Corinne; ou, l'Italie Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie française

Part 31

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«Vous connaissez maintenant l'histoire de ma vie; l'Angleterre abandonnée, mon changement de nom, l'inconstance de mon coeur, je n'ai rien dissimulé. Sans doute, vous penserez que l'imagination m'a souvent égarée; mais si la société n'enchaînait pas les femmes par des liens de tout genre dont les hommes sont dégagés, qu'y aurait-il dans ma vie qui pût empêcher de m'aimer? Ai-je jamais trompé? ai-je jamais fait de mal? mon âme a-t-elle jamais été flétrie par de vulgaires intérêts? Sincérité, bonté, fierté, Dieu demandera-t-il davantage à l'orpheline qui se trouvait seule dans l'univers? Heureuses les femmes qui rencontrent, à leurs premiers pas dans la vie, celui qu'elles doivent aimer toujours! Mais le mérité-je moins, pour l'avoir connu trop tard?

«Cependant, je vous le dirai, milord, et vous en croirez ma franchise: si je pouvais passer ma vie près de vous sans vous épouser, il me semble que, malgré la perte d'un grand bonheur et d'une gloire à mes yeux la première de toutes, je ne voudrais pas m'unir à vous. Peut-être ce mariage est-il pour vous un sacrifice; peut-être un jour regretterez-vous cette belle Lucile, ma soeur, que votre père vous a destinée. Elle est plus jeune que moi de douze années; son nom est sans tache, comme la première fleur du printemps; il faudrait, en Angleterre, faire revivre le mien, qui a déjà passé sous l'empire de la mort. Lucile a, je le sais, une âme douce et pure; si j'en juge par son enfance, il se peut qu'elle soit capable de vous entendre en vous aimant. Oswald, vous êtes libre; quand vous le désirerez, votre anneau vous sera rendu.

«Peut-être voulez-vous savoir, avant que de vous décider, ce que je souffrirai si vous me quittez. Je l'ignore: il s'élève quelquefois des mouvements tumultueux dans mon âme, qui sont plus forts que ma raison, et je ne serais pas coupable si de tels mouvements me rendaient l'existence tout à fait insupportable. Il est également vrai que j'ai beaucoup de facultés de bonheur; je sens quelquefois en moi comme une fièvre de pensées qui fait circuler mon sang plus vite. Je m'intéresse à tout; je parle avec plaisir; je jouis avec délices de l'esprit des autres, de l'intérêt qu'ils me témoignent, des merveilles de la nature, des ouvrages de l'art que l'affectation n'a point frappés de mort. Mais serait-il en ma puissance de vivre quand je ne vous verrai plus? C'est à vous d'en juger, Oswald, car vous me connaissez mieux que moi-même; je ne suis pas responsable de ce que je puis éprouver; c'est à celui qui enfonce le poignard à savoir si la blessure qu'il fait est mortelle. Mais quand elle le serait, Oswald, je devrais vous le pardonner.

«Mon bonheur dépend en entier du sentiment que vous m'avez montré depuis six mois. Je défierais toute la puissance de votre volonté et de votre délicatesse de me tromper sur la plus légère altération dans ce sentiment. Éloignez de vous, à cet égard, toute idée de devoir; je ne connais pour l'amour ni promesse ni garantie. La Divinité seule peut faire renaître une fleur quand le vent l'a flétrie. Un accent, un regard de vous suffiraient pour m'apprendre que votre coeur n'est plus le même, et je détesterais tout ce que vous pourriez m'offrir à la place de votre amour, de ce rayon divin, ma céleste auréole. Soyez donc libre maintenant, Oswald, libre chaque jour, libre encore, quand vous seriez mon époux; car, si vous ne m'aimiez plus, je vous affranchirais par ma mort des liens indissolubles qui vous attacheraient à moi.

«Dès que vous aurez lu cette lettre, je veux vous revoir; mon impatience me conduira vers vous, et je saurai mon sort en vous apercevant; car le malheur est rapide, et le coeur, tout faible qu'il est, ne doit pas se méprendre aux signes funestes d'une destinée irréprochable. Adieu.»

