Part 38
Voici les dernières lignes de sa lettre au prince Castel-Forte: «Adieu, mon fidèle protecteur; adieu, mes amis de Rome, adieu, vous tous avec qui j'ai passé des jours si doux et si faciles. C'en est fait, la destinée m'a frappée; je sens en moi sa blessure mortelle: je me débats encore; mais je succomberai. Il faut que je le revoie: croyez-moi, je ne suis pas responsable de moi-même; il y a dans mon sein des orages que ma volonté ne peut gouverner. Cependant j'approche du terme où tout finira pour moi; ce qui se passe à présent est le dernier acte de mon histoire; après, viendront la pénitence et la mort. Bizarre confusion du coeur humain! Dans ce moment même où je me conduis comme une personne si passionnée, j'aperçois cependant les ombres du déclin dans l'éloignement, et je crois entendre une voix divine qui me dit: «_Infortunée, encore ces jours d'agitation et d'amour, et je t'attends dans le repos éternel._» O mon Dieu! accordez-moi la présence d'Oswald encore une fois, une dernière fois. Le souvenir de ses traits s'est comme obscurci par mon désespoir. Mais n'avait-il pas quelque chose de divin dans le regard? ne semblait-il pas, quand il entrait, qu'un air brillant et pur annonçait son approche? Mon ami, vous l'avez vu se placer près de moi, m'entourer de ses soins, me protéger par le respect qu'il inspirait pour son choix. Ah! comment exister sans lui? Pardonnez mon ingratitude; dois-je reconnaître ainsi la constante et noble affection que vous m'avez toujours témoignée? Mais je ne suis plus digne de rien, et je passerais pour insensée, si je n'avais pas le triste don d'observer moi-même ma folie. Adieu donc, adieu!»
CHAPITRE III
Combien elle est malheureuse, la femme délicate et sensible qui commet une grande imprudence, qui la commet, pour un objet dont elle se croit moins aimée, et n'ayant qu'elle-même pour soutien de ce qu'elle fait! Si elle hasardait sa réputation et son repos pour rendre un grand service à celui qu'elle aime, elle ne serait point à plaindre. Il est si doux de se dévouer! il y a dans l'âme tant de délices quand on brave tous les périls pour sauver une vie qui nous est chère, pour soulager la douleur qui déchire un coeur ami du nôtre! Mais traverser ainsi seule des pays inconnus, arriver sans être attendue, rougir d'abord devant ce qu'on aime de la preuve même d'amour qu'on lui donne; risquer tout parce qu'on le veut, et non parce qu'un autre vous le demande: quel pénible sentiment! quelle humiliation digne pourtant de pitié! car tout ce qui vient d'aimer en mérite. Que serait-ce si l'on compromettait ainsi l'existence des autres, si l'on manquait à des devoirs envers des liens sacrés? Mais Corinne était libre; elle ne sacrifiait que sa gloire et son repos. Il n'y avait point de raison, point de prudence dans sa conduite, mais rien qui pût offenser une autre destinée que la sienne, et son funeste amour ne perdait qu'elle-même.
