Corinne; ou, l'Italie Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie française

Part 36

Chapter 363,938 wordsPublic domain

Lady Edgermond était seule quand elle reçut lord Nelvil; il l'avait vue deux fois avec son père quelques années auparavant; mais il l'avait très-peu remarquée alors; il l'observa cette fois avec attention, pour la comparer au portrait que Corinne lui en avait fait: il le trouva vrai à beaucoup d'égards; mais cependant il lui sembla qu'il y avait dans le regard de lady Edgermond plus de sensibilité que Corinne ne lui en attribuait, et il pensa qu'elle n'avait pas aussi bien que lui l'habitude de deviner les physionomies contenues. Son premier intérêt auprès de lady Edgermond était de la décider à reconnaître Corinne, en annulant tout ce qu'on avait arrangé pour la faire croire morte. Il commença l'entretien en parlant de l'Italie et du plaisir qu'il y avait trouvé. «C'est un séjour amusant pour un homme, répondit lady Edgermond; mais je serais bien fâchée qu'une femme qui m'intéressât pût s'y plaire longtemps.--J'y ai pourtant trouvé, répondit lord Nelvil blessé de cette insinuation, la femme la plus distinguée que j'aie connue en ma vie.--Cela se peut sous les rapports de l'esprit, reprit lady Edgermond; mais un honnête homme cherche d'autres qualités que celle-là dans la compagne de sa vie.--Et il les trouve aussi,» interrompit Oswald avec chaleur. Il allait continuer et prononcer clairement ce qui n'était qu'indiqué de part et d'autre; mais Lucile entra et s'approcha de l'oreille de sa mère pour lui parler. «Non, ma fille, répondit tout haut lady Edgermond, vous ne pouvez aller chez votre cousine aujourd'hui; il faut dîner ici avec lord Nelvil.» Lucile, à ces mots, rougit plus vivement encore que dans le jardin, puis s'assit à côté de sa mère, et prit sur la table un ouvrage de broderie dont elle s'occupa, sans jamais lever les yeux, ni se mêler de la conversation.

Lord Nelvil fut presque impatienté de cette conduite, car il était vraisemblable que Lucile n'ignorait pas qu'il avait été question de leur union; et quoique la figure ravissante de Lucile le frappât toujours plus, il se rappela tout ce que Corinne lui avait dit sur l'effet probable de l'éducation sévère que lady Edgermond donnait à sa fille. En Angleterre, en général, les jeunes filles ont plus de liberté que les femmes mariées, et la raison comme la morale expliquent cet usage; mais lady Edgermond y dérogeait, non pour les femmes mariées, mais pour les jeunes personnes: elle était d'avis que, dans toutes les situations, la plus rigoureuse réserve convenait aux femmes. Lord Nelvil voulait déclarer à lady Edgermond ses intentions relativement à Corinne dès qu'il se trouverait encore une fois seul avec elle; mais Lucile ne s'en alla point, et lady Edgermond soutint jusqu'au dîner l'entretien sur divers sujets avec une raison simple et ferme qui inspira du respect à lord Nelvil. Il aurait voulu combattre des opinions si arrêtées sur tous les points, et qui souvent n'étaient pas d'accord avec les siennes; mais il sentait que, s'il disait un mot à lady Edgermond qui ne fût pas dans le sens de ses idées, il lui donnerait de lui une opinion que rien ne pourrait effacer, et il hésita à ce premier pas, tout à fait irréparable auprès d'une personne qui n'admettait point de nuances ni d'exceptions, et jugeait tout par des règles générales et positives.

On annonça que le dîner était servi. Lucile s'approcha de sa mère pour lui donner le bras. Oswald alors observa que lady Edgermond marchait avec une grande difficulté. «J'ai, dit-elle à lord Nelvil, une maladie très-douloureuse, et peut-être mortelle.» Lucile pâlit à ces mots. Lady Edgermond le remarqua, et reprit avec douceur: «Les soins de ma fille, néanmoins, m'ont déjà sauvé la vie une fois, et me la sauveront peut-être encore longtemps.» Lucile baissa la tête pour que son attendrissement ne fût pas observé. Quand elle la releva, ses yeux étaient encore humides de pleurs; mais elle n'avait pas osé seulement prendre la main de sa mère; tout s'était passé dans le fond de son coeur, et elle n'avait songé aux autres que pour leur cacher ce qu'elle éprouvait. Cependant Oswald était profondément ému par cette réserve, par cette contrainte; et son imagination, naguère ébranlée par l'éloquence et la passion, se plaisait à contempler le tableau de l'innocence, et croyait voir autour de Lucile je ne sais quel nuage modeste qui reposait délicieusement les regards.