LIVRE QUINZIÈME

ADIEUX A ROME ET VOYAGE A VENISE

CHAPITRE PREMIER

C'était avec une émotion profonde qu'Oswald avait lu la lettre de Corinne. Un mélange confus de diverses peines l'agitait: tantôt il était blessé du tableau qu'elle faisait d'une province d'Angleterre, et se disait avec désespoir que jamais une telle femme ne pourrait être heureuse dans la vie domestique; tantôt il la plaignait de ce qu'elle avait souffert, et ne pouvait s'empêcher d'aimer et d'admirer la franchise et la simplicité de son récit. Il se sentait jaloux aussi des affections qu'elle avait éprouvées avant de le connaître; et plus il voulait se cacher à lui-même cette jalousie, plus il en était tourmenté: enfin, surtout, la part qu'avait son père dans son histoire l'affligeait amèrement, et l'angoisse de son âme était telle, qu'il ne savait plus ce qu'il pensait ni ce qu'il faisait. Il sortit précipitamment à midi, par un soleil brûlant: à cette heure il n'y a personne dans les rues de Naples; l'effroi de la chaleur retient tous les êtres vivants à l'ombre. Il s'en alla du côté de Portici, marchant au hasard et sans dessein, et les rayons ardents qui tombaient sur sa tête excitaient tout à la fois et troublaient ses pensées.

Corinne cependant, après quelques heures d'attente, ne put résister au besoin de voir Oswald; elle entra dans sa chambre, et ne l'y trouvant point, cette absence dans ce moment lui causa une terreur mortelle. Elle vit sur la table de lord Nelvil ce qu'elle lui avait écrit; et, ne doutant pas que ce fût après l'avoir lu qu'il s'en était allé, elle s'imagina qu'il était parti tout à fait et qu'elle ne le reverrait plus. Alors une douleur insupportable s'empara d'elle; elle essaya d'attendre, et chaque moment la consumait; elle parcourait sa chambre à grands pas, et puis s'arrêtait soudain, de peur de perdre le moindre bruit qui pourrait annoncer le retour. Enfin, ne résistant plus à son anxiété, elle descendit pour demander si l'on n'avait pas vu passer lord Nelvil, et de quel côté il avait porté ses pas. Le maître de l'auberge répondit que lord Nelvil était allé du côté de Portici, mais que sûrement, ajouta l'hôte, il n'avait pas été loin, car dans ce moment un coup de soleil serait très-dangereux. Cette crainte se mêlant à toutes les autres, bien que Corinne n'eût rien sur la tête qui pût la garantir de l'ardeur du jour, elle se mit à marcher au hasard dans la rue. Les larges pavés blancs de Naples, ces pavés de lave, placés là comme pour multiplier l'effet de la chaleur et de la lumière, brûlaient ses pieds, et l'éblouissaient par le reflet des rayons du soleil.

Elle n'avait pas le projet d'aller jusqu'à Portici, mais elle avançait toujours, et toujours plus vite; la souffrance et le trouble précipitaient ses pas. On ne voyait personne sur le grand chemin: à cette heure, les animaux eux-mêmes se tiennent cachés, ils redoutent la nature.

Une poussière horrible remplit l'air dès que le moindre souffle de vent ou le char le plus léger traverse la route: les prairies, couvertes de cette poussière, ne rappellent plus, par leur couleur, la végétation ni la vie. De moment en moment, Corinne se sentait près de tomber, elle ne rencontrait pas un arbre pour s'appuyer, et sa raison s'égarait dans ce désert enflammé; elle n'avait plus que quelques pas à faire pour arriver au palais du roi, sous les portiques duquel elle aurait trouvé de l'ombre et de l'eau pour se rafraîchir. Mais les forces lui manquaient; elle essayait en vain de marcher, elle ne voyait plus sa route; un vertige la lui cachait et lui faisait apparaître mille lumières, plus vives encore que celles même du jour; et tout à coup succédait à ces lumières un nuage qui l'environnait d'une obscurité sans fraîcheur. Une soif ardente la dévorait; elle rencontra un lazzarone, l'unique créature humaine qui pût braver en ce moment la puissance du climat, et elle le pria d'aller lui chercher un peu d'eau; mais cet homme, en voyant seule sur le chemin, à cette heure, une femme si remarquable et par sa beauté et par l'élégance de ses vêtements, ne douta pas qu'elle ne fût folle, et s'éloigna d'elle avec terreur.

