Corinne; ou, l'Italie Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie française

Part 30

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«Une femme beaucoup plus spirituelle que les autres, bien qu'elle se fût conformée en tout extérieurement à la vie commune, me prit à part un jour que j'avais parlé avec encore plus de vivacité qu'à l'ordinaire, et me dit ces paroles, qui me firent une impression profonde: «Vous vous donnez beaucoup de peine, ma chère, pour un résultat impossible; vous ne changerez pas la nature des choses: une petite ville du Nord, sans rapport avec le reste du monde, sans goût pour les arts ni pour les lettres, ne peut être autrement qu'elle n'est; si vous devez vivre ici, soumettez-vous; allez-vous-en, si vous le pouvez: il n'y a que ces deux partis à prendre.» Ce raisonnement n'était que trop évident; je me sentis pour cette femme une considération que je n'avais pas pour moi-même; car, avec des goûts assez analogues aux miens, elle avait su se résigner à la destinée que je ne pouvais supporter, et, tout en aimant la poésie et les jouissances idéales, elle jugeait mieux la force des choses et l'obstination des hommes. Je cherchai beaucoup à la voir; mais ce fut en vain: son esprit sortait du cercle, mais sa vie y était enfermée, et je crois même qu'elle craignait un peu de réveiller par nos entretiens sa supériorité naturelle: qu'en aurait-elle fait?

CHAPITRE III

«J'aurais cependant passé toute ma vie dans la déplorable situation où je me trouvais, si j'avais conservé mon père; mais un accident subit me l'enleva: je perdis avec lui mon protecteur, mon ami, le seul qui m'entendît encore dans ce désert peuplé; et mon désespoir fut tel, que je n'eus plus la force de résister à mes impressions. J'avais vingt ans quand il mourut, et je me trouvai sans autre appui, sans autre relation que ma belle-mère, une personne avec laquelle, depuis cinq ans que nous vivions ensemble, je n'étais pas plus liée que le premier jour. Elle se mit à me reparler de M. Maclinson; et, quoiqu'elle n'eût pas le droit de me commander de l'épouser, elle ne recevait que lui chez elle, et me déclarait assez nettement qu'elle ne favoriserait aucun autre mariage. Ce n'était pas qu'elle aimât beaucoup M. Maclinson, quoiqu'il fût son propre parent; mais elle me trouvait dédaigneuse de le refuser, et elle faisait cause commune avec lui plutôt pour la défense de la médiocrité que par amour-propre de famille.

«Chaque jour ma situation devenait plus odieuse; je me sentais saisie par la maladie du pays, la plus inquiète douleur qui puisse s'emparer de l'âme. L'exil est quelquefois, pour les caractères vifs et sensibles, un supplice beaucoup plus cruel que la mort: l'imagination prend en déplaisance tous les objets qui vous entourent, le climat, le pays, la langue, les usages, la vie en masse, la vie en détail; il y a une peine pour chaque moment, comme pour chaque situation; car la patrie nous donne mille plaisirs habituels que nous ne connaissons pas nous-mêmes, avant de les avoir perdus:

_. . . . . . La favella, i costumi, L'aria, i tronchi, il terren, le mura, i sassi[14]!_

C'est déjà un vif chagrin que de ne plus voir les lieux où l'on a passé son enfance: les souvenirs de cet âge, par un charme particulier, rajeunissent le coeur, et cependant adoucissent l'idée de la mort. La tombe rapprochée du berceau semble placer sous le même ombrage toute une vie; tandis que les années passées sur un sol étranger sont comme des branches sans racine. La génération qui vous précède ne vous a pas vu naître; elle n'est pas pour vous la génération des pères, la génération protectrice; mille intérêts qui vous sont communs avec vos compatriotes ne sont plus entendus par les étrangers; il faut tout expliquer, tout commenter, tout dire, au lieu de cette communication facile, de cette effusion de pensées, qui commence à l'instant où l'on retrouve ses concitoyens. Je ne pouvais me rappeler sans émotion les expressions bienveillantes de mon pays. _Cara, carissima_, disais-je quelquefois en me promenant toute seule, pour m'imiter à moi-même l'accueil si amical des Italiens et des Italiennes; je comparais cet accueil à celui que je recevais.