Pendant le dîner, Lucile, voulant épargner les moindres fatigues à sa mère, servait tout avec un soin continuel, et lord Nelvil entendit le son de sa voix, seulement quand elle lui offrait les différents mets; mais ces paroles insignifiantes étaient prononcées avec une douceur enchanteresse, et lord Nelvil se demandait comment il était possible que les mouvements les plus simples et les mots les plus communs pussent révéler toute une âme. «Il faut, se répétait-il à lui-même, ou le génie de Corinne, qui dépasse tout ce que l'imagination peut désirer; ou ces voiles mystérieux du silence et de la modestie, qui permettent à chaque homme de supposer les vertus et les sentiments qu'il souhaite.» Lady Edgermond et sa fille se levèrent de table, et lord Nelvil voulut les suivre; mais lady Edgermond était si scrupuleusement fidèle à l'habitude de sortir au dessert, qu'elle lui dit de rester à table jusqu'à ce qu'elle et sa fille eussent préparé le thé dans le salon; et lord Nelvil les rejoignit un quart d'heure après. La soirée se passa sans qu'il pût être un moment seul avec lady Edgermond, car Lucile ne la quitta pas. Il ne savait ce qu'il devait faire, et il allait partir pour la ville voisine, se proposant de revenir le lendemain parler à lady Edgermond, lorsqu'elle lui offrit de demeurer chez elle cette nuit. Il accepta tout de suite, sans y attacher aucune importance; et néanmoins il se repentit ensuite de l'avoir fait, parce qu'il crut remarquer dans les regards de lady Edgermond, qu'elle considérait ce consentement comme une raison de croire qu'il pensait encore à sa fille. Ce fut un motif de plus pour le décider à lui demander, dès ce moment, un entretien, qu'elle lui accorda pour la matinée du jour suivant.

Lady Edgermond se fit porter dans son jardin. Oswald s'offrit pour l'aider à faire quelques pas. Lady Edgermond le regarda fixement, puis elle dit: «Je le veux bien.» Lucile lui remit le bras de sa mère, et lui dit à voix très-basse, dans la crainte que sa mère ne l'entendît: «Milord, marchez doucement.» Lord Nelvil tressaillit à ces mots dits en secret. C'est ainsi qu'une parole sensible aurait pu lui être adressée par cette figure angélique, qui ne semblait pas faite pour les affections de la terre. Oswald ne crut point que son émotion en cet instant fût une offense pour Corinne; il lui sembla que c'était seulement un hommage à la pureté céleste de Lucile. Ils rentrèrent au moment de la prière du soir, que lady Edgermond faisait chaque jour dans sa maison avec tous ses domestiques réunis. Ils étaient rassemblés dans la grande salle d'en bas. La plupart d'entre eux étaient infirmes et vieux; ils avaient servi le père de lady Edgermond et celui de son époux. Oswald fut vivement touché par ce spectacle, qui lui rappelait ce qu'il avait souvent vu dans la maison paternelle. Tout le monde se mit à genoux, excepté lady Edgermond, que sa maladie en empêchait, mais qui joignit les mains et baissa les yeux avec un recueillement respectable.

Lucile était à genoux à côté de sa mère, et c'était elle qui était chargée de la lecture. Ce fut d'abord un chapitre de l'Évangile, et puis une prière adaptée à la vie rurale et domestique. Cette prière était composée par lady Edgermond; et il y avait dans les expressions une sorte de sévérité qui contrastait avec le son de voix doux et timide de sa fille qui les lisait; mais cette sévérité même augmenta l'effet des dernières paroles, que Lucile prononça en tremblant. Après avoir prié pour les domestiques de la maison, pour les parents, pour le roi, et pour la patrie, il y avait: «Fais-nous aussi la grâce, ô mon Dieu! que la jeune fille de cette maison vive et meure sans que son âme ait été souillée par une seule pensée, par un seul sentiment qui ne soit pas conforme à ses devoirs; et que sa mère, qui doit bientôt retourner près de toi, puisse obtenir le pardon de ses propres fautes, au nom des vertus de son unique enfant!»