Heureusement Oswald revenait sur ses pas à cet instant, et quelques accents de Corinne frappèrent de loin son oreille; hors de lui-même, il courut vers elle, et la reçut dans ses bras comme elle tombait sans connaissance; il la porta ainsi sous le portique du palais de Portici, et la rappela à la vie par ses soins et sa tendresse.

Dès qu'elle le reconnut, elle lui dit, encore égarée: «Vous m'aviez promis de ne pas me quitter sans mon consentement: je puis vous paraître à présent indigne de votre affection; mais votre promesse, pourquoi la méprisez-vous?--Corinne, répondit Oswald, jamais l'idée de vous quitter ne s'est approchée de mon coeur; je voulais seulement réfléchir sur notre sort, et recueillir mes esprits avant de vous revoir.--Eh bien, dit alors Corinne en essayant de paraître calme, vous en avez eu le temps pendant ces mortelles heures qui ont failli me coûter la vie: vous en avez eu le temps; parlez donc, et dites-moi ce que vous avez résolu.» Oswald, effrayé du son de voix de Corinne, qui trahissait son émotion intérieure, se mit à genoux devant elle, et lui dit: «Corinne, le coeur de ton ami n'est point changé; qu'ai-je donc appris qui pût me désenchanter de toi? Mais, écoute.» Et comme elle tremblait toujours plus fortement, il reprit avec instance: «Écoute sans terreur celui qui ne peut vivre et te savoir malheureuse.--Ah! s'écria Corinne, c'est de mon bonheur que vous parlez; il ne s'agit déjà plus du vôtre. Je ne repousse pas votre pitié: dans ce moment j'en ai besoin; mais pensez-vous cependant que ce soit d'elle seule que je veuille vivre?--Non, c'est de mon amour que nous vivrons tous les deux, dit Oswald; je reviendrai...--Vous reviendrez! interrompit Corinne; ah! vous voulez donc partir? Qu'est-il arrivé, qu'y a-t-il de changé depuis hier? Malheureuse que je suis!--Chère amie, que ton coeur ne se trouble pas ainsi, reprit Oswald, et laisse-moi, si je puis, te révéler ce que j'éprouve, c'est moins que tu ne crains, bien moins. Mais il faut, dit-il en faisant effort sur lui-même pour s'expliquer, il faut pourtant que je connaisse les raisons que mon père peut avoir eues pour s'opposer, il y a sept ans, à notre union: il ne m'en a jamais parlé, j'ignore tout à cet égard; mais son ami le plus intime, qui vit encore en Angleterre, saura quels étaient ses motifs. Si, comme je le crois, ils ne tiennent qu'à des circonstances peu importantes, je les compterai pour rien; je te pardonnerai d'avoir quitté le pays de ton père et le mien, une si noble patrie; j'espérerai que l'amour t'y rattachera, et que tu préféreras le bonheur domestique, les vertus sensibles et naturelles, à l'éclat même de ton génie; j'espérerai tout, je ferai tout. Mais si mon père s'était prononcé contre toi, Corinne, je ne serais l'époux d'une autre, mais jamais aussi je ne pourrais être le tien.»

Quand ces paroles furent dites, une sueur froide coula sur le front d'Oswald, et l'effort qu'il avait fait pour parler ainsi était tel, que Corinne, ne pensant qu'à l'état où elle le voyait, fut quelque temps sans lui répondre; et, prenant sa main, elle lui dit: «Quoi! vous partez! quoi! vous allez en Angleterre sans moi!» Oswald se tut. «Cruel! s'écria Corinne avec désespoir, vous ne répondez rien, vous ne combattez pas ce que je vous dis! Ah! c'est donc vrai! Hélas! tout en le disant, je ne le croyais pas encore.--J'ai retrouvé, grâce à vos soins, répondit Oswald, la vie que j'étais près de perdre; cette vie appartient à mon pays pendant la guerre. Si je puis m'unir à vous, nous ne nous quitterons plus, et je vous rendrai votre nom et votre existence en Angleterre. Si cette destinée trop heureuse m'était interdite, je reviendrais, à la paix, en Italie; je resterais longtemps auprès de vous, et je ne changerais rien à votre sort qu'en vous donnant un fidèle ami de plus.--Ah! vous ne changeriez rien à mon sort, dit Corinne, quand vous êtes devenu mon seul intérêt au monde, quand j'ai goûté de cette coupe enivrante qui donne le bonheur ou la mort! Mais, au moins, dites-moi, ce départ, quand aura-t-il lieu? combien de jours me reste-t-il?--Chère amie, dit Oswald en la serrant contre son coeur, je jure qu'avant trois mois je ne te quitterai pas, et peut-être même alors...--Trois mois! s'écria Corinne; je vivrai donc encore tout ce temps: c'est beaucoup, je n'en espérais pas tant. Allons, je me sens mieux; c'est un avenir que trois mois,--dit-elle avec un mélange de tristesse et de joie qui toucha profondément Oswald. Tous deux alors montèrent en silence dans la voiture qui les conduisit à Naples.