En débarquant en Angleterre, Corinne sut par les papiers publics que le départ du régiment de lord Nelvil était encore retardé. Elle ne vit à Londres que la société du banquier auquel elle était recommandée sous un nom supposé. Il s'intéressa d'abord à elle, et s'empressa, ainsi que sa femme et sa fille, à lui rendre tous les services imaginables. Elle tomba dangereusement malade en arrivant, et pendant quinze jours ses nouveaux amis la soignèrent avec la bienveillance la plus tendre. Elle apprit que lord Nelvil était en Écosse, mais qu'il devait revenir dans peu de jours à Londres, où son régiment se trouvait alors. Elle ne savait comment se résoudre à lui annoncer qu'elle était en Angleterre. Elle ne lui avait point écrit son départ; et son embarras était tel à cet égard, que depuis un mois Oswald n'avait point reçu de ses lettres. Il commençait à s'en inquiéter vivement: il l'accusait de légèreté, comme s'il avait eu le droit de s'en plaindre. En arrivant à Londres, il alla d'abord chez son banquier, où il espérait trouver des lettres d'Italie; on lui dit qu'il n'y en avait point. Il sortit; et, comme il réfléchissait avec peine sur ce silence, il rencontra M. Edgermond, qu'il avait vu à Rome, et qui lui demanda des nouvelles de Corinne. «Je n'en sais point, répondit lord Nelvil avec humeur.--Oh! je le crois bien, reprit M. Edgermond; ces Italiennes oublient toujours les étrangers dès qu'elles ne les voient plus. Il y a mille exemples de cela, et il ne faut pas s'en affliger; elles seraient trop aimables si elles avaient de la constance unie à tant d'imagination. Il faut bien qu'il reste quelque avantage à nos femmes.» Il lui serra la main en parlant ainsi, et prit congé de lui pour retourner dans la principauté de Galles, son séjour habituel; mais il avait en peu de mots pénétré de tristesse le coeur d'Oswald. «J'ai tort, se disait-il à lui-même, j'ai tort de vouloir qu'elle me regrette, puisque je ne puis me consacrer à son bonheur. Mais oublier si vite ce qu'on a aimé, c'est flétrir le passé au moins autant que l'avenir.»
Au moment où lord Nelvil avait su la volonté de son père, il s'était résolu à ne point épouser Corinne; mais il avait aussi formé le dessein de ne pas revoir Lucile. Il était mécontent de l'impression trop vive qu'elle avait faite sur lui, et se disait qu'étant condamné à faire tant de mal à son amie, il fallait au moins lui garder cette fidélité de coeur qu'aucun devoir ne lui ordonnait de sacrifier. Il se contenta d'écrire à lady Edgermond pour lui renouveler ses sollicitations relativement à l'existence de Corinne; mais elle refusa constamment de lui répondre à cet égard, et lord Nelvil comprit, par ses entretiens avec M. Dickson, l'ami de lord Edgermond, que le seul moyen d'obtenir d'elle ce qu'il désirait serait d'épouser sa fille; car elle pensait que Corinne pourrait nuire au mariage de sa soeur si elle reprenait son vrai nom, et si sa famille la reconnaissait. Corinne ne se doutait point encore de l'intérêt que Lucile avait inspiré à lord Nelvil; la destinée lui avait jusqu'alors épargné cette douleur. Jamais cependant elle n'avait été plus digne de lui que dans le moment même où le sort l'en séparait. Elle avait pris pendant sa maladie, au milieu des négociants simples et honnêtes chez qui elle était, un véritable goût pour les moeurs et les habitudes anglaises. Le petit nombre de personnes qu'elle voyait dans la famille qui l'avait reçue n'étaient distinguées d'aucune manière, mais possédaient une force de raison et une justesse d'esprit remarquables. On lui témoignait une affection moins expansive que celle à laquelle elle était accoutumée, mais qui se faisait connaître à chaque occasion par de nouveaux services. La sévérité de lady Edgermond, l'ennui d'une petite ville de province, lui avaient fait une cruelle illusion sur tout ce qu'il y a de noble et de bon dans le pays auquel elle avait renoncé, et elle s'y attachait dans une circonstance où, pour son bonheur du moins, il n'était peut-être plus à désirer qu'elle éprouvât ce sentiment.
