Part 35
--Arrête, s'écria lord Nelvil, c'en est trop!» Et, faisant signe à Thérésine de s'éloigner, il prit Corinne dans ses bras, et lui dit: «Je suis décidé à rester: tu feras de moi ce que tu voudras. Je subirai ce que le ciel me destine, mais je ne t'abandonnerai point dans ce malheur, et je ne te conduirai point en Angleterre avant d'y avoir assuré ton sort. Je ne t'y laisserai point exposée aux insultes d'une femme hautaine. Je reste; oui, je reste, car je ne puis te quitter.» Ces paroles rappelèrent Corinne à elle-même, mais la jetèrent dans un abattement plus cruel encore que le désespoir qu'elle venait d'éprouver. Elle sentit la nécessité qui pesait sur elle, et, la tête baissée, elle resta longtemps dans un profond silence. «Parle, chère amie, lui dit Oswald, fais-moi donc entendre le son de ta voix; je n'ai plus qu'elle pour me soutenir; je veux me laisser guider par elle.--Non, répondit Corinne, non; vous partirez, il le faut.» Et des torrents de pleurs annoncèrent sa résignation. «Mon amie! s'écria lord Nelvil, je prends à témoin ce portrait de ton père, qui est là devant nos yeux; et tu sais si le nom d'un père est sacré pour moi! je le prends à témoin que ma vie est en ta puissance tant qu'elle sera nécessaire à ton bonheur. A mon retour des îles, je verrai si je puis te rendre ta patrie, et t'y faire retrouver le rang et l'existence qui te sont dus, mais si je n'y réussissais pas, je reviendrais en Italie vivre et mourir à tes pieds.--Hélas! reprit Corinne, et ces dangers de la guerre que vous allez braver...--Ne les crains pas, reprit Oswald, j'y échapperai; mais si je périssais cependant, moi le plus inconnu des hommes, mon souvenir resterait dans ton coeur; tu n'entendrais peut-être jamais prononcer mon nom sans que tes yeux se remplissent de larmes, n'est-il pas vrai, Corinne? Tu dirais: _Je l'ai connu; il m'a aimée._--Ah! laisse-moi, laisse-moi! s'écria-t-elle, tu te trompes à mon calme apparent; demain, quand le soleil reviendra, et que je me dirai: _Je ne le verrai plus! je ne le verrai plus!_ il se peut que je cesse de vivre, et ce serait bien heureux!--Pourquoi, s'écria lord Nelvil, pourquoi, Corinne, crains-tu de ne pas me revoir? Cette promesse solennelle de nous réunir à jamais n'est-elle rien pour toi? ton coeur en peut-il douter?--Non, je vous respecte trop pour ne pas vous croire, dit Corinne; il m'en coûterait plus encore de renoncer à mon admiration pour vous qu'à mon amour. Je vous regarde comme un être angélique, comme le caractère le plus pur et plus noble qui ait paru sur la terre: ce n'est pas seulement votre charme qui me captive, c'est l'idée que jamais tant de vertus n'ont été réunies dans un même objet, et votre céleste regard ne vous a été donné que pour les exprimer toutes: loin de moi donc un doute sur vos promesses. Je fuirais à l'aspect de la figure humaine, elle ne m'inspirerait plus que de la terreur, si lord Nelvil pouvait tromper: mais la séparation livre à tant de hasards, mais ce mot terrible, _adieu!_...--Jamais, interrompit-il, jamais Oswald ne peut te dire un dernier adieu que sur son lit de mort.» Et son émotion était si profonde en prononçant ces mots, que Corinne, commençant à craindre l'effet de cette émotion sur sa santé, essaya de se contenir, elle qui était la plus à plaindre.
