Part 37
Après avoir quitté la maison de lady Edgermond, Oswald se rendit en Écosse. Le trouble que lui avait laissé la présence de Lucile, le sentiment qu'il conservait pour Corinne, tout fit place à l'émotion qu'il ressentit à l'aspect des lieux où il avait passé sa vie avec son père: il se reprochait les distractions auxquelles il s'était livré depuis une année, il craignait de n'être plus digne d'entrer dans la demeure qu'il eût voulu n'avoir jamais quittée. Hélas! après la perte de ce qu'on aimait le plus au monde, comment être content de soi-même si l'on n'est pas resté dans la plus profonde retraite? Il suffit de vivre dans la société pour négliger de quelque manière le culte de ceux qui ne sont plus. C'est en vain que leur souvenir habite au fond du coeur; on se prête à cette activité des vivants, qui écarte l'idée de la mort, ou comme pénible, ou comme inutile, ou seulement même comme fatigante. Enfin, si la solitude ne prolonge pas les regrets et la rêverie, l'existence, telle qu'elle est, s'empare de nouveau des âmes les plus tendres, et leur rend des intérêts, des désirs et des passions. C'est une misérable condition de la nature humaine, que cette nécessité de se distraire; et, bien que la Providence ait voulu que l'homme fût ainsi pour qu'il pût supporter la mort, et pour lui-même et pour les autres, souvent, au milieu de ces distractions, on se sent saisi par le remords d'en être capable, et il semble qu'une voix touchante et résignée nous dise: _Vous que j'aimais, m'avez-vous donc oublié?_
Ces sentiments occupaient Oswald en retournant dans sa demeure; il n'éprouva pas, en y arrivant alors, le même désespoir que la première fois, mais un profond sentiment de tristesse. Il vit que le temps avait accoutumé tout le monde à la perte de celui qu'il pleurait: les domestiques ne croyaient plus devoir prononcer devant lui le nom de son père; chacun était rentré dans ses occupations habituelles; on avait serré les rangs, et la génération des enfants croissait pour remplacer celle des pères. Oswald alla s'enfermer dans la chambre de son père, où il retrouvait son manteau, sa canne, son fauteuil, tout à la même place: mais qu'était devenue la voix qui répondait à la sienne, et le coeur de père qui palpitait en revoyant son fils? Lord Nelvil resta plongé dans des méditations profondes. «O destinée humaine! s'écria-t-il le visage baigné de pleurs, que voulez-vous de nous? Tant de vie pour périr, tant de pensées pour que tout cesse! Non, non, il m'entend, mon unique ami; il est présent ici même, à mes larmes, et nos âmes immortelles s'attendent. O mon père! ô mon Dieu! guidez-moi dans la vie. Elles ne connaissent ni les indécisions ni les repentirs, ces âmes de fer qui semblent posséder en elles-mêmes les immuables qualités de la nature physique; mais les êtres composés d'imagination, de sensibilité, de conscience, peuvent-ils faire un pas sans craindre de s'égarer? Ils cherchent le devoir pour guide; et le devoir lui-même s'obscurcit à leurs regards, si la Divinité ne le révèle pas au fond du coeur.»
Le soir, Oswald alla se promener dans l'allée favorite de son père; il suivit son image à travers les arbres. Hélas! qui n'a pas espéré quelquefois, dans l'ardeur de ses prières, qu'une ombre chérie nous apparaîtrait, qu'un miracle enfin s'obtiendrait à force d'aimer? Vaine espérance! avant le tombeau nous ne saurons rien. Incertitude des incertitudes, vous n'occupez point le vulgaire! mais plus la pensée s'ennoblit, plus elle est invinciblement attirée vers les abîmes de la réflexion. Pendant qu'Oswald s'y livrait tout entier, il entendit une voiture dans l'avenue, et il en descendit un vieillard qui s'avança lentement vers lui: cet aspect d'un vieillard, à cette heure et dans ce lieu, l'émut profondément. Il reconnut M. Dickson, l'ancien ami de son père, et le reçut avec une émotion qu'il n'eût jamais ressentie pour lui dans aucun autre moment.