CHAPITRE IV
Un soir, la famille qui comblait Corinne de marques d'amitié et d'intérêt la pressa vivement de venir voir jouer madame Siddons dans _Isabelle_, ou _le Fatal mariage_, l'une des pièces du théâtre anglais où cette actrice déploie le plus admirable talent. Corinne s'y refusa longtemps; mais enfin, se rappelant que lord Nelvil avait souvent comparé sa manière de déclamer avec celle de madame Siddons, elle eut la curiosité de l'entendre, et se rendit voilée dans une petite loge d'où elle pouvait tout voir sans être vue. Elle ne savait pas que lord Nelvil était arrivé la veille à Londres; mais elle craignait d'être aperçue par un Anglais qui l'aurait connue en Italie. La noble figure et la profonde sensibilité de l'actrice captivèrent tellement l'attention de Corinne, que pendant les premiers actes ses yeux ne se détournèrent pas du théâtre. La déclamation anglaise est plus propre qu'aucune autre à remuer l'âme, quand un beau talent en fait sentir la force et l'originalité. Il y a moins d'art, moins de convenu qu'en France; l'impression qu'elle produit est plus immédiate, le désespoir véritable s'exprimerait ainsi; et la nature des pièces et le genre de la versification plaçant l'art dramatique à moins de distance de la vie réelle, l'effet qu'il produit est plus déchirant. Il faut d'autant plus de génie pour être un grand acteur en France, qu'il y a fort peu de liberté pour la manière individuelle, tant les règles générales prennent d'espace. Mais en Angleterre on peut tout risquer si la nature l'inspire. Ces longs gémissements, qui paraissent ridicules quand on les raconte, font tressaillir quand on les entend. L'actrice la plus noble dans ses manières, madame Siddons, ne perd rien de sa dignité quand elle se prosterne contre terre. Il n'y a rien qui ne puisse être admirable quand une émotion intime y entraîne, une émotion qui part du centre de l'âme, et domine celui qui le ressent plus encore que celui qui en est témoin. Il y a chez les diverses nations une façon différente de jouer la tragédie; mais l'expression de la douleur s'entend d'un bout du monde à l'autre; et, depuis le sauvage jusqu'au roi, il y a quelque chose de semblable dans tous les hommes alors qu'ils sont vraiment malheureux.
Dans l'intervalle du quatrième au cinquième acte, Corinne remarqua que tous les regards se tournaient vers une loge, et dans cette loge elle vit lady Edgermond et sa fille; car elle ne douta pas que ce ne fût Lucile, bien que depuis sept ans elle fût singulièrement embellie. La mort d'un parent très-riche de lord Edgermond avait obligé lady Edgermond à venir à Londres pour y régler les affaires de la succession. Lucile s'était plus parée qu'à l'ordinaire pour venir au spectacle; et depuis longtemps, même en Angleterre, où les femmes sont si belles, il n'avait paru une personne aussi remarquable. Corinne fut douloureusement surprise en la voyant: il lui parut impossible qu'Oswald pût résister à la séduction d'une telle figure. Elle se compara dans sa pensée avec elle, et se trouva tellement inférieure; elle s'exagéra tellement, s'il était possible de se l'exagérer, le charme de cette jeunesse, de cette blancheur, de ces cheveux blonds, de cette innocente image du printemps de la vie, qu'elle se sentit presque humiliée de lutter par le talent, par l'esprit, par les dons acquis enfin, ou du moins perfectionnés, avec ces grâces prodiguées par la nature elle-même.
Tout à coup elle aperçut, dans la loge opposée, lord Nelvil, dont les regards étaient fixés sur Lucile. Quel moment pour Corinne! elle revoyait pour la première fois ces traits qui l'avaient tant occupée; ce visage qu'elle cherchait dans son souvenir à chaque instant, bien qu'il n'en fût jamais effacé, elle le revoyait, et c'était lorsque Lucile occupait seule Oswald. Sans doute il ne pouvait soupçonner la présence de Corinne; mais si ses yeux s'étaient dirigés par hasard sur elle, l'infortunée en aurait tiré quelques présages de bonheur. Enfin madame Siddons reparut, et lord Nelvil se tourna vers le théâtre pour la considérer.
Corinne alors respira plus à l'aise, et se flatta qu'un simple mouvement de curiosité avait attiré l'attention d'Oswald sur Lucile. La pièce devenait à tous les moments plus touchante, et Lucile était baignée de pleurs qu'elle cherchait à cacher en se retirant dans le fond de sa loge. Alors Oswald la regarda de nouveau avec plus d'intérêt encore que la première fois. Enfin il arriva, ce moment terrible où Isabelle, s'étant échappée des mains des femmes qui veulent l'empêcher de se tuer, rit, en se donnant un coup de poignard, de l'inutilité de leurs efforts. Ce rire du désespoir est l'effet le plus difficile et le plus remarquable que le jeu dramatique puisse produire; il émeut bien plus que les larmes: cette amère ironie du malheur est son expression la plus déchirante. Qu'elle est terrible la souffrance du coeur, quand elle inspire une si barbare joie, quand elle donne, à l'aspect de son propre sang, le contentement féroce d'un sauvage ennemi qui se serait vengé!