Ils commencèrent donc à parler de ce cruel départ, des moyens de s'écrire, et de la certitude de se rejoindre. Un an fut le terme fixé pour cette absence. Oswald se croyait sûr que l'expédition ne devait pas durer plus longtemps. Enfin, il leur restait encore quelques heures, et Corinne espérait qu'elle aurait de la force. Mais lorsque Oswald lui eut dit que la gondole viendrait le prendre à trois heures du matin, et qu'elle vit à sa pendule que ce moment n'était pas très-éloigné, elle frémit de tous ses membres, et sûrement l'approche de l'échafaud ne lui aurait pas causé plus d'effroi. Oswald aussi semblait perdre à chaque instant sa résolution, et Corinne, qui l'avait toujours vu maître de lui-même, avait le coeur déchiré par le spectacle de ses angoisses. Pauvre Corinne! elle le consolait, tandis qu'elle devait être mille fois plus malheureuse que lui!
«Écoutez, dit-elle à lord Nelvil, quand vous serez à Londres, ils vous diront, les hommes légers de cette ville, que des promesses d'amour ne lient pas l'honneur; que tous les Anglais du monde ont aimé des Italiennes dans leurs voyages et les ont oubliées au retour; que quelques mois de bonheur n'engagent ni celle qui les reçoit ni celui qui les donne, et qu'à votre âge la vie entière ne peut dépendre du charme que vous avez trouvé pendant quelque temps dans la société d'une étrangère. Ils auront l'air d'avoir raison, raison selon le monde: mais vous qui avez connu ce coeur dont vous vous êtes rendu le maître, vous qui savez comme il vous aime, trouverez-vous des sophismes pour excuser une blessure mortelle? Et les plaisanteries frivoles et barbares des hommes du jour empêcheront-elles que votre main ne tremble en enfonçant un poignard dans mon sein?--Ah! que me dis-tu? s'écria lord Nelvil; ce n'est pas ta douleur seule qui me retient, c'est la mienne. Où trouverais-je un bonheur semblable à celui que j'ai goûté près de toi? Qui, dans l'univers, m'entendrait comme tu m'as entendu? L'amour, Corinne, l'amour, c'est toi seule qui l'éprouves, c'est toi seule qui l'inspires: cette harmonie de l'âme, cette intime intelligence de l'esprit et du coeur, avec quelle autre femme peut-elle exister qu'avec toi, Corinne? Ton ami n'est pas un homme léger, tu le sais; il s'en faut qu'il le soit. Tout est sérieux pour lui dans la vie; est-ce donc pour toi seule qu'il démentirait sa nature?
--Non, non, reprit Corinne, non, vous ne traiterez pas avec dédain une âme sincère. Et ce n'est pas vous, Oswald, ce n'est pas vous que mon désespoir trouverait insensible. Mais un ennemi redoutable me menace auprès de vous: c'est la sévérité despotique, c'est la dédaigneuse médiocrité de ma belle-mère. Elle vous dira tout ce qui peut flétrir ma vie passée. Épargnez-moi de vous répéter d'avance ses impitoyables discours. Loin que les talents que je puis avoir soient une excuse à ses yeux, ils seront, je le sais, le plus grand de mes torts. Elle ne comprend point leurs charmes, elle ne voit que leurs dangers. Elle trouve inutile, et peut-être coupable, tout ce qui ne s'accorde pas avec la destinée qu'elle s'est tracée, et toute la poésie du coeur lui semble un caprice importun qui s'arroge le droit de mépriser sa raison. C'est au nom des vertus que je respecte autant que vous qu'elle condamnera mon caractère et mon sort. Oswald, elle vous dira que je suis indigne de vous.--Et comment pourrai-je l'entendre? interrompit Oswald; quelles vertus oserait-on élever plus haut que ta générosité, ta franchise, ta bonté, ta tendresse? Céleste créature! que les femmes communes soient jugées par les règles communes! mais honte à celui que tu aurais aimé et qui ne te respecterait pas autant qu'il t'adore! Rien dans l'univers n'égale ton esprit ni ton coeur. A la source divine où tes sentiments sont puisés, tout est amour et vérité. Corinne, Corinne, ah! je ne puis te quitter. Je sens mon courage défaillir. Si tu ne me soutiens pas, je ne partirai point; et c'est de toi qu'il faut que je reçoive la force de t'affliger.--Eh bien, dit Corinne, encore quelques instants avant de recommander mon âme à Dieu pour qu'il me donne la force d'entendre sonner l'heure fixée pour ton départ. Nous nous sommes aimés, Oswald, avec une tendresse profonde. Je t'ai confié les secrets de ma vie: ce n'est rien que les faits; mais les sentiments les plus intimes de mon être, tu les sais tous. Je n'ai pas une idée qui ne soit unie à toi. Si j'écris quelques lignes où mon âme se répande, c'est toi seul qui m'inspires, c'est à toi que j'adresse toutes mes pensées, comme mon dernier souffle sera pour toi. Où serait donc mon asile si tu m'abandonnais? Les beaux-arts me retracent ton image; la musique, c'est ta voix; le ciel, ton regard. Tout ce génie qui jadis enflammait ma pensée n'est plus que de l'amour. Enthousiasme, réflexion, intelligence, je n'ai plus rien qu'en commun avec toi.