CHAPITRE VIII
M. Dickson n'égalait en rien le père d'Oswald: il n'avait ni son esprit ni son caractère; mais au moment de sa mort il était auprès de lui, et, né la même année, on eût dit qu'il restait encore quelques jours en arrière pour lui porter des nouvelles de ce monde. Oswald lui donna le bras pour monter l'escalier; il sentait quelque charme dans ces soins donnés à la vieillesse, seule ressemblance avec son père qu'il pût trouver dans M. Dickson. Ce vieillard avait vu naître Oswald, et ne tarda pas à lui parler sans contrainte de tout ce qui le concernait. Il blâma fortement sa liaison avec Corinne; mais ses faibles arguments auraient eu sur l'esprit d'Oswald bien moins d'ascendant encore que ceux de lady Edgermond, si M. Dickson ne lui avait pas remis la lettre que son père, lord Nelvil, écrivit à lord Edgermond lorsqu'il voulut rompre le mariage projeté entre son fils et Corinne, alors miss Edgermond. Voici quelle était cette lettre, écrite en 1791, pendant le premier voyage d'Oswald en France. Il la lut en tremblant.
LETTRE DU PÈRE D'OSWALD A LORD EDGERMOND.
«Me pardonnerez-vous, mon ami, si je vous propose un changement dans le projet d'union entre nos deux familles? Mon fils a dix-huit mois de moins que votre fille aînée; il vaut mieux lui destiner Lucile, votre seconde fille, qui est plus jeune que sa soeur de douze années. Je pourrais m'en tenir à ce motif; mais comme je savais l'âge de miss Edgermond quand je vous l'ai demandée pour Oswald, je croirais manquer à la confiance de l'amitié si je ne vous disais pas quelles sont les raisons qui me font désirer que ce mariage n'ait pas lieu. Nous sommes liés depuis vingt ans; nous pouvons nous parler avec franchise sur nos enfants, d'autant plus qu'ils sont assez jeunes pour pouvoir être encore modifiés par nos conseils. Votre fille est charmante; mais il me semble voir en elle une de ces belles Grecques qui enchantaient et subjuguaient le monde. Ne vous offensez pas de l'idée que cette comparaison peut suggérer. Sans doute votre fille n'a reçu de vous, n'a trouvé dans son coeur que les principes et les sentiments les plus purs; mais elle a besoin de plaire, de captiver, de faire effet. Elle a plus de talents encore que d'amour-propre; mais des talents si rares doivent nécessairement exciter le désir de les développer; et je ne sais pas quel théâtre peut suffire à cette activité d'esprit, à cette impétuosité d'imagination, à ce caractère ardent enfin, qui se fait sentir dans toutes ses paroles: elle entraînerait nécessairement mon fils hors de l'Angleterre; car une telle femme ne peut y être heureuse, et l'Italie seule lui convient.
«Il lui faut cette existence indépendante qui n'est soumise qu'à la fantaisie. Notre vie de campagne, nos habitudes domestiques contrarieraient nécessairement tous ses goûts. Un homme né dans notre heureuse patrie doit être Anglais avant tout: il faut qu'il remplisse ses devoirs de citoyen, puisqu'il a le bonheur de l'être; et dans les pays où les institutions politiques donnent aux hommes des occasions honorables d'agir et de se montrer, les femmes doivent rester dans l'ombre. Comment voulez-vous qu'une personne aussi distinguée que votre fille se contente d'un tel sort? Croyez-moi, mariez-la en Italie: sa religion, ses goûts et ses talents l'y appellent. Si mon fils épousait miss Edgermond, il l'aimerait sûrement beaucoup, car il est impossible d'être plus séduisante, et il essayerait alors, pour lui plaire, d'introduire dans sa maison les coutumes étrangères. Bientôt il perdrait cet esprit national, ces préjugés, si vous le voulez, qui nous unissent entre nous, et font de notre nation un corps, une association libre, mais indissoluble, qui ne peut périr qu'avec le dernier de nous. Mon fils se trouverait bientôt mal en Angleterre, en voyant que sa femme n'y serait pas heureuse. Il a, je le sais, toute la faiblesse que donne la sensibilité; il irait donc s'établir en Italie, et cette expatriation, si je vivais encore, me ferait mourir de douleur. Ce n'est pas seulement parce qu'elle me priverait de mon fils, c'est parce qu'elle lui ravirait l'honneur de servir son pays.