Lucile répétait tous les jours cette prière. Mais ce soir-là, en présence d'Oswald, elle fut plus touchée que de coutume, et des larmes tombèrent de ses yeux avant qu'elle en eût fini la lecture, et qu'elle pût, couvrant son visage de ses mains, dérober ses pleurs à tous les regards. Mais Oswald les avait vus couler; et un attendrissement mêlé de respect remplissait son coeur: il contemplait cet air de jeunesse qui tenait de si près à l'enfance, ce regard qui semblait conserver encore le souvenir récent du ciel. Un visage aussi charmant, au milieu de ces visages qui peignaient tous la vieillesse ou la maladie, semblait l'image de la pitié divine. Lord Nelvil réfléchissait à cette vie si austère et si retirée que Lucile avait menée, à cette beauté sans pareille, privée ainsi de tous les plaisirs comme de tous les hommages du monde, et son âme fut pénétrée de l'émotion la plus pure. La mère de Lucile aussi méritait le respect, et l'obtenait; c'était une personne plus sévère encore pour elle-même que pour les autres. Les bornes de son esprit devaient être attribuées plutôt à l'extrême rigueur de ses principes qu'à un défaut d'intelligence naturelle; et, au milieu de tous les liens qu'elle s'était imposés, de toute sa roideur acquise et naturelle, il y avait une passion pour sa fille d'autant plus profonde, que l'âpreté de son caractère venait d'une sensibilité réprimée, et donnait une nouvelle force à l'unique affection qu'elle n'avait pas étouffée.

A dix heures du soir, le plus profond silence régnait dans la maison. Oswald put réfléchir à son aise sur la journée qui venait de se passer. Il ne s'avouait point à lui-même que Lucile avait fait impression sur son coeur; peut-être cela n'était-il pas même encore vrai; mais, bien que Corinne enchantât l'imagination de mille manières, il y avait pourtant un genre d'idées, un son musical, s'il est permis de s'exprimer ainsi, qui ne s'accordait qu'avec Lucile. Les images du bonheur domestique s'unissaient plus facilement à la retraite de Northumberland qu'au char triomphal de Corinne: enfin Oswald ne pouvait se dissimuler que Lucile était la femme que son père aurait choisie pour lui; mais il aimait Corinne, mais il en était aimé: il avait fait serment de ne jamais former d'autres liens, c'en était assez pour persister dans le dessein de déclarer le lendemain à lady Edgermond qu'il voulait épouser Corinne. Il s'endormit en pensant à l'Italie; et, néanmoins, pendant son sommeil, il crut voir Lucile qui passait légèrement devant lui sous la forme d'un ange: il se réveilla et voulut écarter ce songe; mais le même songe revint encore, et, la dernière fois qu'il s'offrit à lui, cette figure parut s'envoler; il se réveilla de nouveau, regrettant cette fois de ne pouvoir retenir l'objet qui disparaissait à ses yeux. Le jour commençait alors à paraître, Oswald descendit pour se promener.

CHAPITRE VI

Le soleil venait de se lever, et lord Nelvil croyait que personne n'était encore éveillé dans la maison. Il se trompait: Lucile dessinait déjà sur le balcon. Ses cheveux, qu'elle n'avait point encore rattachés, étaient soulevés par le vent. Elle ressemblait ainsi au songe de lord Nelvil, et il fut un moment ému en la voyant comme par une apparition surnaturelle. Mais il eut honte bientôt après d'être troublé à ce point par une circonstance si simple. Il resta quelque temps devant ce balcon. Il salua Lucile; mais il ne put être remarqué, car elle ne détournait point les yeux de son travail. Il continua sa promenade, et il eût alors souhaité plus que jamais de voir Corinne, pour qu'elle dissipât les impressions vagues qu'il ne pouvait s'expliquer: Lucile lui plaisait comme le mystère, comme l'inconnu; il aurait désiré que l'éclat du génie de Corinne fît disparaître cette image légère qui prenait successivement toutes les formes à ses yeux.