«Dieu puissant qui m'entendez! dit-elle en levant ses regards vers le ciel, Dieu! qui n'êtes point impitoyable pour les peines du coeur, les plus nobles de toutes! ôtez-moi la vie quand il cessera de m'aimer, ôtez-moi le déplorable reste d'existence qui ne me servirait plus qu'à souffrir. Il emporte avec lui ce que j'ai de plus généreux et de plus tendre; s'il laisse éteindre ce feu déposé dans son sein, que, dans quelque lieu du monde que je sois, ma vie aussi s'éteigne. Grand Dieu! vous ne m'avez pas faite pour survivre à tous les nobles sentiments; et que me resterait-il quand j'aurais cessé de l'estimer? car lui aussi doit m'aimer, il le doit, je sens au fond de mon coeur une affection qui commande la sienne... mon Dieu! s'écria-t-elle encore une fois, la mort ou son amour!» En achevant cette prière, elle se retourna vers Oswald et le trouva prosterné devant elle dans des convulsions effrayantes; l'excès de son émotion avait surpassé ses forces; il repoussait les secours de Corinne, il voulait mourir, et sa tête semblait absolument perdue. Corinne, avec douceur, serra ses mains dans les siennes en lui répétant tout ce qu'il lui avait dit lui-même. Elle l'assura qu'elle le croyait, qu'elle se fiait à son retour, et qu'elle se sentait beaucoup plus calme. Ces douces paroles firent quelque bien à lord Nelvil. Cependant plus il sentait approcher l'heure de sa séparation, plus il lui semblait impossible de s'y décider.
«Pourquoi, dit-il à Corinne, pourquoi n'irions-nous pas au temple avant mon départ pour prononcer le serment d'une union éternelle?» Corinne tressaillit à ces mots, regarda lord Nelvil, et le plus grand trouble agita son coeur; elle se souvint qu'Oswald, en lui racontant son histoire, lui avait dit que la douleur d'une femme était toute-puissante sur sa conduite, mais qu'il avait ajouté que son sentiment se refroidissait par les sacrifices mêmes que cette douleur obtenait de lui. Toute la fermeté, toute la fierté de Corinne se réveillèrent à cette idée, et, après quelques instants de silence, elle répondit: «Il faut que vous ayez revu vos amis et votre patrie avant de prendre la résolution de m'épouser. Je la devrais dans ce moment, milord, à l'émotion du départ: je n'en veux pas ainsi.» Oswald n'insista plus. «Au moins, dit-il en saisissant la main de Corinne, je le jure de nouveau, ma foi est attachée à cet anneau que je vous ai donné. Tant que vous le conserverez, jamais une autre n'aura des droits sur mon sort; si vous le dédaignez une fois, si vous me le renvoyez...--Cessez, cessez, interrompit Corinne, d'exprimer une inquiétude que vous ne pouvez éprouver. Ah! ce n'est pas moi qui romprai la première l'union sacrée de nos coeurs, vous le savez bien que ce n'est pas moi, et je rougirais presque d'assurer ce qui n'est que trop certain.»