«Quel sort pour un habitant de nos montagnes, que de traîner une vie oisive au sein des plaisirs de l'Italie! Un Écossais _sigisbée_ de sa femme, s'il ne l'est pas de celle d'un autre! inutile à sa famille, dont il n'est plus ni le guide ni l'appui! Tel que je connais Oswald, votre fille prendrait un grand empire sur lui. Je m'applaudis donc de ce que son séjour actuel en France lui a ôté l'occasion de voir miss Edgermond; et j'ose vous conjurer, mon ami, si je mourais avant le mariage de mon fils, de ne pas lui faire connaître votre fille aînée avant que votre fille cadette soit en âge de le fixer. Je crois notre liaison assez ancienne, assez sacrée, pour attendre de vous cette marque d'affection. Dites à mon fils, s'il le fallait, mes volontés à cet égard; je suis sûr qu'il les respectera, et plus encore si j'avais cessé de vivre.
«Donnez aussi, je vous prie, tous vos soins à l'union d'Oswald avec Lucile. Quoiqu'elle soit bien enfant, j'ai démêlé dans ses traits, dans l'expression de sa physionomie, dans le son de sa voix, la modestie la plus touchante. Voilà quelle est la femme vraiment anglaise qui fera le bonheur de mon fils: si je ne vis pas assez pour être témoin de cette union, je m'en réjouirai dans le ciel; quand nous y serons un jour réunis, mon cher ami, notre bénédiction et nos prières protégeront encore nos enfants.
«Tout à vous.
«NELVIL.»
Après cette lecture, Oswald garda le plus profond silence, ce qui laissa le temps à M. Dickson de continuer ses longs discours sans être interrompu. Il admira la sagacité de son ami, qui avait si bien jugé miss Edgermond, quoiqu'il fût loin, disait-il, de pouvoir s'imaginer encore la conduite condamnable qu'elle a tenue depuis. Il prononça, au nom du père d'Oswald, qu'un tel mariage serait une offense mortelle à sa mémoire. Oswald apprit par lui que pendant son fatal séjour en France, un an après que cette lettre avait été écrite, en 1792, son père n'avait trouvé de consolations que chez lady Edgermond, où il avait passé tout un été, et qu'il s'était occupé de l'éducation de Lucile, qui lui plaisait singulièrement. Enfin, sans art, mais aussi sans ménagement, M. Dickson attaqua le coeur d'Oswald par les endroits les plus sensibles.
C'était ainsi que tout se réunissait pour renverser le bonheur de Corinne absente, et qui n'avait pour se défendre que ses lettres, qui la rappelaient de temps en temps au souvenir d'Oswald. Elle avait à combattre la nature des choses, l'influence de la patrie, le souvenir d'un père, la conjuration des amis en faveur des résolutions faciles et de la route commune, et le charme naissant d'une jeune fille, qui semblait si bien en harmonie avec les espérances pures et calmes de la vie domestique.
LIVRE DIX-SEPTIÈME
CORINNE EN ÉCOSSE
CHAPITRE PREMIER
Corinne, pendant ce temps, s'était établie près de Venise, dans une campagne sur les bords de la Brenta; elle voulait rester dans les lieux où elle avait vu Oswald pour la dernière fois, et d'ailleurs elle se croyait là plus près qu'à Rome des lettres d'Angleterre. Le prince Castel-Forte lui avait écrit pour lui offrir de venir la voir; et s'il avait essayé de la détacher d'Oswald, s'il lui avait dit ce qui se dit, c'est que l'absence doit refroidir le sentiment, un tel mot prononcé sans réflexion eût été pour Corinne comme un coup de poignard: elle aima donc mieux ne voir personne. Mais ce n'est pas une chose facile que de vivre seule quand l'âme est ardente et la situation malheureuse. Les occupations de la solitude exigent toutes du calme dans l'esprit; et lorsqu'on est agité par l'inquiétude, une distraction forcée, quelque importune qu'elle pût être, vaudrait mieux que la continuité de la même impression. Si l'on peut deviner comme on arrive à la folie, c'est sûrement lorsqu'une seule pensée s'empare de l'esprit, et ne permet plus à la succession des objets de varier les idées. Corinne était d'ailleurs une personne d'une imagination si vive, qu'elle se consumait elle-même quand ses facultés n'avaient plus d'aliment au dehors.