Il revint au salon, et il y trouva Lucile, qui plaçait le dessin qu'elle venait de faire dans un petit cadre brun, en face de la table à thé de sa mère. Oswald vit ce dessin; ce n'était qu'une rose blanche sur sa tige, mais dessinée avec une grâce parfaite. «Vous savez donc peindre? dit Oswald à Lucile.--Non, milord, je ne sais absolument qu'imiter les fleurs, et encore les plus faciles de toutes: il n'y a pas de maître ici, et le peu que j'ai appris, je le dois à une soeur qui m'a donné des leçons.» En prononçant ces mots, elle soupira. Lord Nelvil rougit beaucoup, et lui dit: «Et cette soeur, qu'est-elle devenue?--Elle ne vit plus, reprit Lucile; mais je la regretterai toujours.» Oswald comprit que Lucile était trompée comme le reste du monde sur le sort de sa soeur; mais ce mot, _je la regretterai toujours_, lui parut révéler un aimable caractère, et il en fut attendri. Lucile allait se retirer, s'apercevant tout à coup qu'elle était seule avec lord Nelvil, lorsque lady Edgermond entra. Elle regarda sa fille avec étonnement et sévérité tout à la fois, et lui fit signe de sortir. Ce regard avertit Oswald de ce qu'il n'avait pas remarqué, c'est que Lucile avait fait quelque chose de fort extraordinaire, selon ses habitudes, en restant avec lui quelques minutes sans sa mère; et il en fut touché, comme il l'aurait été d'un témoignage d'intérêt très-marquant donné par une autre.