[14] La langue, les moeurs, l'air, les arbres, la terre, les murs, les pierres!

MÉTASTASE.

«Chaque jour j'errais dans la compagne, où j'avais coutume d'entendre le soir, en Italie, des airs harmonieux chantés avec des voix si justes; et les cris des corbeaux retentissaient seuls dans les nuages. Le soleil si beau, l'air si suave de mon pays, était remplacé par des brouillards; les fruits mûrissaient à peine, je ne voyais point de vignes; les fleurs croissaient languissamment, à long intervalle l'une de l'autre; les sapins couvraient les montagnes toute l'année, comme un noir vêtement: un édifice antique, un tableau seulement, un beau tableau, aurait relevé mon âme; mais je l'aurais vainement cherché à trente milles à la ronde. Tout était terne, tout était morne autour de moi, et ce qu'il y avait d'habitations et d'habitants servait seulement à priver la solitude de cette horreur poétique qui cause à l'âme un frissonnement assez doux. Il y avait de l'aisance, un peu de commerce et de la culture autour de nous, enfin ce qu'il faut pour qu'on vous dise: _Vous devez être contente, il ne vous manque rien._ Stupide jugement porté sur l'extérieur de la vie, quand tout le foyer du bonheur et de la souffrance est dans le sanctuaire le plus intime et le plus secret de nous-mêmes!

«A vingt et un ans, je devais naturellement entrer en possession de la fortune de ma mère et de celle que mon père m'avait laissée. Une fois alors, dans mes rêveries solitaires, il me vint dans l'idée, puisque j'étais orpheline et majeure, de retourner en Italie pour y mener une vie indépendante, tout entière consacrée aux arts. Ce projet, quand il entra dans ma pensée, m'enivra de bonheur, et d'abord je ne conçus pas la possibilité d'une objection. Cependant, quand ma fièvre d'espérance fut un peu calmée, j'eus peur de cette résolution irréparable; et, me représentant ce qu'en penseraient tous ceux que je connaissais, le projet que j'avais d'abord trouvé si facile me sembla tout à fait impraticable; mais néanmoins l'image de cette vie, au milieu de tous les souvenirs de l'antiquité, de la peinture, de la musique, s'était offerte à moi avec tant de détails et de charmes, que j'avais pris un nouveau dégoût pour mon ennuyeuse existence.

«Mon talent, que j'avais craint de perdre, s'était accru par l'étude suivie que j'avais faite de la littérature anglaise; la manière profonde de penser et de sentir qui caractérise vos poëtes avait fortifié mon esprit et mon âme, sans que j'eusse rien perdu de l'imagination vive qui semble n'appartenir qu'aux habitants de nos contrées. Je pouvais donc me croire destinée à des avantages particuliers par la réunion des circonstances rares qui m'avaient donné une double éducation, et, si je puis m'exprimer ainsi, deux nationalités différentes. Je me souvenais de l'approbation qu'un petit nombre de bons juges avaient accordée, dans Florence, à mes premiers essais en poésie. Je m'exaltais sur les nouveaux succès que je pouvais obtenir; enfin j'espérais beaucoup de moi: n'est-ce pas la première et la plus noble illusion de la jeunesse?

«Il me semblait que j'entrerais en possession de l'univers le jour où je ne sentirais plus le souffle desséchant de la médiocrité malveillante; mais quand il fallait prendre la résolution de partir, de m'échapper secrètement, je me sentais arrêtée par l'opinion, qui m'imposait beaucoup plus en Angleterre qu'en Italie; car, bien que je n'aimasse pas la petite ville que j'habitais, je respectais l'ensemble du pays dont elle faisait partie. Si ma belle-mère avait daigné me conduire à Londres ou à Édimbourg, si elle avait songé à me marier avec un homme qui eût assez d'esprit pour faire cas du mien, je n'aurais jamais renoncé ni à mon nom ni à mon existence, même pour retourner dans mon ancienne patrie. Enfin, quelque dure que fût pour moi la domination de ma belle-mère, je n'aurais peut-être jamais eu la force de changer de situation, sans une multitude de circonstances qui se réunirent comme pour décider mon esprit incertain.