Quelle vie succédait à celle qu'elle venait de mener pendant près d'une année! Oswald était auprès d'elle presque tout le jour; il suivait tous ses mouvements, il accueillait avidement chacune de ses paroles; son esprit excitait celui de Corinne. Ce qu'il y avait d'analogie, ce qu'il y avait de différence entre eux, animait également leur entretien; enfin Corinne voyait sans cesse ce regard si tendre, si doux, et si constamment occupé d'elle. Quand la moindre inquiétude la troublait, Oswald prenait sa main, il la serrait contre son coeur, et le calme, et plus que le calme, une espérance vague et délicieuse renaissait dans l'âme de Corinne. Maintenant rien que d'aride au dehors, rien que de sombre au fond du coeur; elle n'avait d'autre événement, d'autre variété dans sa vie que les lettres d'Oswald; et l'irrégularité de la poste, pendant l'hiver, excitait chaque jour en elle le tourment de l'attente, et souvent cette attente était trompée. Elle se promenait tous les matins sur le bord du canal, dont les eaux sont assoupies sous le poids de larges feuilles appelées les lis des eaux. Elle attendait la gondole noire qui apportait les lettres de Venise; elle était parvenue à la distinguer à une très-grande distance, et le coeur lui battait avec une affreuse violence dès qu'elle l'apercevait. Le messager descendait de la gondole; quelquefois il disait: _Madame, il n'y a point de lettres_, et continuait ensuite paisiblement le reste de ses affaires, comme si rien n'était si simple que de n'avoir point de lettres. Une autre fois il lui disait: _Oui, madame, il y en a._ Elle les parcourait toutes d'une main tremblante, et l'écriture d'Oswald ne s'offrait point à ses regards; alors le reste du jour était affreux, la nuit se passait sans sommeil, et le lendemain elle éprouvait la même anxiété qui absorbait toute sa journée.
Enfin elle accusa lord Nelvil de ce qu'elle souffrait: il lui sembla qu'il aurait pu lui écrire plus souvent, et elle lui en fit des reproches. Il se justifia, et déjà ses lettres devinrent moins tendres: car, au lieu d'exprimer ses propres inquiétudes, il s'occupait à dissiper celles de son amie.
Ces nuances n'échappèrent point à la triste Corinne, qui étudiait le jour et la nuit une phrase, un mot des lettres d'Oswald, et cherchait à découvrir, en les relisant sans cesse, une réponse à ses craintes, une interprétation nouvelle qui pût lui donner quelques jours de calme.
Cet état ébranlait ses nerfs, affaiblissait son esprit. Elle devenait superstitieuse, et s'occupait des présages continuels qu'on peut tirer de chaque événement quand on est toujours poursuivi par la même crainte. Un jour par semaine elle allait à Venise, pour avoir ce jour-là ses lettres quelques heures plus tôt. Elle variait ainsi le tourment de les attendre. Au bout de quelques semaines, elle avait pris une sorte d'horreur pour tous les objets qu'elle voyait en allant et en revenant: ils étaient tous comme les spectres de ses pensées, et les retraçaient à ses yeux sous d'horribles traits.
