; que lady Edgermond souhaitait vivement ce mariage, mais qu'un engagement pris en Italie empêchait lord Nelvil d'y consentir. «Quoi! dit Corinne à M. Dickson, en tâchant de contenir le trouble affreux qui l'agitait, vous croyez que c'est seulement à cause de l'engagement qu'il a contracté que lord Nelvil ne se marie pas avec miss Lucile Edgermond?--J'en suis bien sûr, reprit M. Dickson, charmé d'être interrogé de nouveau; il y a trois jours encore, j'ai vu lord Nelvil; et, bien qu'il ne m'ait pas expliqué la nature des liens qu'il avait formés en Italie, il m'a dit ces paroles, que j'ai mandées à lady Edgermond: _Si j'étais libre, j'épouserais Lucile._--S'il était libre!» répéta Corinne; et dans ce moment sa voiture s'arrêta devant la porte de l'auberge où elle conduisait M. Dickson. Il voulut la remercier, lui demander dans quel lieu il pourrait la revoir; Corinne ne l'entendait plus. Elle lui serra la main sans pouvoir lui répondre, et le quitta sans avoir prononcé un seul mot. Il était tard; cependant elle voulut aller encore dans les lieux où reposaient les cendres de son père: le désordre de son esprit lui rendait ce pèlerinage sacré plus nécessaire que jamais.

CHAPITRE IX

Lady Edgermond était depuis deux jours à sa terre, et ce soir-là même il y avait un grand bal chez elle. Tous ses voisins, tous ses vassaux lui avaient demandé de se réunir pour célébrer son arrivée; Lucile l'avait aussi désiré, peut-être dans l'espoir qu'Oswald y viendrait: en effet, il y était lorsque Corinne arriva. Elle vit beaucoup de voitures dans l'avenue, et fit arrêter la sienne à quelques pas; elle descendit, et reconnut le séjour où son père lui avait témoigné les sentiments les plus tendres. Quelle différence entre ces temps, qu'elle croyait alors malheureux, et sa situation actuelle! C'est ainsi que dans la vie on est puni des peines de l'imagination par les chagrins réels, qui n'apprennent que trop à connaître le véritable malheur.

Corinne fit demander pourquoi le château était illuminé, et quelles étaient les personnes qui s'y trouvaient dans ce moment. Le hasard fit que le domestique de Corinne interrogea l'un de ceux que lord Nelvil avait pris à son service en Angleterre, et qui se trouvait là dans ce moment. Corinne entendit sa réponse. _C'est un bal_, dit-il, _que donne aujourd'hui lady Edgermond; et lord Nelvil, mon maître_, ajouta-t-il, _a ouvert ce bal avec miss Lucile Edgermond, l'héritière de ce château._ A ces mots, Corinne frémit, mais elle ne changea point de résolution. Une âpre curiosité l'entraînait à se rapprocher des lieux où tant de douleurs la menaçaient; elle fit signe à ses gens de s'éloigner, et elle entra seule dans le parc, qui se trouvait ouvert, et dans lequel, à cette heure, l'obscurité permettait de se promener longtemps sans être vue. Il était dix heures; et depuis que le bal avait commencé, Oswald dansait avec Lucile ces contredanses anglaises que l'on recommence cinq ou six fois dans la soirée; mais toujours le même homme danse avec la même femme, et la plus grande gravité règne quelquefois dans cette partie de plaisir.

Lucile dansait noblement, mais sans vivacité; le sentiment même qui l'occupait ajoutait à son sérieux naturel. Comme on était curieux dans le canton de savoir si elle aimait lord Nelvil, tout le monde la regardait avec plus d'attention encore que de coutume, ce qui l'empêchait de lever les yeux sur Oswald; et sa timidité était telle, qu'elle ne voyait ni n'entendait rien. Ce trouble et cette réserve touchèrent beaucoup lord Nelvil dans le premier moment; mais comme cette situation ne variait pas, il commençait un peu à s'en fatiguer, et comparait cette longue rangée d'hommes et de femmes, et cette musique monotone, avec la grâce animée des airs et des danses d'Italie. Cette réflexion le fit tomber dans une profonde rêverie, et Corinne eût encore goûté quelques instants de bonheur si elle avait pu connaître alors les sentiments de lord Nelvil. Mais l'infortunée, qui se sentait étrangère sur le sol paternel, isolée près de celui qu'elle avait espéré pour époux, parcourait au hasard les sombres allées d'une demeure qu'elle pouvait autrefois considérer comme la sienne. La terre manquait sous ses pas, et l'agitation de la douleur lui tenait seule lieu de force: peut-être pensait-elle qu'elle rencontrerait Oswald dans le jardin; mais elle ne savait pas elle-même ce qu'elle désirait.

