Part 33
Cependant les chevaux s'arrêtèrent; lord Nelvil descendit le premier; il sentit le vent froid qui soufflait avec âpreté, et dont il ne s'apercevait pas dans la voiture. Il pouvait se croire arrivé sur les côtes de l'Angleterre; l'air glacé qu'il respirait ne s'accordait plus avec la belle Italie; cet air ne conseillait pas, comme celui du Midi, l'oubli de tout, hors l'amour. Oswald rentra bientôt dans ses réflexions douloureuses; et Corinne, qui connaissait l'inquiète mobilité de son imagination, ne le devina que trop facilement.
Le lendemain, ils arrivèrent à Notre-Dame-de-Lorette, qui est placée sur le haut de la montagne, et d'où l'on découvre la mer Adriatique. Pendant que lord Nelvil allait donner quelques ordres pour le voyage, Corinne se rendit à l'église, où l'image de la Vierge est renfermée, au milieu du choeur, dans une petite chapelle carrée revêtue de bas-reliefs assez remarquables. Le pavé de marbre qui environne ce sanctuaire est creusé par les pèlerins qui en ont fait le tour à genoux. Corinne fut attendrie en contemplant ces traces de la prière, et, se jetant à genoux aussi sur ce même pavé qui avait été pressé par un si grand nombre de malheureux, elle implora l'image de la bonté, le symbole de la sensibilité céleste. Oswald trouva Corinne prosternée devant ce temple, et baignée de pleurs. Il ne pouvait comprendre comment une personne d'un esprit si supérieur suivait ainsi les pratiques populaires. Elle aperçut ce qu'il pensait par ses regards, et lui dit: «Cher Oswald, n'arrive-t-il pas souvent que l'on n'ose élever ses voeux jusqu'à l'Être suprême? Comment lui confier toutes les peines du coeur? N'est-il donc pas doux alors de pouvoir considérer une femme comme l'intercesseur des faibles humains? Elle a souffert sur cette terre, puisqu'elle y a vécu; je l'implorais pour vous avec moins de rougeur; la prière directe m'eût semblé trop imposante.--Je ne la fais pas non plus toujours, cette prière directe, répondit Oswald; j'ai aussi mon intercesseur: l'ange gardien des enfants, c'est leur père; et depuis que le mien est dans le ciel, j'ai souvent éprouvé dans ma vie des secours extraordinaires, des moments de calme sans cause, des consolations inattendues; c'est aussi dans cette protection miraculeuse que j'espère pour sortir de ma perplexité.--Je vous comprends, dit Corinne; il n'y a personne, je crois, qui n'ait au fond de son âme une idée singulière et mystérieuse sur sa propre destinée. Un événement qu'on a toujours redouté, sans qu'il fût vraisemblable, et qui pourtant arrive; la punition d'une faute, quoiqu'il soit impossible de saisir les rapports qui lient nos malheurs avec elle, frappent souvent l'imagination. Depuis mon enfance, j'ai toujours craint de demeurer en Angleterre; eh bien, le regret de ne pouvoir y vivre sera peut-être la cause de mon désespoir; et je sens qu'à cet égard il y a quelque chose d'invincible dans mon sort, un obstacle contre lequel je lutte et me brise en vain. Chacun conçoit sa vie intérieurement tout autre qu'elle ne paraît. On croit confusément à une puissance surnaturelle qui agit à notre insu, et se cache sous la forme de circonstances extérieures, tandis qu'elle seule est l'unique cause de tout. Cher ami, les âmes capables de réflexion se plongent sans cesse dans l'abîme d'elles-mêmes, et n'en trouvent jamais la fin!» Oswald, lorsqu'il entendait parler ainsi Corinne, s'étonnait toujours de ce qu'elle pouvait tout à la fois éprouver des sentiments si passionnés, et planer, en les jugeant, sur ses propres impressions. «Non, se disait-il souvent, non, aucune autre société sur la terre ne peut suffire à celui qui goûta l'entretien d'une telle femme.»
