Corinne; ou, l'Italie Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie française

Part 32

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Combien Rome semble déserte en revenant de Naples! On entre par la porte Saint-Jean-de-Latran, on traverse de longues rues solitaires; le bruit de Naples, sa population, la vivacité de ses habitants, accoutument à un certain degré de mouvement, qui d'abord fait paraître Rome singulièrement triste; l'on s'y plaît de nouveau après quelque temps de séjour: mais, quand on s'est habitué à une vie de distraction, on éprouve toujours une sensation mélancolique en rentrant en soi-même, dût-on s'y trouver bien. D'ailleurs le séjour de Rome, dans la saison de l'année où l'on était alors, à la fin de juillet, est très-dangereux. Le mauvais air rend plusieurs quartiers inhabitables, et la contagion s'étend souvent sur la ville entière. Cette année, particulièrement, les inquiétudes étaient encore plus grandes qu'à l'ordinaire, et tous les visages portaient l'empreinte d'une terreur secrète.

En arrivant, Corinne trouva sur le seuil de sa porte un moine qui lui demanda la permission de bénir sa maison pour la préserver de la contagion; Corinne y consentit, et le prêtre parcourut toutes les chambres en y jetant de l'eau bénite, et en prononçant des prières latines. Lord Nelvil souriait un peu de cette cérémonie; Corinne en était attendrie. «Je trouve un charme indéfinissable, lui dit-elle, dans tout ce qui est religieux, je dirais même superstitieux, quand il n'y a rien d'hostile ni d'intolérant dans cette superstition: le secours divin est si nécessaire lorsque les pensées et les sentiments sortent du cercle commun de la vie! C'est pour les esprits distingués surtout que je conçois le besoin d'une protection surnaturelle.--Sans doute ce besoin existe, reprit lord Nelvil, mais est-ce ainsi qu'il peut être satisfait?--Je ne refuse jamais, reprit Corinne, une prière en association avec les miennes, de quelque part qu'elle me soit offerte.--Vous avez raison,» dit lord Nelvil; et il donna sa bourse pour les pauvres au prêtre vieux et timide, qui s'en alla en les bénissant tous les deux.

Dès que les amis de Corinne la surent arrivée, ils se hâtèrent d'aller chez elle. Aucun ne s'étonna qu'elle revînt sans être la femme de lord Nelvil; aucun, du moins, ne lui demanda les motifs qui pouvaient avoir empêché cette union: le plaisir de la revoir était si grand, qu'il effaçait toute autre idée. Corinne s'efforçait de se montrer la même, mais elle ne pouvait y réussir; elle allait contempler les chefs-d'oeuvre de l'art, qui lui causaient jadis un plaisir si vif; et il y avait de la douleur au fond de tout ce qu'elle éprouvait. Elle se promenait tantôt à la villa Borghèse, tantôt près du tombeau de Cécilia Métella, et l'aspect de ces lieux, qu'elle aimait tant autrefois, lui faisait mal; elle ne goûtait plus cette douce rêverie qui, en faisant sentir l'instabilité de toutes les jouissances, leur donne un caractère encore plus touchant. Une pensée fixe et douloureuse l'occupait; la nature, qui ne dit rien que de vague, ne fait aucun bien quand une inquiétude positive nous domine.

Enfin, dans les rapports de Corinne et d'Oswald il y avait une contrainte tout à fait pénible: ce n'était pas encore le malheur, car, dans les profondes émotions qu'il cause, il soulage quelquefois le coeur oppressé, et fait sortir de l'orage un éclair qui peut tout révéler; c'était une gêne réciproque, c'étaient de vaines tentatives pour échapper aux circonstances qui les accablaient tous les deux, et leur inspiraient un peu de mécontentement l'un de l'autre. Peut-on souffrir, en effet, sans en accuser ce qu'on aime? Ne suffirait-il pas d'un regard, d'un accent, pour tout effacer? mais ce regard, cet accent, ne vient pas quand il est attendu, ne vient pas quand il est nécessaire. Rien n'est motivé dans l'amour; il semble que ce soit une puissance divine qui pense et sent en nous, sans que nous puissions influer sur elle.