Alors sans doute Lucile fut tellement attendrie, que sa mère s'en alarma, car on la vit se retourner avec inquiétude de son côté: Oswald se leva comme s'il voulait aller vers elle; mais bientôt il se rassit. Corinne eut quelque joie de ce second mouvement; mais elle se dit en soupirant: «Lucile, ma soeur qui m'était si chère autrefois, est jeune et sensible; dois-je vouloir lui ravir un bien dont elle pourrait jouir sans obstacle, sans que celui qu'elle aimerait lui fît aucun sacrifice?» La pièce finie, Corinne voulut laisser sortir tout le monde avant de s'en aller, de peur d'être reconnue, et elle se mit derrière une petite ouverture de sa loge où elle pouvait apercevoir ce qui se passait dans le corridor. Au moment où Lucile sortit, la foule se rassembla pour la voir, et l'on entendait de tous les côtés des exclamations sur sa ravissante figure. Lucile se troublait de plus en plus. Lady Edgermond, infirme et malade, avait de la peine à fendre la presse, malgré les soins de sa fille et les égards qu'on leur témoignait; mais elles ne connaissaient personne, et nul homme par conséquent n'osait les aborder. Lord Nelvil, voyant leur embarras, se hâta de s'approcher d'elles. Il offrit un bras à lady Edgermond et l'autre à Lucile, qui le prit timidement, en baissant la tête et rougissant à l'excès: ils passèrent ainsi devant Corinne. Oswald n'imaginait pas que sa pauvre amie fût témoin d'un spectacle si douloureux pour elle; car il avait une légère nuance d'orgueil en conduisant ainsi la plus belle personne d'Angleterre à travers les admirateurs sans nombre qui suivaient ses pas.
CHAPITRE V
Corinne revint chez elle cruellement troublée, et ne sachant point quelle résolution elle prendrait, comment elle ferait connaître à lord Nelvil son arrivée, et ce qu'elle lui dirait pour la motiver; car à chaque instant elle perdait de sa confiance dans le sentiment de son ami, et il lui semblait quelquefois que c'était un étranger qu'elle allait revoir, un étranger qu'elle aimait avec passion, mais qui ne la reconnaîtrait plus. Elle envoya chez lord Nelvil le lendemain au soir, et elle apprit qu'il était chez lady Edgermond; le jour suivant, la même réponse lui fut rapportée, mais on lui dit aussi que lady Edgermond était malade, et qu'elle repartirait pour sa terre dès qu'elle serait guérie. Corinne attendait ce moment pour faire savoir à lord Nelvil qu'elle était en Angleterre; mais tous les soirs elle sortait, passait devant la maison de lady Edgermond, et voyait à sa porte la voiture d'Oswald. Un inexprimable serrement de coeur l'oppressait; et, retournant chez elle, elle recommençait le lendemain la même course pour éprouver la même douleur. Corinne avait tort cependant quand elle se persuadait qu'Oswald allait chez lady Edgermond dans l'intention d'épouser sa fille.
Le jour du spectacle, lady Edgermond lui avait dit, pendant qu'il la conduisait à sa voiture, que la succession du parent de lord Edgermond, qui était mort dans l'Inde, concernait Corinne autant que sa fille, et qu'elle le priait en conséquence de passer chez elle pour se charger de faire savoir en Italie les divers arrangements qu'elle voulait prendre à cet égard. Oswald promit d'y aller, et il lui sembla que, dans cet instant, la main de Lucile qu'il tenait avait tremblé. Le silence de Corinne pouvait lui faire croire qu'il n'était plus aimé, et l'émotion de cette jeune fille devait lui donner l'idée qu'il l'intéressait au fond du coeur. Cependant il n'avait pas l'idée de manquer à la promesse qu'il avait donnée à Corinne, et l'anneau qu'elle possédait était un gage assuré que jamais il n'en épouserait une autre sans son consentement. Il retourna chez lady Edgermond le lendemain pour soigner les intérêts de Corinne; mais lady Edgermond était si malade, et sa fille tellement inquiète de se trouver ainsi seule à Londres, sans aucun parent (M. Edgermond n'y étant pas), sans savoir seulement à quel médecin il fallait s'adresser, qu'Oswald crut de son devoir envers l'amie de son père de consacrer tout son temps à la soigner.