Cependant l'heure avançait: Corinne pâlissait à chaque bruit, et lord Nelvil restait plongé dans une douleur profonde, et n'avait plus la force de prononcer un seul mot. Enfin la lumière fatale parut dans l'éloignement, à travers sa fenêtre, et, bientôt après, la barque noire s'arrêta devant la porte. Corinne, à cette vue, fit un cri en reculant avec effroi, et tomba dans les bras d'Oswald, en s'écriant: «Les voilà! les voilà! adieu, partez, c'en est fait.--O mon Dieu! dit lord Nelvil, ô mon père! l'exigez-vous de moi?» Et la serrant contre son coeur, il la couvrit de ses larmes. «Partez, lui dit-elle, partez, il le faut.--Faites venir Thérésine, répondit Oswald, je ne puis vous laisser seule ainsi.--Seule! hélas! dit Corinne, ne le suis-je pas jusqu'à votre retour?--Je ne puis sortir de cette chambre, s'écria lord Nelvil, non, je ne le puis.» Et en prononçant ces paroles, son désespoir était tel, que ses regards et ses voeux appelaient la mort. «Eh bien, dit Corinne, je le donnerai ce signal; j'irai moi-même ouvrir cette porte, mais accordez-moi quelques instants.--Oh! oui, s'écria lord Nelvil, restons encore ensemble, restons; ces cruels combats valent encore mieux que de cesser de te voir.»
On entendit alors sous les fenêtres de Corinne les bateliers qui appelaient les gens de lord Nelvil; ils répondirent, et l'un d'eux vint frapper à la porte de Corinne, en annonçant que _tout était prêt_. «Oui, tout est prêt,» répondit Corinne; et, s'éloignant d'Oswald, elle alla prier, la tête appuyée contre le portrait de son père. Sans doute en ce moment sa vie passée s'offrait en entier à elle, sa conscience exagéra toutes ses fautes; elle craignit de ne pas mériter la miséricorde divine, et cependant elle se sentait si malheureuse, qu'elle devait croire à la pitié du ciel. Enfin, en se relevant, elle tendit la main à lord Nelvil, et lui dit: «Partez, je le veux à présent, et peut-être que dans un instant je ne le pourrai plus: partez, que Dieu bénisse vos pas, et qu'il me protége aussi, car j'en ai bien besoin.» Oswald se précipita encore une fois dans ses bras; et la pressant contre son coeur avec une passion inexprimable, tremblant et pâle comme un homme qui marche au supplice, il sortit de cette chambre, où, pour la dernière fois peut-être, il avait aimé, il s'était senti aimé comme la destinée n'en offre pas un second exemple.
Quand Oswald disparut aux regards de Corinne, une palpitation horrible, qui ne lui laissait plus le pouvoir de respirer, la saisit; ses yeux étaient tellement troublés, que les objets qu'elle voyait perdaient à ses yeux toute réalité, et semblaient errer tantôt près, tantôt loin de ses regards; elle croyait sentir que la chambre où elle était se balançait, comme dans un tremblement de terre, et elle s'appuyait pour résister à ce mouvement. Pendant un quart d'heure encore elle entendit le bruit que faisaient les gens d'Oswald en achevant les préparatifs de son départ. Il était encore là dans la gondole; elle pouvait encore le revoir, mais elle se craignait elle-même; et lui, de son côté, était couché dans la gondole, presque sans connaissance. Enfin il partit, et dans ce moment Corinne s'élança hors de sa chambre pour le rappeler; Thérésine l'arrêta. Une pluie terrible commençait alors; le vent le plus violent se faisait entendre, et la maison où demeurait Corinne était ébranlée presque comme un vaisseau au milieu de la mer. Elle ressentit une vive inquiétude pour Oswald traversant les lagunes dans ce temps affreux, et elle descendit sur le bord du canal, dans le dessein de s'embarquer et de le suivre au moins jusqu'à la terre ferme. Mais la nuit était si obscure, qu'il n'y avait pas une seule barque. Corinne marchait avec une agitation cruelle sur les pierres étroites qui séparent le canal des maisons. L'orage augmentait toujours, et sa frayeur pour Oswald redoublait à chaque instant. Elle appelait au hasard des bateliers, qui prenaient ses cris pour des cris de détresse de malheureux qui se noyaient pendant la tempête; et néanmoins personne n'osait approcher, tant les ondes agitées du grand canal étaient redoutables.