Une maladie contagieuse, comme on n'en avait pas vu depuis longtemps, se développa tout à coup dans Rome; une jeune femme en fut atteinte, et ses amis et sa famille, qui n'avaient pas voulu la quitter, périrent avec elle; la maison voisine de la sienne éprouva le même sort. L'on voyait passer à chaque heure, dans les rues de Rome, cette confrérie vêtue de blanc, et le visage voilé, qui accompagne les morts à l'église: on dirait que ce sont des ombres qui portent les morts. Ceux-ci sont placés, à visage découvert, sur une espèce de brancard; on jette seulement sur leurs pieds un satin jaune ou rose, et les enfants s'amusent souvent à jouer avec les mains glacées de celui qui n'est plus. Ce spectacle, terrible et familier tout à la fois, est accompagné du murmure sombre et monotone de quelques psaumes; c'est une musique sans modulation, où l'accent de l'âme humaine ne se fait déjà plus sentir.

Un soir que lord Nelvil et Corinne étaient seuls ensemble, et que lord Nelvil souffrait beaucoup du sentiment douloureux et contraint qu'il apercevait dans Corinne, il entendit sous ses fenêtres ces sons lents et prolongés qui annonçaient une cérémonie funèbre; il écouta quelque temps en silence, puis il dit à Corinne: «Peut-être demain serai-je atteint aussi par cette maladie, contre laquelle il n'y a point de défense; et vous regretterez de n'avoir pas dit quelques paroles sensibles à votre ami un jour qui pouvait être le dernier de sa vie. Corinne, la mort nous menace de près tous les deux; n'est-ce donc pas assez des maux de la nature? faut-il encore nous déchirer le coeur mutuellement?» A l'instant, Corinne fut frappée par l'idée du danger que courait Oswald au milieu de la contagion; elle le supplia de quitter Rome. Il s'y refusa de la manière la plus absolue. Alors elle lui proposa d'aller ensemble à Venise; il y consentit avec bonheur; car c'était pour Corinne qu'il tremblait, en voyant la contagion prendre chaque jour de nouvelles forces.

Leur départ fut fixé au surlendemain; mais, le matin de ce jour, lord Nelvil n'ayant pas vu Corinne la veille, parce qu'un Anglais de ses amis, qui quittait Rome, l'avait retenu, elle lui écrivit qu'une affaire indispensable et subite l'obligeait de partir pour Florence, et qu'elle irait le rejoindre dans quinze jours à Venise; elle le priait de passer par Ancône, ville pour laquelle elle lui donnait une commission qui semblait importante; le style de la lettre était d'ailleurs sensible et calme; et, depuis Naples, Oswald n'avait pas trouvé le langage de Corinne aussi tendre et aussi serein. Il crut donc à ce que cette lettre contenait, et se disposait à partir, lorsqu'il lui vint le désir de voir encore la maison de Corinne avant de quitter Rome. Il y va, la trouve fermée, frappe à la porte; la vieille femme qui la gardait lui dit que tous les gens de sa maîtresse sont partis avec elle, et ne répond pas un mot de plus à toutes ses questions. Il passe chez le prince Castel-Forte, qui ne savait rien de Corinne, et s'étonnait extrêmement qu'elle fût partie sans lui rien faire dire; enfin, l'inquiétude s'empara de lord Nelvil, et il imagina d'aller à Tivoli, pour voir l'homme d'affaires de Corinne, qui était établi là, et devait avoir reçu quelque ordre de sa part.

Il monte à cheval, et, avec une promptitude extraordinaire qui venait de son agitation, il arrive à la maison de Corinne; toutes les portes en étaient ouvertes, il entre, parcourt quelques chambres sans trouver personne, pénètre enfin jusqu'à celle de Corinne; à travers l'obscurité qui y régnait, il la voit étendue sur son lit, et Thérésine seulement à côté d'elle. Il jette un cri en la reconnaissant; ce cri rappelle Corinne à elle-même; elle l'aperçoit, et, se soulevant, elle lui dit: «N'approchez pas, je vous le défends; je meurs si vous approchez de moi!» Une terreur sombre saisit Oswald; il pensa que son amie l'accusait de quelque crime caché qu'elle croyait avoir tout à coup découvert; il s'imagina qu'il en était haï, méprisé; et, tombant à genoux, il exprima cette crainte avec un désespoir et un abattement qui suggérèrent tout à coup à Corinne l'idée de profiter de son erreur, et elle lui commanda de s'éloigner d'elle pour jamais, comme s'il eût été coupable.