Ils arrivèrent de nuit à Ancône, parce que lord Nelvil craignait d'y être reconnu. Malgré ses précautions, il le fut, et le lendemain matin tous les habitants entourèrent la maison où il était. Corinne fut éveillée par les cris de _vive lord Nelvil! vive notre bienfaiteur!_ qui retentissaient sous ses fenêtres; elle tressaillit à ces mots, se leva précipitamment, et alla se mêler à la foule, pour entendre louer celui qu'elle aimait. Lord Nelvil, averti que le peuple le demandait avec véhémence, fut enfin obligé de paraître; il croyait que Corinne dormait encore, et qu'elle devait ignorer ce qui se passait. Quel fut son étonnement de la trouver au milieu de la place, déjà connue, déjà chérie par toute cette multitude reconnaissante, qui la suppliait de lui servir d'interprète! L'imagination de Corinne se plaisait un peu dans toutes les circonstances extraordinaires; et cette imagination était son charme, et quelquefois son défaut. Elle remercia lord Nelvil au nom du peuple, et le fit avec tant de grâce et de noblesse, que tous les habitants d'Ancône en étaient ravis; elle disait: _Nous_, en parlant d'eux: _Vous nous avez sauvés, nous vous devons la vie._ Et quand elle s'avança pour offrir, en leur nom, à lord Nelvil, la couronne de chêne et de laurier qu'ils avaient tressée pour lui, une émotion indéfinissable la saisit; elle se sentit intimidée en s'approchant d'Oswald. A ce moment, tout le peuple, qui en Italie est si mobile et si enthousiaste, se prosterna devant lui, et Corinne, involontairement, plia le genou en lui présentant la couronne. Lord Nelvil, à cette vue, fut tellement troublé, que, ne pouvant supporter plus longtemps cette scène publique et l'hommage que lui rendait celle qu'il adorait, il l'entraîna loin de la foule avec lui.
En partant, Corinne, baignée de larmes, remercia tous les bons habitants d'Ancône, qui les accompagnaient de leurs bénédictions, tandis qu'Oswald se cachait dans le fond de la voiture, et répétait sans cesse: «Corinne à mes genoux! Corinne, sur les traces de laquelle je voudrais me prosterner! Ai-je mérité cet outrage? Me croyez-vous l'indigne orgueil...--Non sans doute, interrompit Corinne; mais j'ai été saisie tout à coup par ce sentiment de respect qu'une femme éprouve toujours pour l'homme qu'elle aime. Les hommages extérieurs sont dirigés vers nous; mais, dans la vérité, dans la nature, c'est la femme qui révère profondément celui qu'elle a choisi pour son défenseur.--Oui, je le serai, ton défenseur, jusqu'au dernier jour de ma vie, s'écria lord Nelvil, le ciel m'en est témoin! tant d'âme et tant de génie ne se seront pas en vain réfugiés à l'abri de mon amour.--Hélas! répondit Corinne, je n'ai besoin de rien que de cet amour; et quelle promesse pourrait m'en répondre? N'importe, je sens que tu m'aimes à présent plus que jamais; ne troublons pas ce retour.--Ce retour! interrompit Oswald.--Oui, je ne rétracte point cette expression, dit Corinne; mais ne l'expliquons pas,» continua-t-elle en faisant signe doucement à lord Nelvil de se taire.
CHAPITRE VI
Ils suivirent pendant deux jours les rivages de la mer Adriatique; mais cette mer ne produit point, du côté de la Romagne, l'effet de l'Océan, ni même de la Méditerranée; le chemin borde ses flots, et il y a du gazon sur ses rives: ce n'est pas ainsi qu'on se représente le redoutable empire des tempêtes. A Rimini et à Césène, on quitte la terre classique des événements de l'histoire romaine; et le dernier souvenir qui s'offre à la pensée, c'est le Rubicon traversé par César, lorsqu'il résolut de se rendre maître de Rome. Par un rapprochement singulier, non loin de ce Rubicon, on voit aujourd'hui la république de Saint-Marin, comme si ce dernier faible vestige de la liberté devait subsister à côté des lieux où la république du monde a été détruite. Depuis Ancône, on s'avance par degrés vers une contrée qui présente un aspect tout différent de celui de l'État ecclésiastique. Le Bolonais, la Lombardie, les environs de Ferrare et de Rovigo, sont remarquables par la beauté et la culture; ce n'est plus cette dévastation poétique qui annonçait l'approche de Rome et les événements terribles qui s'y sont passés. On quitte alors
Les pins, deuil de l'été, parure des hivers[16],
les cyprès conifères[17], images des obélisques, les montagnes et la mer. La nature, comme le voyageur, dit adieu par degrés aux rayons du Midi; d'abord les orangers ne croissent plus en plein air, ils sont remplacés par les oliviers, dont la verdure pâle et légère semble convenir aux bosquets qu'habitent les ombres dans l'Élysée; et, quelques lieues plus loin, les oliviers eux-mêmes disparaissent.