Une fois, en entrant à l'église de Saint-Marc, elle se rappela qu'en arrivant à Venise l'idée lui était venue que peut-être, avant de partir, lord Nelvil la conduirait dans ces lieux, et l'y prendrait pour son épouse à la face du ciel: alors elle se livra tout entière à cette illusion. Elle le fit entrer sous ces portiques, s'approcher de l'autel, et promettre à Dieu d'aimer toujours Corinne. Elle pensa qu'elle se mettait à genoux devant Oswald, et recevait ainsi la couronne nuptiale. L'orgue qui se faisait entendre dans l'église, les flambeaux qui l'éclairaient, animaient sa vision; et, pour un moment, elle ne sentit plus le vide cruel de l'absence, mais cet attendrissement qui remplit l'âme, et fait entendre au fond du coeur la voix de ce qu'on aime. Tout à coup un murmure sombre fixa l'attention de Corinne; et comme elle se retournait, elle aperçut un cercueil qu'on apportait dans l'église. A cet aspect, elle chancela, ses yeux se troublèrent, et, depuis cet instant, elle fut convaincue par l'imagination que son sentiment pour Oswald serait la cause de sa mort.
CHAPITRE II
Quand Oswald eut lu la lettre de son père, remise par M. Dickson, il fut longtemps le plus malheureux et le plus irrésolu de tous les hommes. Déchirer le coeur de Corinne, ou manquer à la mémoire de son père, c'était une alternative si cruelle, qu'il invoqua mille fois la mort pour y échapper; enfin il fit encore ce qu'il avait fait tant de fois, il recula l'instant de la décision, et se dit qu'il irait en Italie pour rendre Corinne elle-même juge de ses tourments et du parti qu'il devait prendre. Il croyait que son devoir l'obligeait à ne pas épouser Corinne; il était libre de ne jamais s'unir à Lucile: mais de quelle manière pouvait-il passer sa vie avec son amie? Fallait-il lui sacrifier son pays, ou l'entraîner en Angleterre, sans égard pour sa réputation ni pour son sort? Dans cette perplexité douloureuse, il serait parti pour Venise, si, de mois en mois, on n'avait pas répandu le bruit que son régiment allait être embarqué; il serait parti pour apprendre à Corinne ce qu'il ne pouvait encore se résoudre à lui écrire.
Cependant le ton de ses lettres fut nécessairement altéré. Il ne voulait pas écrire ce qui se passait dans son âme; mais il ne pouvait plus s'exprimer avec le même abandon. Il avait résolu de cacher à Corinne les obstacles qu'il rencontrait dans le projet de la faire reconnaître, parce qu'il espérait y réussir encore avec le temps, et ne voulait pas l'aigrir inutilement contre sa belle-mère. Divers genres de réticences rendaient ses lettres plus courtes; il les remplissait de sujets étrangers, il ne disait rien sur ses projets futurs; enfin, une autre que Corinne eût été certaine de ce qui se passait dans le coeur d'Oswald; mais un sentiment passionné rend à la fois plus pénétrante et plus crédule. Il semble que, dans cet état, on ne puisse rien voir que d'une manière surnaturelle. On découvre ce qui est caché, et l'on se fait illusion sur ce qui est clair: car l'on est révolté de l'idée que l'on souffre à ce point, sans que rien d'extraordinaire en soit la cause, et qu'un tel désespoir est produit par des circonstances très-simples.
Oswald était très-malheureux, et de sa situation personnelle, et de la peine qu'il devait causer à celle qu'il aimait; et ses lettres exprimaient de l'irritation, sans en dire la cause. Il reprochait à Corinne, par une bizarrerie singulière, la douleur qu'il éprouvait, comme si elle n'eût pas été mille fois plus à plaindre que lui; enfin, il bouleversait entièrement l'âme de son amie. Elle n'était plus maîtresse d'elle-même; son esprit se troublait, ses nuits étaient remplies par les images les plus funestes; le jour elles ne se dissipaient pas, et l'infortunée Corinne ne pouvait croire que cet Oswald, qui écrivait des lettres si dures, si agitées, si amères, fût celui qu'elle avait connu si généreux et si tendre: elle ressentait un désir irrésistible de le revoir encore et de lui parler. «Que je l'entende! s'écria-t-elle; qu'il me dise que c'est lui qui peut déchirer ainsi sans pitié celle dont la moindre peine affligeait jadis si vivement son coeur; qu'il me le dise, et je me soumettrai à la destinée. Mais une puissance infernale inspire sans doute un tel langage. Ce n'est pas Oswald; non, ce n'est pas Oswald qui m'écrit. On m'a calomniée près de lui; enfin, il y a quelque perfidie quand il y a tant de malheur.»