Interdit, offensé, il allait sortir, il allait la quitter, lorsque Thérésine s'écria: «Ah! milord, abandonnerez-vous donc ma bonne maîtresse? Elle a écarté tout le monde, et ne voulait pas même de mes soins, parce qu'elle a la maladie contagieuse!» A ces mots, qui éclairèrent à l'instant Oswald sur la touchante ruse de Corinne, il se jeta dans ses bras avec un transport, avec un attendrissement qu'aucun moment de sa vie ne lui avait encore fait éprouver. En vain Corinne le repoussait, en vain elle se livrait à toute son indignation contre Thérésine. Oswald fit signe impérieusement à Thérésine de s'éloigner; et, pressant alors Corinne contre son coeur, la couvrant de ses larmes et de ses caresses: «A présent, s'écria-t-il, à présent tu ne mourras pas sans moi; et si le fatal poison coule dans tes veines, du moins, grâce au ciel, je l'ai respiré sur ton sein.--Cruel et cher Oswald, dit Corinne, à quel supplice tu me condamnes! mon Dieu! puisqu'il ne veut pas vivre sans moi, vous ne permettrez pas que cet ange de lumière périsse! non, vous ne le permettrez pas!» En achevant ces mots, les forces de Corinne l'abandonnèrent. Pendant huit jours elle fut dans le plus grand danger. Au milieu de son délire, elle répétait sans cesse: _Qu'on éloigne Oswald de moi! qu'il ne m'approche pas! qu'on lui cache où je suis!_ Et quand elle revenait à elle, et qu'elle le reconnaissait, elle lui disait: «Oswald! Oswald! vous êtes là: dans la mort comme dans la vie, nous serons donc réunis!» Et lorsqu'elle le voyait pâle, un effroi mortel la saisissait, et elle appelait, dans son trouble, au secours de lord Nelvil, les médecins, qui lui avaient donné la preuve de dévouement très-rare de ne point la quitter.

Oswald tenait sans cesse dans ses mains les mains brûlantes de Corinne; il finissait toujours la coupe dont elle avait bu la moitié; enfin, c'était avec une telle avidité qu'il cherchait à partager le péril de son amie, qu'elle-même avait renoncé à combattre ce dévouement passionné; et, laissant tomber sa tête sur le bras de lord Nelvil, elle se résignait à sa volonté. Deux êtres qui s'aiment assez pour sentir qu'ils n'existeraient pas l'un sans l'autre ne peuvent-ils pas arriver à cette noble et touchante intimité qui met tout en commun, même la mort? Heureusement lord Nelvil ne prit point la maladie qu'il avait si bien soignée. Corinne en guérit; mais un autre mal pénétra plus avant que jamais dans son coeur. La générosité, l'amour, que son ami lui avait témoignés, redoublèrent encore l'attachement qu'elle ressentait pour lui.

CHAPITRE IV

Il fut donc convenu que, pour s'éloigner de l'air funeste de Rome, Corinne et lord Nelvil iraient à Venise ensemble. Ils étaient retombés dans leur silence habituel sur leurs projets futurs; mais ils se parlaient de leur sentiment avec plus de tendresse que jamais, et Corinne évitait aussi soigneusement que lord Nelvil le sujet de conversation qui troublait la délicieuse paix de leurs rapports mutuels. Un jour passé avec lui était une telle jouissance, il avait l'air de goûter avec tant de plaisir l'entretien de son amie, il suivait tous ses mouvements, il étudiait ses moindres désirs avec un intérêt si constant et si soutenu, qu'il semblait impossible qu'il pût exister autrement, et qu'il donnât tant de bonheur sans être lui-même heureux. Corinne puisait sa sécurité dans la félicité même qu'elle goûtait. On finit par croire, après quelques mois d'un tel état, qu'il est inséparable de l'existence, et que c'est ainsi que l'on vit. L'agitation de Corinne s'était donc calmée de nouveau, et de nouveau son imprévoyance était venue à son secours.