Corinne attendit le jour dans cette situation. Le temps se calma cependant, et le gondolier qui avait conduit Oswald lui apporta, de sa part, la nouvelle, qu'il avait heureusement passé les lagunes. Ce moment encore ressemblait presque au bonheur; et ce ne fut qu'après quelques heures que l'infortunée Corinne ressentit de nouveau l'absence, et les longues heures, et les tristes jours, et l'inquiète et dévorante peine qui devait l'occuper désormais.
CHAPITRE IV
Oswald, pendant les premiers jours de son voyage, fut prêt vingt fois à retourner pour rejoindre Corinne; mais les motifs qui l'entraînaient triomphèrent de ce désir. C'est un pas solennel de fait dans l'amour que de l'avoir vaincu une fois: le prestige de sa toute-puissance est fini.
En approchant de l'Angleterre, tous les souvenirs de la patrie rentrèrent dans l'âme d'Oswald. L'année qu'il venait de passer en Italie n'était en relation avec aucune autre époque de sa vie; c'était comme une apparition brillante qui avait frappé son imagination, mais n'avait pu changer entièrement les opinions ni les goûts dont son existence était composée jusqu'alors. Il se retrouvait lui-même; et, bien que le regret d'être séparé de Corinne l'empêchât d'éprouver aucune impression de bonheur, il reprenait pourtant une sorte de fixité dans les idées que le vague enivrant des beaux-arts et de l'Italie avait fait disparaître. Dès qu'il eut mis le pied sur la terre d'Angleterre, il fut frappé de l'ordre et de l'aisance, de la richesse et de l'industrie qui s'offraient à ses regards; les penchants, les habitudes, les goûts nés avec lui, se réveillèrent avec plus de force que jamais. Dans ce pays, où les hommes ont tant de dignité et les femmes tant de modestie, où le bonheur domestique est le lien du bonheur public, Oswald pensait à l'Italie pour la plaindre. Il lui semblait que dans sa patrie la raison humaine était partout noblement empreinte, tandis qu'en Italie les institutions et l'état social ne rappelaient, à beaucoup d'égards, que la confusion, la faiblesse et l'ignorance. Les tableaux séduisants, les impressions poétiques faisaient place dans son coeur au profond sentiment de la liberté et de la morale; et, bien qu'il chérît toujours Corinne, il la blâmait doucement de s'être ennuyée de vivre dans une contrée qu'il trouvait si noble et si sage. Enfin, s'il avait passé d'un pays où l'imagination est divinisée dans un pays aride ou frivole, tous ses souvenirs, toute son âme, l'auraient vivement ramené vers l'Italie; mais il échangeait le désir indéfini d'un bonheur romanesque contre l'orgueil des vrais biens de la vie, l'indépendance et la sécurité. Il rentrait dans l'existence qui convient aux hommes, l'action avec un but. La rêverie est plutôt le partage des femmes, de ces êtres faibles et résignés dès leur naissance: l'homme veut obtenir ce qu'il souhaite: et l'habitude du courage, le sentiment de la force, l'irritent contre sa destinée, s'il ne parvient pas à la diriger selon son gré.
Oswald, en arrivant à Londres, retrouva ses amis d'enfance. Il entendit parler cette langue forte et serrée, qui semble indiquer bien plus de sentiments encore qu'elle n'en exprime; il revit ces physionomies sérieuses qui se développent tout à coup quand les affections profondes triomphent de leur réserve habituelle; il retrouva le plaisir de faire des découvertes dans les coeurs qui se révèlent par degrés aux regards observateurs; enfin, il se sentit dans sa patrie, et ceux qui n'en sont jamais sortis ignorent par combien de liens elle nous est chère. Cependant Oswald ne séparait le souvenir de Corinne d'aucune des impressions qu'il recevait; et comme il se rattachait plus que jamais à l'Angleterre, et se sentait beaucoup d'éloignement pour la quitter de nouveau, toutes ses réflexions le ramenaient à la résolution d'épouser Corinne, et de se fixer en Écosse avec elle.