Le château était placé sur une hauteur, au pied de laquelle coulait une rivière. Il y avait beaucoup d'arbres sur l'un des bords, mais l'autre n'offrait que des rochers arides et couverts de bruyère. Corinne, en marchant, se trouva près de la rivière; elle entendit là tout à la fois la musique de la fête et le murmure des eaux. La lueur des lampions du bal se réfléchissait d'en haut jusqu'au milieu des ondes, tandis que le pâle reflet de la lune éclairait seul les campagnes désertes de l'autre rive. On eût dit que dans ces lieux, comme dans la tragédie de Hamlet, les ombres erraient autour du palais où se donnaient les festins.

L'infortunée Corinne, seule, abandonnée, n'avait qu'un pas à faire pour se plonger dans l'éternel oubli. «Ah! s'écria-t-elle, si demain, lorsqu'il se promènera sur ces bords avec la troupe joyeuse de ses amis, ses pas triomphants heurtaient contre les restes de celle qu'une fois pourtant il a aimée, n'aurait-il pas une émotion qui me vengerait, une douleur qui ressemblerait à ce que je souffre? Non, non, reprit-elle, ce n'est pas la vengeance qu'il faut chercher dans la mort, mais le repos.» Elle se tut, et contempla de nouveau cette rivière qui coulait si vite et néanmoins si régulièrement, cette nature si bien ordonnée, quand l'âme humaine est toute en tumulte; elle se rappela le jour où lord Nelvil se précipita dans la mer pour sauver un vieillard. «Qu'il était bon alors! s'écria Corinne, hélas! dit-elle en pleurant, peut-être l'est-il encore! Pourquoi le blâmer parce que je souffre? peut-être ne le sait-il pas; peut-être, s'il me voyait...» Et tout à coup elle prit la résolution de faire demander lord Nelvil au milieu de cette fête, et de lui parler à l'instant. Elle remonta vers le château, avec l'espèce de mouvement que donne une décision nouvellement prise, une décision qui succède à de longues incertitudes; mais en approchant elle fut saisie d'un tel tremblement, qu'elle fut obligée de s'asseoir sur un banc de pierre qui était devant les fenêtres. La foule des paysans rassemblés pour voir danser empêcha qu'elle ne fût remarquée.

Lord Nelvil, dans ce moment, s'avança sur le balcon; il respira l'air frais du soir; quelques rosiers qui se trouvaient là lui rappelèrent le parfum que portait habituellement Corinne, et l'impression qu'il en ressentit le fit tressaillir. Cette fête longue et ennuyeuse le fatiguait; il se souvint du bon goût de Corinne dans l'arrangement d'une fête, de son intelligence dans tout ce qui tenait aux beaux-arts, et il sentit que c'était seulement dans la vie régulière et domestique qu'il se représentait avec plaisir Lucile pour compagne. Tout ce qui appartenait le moins du monde à l'imagination, à la poésie, lui retraçait le souvenir de Corinne, et renouvelait ses regrets. Pendant qu'il était dans cette disposition, un de ses amis s'approcha de lui, et ils s'entretinrent quelques moments ensemble. Corinne alors entendit la voix d'Oswald.

Inexprimable émotion que la voix de ce qu'on aime! Mélange confus d'attendrissement et de terreur! car il est des impressions si vives, que notre pauvre et faible nature se craint elle-même en les éprouvant.

Un des amis d'Oswald lui dit: «Ne trouvez-vous pas ce bal charmant?--Oui, répondit-il avec distraction; oui, en vérité,» répéta-t-il en soupirant. Ce soupir et l'accent mélancolique de sa voix causèrent à Corinne une vive joie: elle se crut certaine de retrouver le coeur d'Oswald, de se faire encore entendre de lui; et, se levant avec précipitation, elle s'avança vers un des domestiques de la maison pour le charger de demander lord Nelvil. Si elle avait suivi ce mouvement, combien sa destinée et celle d'Oswald eussent été différentes!