Cependant, à la veille de quitter Rome, elle éprouvait un grand sentiment de mélancolie. Cette fois elle craignait et désirait que ce fût pour toujours. La nuit qui précédait le jour fixé pour son départ, comme elle ne pouvait dormir, elle entendit passer sous ses fenêtres une troupe de Romains et de Romaines qui se promenaient au clair de la lune en chantant. Elle ne put résister au désir de les suivre, et de parcourir ainsi encore une fois sa ville chérie; elle s'habilla, se fit suivre de loin par sa voiture et ses gens; et, se couvrant d'un voile pour n'être pas reconnue, rejoignit, à quelques pas de distance, cette troupe, qui s'était arrêtée sur le pont Saint-Ange, en face du mausolée d'Adrien. On eût dit qu'en cet endroit la musique exprimait la vanité des splendeurs de ce monde. On croyait voir dans les airs la grande ombre d'Adrien, étonnée de ne plus trouver sur la terre d'autres traces de sa puissance qu'un tombeau. La troupe continua sa marche toujours en chantant pendant le silence de la nuit, à cette heure où les heureux dorment. Cette musique si douce et si pure semblait se faire entendre pour consoler ceux qui souffraient Corinne la suivait, toujours entraînée par cet irrésistible charme de la mélodie, qui ne permet de sentir aucune fatigue, et fait marcher sur la terre avec des ailes.

Les musiciens s'arrêtèrent devant la colonne Antonine et devant la colonne Trajane; ils saluèrent ensuite l'obélisque de Saint-Jean-de-Latran, et chantèrent en présence de chacun de ces édifices: le langage idéal de la musique s'accordait dignement avec l'expression idéale des monuments; l'enthousiasme régnait seul dans la ville pendant le sommeil de tous les intérêts vulgaires. Enfin la troupe des chanteurs s'éloigna, et laissa Corinne seule auprès du Colisée. Elle voulut entrer dans son enceinte pour y dire adieu à Rome antique. Ce n'est pas connaître l'impression du Colisée que de ne l'avoir vu que de jour; il y a dans le soleil d'Italie un éclat qui donne à tout un air de fête; mais la lune est l'astre des ruines. Quelquefois, à travers les ouvertures de l'amphithéâtre, qui semble s'élever jusqu'aux nues, une partie de la voûte du ciel paraît comme un rideau d'un bleu sombre placé derrière l'édifice. Les plantes qui s'attachent aux murs dégradés, et croissent dans les lieux solitaires, se revêtent des couleurs de la nuit; l'âme frissonne et s'attendrit tout à la fois en se trouvant seule avec la nature.

L'un des côtés de l'édifice est beaucoup plus dégradé que l'autre; ainsi deux contemporains luttent inégalement contre le temps: il abat le plus faible, l'autre résiste encore, et tombe bientôt après. «Lieux solennels, s'écria Corinne, où dans ce moment nul être vivant n'existe avec moi, où ma voix seule répond à ma voix! comment les orages des passions ne sont-ils pas apaisés par ce calme de la nature, qui laisse si tranquillement passer les générations devant elle? L'univers n'a-t-il pas un autre but que l'homme, et toutes ces merveilles sont-elles là seulement pour se réfléchir dans notre âme? Oswald! Oswald! pourquoi donc vous aimer avec tant d'idolâtrie? pourquoi s'abandonner à ces sentiments d'un jour, en comparaison des espérances infinies qui nous unissent à la Divinité? mon Dieu! s'il est vrai, comme je le crois, qu'on vous admire d'autant plus qu'on est plus capable de réfléchir, faites-moi donc trouver dans la pensée un asile contre les tourments du coeur. Ce noble ami, dont les regards si touchants ne peuvent s'effacer de mon souvenir, n'est-il pas un être passager comme moi! Mais il y a là, parmi ces étoiles, un amour éternel qui peut seul suffire à l'immensité de nos voeux.» Corinne resta longtemps plongée dans ses rêveries; enfin elle s'achemina à sa demeure, à pas lents.