Lady Edgermond s'assit, et renvoya ses gens, qui l'avaient soutenue jusqu'à son fauteuil. Elle était pâle, et ses lèvres tremblaient en offrant une tasse de thé à lord Nelvil. Il observa cette agitation; et l'embarras qu'il éprouvait lui-même s'en accrut: cependant, animé par le désir de rendre service à celle qu'il aimait, il commença l'entretien. «Madame, dit-il à lady Edgermond, j'ai beaucoup vu en Italie une femme qui vous intéresse particulièrement.--Je ne le crois pas, répondit lady Edgermond avec sécheresse, car personne ne m'intéresse dans ce pays-là.--J'imaginais, cependant, continua lord Nelvil, que la fille de votre époux avait des droits sur votre affection.--Si la fille de mon époux, reprit lady Edgermond, était une personne indifférente à ses devoirs comme à sa considération, je ne lui souhaiterais sûrement pas du mal, mais je serais bien aise de n'en jamais entendre parler.--Et si cette fille abandonnée par vous, madame, reprit Oswald avec chaleur, était la femme du monde la plus justement célèbre par ses admirables talents en tout genre, la dédaigneriez-vous toujours?--Également, reprit lady Edgermond; je ne fais aucun cas des talents qui détournent une femme de ses véritables devoirs. Il y a des actrices, des musiciens, des artistes enfin, pour amuser le monde; mais, pour des femmes de notre rang, la seule destinée convenable, c'est de se consacrer à son époux et de bien élever ses enfants.--Quoi! reprit lord Nelvil, ces talents qui viennent de l'âme et ne peuvent exister sans le caractère le plus élevé, sans le coeur le plus sensible, ces talents qui sont unis à la bonté la plus touchante, au coeur le plus généreux, vous les blâmeriez parce qu'ils étendent la pensée, parce qu'ils donnent à la vertu même un empire plus vaste, une influence plus générale?--A la vertu? reprit lady Edgermond avec un sourire amer: je ne sais pas bien ce que vous entendez par ce mot ainsi appliqué. La vertu d'une personne qui s'est enfuie de la maison paternelle, la vertu d'une personne qui s'est établie en Italie, menant la vie la plus indépendante, recevant tous les hommages, pour ne rien dire de plus, donnant un exemple plus pernicieux encore pour les autres que pour elle-même, abdiquant son rang, sa famille, le propre nom de son père...--Madame, interrompit Oswald, c'est un sacrifice généreux qu'elle a fait à vos désirs, à votre fille; elle a craint de vous nuire en conservant votre nom...--Elle l'a craint! s'écria lady Edgermond; elle sentait donc qu'elle le déshonorait!--C'en est trop! interrompit Oswald avec violence; Corinne Edgermond sera bientôt lady Nelvil, et nous verrons alors, madame, si vous rougirez de reconnaître en elle la fille de votre époux! Vous confondez dans les règles vulgaires une personne douée comme aucune femme ne l'a jamais été; un ange d'esprit et de bonté; un génie admirable, et néanmoins un caractère sensible et timide; une imagination sublime, une générosité sans bornes; une personne qui peut avoir eu des torts, parce qu'une supériorité si étonnante ne s'accorde pas toujours avec la vie commune, mais qui possède une âme si belle, qu'elle est au-dessus de ses fautes, et qu'une seule de ses actions ou de ses paroles les efface toutes. Elle honore celui qu'elle choisit pour son protecteur plus que ne pourrait le faire la reine du monde en se désignant un époux.--Vous pourrez peut-être, milord, répondit lady Edgermond en faisant effort sur elle-même pour se contenir, accuser les bornes de mon esprit; mais il n'y a rien de tout ce que vous venez de me dire qui soit à ma portée. Je n'entends par moralité que l'exacte observation des règles établies: hors de là, je ne comprends que des qualités mal employées, qui méritent tout au plus de la pitié.--Le monde eût été bien aride, madame, répondit Oswald, si l'on n'avait jamais conçu ni le génie ni l'enthousiasme, et qu'on eût fait de la nature humaine une chose si réglée et si monotone. Mais, sans continuer davantage une inutile discussion, je viens vous demander formellement si vous ne reconnaîtrez pas pour votre belle-fille miss Edgermond, lorsqu'elle sera lady Nelvil.--Encore moins, reprit lady Edgermond; car je dois à la mémoire de votre père d'empêcher, si je le puis, l'union la plus funeste.--Comment, mon père? dit Oswald, que ce nom troublait toujours.--Ignorez-vous, continua lady Edgermond, qu'il refusa la main de miss Edgermond pour vous, lorsqu'elle n'avait encore fait aucune faute, lorsqu'il prévoyait seulement, avec la sagacité parfaite qui le caractérisait, ce qu'elle serait un jour?--Quoi! vous savez?...--La lettre de votre père à milord Edgermond sur ce sujet est entre les mains de M. Dickson, son ancien ami, interrompit lady Edgermond; je la lui ai remise quand j'ai su vos relations avec Corinne en Italie, afin qu'il vous la fît lire à votre retour; il ne me convenait pas de m'en charger.»

Oswald se tut quelques instants, puis il reprit: «Ce que je vous demande, madame, c'est ce qui est juste, c'est ce que vous vous devez à vous-même: détruisez les bruits que vous avez accrédités sur la mort de votre belle-fille, et reconnaissez-la honorablement pour ce qu'elle est, pour la fille de lord Edgermond.--Je ne veux contribuer en aucune manière, répondit lady Edgermond, au malheur de votre vie; et si l'existence actuelle de Corinne, cette existence sans nom et sans appui peut être cause que vous ne l'épousiez point, Dieu et votre père me préservent d'éloigner cet obstacle!--Madame, répondit lord Nelvil, le malheur de Corinne serait un lien de plus pour elle et moi.--Eh bien,» reprit lady Edgermond avec une vivacité à laquelle elle ne s'était jamais livrée, et qui venait sans doute du regret qu'elle éprouvait en perdant pour sa fille un époux qui lui convenait à tant d'égards, «eh bien, continua-t-elle, rendez-vous donc malheureux tous les deux; car elle aussi le sera: ce pays lui est odieux; elle ne peut se plier à nos moeurs, à notre vie sévère. Il lui faut un théâtre où elle puisse montrer tous ces talents que vous prisez tant, et qui rendent la vie si difficile. Vous la verrez s'ennuyer dans ce pays, désirer de retourner en Italie; elle vous y traînera: vous quitterez vos amis, votre patrie, celle de votre père, pour une étrangère aimable, j'y consens, mais qui vous oublierait si vous le vouliez, car il n'y a rien de plus mobile que ces têtes exaltées. Les profondes douleurs ne sont faites que pour ce que vous appelez les femmes médiocres, c'est-à-dire celles qui ne vivent que pour leurs époux et leurs enfants.» La violence du mouvement qui avait fait parler lady Edgermond, elle qui, toujours habituée à la contrainte, ne s'était peut-être pas une fois dans toute sa vie laissée aller à ce point, ébranla ses nerfs déjà malades, et en finissant de parler elle se trouva mal. Oswald, la voyant dans cet état, sonna vivement pour appeler du secours.