[16] Vers de M. de Sabran.
[17]
_. . . . . . . et coniferi cupressi._
VIRGILE.
En entrant dans le Bolonais, on voit une plaine riante où les vignes, en forme de guirlandes, unissent les ormeaux entre eux; toute la campagne a l'air paré comme un jour de fête. Corinne se sentit émue par le contraste de sa disposition intérieure et de l'éclat resplendissant de la contrée qui frappait ses regards. «Ah! dit-elle à lord Nelvil en soupirant, la nature devrait-elle offrir ainsi tant d'images de bonheur aux amis qui peut-être vont se séparer!--Non, ils ne se sépareront pas, dit Oswald; chaque jour j'en ai moins la force. Votre inaltérable douceur joint encore le charme de l'habitude à la passion que vous inspirez. On est heureux avec vous, comme si vous n'étiez pas le génie le plus admirable, ou plutôt parce que vous l'êtes; car la supériorité véritable donne une parfaite bonté: on est content de soi, de la nature, des autres; quel sentiment amer pourrait-on éprouver?»
Ils arrivèrent ensemble à Ferrare, l'une des villes d'Italie les plus tristes; car elle est à la fois vaste et déserte; le peu d'habitants qu'on y trouve de loin en loin, dans les rues, marchent lentement, comme s'ils étaient assurés d'avoir du temps pour tout. On ne peut concevoir comment c'est dans ces mêmes lieux que la cour la plus brillante a existé, celle qui fut chantée par l'Arioste et le Tasse: on y montre encore des manuscrits de leurs propres mains et de celle de l'auteur du _Pastor fido_.
L'Arioste sut exister paisiblement au milieu d'une cour; mais l'on voit encore à Ferrare la maison où l'on osa renfermer le Tasse comme fou; et l'on ne peut lire sans attendrissement la foule de lettres où cet infortuné demande la mort qu'il a depuis si longtemps obtenue. Le Tasse avait cette organisation particulière du talent qui le rend si redoutable à ceux qui le possèdent: son imagination se retournait contre lui-même; il ne connaissait si bien tous les secrets de l'âme, il n'avait tant de pensées, que parce qu'il éprouvait beaucoup de peines. _Celui qui n'a pas souffert_, dit un prophète, _que sait-il?_
Corinne, à quelques égards, avait une manière d'être semblable: son esprit était plus gai, ses impressions plus variées, mais son imagination avait de même besoin d'être extrêmement ménagée; car, loin de la distraire de ses chagrins, elle en accroissait la puissance. Lord Nelvil se trompait en croyant, comme il le faisait souvent, que les facultés brillantes de Corinne pouvaient lui donner des moyens de bonheur indépendants de ses affections. Quand une personne de génie est douée d'une sensibilité véritable, ses chagrins se multiplient par ses facultés mêmes: elle fait des découvertes dans sa propre peine comme dans le reste de la nature; et, le malheur du coeur étant inépuisable, plus on a d'idées, mieux on le sent.