Lady Edgermond, naturellement âpre et fière, semblait ne s'adoucir que pour Oswald: elle le laissait venir tous les jours chez elle, sans qu'il prononçât un seul mot qui pût faire supposer l'intention d'épouser sa fille. Le nom et la beauté de Lucile en faisaient l'un des plus brillants partis de l'Angleterre; et depuis qu'elle avait paru au spectacle et qu'on la savait à Londres, sa porte était assiégée par les visites des plus grands seigneurs du pays. Lady Edgermond refusait constamment de recevoir personne: elle ne sortait jamais, et ne recevait que lord Nelvil. Comment n'aurait-il pas été flatté d'une conduite si délicate? Cette générosité silencieuse qui s'en remettait à lui sans rien demander, sans se plaindre de rien, le touchait vivement, et cependant chaque fois qu'il allait dans la maison de lady Edgermond, il craignait que sa présence ne fût interprétée comme un engagement. Il eût cessé d'y aller dès que les intérêts de Corinne ne l'y auraient plus attiré, si lady Edgermond avait recouvré sa santé. Mais au moment où on la croyait mieux, elle retomba malade de nouveau plus dangereusement que la première fois; et si elle était morte dans ce moment, Lucile n'aurait eu à Londres d'autre appui qu'Oswald, puisque sa mère ne formait de relations avec personne.
Lucile ne s'était pas permis un seul mot qui dût faire croire à lord Nelvil qu'elle le préférât! mais il pouvait le supposer quelquefois par une altération légère et subite dans la couleur de son teint, par des yeux trop promptement baissés, par une respiration plus rapide; enfin, il étudiait le coeur de cette jeune fille avec un intérêt curieux et tendre, et sa complète réserve lui laissait toujours du doute et de l'incertitude sur la nature de ses sentiments. Le plus haut point de la passion et l'éloquence qu'elle inspire ne suffisent pas encore à l'imagination; on désire toujours quelque chose de plus, et, ne pouvant l'obtenir, on se refroidit et l'on se lasse, tandis que la faible lueur qu'on aperçoit à travers les nuages tient longtemps la curiosité en suspens, et semble promettre dans l'avenir de nouveaux sentiments et des découvertes nouvelles. Cette attente cependant n'est point satisfaite; et, quand on sait à la fin ce que cache tout ce charme du silence et de l'inconnu, le mystère aussi se flétrit, et l'on en revient à regretter l'abandon et le mouvement d'un caractère animé. Hélas! de quelle manière prolonger cet enchantement du coeur, ces délices de l'âme, que la confiance et le doute, le bonheur et le malheur dissipent également à la longue? tant les jouissances célestes sont étrangères à notre destinée! Elles traversent notre coeur quelquefois, seulement pour nous rappeler notre origine et notre espoir!
Lady Edgermond, se trouvant mieux, fixa son départ à deux jours de là pour aller en Écosse, où elle voulait visiter la terre de lord Edgermond, qui était voisine de celle de lord Nelvil. Elle s'attendait qu'il lui proposerait de l'y accompagner, puisqu'il avait annoncé le projet de retourner en Écosse avant le départ de son régiment; mais il n'en dit rien. Lucile le regarda dans ce moment, et néanmoins il se tut. Elle se hâta de se lever, et s'approcha de la fenêtre. Peu de moments après, lord Nelvil prit un prétexte pour aller vers elle, et il lui sembla que ses yeux étaient mouillés de pleurs; il en fut ému, soupira, et l'oubli dont il accusait son amie revenant de nouveau à sa mémoire, il se demanda si cette jeune fille n'était pas plus capable que Corinne d'un sentiment fidèle.