Un jour, Corinne prit la résolution d'aller en Écosse, si toutefois l'on peut appeler une résolution la douleur impétueuse qui force à changer de situation à tout prix; elle n'osait écrire à personne qu'elle partait; elle n'avait pu se déterminer à le dire même à Thérésine, et elle se flattait toujours d'obtenir de sa propre raison de rester. Seulement elle soulageait son imagination par le projet d'un voyage, par une pensée différente de celle de la veille, par un peu d'avenir mis à la place des regrets. Elle était incapable d'aucune occupation. La lecture lui était devenue impossible, la musique ne lui causait qu'un tressaillement douloureux, et le spectacle de la nature, qui porte à la rêverie, redoublait encore sa peine. Cette personne si vive passait les jours entiers immobile, ou du moins sans aucun mouvement extérieur; les tourments de son âme ne se trahissaient plus que par sa mortelle pâleur. Elle regardait sa montre à chaque instant, espérant qu'une heure était passée, et ne sachant pas cependant pourquoi elle désirait que l'heure changeât de nom, puisqu'elle n'amenait rien de nouveau qu'une nuit sans sommeil, suivie d'un jour plus douloureux encore.
Un soir qu'elle se croyait prête à partir, une femme fit demander à la voir: elle la reçut, parce qu'on lui dit que cette femme paraissait le désirer vivement. Elle vit entrer dans sa chambre une personne entièrement contrefaite, le visage défiguré par une affreuse maladie, vêtue de noir et couverte d'un voile, pour dérober, s'il était possible, sa vue à ceux dont elle approchait. Cette femme, ainsi maltraitée par la nature, se chargeait de la collecte des aumônes. Elle demanda noblement, avec une sécurité touchante, des secours pour les pauvres; Corinne lui donna beaucoup d'argent, en lui faisant promettre seulement de prier pour elle. La pauvre femme, qui s'était résignée à son sort, regardait avec étonnement cette belle personne si pleine de force et de vie, riche, jeune, admirée, et qui semblait cependant accablée par le malheur. «Mon Dieu, madame, lui dit-elle, je voudrais bien que vous fussiez aussi calme que moi.» Quel mot adressé par une femme dans cet état à la plus brillante personne d'Italie, qui succombait au désespoir!
Ah! la puissance d'aimer est trop grande, elle l'est trop dans les âmes ardentes. Qu'elles sont heureuses celles qui consacrent à Dieu seul ce profond sentiment d'amour dont les habitants de la terre ne sont pas dignes! Mais le temps n'en était pas encore venu pour Corinne; il lui fallait encore des illusions, elle voulait encore du bonheur, elle priait, mais elle n'était pas encore résignée. Ses rares talents, la gloire qu'elle avait acquise, lui donnaient encore trop d'intérêt pour elle-même. Ce n'est qu'en se détachant de tout dans ce monde qu'on peut renoncer à ce qu'on aime; tous les autres sacrifices précèdent celui-là, et la vie peut être depuis longtemps un désert sans que le feu qui l'a dévastée soit éteint.
Enfin, au milieu des doutes et des combats qui renversaient et renouvelaient sans cesse le plan de Corinne, elle reçut une lettre d'Oswald, qui lui annonçait que son régiment devait s'embarquer dans six semaines, et qu'il ne pouvait profiter de ce temps pour aller à Venise, parce qu'un colonel qui s'éloignerait dans un pareil moment se perdrait de réputation. Il ne restait à Corinne que le temps d'arriver en Angleterre avant que lord Nelvil s'éloignât d'Europe, et peut-être pour toujours. Cette crainte acheva de décider son départ. Il faut plaindre Corinne, car elle n'ignorait pas tout ce qu'il y avait d'inconsidéré dans sa démarche: elle se jugeait plus sévèrement que personne; mais quelle femme aurait le droit de jeter _la première pierre_ à l'infortunée qui ne justifie point sa faute, qui n'en espère aucune jouissance, mais fuit d'un malheur à l'autre comme si des fantômes effrayants la poursuivaient de toutes parts?