CHAPITRE VII
On s'embarque sur la Brenta pour arriver à Venise, et des deux côtés du canal on voit les palais des Vénitiens, grands et un peu délabrés, comme la magnificence italienne. Ils sont ornés d'une manière bizarre, et qui ne rappelle en rien le goût antique. L'architecture vénitienne se ressent du commerce avec l'Orient; c'est un mélange de moresque et de gothique qui attire la curiosité sans plaire à l'imagination. Le peuplier, cet arbre régulier comme l'architecture, borde le canal presque partout. Le ciel est d'un bleu vif qui contraste avec le vert éclatant de la campagne; ce vert est entretenu par l'abondance excessive des eaux: le ciel et la terre sont ainsi de deux couleurs si fortement tranchées, que cette nature elle-même a l'air d'être arrangée avec une sorte d'apprêt, et l'on n'y trouve point le vague mystérieux qui fait aimer le midi de l'Italie. L'aspect de Venise est plus étonnant qu'agréable; on croit d'abord voir une ville submergée, et la réflexion est nécessaire pour admirer le génie des mortels qui ont conquis cette demeure sur les eaux. Naples est bâtie en amphithéâtre au bord de la mer, mais Venise étant sur un terrain tout à fait plat, les clochers ressemblent au mât d'un vaisseau qui resterait immobile au milieu des ondes. Un sentiment de tristesse s'empare de l'imagination en entrant dans Venise. On prend congé de la végétation; on ne voit pas même une mouche dans ce séjour; tous les animaux en sont bannis; et l'homme seul est là pour lutter contre la mer.
Le silence est profond dans cette ville, dont les rues sont des canaux, et le bruit des rames est l'unique interruption à ce silence. Ce n'est pas la campagne, puisqu'on n'y voit pas un arbre; ce n'est pas la ville, puisqu'on n'y entend pas le moindre mouvement; ce n'est pas même un vaisseau, puisqu'on n'avance pas: c'est une demeure dont l'orage fait une prison; car il y a des moments où l'on ne peut sortir ni de la ville, ni de chez soi. On trouve des hommes du peuple à Venise qui n'ont jamais été d'un quartier à l'autre, qui n'ont pas vu la place Saint-Marc, et pour qui la vue d'un cheval ou d'un arbre serait une véritable merveille. Ces gondoles noires qui glissent sur les canaux ressemblent à des cercueils ou à des berceaux, à la dernière et à la première demeure de l'homme. Le soir on ne voit passer que le reflet des lanternes qui éclairent les gondoles; car, alors, leur couleur noire empêche de les distinguer. On dirait que ce sont des ombres qui glissent sur l'eau, guidées par une petite étoile. Dans ce séjour tout est mystère, le gouvernement, les coutumes et l'amour. Sans doute il y a beaucoup de jouissances pour le coeur et la raison quand on parvient à pénétrer dans tous ces secrets; mais les étrangers doivent trouver l'impression du premier moment singulièrement triste.
Corinne, qui croyait aux pressentiments, et dont l'imagination ébranlée faisait de tout des présages, dit à lord Nelvil: «D'où vient la mélancolie profonde dont je me sens saisie en entrant dans cette ville? n'est-ce pas une preuve qu'il m'y arrivera quelque grand malheur?» Comme elle prononçait ces mots, elle entendit partir trois coups de canon d'une des îles de la lagune. Corinne tressaillit à ce bruit, et demanda à ses gondoliers quelle en était la cause. _C'est une religieuse qui prend le voile_, répondirent-ils, _dans un de ces couvents au milieu de la mer. L'usage est chez nous qu'à l'instant où les femmes prononcent les voeux religieux, elles jettent derrière elles un bouquet de fleurs qu'elles portaient pendant la cérémonie. C'est le signe du renoncement au monde; et les coups de canon que vous venez d'entendre annonçaient ce moment comme nous sommes entrés dans Venise._ Ces paroles firent frissonner Corinne. Oswald sentit ses mains froides dans les siennes, et une pâleur mortelle couvrait son visage. «Chère amie, lui dit-il, comment recevez-vous une si vive impression du hasard le plus simple?--Non, dit Corinne, cela n'est pas simple; croyez-moi, les fleurs de la vie sont pour toujours jetées derrière moi.--Quand je t'aime plus que jamais, interrompit Oswald, quand toute mon âme est à toi...--Ces foudres de la guerre, continua Corinne, dont le bruit annonce ailleurs ou la victoire ou la mort, sont ici consacrées à célébrer l'obscur sacrifice d'une jeune fille. C'est un innocent emploi de ces armes terribles qui bouleversent le monde. C'est un avis solennel qu'une femme résignée donne aux femmes qui luttent encore contre le destin.»