CHAPITRE II

En arrivant, ils trouvèrent le prince Castel-Forte, qui les attendait à l'auberge. Le bruit s'était répandu que lord Nelvil avait épousé Corinne; et quoique cette nouvelle fît une grande peine à ce prince, il était venu pour s'assurer par lui-même si cela était vrai, et pour se rattacher de quelque manière encore à la société de son amie, lors même qu'elle serait pour jamais liée à un autre. La mélancolie de Corinne, l'état d'abattement dans lequel, pour la première fois, il la voyait, lui causèrent une vive inquiétude; mais il n'osa point l'interroger, parce qu'elle semblait fuir toute conversation à ce sujet. Il est des situations de l'âme où l'on redoute de se confier à personne; il suffirait d'une parole qu'on dirait ou qu'en entendrait pour dissiper à nos propres yeux l'illusion qui nous fait supporter l'existence; et l'illusion dans les sentiments passionnés, de quelque genre qu'ils soient, a cela de particulier qu'on se ménage soi-même comme on ménagerait un ami que l'on craindrait d'affliger en l'éclairant, et que, sans s'en apercevoir, l'on met sa propre douleur sous la protection de sa propre pitié.

Le lendemain, Corinne, qui était la personne du monde la plus naturelle, et ne cherchait point à faire effet par sa douleur, essaya de paraître gaie, de se ranimer encore, et pensa même que le meilleur moyen pour retenir Oswald était de se montrer aimable comme autrefois; elle commençait donc avec vivacité un sujet d'entretien intéressant, puis tout à coup la distraction s'emparait d'elle, et ses regards erraient sans objet. Elle, qui possédait au plus haut degré la facilité de la parole, hésitait dans le choix des mots, et quelquefois elle se servait d'une expression qui n'avait pas le moindre rapport avec ce qu'elle voulait dire. Alors elle riait d'elle-même; mais, à travers ce rire, ses yeux se remplissaient de larmes. Oswald était au désespoir de la peine qu'il lui causait; il voulait s'entretenir seul avec elle, mais elle en évitait avec soin les occasions.

«Que voulez-vous avoir de moi? lui dit-elle un jour qu'il insistait pour lui parler. Je me regrette, voilà tout. J'avais quelque orgueil de mon talent; j'aimais le succès, la gloire; les suffrages même des indifférents étaient l'objet de mon ambition: mais à présent je ne me soucie de rien, et ce n'est pas le bonheur qui m'a détachée de ces vains plaisirs, c'est un profond découragement. Je ne vous en accuse pas; il vient de moi, peut-être en triompherai-je: il se passe tant de choses au fond de l'âme que nous ne pouvons ni prévoir ni diriger! Mais je vous rends justice, Oswald, vous souffrez de ma peine, je le vois. J'ai aussi pitié de vous; pourquoi ce sentiment ne nous conviendrait-il pas à tous les deux? Hélas! il peut s'adresser à tout ce qui respire, sans commettre beaucoup d'erreurs.»