Il était impatient de s'embarquer pour revenir plus vite, lorsque l'ordre arriva de suspendre le départ de l'expédition dont son régiment faisait partie; mais on annonçait en même temps que d'un jour à l'autre ce retard pourrait cesser, et l'incertitude à cet égard était telle, qu'aucun officier ne pouvait disposer de quinze jours. Cette situation rendait lord Nelvil fort malheureux; il souffrait cruellement d'être séparé de Corinne, et de n'avoir ni le temps ni la liberté nécessaires pour former ou pour suivre aucun plan stable. Il passa six semaines à Londres sans aller dans le monde, uniquement occupé du moment où il pourrait revoir Corinne, et souffrant beaucoup du temps qu'il était obligé de perdre loin d'elle. Enfin il résolut d'employer ces jours d'attente à se rendre dans le Northumberland pour y voir lady Edgermond, et la déterminer à reconnaître authentiquement que Corinne était la fille de lord Edgermond, que le bruit de sa mort s'était faussement répandu. Ses amis lui montrèrent les papiers publics où l'on avait mis des insinuations très-défavorables sur l'existence de Corinne, et il se sentit un ardent désir de lui rendre et le rang et la considération qui lui étaient dus.
CHAPITRE V
Oswald partit pour la terre de lady Edgermond. Il pensait avec émotion qu'il allait voir le séjour où Corinne avait passé tant d'années. Il sentait aussi quelque embarras par la nécessité de faire comprendre à lady Edgermond qu'il était résolu à renoncer à sa fille; et le mélange de ces divers sentiments l'agitait et le faisait rêver. Les lieux qu'il voyait en s'avançant vers le nord de l'Angleterre lui rappelaient toujours plus l'Écosse; et le souvenir de son père, sans cesse présent à sa mémoire, pénétrait encore plus avant dans son coeur. Lorsqu'il arriva chez lady Edgermond, il fut frappé du bon goût qui régnait dans l'arrangement du jardin et du château; et, comme la maîtresse de la maison n'était pas encore prête pour le recevoir, il se promena dans le parc, et aperçut de loin, à travers les feuilles, une jeune personne de la taille la plus élégante, avec des cheveux blonds d'une admirable beauté qui étaient à peine retenus par son chapeau. Elle lisait avec beaucoup de recueillement. Oswald la reconnut pour Lucile, bien qu'il ne l'eût pas vue depuis trois ans, et qu'ayant passé, dans cet intervalle, de l'enfance à la jeunesse, elle fût étonnamment embellie. Il s'approcha d'elle, la salua, et, oubliant qu'il était en Angleterre, il voulut lui prendre la main pour la baiser respectueusement, selon l'usage d'Italie; la jeune personne recula deux pas, rougit extrêmement, lui fit une profonde révérence, et lui dit: «Monsieur, je vais prévenir ma mère que vous désirez la voir,» et s'éloigna. Lord Nelvil resta frappé de cet air imposant et modeste, de cette figure vraiment angélique.
C'était Lucile, qui entrait à peine dans sa seizième année. Ses traits étaient d'une délicatesse remarquable; sa taille était presque trop élancée, car un peu de faiblesse se faisait remarquer dans sa démarche; son teint était d'une admirable beauté, et la pâleur et la rougeur s'y succédaient en un instant. Ses yeux bleus étaient si souvent baissés, que sa physionomie consistait surtout dans cette délicatesse de teint, qui trahissait à son insu les émotions que sa profonde réserve cachait de toute autre manière. Oswald, depuis qu'il voyageait dans le Midi, avait perdu l'idée d'une telle figure et d'une telle expression. Il fut saisi d'un sentiment de respect; il se reprocha vivement de l'avoir abordée avec une sorte de familiarité; et, regagnant le château lorsqu'il vit que Lucile y était entrée, il rêvait à la pureté céleste d'une jeune fille qui ne s'est jamais éloignée de sa mère et ne connaît de la vie que la tendresse filiale.