CHAPITRE VIII
La puissance du gouvernement de Venise, pendant les dernières années de son existence, consistait presque en entier dans l'empire de l'habitude et de l'imagination. Il avait été terrible, il était devenu très-doux; il avait été courageux, il était devenu timide. La haine contre lui s'est facilement réveillée parce qu'il avait été redoutable; on l'a facilement renversé, parce qu'il ne l'était plus. C'était une aristocratie qui cherchait beaucoup la faveur populaire, mais qui la cherchait à la manière du despotisme, en amusant le peuple, mais non en l'éclairant. Cependant c'est un état assez agréable pour un peuple que d'être amusé, surtout dans les pays où les goûts de l'imagination sont développés par le climat et les beaux-arts jusque dans la dernière classe de la société. On ne donnait point au peuple les grossiers plaisirs qui l'abrutissent, mais de la musique, des tableaux, des improvisateurs, des fêtes; et le gouvernement soignait là ses sujets, comme un sultan son sérail. Il leur demandait seulement, comme à des femmes, de ne point se mêler de politique, de ne point juger l'autorité; mais, à ce prix, il leur promettait beaucoup d'amusement, et même assez d'éclat; car les dépouilles de Constantinople qui enrichissent les églises, les étendards de Chypre et de Candie qui flottent sur la place publique, les chevaux de Corinthe, réjouissent les regards du peuple, et le lion ailé de Saint-Marc lui paraît l'emblème de sa gloire.
Le système du gouvernement interdisant à ses sujets l'occupation des affaires politiques, et la situation de la ville rendant impossibles l'agriculture, la promenade et la chasse, il ne restait aux Vénitiens d'autre intérêt que l'amusement: aussi cette ville était-elle une ville de plaisirs. Le dialecte vénitien est doux et léger comme un souffle agréable: on ne conçoit pas comment ceux qui ont résisté à la ligue de Cambrai parlaient une langue si flexible. Ce dialecte est charmant, quand on le consacre à la grâce ou à la plaisanterie; mais quand on s'en sert pour des objets plus graves, quand on entend des vers sur la mort, avec ces sons si délicats et presque enfantins, on croirait que cet événement, ainsi chanté, n'est qu'une fiction poétique.
Les hommes, en général, ont plus d'esprit encore à Venise que dans le reste de l'Italie, parce que le gouvernement, tel qu'il était, leur a plus souvent offert des occasions de penser; mais leur imagination n'est pas naturellement aussi ardente que dans le midi de l'Italie; et la plupart des femmes, quoique très-aimables, ont pris, par l'habitude de vivre dans le monde, un langage de _sentimentalité_ qui, ne gênant en rien la liberté des moeurs, ne fait que mettre de l'affectation dans la galanterie. Le grand mérite des Italiennes, à travers tous leurs torts, c'est de n'avoir aucune vanité: ce mérite est un peu perdu à Venise, où il y a plus de société que dans aucune autre ville d'Italie; car la vanité se développe surtout par la société. On y est applaudi si vite et si souvent, que tous les calculs y sont instantanés, et que, pour le succès, _l'on n'y fait pas de crédit au temps_ d'une minute. Néanmoins on trouvait encore à Venise beaucoup de traces de l'originalité et de la facilité des manières italiennes. Les plus grandes dames recevaient toutes leurs visites dans les cafés de la place Saint-Marc, et cette confusion bizarre empêchait que les salons ne devinssent trop sérieusement une arène pour les prétentions de l'amour-propre.
Il restait aussi quelques traces des moeurs populaires et des usages antiques. Or ces usages supposent toujours du respect pour les ancêtres, et une certaine jeunesse de coeur qui ne se lasse point du passé ni de l'attendrissement qu'il cause; l'aspect de la ville est d'ailleurs à lui seul singulièrement propre à réveiller une foule de souvenirs et d'idées. La place de Saint-Marc, tout environnée de tentes bleues, sous lesquelles se reposent une foule de Turcs, de Grecs et d'Arméniens, est terminée à l'extrémité par l'église, dont l'extérieur ressemble plutôt à une mosquée qu'à un temple chrétien: ce lieu donne une idée de la vie indolente des Orientaux, qui passent leurs jours dans les cafés à boire du sorbet et à fumer des parfums; on voit quelquefois à Venise des Turcs et des Arméniens passer nonchalamment couchés dans des barques découvertes, et des pots de fleurs à leurs pieds.