Lucile arriva très-effrayée, s'empressa de soulager sa mère, et jeta seulement sur Oswald un regard inquiet qui semblait lui dire: _Est-ce vous qui avez fait mal à ma mère?_ Ce regard attendrit profondément lord Nelvil. Lorsque lady Edgermond revint à elle, il cherchait à lui montrer l'intérêt qu'elle lui inspirait; mais elle le repoussa avec froideur, et rougit en pensant que par son émotion elle avait peut-être manqué de fierté pour sa fille, et trahi le désir qu'elle avait eu de lui donner lord Nelvil pour époux. Elle fit signe à Lucile de s'éloigner et dit: «Milord, vous devez, dans tous les cas, vous considérer comme libre de l'espèce d'engagement qui pouvait exister entre nous. Ma fille est si jeune, qu'elle n'a pu s'attacher au projet que nous avions formé, votre père et moi; mais il est plus convenable cependant, ce projet étant changé, que vous ne reveniez pas chez moi tant que ma fille ne sera pas mariée.--Je me bornerai donc, reprit Oswald en s'inclinant devant elle, à vous écrire pour traiter avec vous du sort d'une personne que je n'abandonnerai jamais.--Vous en êtes le maître,» répondit lady Edgermond avec une voix étouffée; et lord Nelvil partit.

En passant à cheval dans l'avenue, il aperçut de loin, dans le bois, l'élégante figure de Lucile. Il ralentit le pas de son cheval pour la voir encore, et il lui parut que Lucile suivait la même direction que lui, en se cachant derrière les arbres. Le grand chemin passait devant un pavillon à l'extrémité du parc. Oswald remarqua que Lucile entrait dans ce pavillon: il passa devant avec émotion, mais sans pouvoir la découvrir. Il retourna plusieurs fois la tête après avoir passé, et remarqua dans un autre endroit, d'où l'on pouvait apercevoir tout le grand chemin, une légère agitation dans les feuilles d'un des arbres placés près du pavillon. Il s'arrêta vis-à-vis de cet arbre, mais il n'y aperçut plus le moindre mouvement. Incertain s'il avait bien deviné, il partit; puis tout à coup il revint sur ses pas avec la rapidité de l'éclair, comme s'il eût laissé tomber quelque chose sur la route. Alors il vit Lucile sur le bord du chemin et la salua respectueusement. Lucile baissa son voile avec précipitation et s'enfonça dans le bois, ne réfléchissant pas que se cacher ainsi, c'était avouer le motif qui l'avait amenée: la pauvre enfant n'avait rien éprouvé de si vif ni de si coupable en sa vie que le sentiment qui l'avait conduite à désirer de voir passer lord Nelvil; et loin de penser à le saluer tout simplement, elle se croyait perdue dans son esprit pour avoir été devinée. Oswald comprit tous ces mouvements; il se sentit doucement flatté par cet innocent intérêt, si timidement et sincèrement exprimé. «Personne, pensait-il, ne pouvait être plus vrai que Corinne, mais personne aussi ne connaissait mieux elle-même et les autres: il faudrait apprendre à Lucile et l'amour qu'elle éprouverait, et celui qu'elle inspirerait. Mais ce charme d'un jour peut-il suffire à la vie? Et puisque cette aimable ignorance de soi-même ne dure pas, puisqu'il faut enfin pénétrer dans son âme, et savoir ce que l'on sent, la candeur qui survit à cette découverte ne vaut-elle pas mieux encore que la candeur qui la précède?»

Il comparait ainsi dans ses réflexions Corinne et Lucile mais cette comparaison n'était encore, du moins il le croyait, qu'un simple amusement de son esprit, et il ne supposait pas qu'elle pût jamais l'occuper davantage.

CHAPITRE VII