Oswald n'était pas alors moins malheureux que Corinne; il l'aimait vivement, mais son histoire l'avait blessé dans sa manière de penser et dans ses affections. Il lui semblait voir clairement que son père avait tout prévu, tout jugé d'avance pour lui, et que c'était mépriser ses avertissements que de prendre Corinne pour épouse: cependant il ne pouvait y renoncer, et se trouvait replongé dans les incertitudes dont il espérait sortir en connaissant le sort de son amie. Elle, de son côté, n'avait pas souhaité le lien du mariage avec Oswald; et si elle s'était crue certaine qu'il ne la quitterait jamais, elle n'aurait eu besoin de rien de plus pour être heureuse; mais elle le connaissait assez pour savoir qu'il ne concevait le bonheur que dans la vie domestique, et que s'il abjurait le dessein de l'épouser, ce ne pouvait jamais être qu'en l'aimant moins. Le départ d'Oswald pour l'Angleterre lui paraissait un signal de mort; elle savait combien les moeurs et les opinions de ce pays avaient d'influence sur lui: c'est en vain qu'il formait le projet de passer sa vie avec elle en Italie; elle ne doutait point qu'en se retrouvant dans sa patrie, l'idée de la quitter une seconde fois ne lui devînt odieuse. Enfin elle sentait que tout son pouvoir venait de son charme; et qu'est-ce que ce pouvoir en absence? qu'est-ce que les souvenirs de l'imagination, lorsque de toutes parts l'on est cerné par la force et la réalité d'un ordre social d'autant plus dominateur qu'il est fondé sur des idées nobles et pures?

Corinne, tourmentée par ces réflexions, aurait souhaité d'exercer quelque empire sur son sentiment pour Oswald. Elle tâchait de s'entretenir avec le prince Castel-Forte sur les objets qui l'avaient toujours intéressée, la littérature et les beaux-arts; mais lorsque Oswald entrait dans la chambre, la dignité de son maintien, un regard mélancolique qu'il jetait sur Corinne, et qui semblait lui dire: _Pourquoi voulez-vous renoncer à moi?_ détruisait tous ses projets. Vingt fois Corinne voulut dire à lord Nelvil que son irrésolution l'offensait, et qu'elle était décidée à s'éloigner de lui; mais elle le voyait tantôt appuyer sa tête sur sa main comme un homme accablé par des sentiments douloureux, tantôt respirer avec effort, ou rêver sur les bords de la mer, ou lever les yeux vers le ciel quand des sons harmonieux se faisaient entendre; et ces mouvements si simples, dont la magie n'était connue que d'elle, renversaient soudain tous ses efforts. L'accent, la physionomie, une certaine grâce dans chaque geste, révèle à l'amour les secrets les plus intimes de l'âme; et peut-être est-il vrai qu'un caractère froid en apparence, tel que celui de lord Nelvil, ne pouvait être pénétré que par celle qui l'aimait: l'indifférence, ne devinant rien, ne peut juger que ce qui se montre. Corinne, dans le silence de la réflexion, essayait ce qui lui avait réussi autrefois quand elle croyait aimer: elle appelait à son secours son esprit d'observation, qui découvrait avec sagacité les moindres faiblesses; elle tâchait d'exciter son imagination à lui représenter Oswald sous des traits moins séduisants; mais il n'y avait rien en lui qui ne fût noble, touchant et simple; et comment défaire à ses propres yeux le charme d'un caractère et d'un esprit parfaitement naturels? Il n'y a que l'affectation qui puisse donner lieu à ces réveils subits du coeur étonné d'avoir aimé.

Il existait d'ailleurs entre Oswald et Corinne une sympathie singulière et toute-puissante: leurs goûts n'étaient point les mêmes, leurs opinions s'accordaient rarement, et dans le fond de leur âme, néanmoins, il y avait des mystères semblables, des émotions puisées à la même source, enfin je ne sais quelle ressemblance secrète qui supposait une même nature, bien que toutes les circonstances extérieures l'eussent modifiée différemment. Corinne s'aperçut donc, et ce fut avec effroi, qu'elle avait encore augmenté son sentiment pour Oswald en l'observant de nouveau, en le jugeant en détail, en luttant vivement contre l'impression qu'il lui faisait.

Elle offrit au prince Castel-Forte de revenir à Rome ensemble; et lord Nelvil sentit qu'elle voulait éviter ainsi d'être seule avec lui; il en eut de la tristesse, mais il ne s'y opposa pas: il ne savait plus si ce qu'il pouvait faire pour Corinne suffirait à son bonheur, et cette pensée le rendait timide. Corinne cependant aurait voulu qu'il refusât le prince Castel-Forte pour compagnon de voyage; mais elle ne le dit pas. Leur situation n'était plus simple comme autrefois; il n'y avait pas encore entre eux de la dissimulation, et néanmoins Corinne proposait ce qu'elle eût souhaité qu'Oswald refusât, et le trouble s'était mis dans une affection qui, pendant six mois, leur avait donné chaque jour un bonheur presque sans mélange.