Les hommes et les femmes de la première qualité ne sortaient jamais que revêtus d'un domino noir; souvent aussi des gondoles toujours noires, car le système de l'égalité porte à Venise principalement sur les objets extérieurs, sont conduites par des bateliers vêtus de blanc, avec des ceintures roses: ce contraste a quelque chose de frappant: on dirait que l'habit de fête est abandonné au peuple, tandis que les grands de l'État sont toujours voués au deuil. Dans la plupart des villes européennes, il faut que l'imagination des écrivains écarte soigneusement ce qui se passe tous les jours, parce que nos usages, et même notre luxe, ne sont pas poétiques. Mais à Venise rien n'est vulgaire en ce genre; les canaux et les barques font un tableau pittoresque des plus simples événements de la vie.
Sur le quai des Esclavons, l'on rencontre habituellement des marionnettes, des charlatans et des conteurs, qui s'adressent de toutes les manières à l'imagination du peuple; les conteurs surtout sont dignes d'attention; ce sont ordinairement des épisodes du Tasse et de l'Arioste qu'ils récitent en prose, à la grande admiration de ceux qui les écoutent. Les auditeurs, assis en rond autour de celui qui parle, sont pour la plupart, à demi vêtus, immobiles par excès d'attention; on leur apporte de temps en temps des verres d'eau, qu'ils paient comme du vin ailleurs; et ce simple rafraîchissement est tout ce qu'il faut à ce peuple pendant des heures entières, tant son esprit est occupé. Le conteur fait des gestes les plus animés du monde; sa voix est haute, il se fâche, il se passionne; et cependant on voit qu'il est, au fond, parfaitement tranquille, et l'on pourrait lui dire, comme Sapho à la bacchante qui s'agitait de sang-froid: _Bacchante, qui n'es pas ivre, que me veux-tu?_ Néanmoins la pantomime animée des habitants du Midi ne donne pas l'idée de l'affectation: c'est une habitude singulière qui leur a été transmise par les Romains, aussi grands gesticulateurs; elle tient à leur disposition vive, brillante et poétique.
L'imagination d'un peuple captivé par les plaisirs était facilement effrayée par le prestige de puissance dont le gouvernement vénitien était environné. L'on ne voyait jamais un soldat à Venise; on courait au spectacle quand par hasard, dans les comédies, on en faisait paraître un avec un tambour; mais il suffisait que le sbire de l'inquisition d'État, portant un ducat sur son bonnet, se montrât, pour faire rentrer dans l'ordre trente mille hommes rassemblés un jour de fête publique. Ce serait une belle chose si ce simple pouvoir venait du respect pour la loi; mais il était fortifié par la terreur des mesures secrètes qu'employait le gouvernement pour maintenir le repos dans l'État. Les prisons (chose unique) étaient dans le palais même du doge; il y en avait au-dessous de son appartement; _la Bouche du Lion_, où toutes les dénonciations étaient jetées, se trouve aussi dans le palais dont le chef du gouvernement faisait sa demeure: la salle où se tenaient les inquisiteurs d'État était tendue de noir, et le jour n'y venait que d'en haut; le jugement ressemblait d'avance à la condamnation; _le Pont des Soupirs_, c'est ainsi qu'on l'appelait, conduisait du palais du doge à la prison des criminels d'État. En passant sur le canal qui bordait ces prisons, on entendait crier: _Justice! secours!_ et ces voix gémissantes et confuses ne pouvaient pas être reconnues. Enfin, quand un criminel d'État était condamné, une barque venait le prendre pendant la nuit; il sortait par une petite porte qui s'ouvrait sur le canal; on le conduisait à quelque distance de la ville, et on le noyait dans un endroit des lagunes où il était défendu de pêcher: horrible idée, qui perpétue le secret jusqu'après la mort, et ne laisse pas au malheureux l'espoir que ses restes du moins apprendront à ses amis qu'il a souffert et qu'il n'est plus!