Mais, avant de rentrer, elle voulut aller à Saint-Pierre pour y attendre le jour, monter sur la coupole, et dire adieu de cette hauteur à la ville de Rome. En s'approchant de Saint-Pierre, sa première pensée fut de se représenter cet édifice comme il serait quand, à son tour, il deviendrait une ruine, l'objet de l'admiration des siècles à venir. Elle s'imagina ces colonnes, à présent debout, à demi couchées sur la terre, ce portique brisé, cette voûte découverte; mais alors même l'obélisque des Égyptiens devait encore régner sur les ruines nouvelles: ce peuple a travaillé pour l'éternité terrestre. Enfin l'aurore parut, et, du sommet de Saint-Pierre, Corinne contempla Rome, jetée dans la campagne inculte comme une oasis dans les déserts de la Libye. La dévastation l'environne; mais cette multitude de clochers, de coupoles, d'obélisques, de colonnes qui la dominent, et sur lesquels cependant Saint-Pierre s'élève encore, donnent à son aspect une beauté toute merveilleuse. Cette ville possède un charme pour ainsi dire individuel. On l'aime comme un être animé; ses édifices, ses ruines sont des amis auxquels on dit adieu.

Corinne adressa ses regrets au Colisée, au Panthéon, sa château Saint-Ange, à tous les lieux dont la vue avait tant de fois renouvelé les plaisirs de son imagination. «Adieu, terre des souvenirs, s'écria-t-elle; adieu, séjour où la vie ne dépend ni de la société ni des événements, où l'enthousiasme se ranime par les regards et par l'union intime de l'âme avec les objets extérieurs. Je pars, je vais suivre Oswald sans savoir seulement quel sort il me destine, lui que je préfère à l'indépendante destinée qui m'a fait passer des jours si heureux! Je reviendrai peut-être ici, mais le coeur blessé, l'âme flétrie; et vous-mêmes, beaux-arts, antiques monuments, soleil que j'ai tant de fois invoqué dans les contrées nébuleuses où je me trouvais exilée, vous ne pourrez plus rien pour moi.»

Corinne versa des larmes en prononçant ces adieux; mais elle ne pensa pas un instant à laisser Oswald partir seul. Les résolutions qui viennent du coeur ont cela de particulier, qu'en les prenant on les juge, on les blâme souvent soi-même avec sévérité, sans cependant hésiter réellement à les prendre. Quand la passion se rend maîtresse d'un esprit supérieur, elle sépare entièrement le raisonnement de l'action, et, pour égarer l'une, elle n'a pas besoin de troubler l'autre.

Les cheveux de Corinne et son voile, pittoresquement arrangés par le vent, donnaient à sa figure une expression tellement remarquable, qu'au sortir de l'église les gens du peuple qui la virent la suivirent jusqu'à sa voiture, et lui donnèrent les témoignages les plus vifs de leur enthousiasme. Corinne soupira de nouveau en quittant un peuple dont les impressions sont toujours si passionnées, et quelquefois si aimables.

Mais ce n'était pas tout encore; il fallait que Corinne fût mise à l'épreuve des adieux et des regrets de ses amis. Ils inventèrent des fêtes pour la retenir encore quelques jours; ils composèrent des vers, pour lui répéter de mille manières qu'elle ne devait pas les quitter; et quand enfin elle partit, ils l'accompagnèrent tous à cheval jusqu'à vingt milles de Rome. Elle était profondément attendrie; Oswald baissait les yeux avec confusion; il se reprochait de la ravir à tant de jouissances, et cependant il savait que lui proposer de rester eût été plus cruel encore. Il se montrait personnel en éloignant ainsi Corinne de Rome, et néanmoins il ne l'était pas; car la crainte de l'affliger en partant seul agissait encore plus sur lui que le bonheur même qu'il goûtait avec elle. Il ne savait pas ce qu'il ferait, il ne voyait rien au delà de Venise. Il avait écrit en Écosse à l'un des amis de son père pour savoir si son régiment serait bientôt employé activement dans la guerre, et il attendait sa réponse. Quelquefois il formait le projet d'emmener Corinne avec lui en Angleterre, et il sentait aussitôt qu'il la perdait à jamais de réputation s'il la conduisait avec lui dans ce pays sans qu'elle fût sa femme; une autre fois, il voulait, pour adoucir l'amertume de la séparation, l'épouser secrètement avant de partir, et l'instant d'après il repoussait cette idée. «Y a-t-il des secrets pour les morts? se disait-il; et que gagnerais-je à faire un mystère d'une union qui n'est empêchée que par le culte d'un tombeau?» Enfin, il était bien malheureux. Son âme, qui manquait de force dans tout ce qui tenait au sentiment, était cruellement agitée par des affections contraires. Corinne s'en remettait à lui comme une victime résignée, elle s'exaltait à travers ses peines par les sacrifices mêmes qu'elle lui faisait, et par la généreuse imprudence de son coeur; tandis qu'Oswald, responsable du sort d'un autre, prenait à chaque instant de nouveaux liens sans acquérir la possibilité de s'y abandonner, et ne pouvait jouir ni de son amour ni de sa conscience, puisqu'il ne sentait l'un et l'autre que par leurs combats.