Oswald cherchait à réparer la peine qu'il venait de causer à Lucile; on a tant de plaisir à ramener la joie sur un visage encore enfant! Le chagrin n'est pas fait pour ces physionomies où la réflexion même n'a point encore laissé de traces. Le régiment de lord Nelvil devait être passé en revue le lendemain matin à Hyde-Park; il demanda donc à lady Edgermond si elle voulait y aller en calèche avec sa fille, et si elle lui permettrait, après la revue, de faire une promenade à cheval avec Lucile à côté de sa voiture. Lucile avait dit une fois qu'elle avait grande envie de monter à cheval. Elle regarda sa mère avec une expression toujours soumise, mais où l'on pouvait remarquer cependant le désir d'obtenir un consentement. Lady Edgermond se recueillit quelques instants; puis, tendant à lord Nelvil sa faible main, qui dépérissait chaque jour davantage, elle lui dit: «Si vous le demandez, milord, j'y consens.» Ces mots firent tant d'impression sur Oswald, qu'il allait renoncer lui-même à ce qu'il avait proposé; mais tout à coup Lucile, avec une vivacité qu'elle n'avait pas encore montrée, prit la main de sa mère et la baisa pour la remercier. Lord Nelvil alors n'eut pas le courage de priver d'un amusement cette innocente créature qui menait une vie si solitaire et si triste.
CHAPITRE VI
Corinne, depuis quinze jours, ressentait l'anxiété la plus cruelle: chaque matin elle hésitait si elle écrirait à lord Nelvil pour lui apprendre où elle était, et chaque soir se passait dans l'inexprimable douleur de le savoir chez Lucile. Ce qu'elle souffrait le soir la rendait plus timide pour le lendemain. Elle rougissait d'apprendre à celui qui ne l'aimait peut-être plus la démarche inconsidérée qu'elle avait faite pour lui. «Peut-être, se disait-elle souvent, tous les souvenirs d'Italie sont-ils effacés de sa mémoire? peut-être n'a-t-il plus besoin de trouver dans les femmes un esprit supérieur, un coeur passionné? Ce qui lui plaît à présent, c'est l'admirable beauté de seize ans, l'expression angélique de cet âge, l'âme timide et neuve qui consacre à l'objet de son choix les premiers sentiments qu'elle ait jamais éprouvés.»
L'imagination de Corinne était tellement frappée des avantages de sa soeur, qu'elle avait presque honte de lutter avec de tels charmes. Il lui semblait que le talent même était une ruse, l'esprit une tyrannie, la passion une violence, à côté de cette innocence désarmée; et bien que Corinne n'eût pas encore vingt-huit ans, elle pressentait déjà cette époque de la vie où les femmes se défient avec tant de douleur de leurs moyens de plaire. Enfin la jalousie et une timidité fière se combattaient dans son âme; elle renvoyait de jour en jour le moment tant craint et tant désiré où elle devait revoir Oswald. Elle apprit que son régiment serait passé en revue le lendemain à Hyde-Park, et elle résolut d'y aller. Elle pensa qu'il était possible que Lucile s'y trouvât, et elle s'en fiait à ses propres yeux pour juger des sentiments d'Oswald. D'abord elle avait l'idée de se parer avec soin et de se montrer ensuite subitement à lui; mais en commençant sa toilette, ses cheveux noirs, son teint un peu bruni par le soleil d'Italie, ses traits prononcés, mais dont elle ne pouvait pas juger l'expression en se regardant, lui inspirèrent du découragement sur ses charmes. Elle voyait toujours dans son miroir le visage aérien de sa soeur; et, rejetant loin d'elle toutes les parures qu'elle avait essayées, elle se revêtit d'une robe noire à la vénitienne, couvrit son visage et sa taille avec la mante qu'on porte dans ce pays, et se jeta ainsi dans le fond d'une voiture.