En retournant par Capoue et par Gaëte, en revoyant ces mêmes lieux qu'elle avait traversés peu de temps auparavant avec tant de délices, Corinne ressentait un amer souvenir. Cette nature si belle, qui maintenant l'appelait en vain au bonheur, redoublait encore sa tristesse. Quand ce beau ciel ne dissipe pas la douleur, son expression riante fait souffrir encore plus par le contraste. Ils arrivèrent à Terracine le soir, par une fraîcheur délicieuse, et la même mer brisait ses flots contre le même rocher. Corinne disparut après le souper; Oswald, ne la voyant pas revenir, sortit inquiet, et son coeur, comme celui de Corinne, le guida vers l'endroit où ils s'étaient reposés en allant à Naples. Il aperçut de loin Corinne, à genoux devant le rocher sur lequel ils s'étaient assis, et il vit, en regardant la lune, qu'elle était couverte d'un nuage, comme il y a deux mois, à la même heure. Corinne, à l'approche d'Oswald, se leva, et lui dit en lui montrant ce nuage: «Avais-je raison de croire aux présages? Mais n'est-il pas vrai qu'il y a quelque compassion dans le ciel? il m'avertissait de l'avenir, et aujourd'hui, vous le voyez, il porte mon deuil.

«N'oubliez pas, Oswald, de remarquer si ce même nuage ne passera pas sur la lune quand je mourrai.--Corinne! Corinne! s'écria lord Nelvil, ai-je mérité que vous me fassiez expirer de douleur? Vous le pouvez facilement, je vous l'assure; parlez encore une fois ainsi, et vous me verrez tomber sans vie à vos pieds. Mais quel est donc mon crime? Vous êtes une personne indépendante de l'opinion par votre manière de penser; vous vivez dans un pays où cette opinion n'est jamais sévère, et, quand elle le serait, votre génie vous fait régner sur elle. Je veux, quoi qu'il arrive, passer mes jours près de vous; je le veux: d'où vient donc votre douleur? Si je ne pouvais être votre époux sans offenser un souvenir qui règne à l'égal de vous sur mon âme, ne m'aimeriez-vous donc pas assez pour trouver du bonheur dans ma tendresse, dans le dévouement de tous mes instants?--Oswald, dit Corinne, si je croyais que nous ne nous quittassions jamais, je ne souhaiterais rien de plus, mais...--N'avez-vous pas l'anneau, gage sacré?...--Je vous le rendrai, reprit-elle.--Non, jamais, dit-il.--Ah! je vous le rendrai, continua-t-elle, quand vous désirerez de le reprendre; et si vous cessiez de m'aimer, cet anneau même m'en instruira. Une ancienne croyance n'apprend-elle pas que le diamant est plus fidèle que l'homme, et qu'il se ternit quand celui qui l'a donné nous trahit?--Corinne, dit Oswald, vous osez parler de trahison! votre esprit s'égare, vous ne me connaissez plus.--Pardon, Oswald, pardon! s'écria Corinne; mais dans les passions profondes, le coeur est tout à coup doué d'un instinct miraculeux, et les souffrances sont des oracles. Que signifie donc cette palpitation douloureuse qui soulève mon sein? Ah! mon ami, je ne la redouterais pas si elle ne m'annonçait que la mort.»

En achevant ces mots, Corinne s'éloigna précipitamment; elle craignait de s'entretenir longtemps avec Oswald; elle ne se complaisait point dans la douleur, et cherchait à briser les impressions de tristesse; mais elles n'en revenaient que plus violemment lorsqu'elle les avait repoussées. Le lendemain, quand ils traversèrent les marais Pontins, les soins d'Oswald pour Corinne furent encore plus tendres que la première fois; elle les reçut avec douceur et reconnaissance; mais il y avait dans son regard quelque chose qui disait: _Pourquoi ne me laissez-vous pas mourir?_

CHAPITRE III