Au moment où tous les amis de Corinne prirent congé d'elle, ils recommandèrent avec instance son bonheur à lord Nelvil. Ils le félicitèrent d'être aimé par la femme la plus distinguée, et ce fut encore une peine pour Oswald que le reproche secret que semblaient contenir ces félicitations. Corinne le sentit, et abrégea ces témoignages d'amitié, tout aimables qu'ils étaient. Cependant, quand ses amis, qui se retournaient de distance en distance pour le saluer encore, furent disparus à ses yeux, elle dit à lord Nelvil seulement ces mots: «Oswald, je n'ai plus d'autre ami que vous.» Oh! comme dans ce moment il se sentit le besoin de lui jurer qu'il serait son époux! Il fut près de le faire; mais quand on a souffert longtemps, une invincible défiance empêche de se livrer à ses premiers mouvements, et tous les partis irrévocables font trembler, alors même que le coeur les appelle. Corinne crut entrevoir ce qui se passait dans l'âme d'Oswald; et, par un sentiment de délicatesse, elle se hâta de diriger l'entretien sur la contrée qu'ils parcouraient ensemble.

CHAPITRE V

Ils voyageaient au commencement du mois de septembre; le temps était superbe dans la plaine; mais quand ils entrèrent dans les Apennins, ils éprouvèrent la sensation de l'hiver. Les hautes montagnes troublent souvent la température du climat, et l'on réunit rarement la douceur de l'air au plaisir causé par l'aspect pittoresque des monts élevés. Un soir que Corinne et lord Nelvil étaient tous deux dans leur voiture, il s'éleva soudain un ouragan terrible; une obscurité profonde les entourait, et les chevaux, qui sont si vifs dans ces contrées qu'il faut les atteler par surprise, les menaient avec une inconcevable rapidité; ils sentaient l'un et l'autre une douce émotion en étant ainsi entraînés ensemble. «Ah! s'écria lord Nelvil, si l'on nous conduisait loin de tout ce que je connais sur la terre, si l'on pouvait gravir les monts, s'élancer dans une autre vie, où nous retrouverions mon père, qui nous recevrait, qui nous bénirait! Le veux-tu, chère amie?» Et il la serrait contre son coeur avec violence. Corinne n'était pas moins attendrie, et lui dit: «Fais ce que tu voudras de moi, enchaîne-moi comme une esclave à ta destinée; les esclaves autrefois n'avaient-elles pas des talents qui charmaient la vie de leurs maîtres? Eh bien, je serai de même pour toi; tu respecteras, Oswald, celle qui se dévoue ainsi à ton sort, et tu ne voudras pas que, condamnée par le monde, elle rougisse jamais à tes yeux.--Je le dois, s'écria lord Nelvil, je le veux, il faut tout obtenir ou tout sacrifier: il faut que je sois ton époux, ou que je meure d'amour à tes pieds, en étouffant les transports que tu m'inspires. Mais, je l'espère, oui, je pourrai m'unir à toi publiquement, me glorifier de ta tendresse. Ah! je t'en conjure, dis-le-moi, n'ai-je pas perdu dans ton affection par les combats qui me déchirent? Te crois-tu moins aimée?» Et en disant cela, son accent était si passionné, qu'il rendit un moment à Corinne toute sa confiance. Le sentiment le plus pur et le plus doux les animait tous les deux.