«J'avais près de moi la femme de chambre italienne que vous connaissez, Thérésine; elle est Toscane; et, bien que son esprit n'ait point été cultivé, elle se sert de ces expressions nobles et harmonieuses qui donnent tant de grâce aux moindres discours de notre peuple. C'était avec elle seulement que je parlais ma langue, et ce lien m'attachait à elle. Je la voyais souvent triste, et je n'osais lui en demander la cause, me doutant qu'elle regrettait, comme moi, notre pays, et craignant de ne pouvoir plus contraindre mes propres sentiments s'ils étaient excités par les sentiments d'une autre. Il y a des peines qui s'adoucissent en les communiquant; mais les maladies de l'imagination s'augmentent quand on les confie; elles s'augmentent surtout quand on aperçoit dans un autre une douleur semblable à la sienne. Le mal qu'on souffre paraît alors invincible, et l'on n'essaye plus de le combattre. Ma pauvre Thérésine tomba tout à coup sérieusement malade, et, l'entendant gémir nuit et jour, je me déterminai à lui demander enfin le sujet de ses chagrins. Quel fut mon étonnement de l'entendre me dire presque tout ce que j'avais senti! Elle n'avait pas si bien réfléchi que moi sur la cause de ses peines; elle s'en prenait davantage à des circonstances locales, à des personnes en particulier; mais la tristesse de la nature, l'insipidité de la ville où nous demeurions, la froideur de ses habitants, la contrainte de leurs usages, elle sentait tout, sans pouvoir s'en rendre raison, et s'écriait sans cesse: «O mon pays! ne vous reverrai-je donc jamais?» Et puis elle ajoutait cependant qu'elle ne voulait pas me quitter, et, avec une amertume qui me déchirait le coeur, elle pleurait de ne pouvoir concilier avec son attachement pour moi son beau ciel d'Italie et le plaisir d'entendre sa langue maternelle.

«Rien ne fit plus d'effet sur mon esprit que ce reflet de mes propres impressions dans une personne toute commune, mais qui avait conservé le caractère et les goûts italiens dans leur vivacité naturelle, et je lui promis qu'elle reverrait l'Italie. «Avec vous?» répondit-elle. Je gardai le silence. Alors elle s'arracha les cheveux, et jura qu'elle ne s'éloignerait jamais de moi; mais elle paraissait prête à mourir à mes yeux en prononçant ces paroles. Enfin il m'échappa de lui dire que j'y retournerais aussi; et ce mot, qui n'avait eu pour but que de la calmer, devint plus solennel par la joie inexprimable qu'il lui causa et la confiance qu'elle y prit. Depuis ce jour, sans en rien dire, elle se lia avec quelques négociants de la ville, et m'annonçait exactement quand un vaisseau partait du port voisin pour Gênes ou Livourne: je l'écoutais, et je ne répondais rien; elle imitait aussi mon silence, mais ses yeux se remplissaient de larmes. Ma santé souffrait tous les jours davantage du climat et de mes peines intérieures; mon esprit a besoin de mouvement et de gaieté; je vous l'ai dit souvent, la douleur me tuerait; il y a trop de lutte en moi contre elle; il faut lui céder pour n'en pas mourir.

«Je revenais donc fréquemment à l'idée qui m'occupait depuis la mort de mon père; mais j'aimais beaucoup Lucile, qui avait alors neuf ans, et que je soignais depuis six comme sa seconde mère: un jour, je pensai que, si je partais ainsi secrètement, je ferais un tel tort à ma réputation, que le nom de ma soeur en souffrirait; et cette crainte me fit renoncer pour un temps à mes projets. Cependant, un soir que j'étais plus affectée que jamais des chagrins que j'éprouvais, et dans mes rapports avec ma belle-mère, et dans mes rapports avec la société, je me trouvai seule à souper avec lady Edgermond; et, après une heure de silence, il me prit tout à coup un tel ennui de son imperturbable froideur, que je commençai la conversation en me plaignant de la vie que je menais: plus, d'abord, pour la forcer à parler que pour l'amener à aucun résultat qui pût me concerner; mais, en m'animant, je supposai tout à coup la possibilité, dans une situation semblable à la mienne, de quitter pour toujours l'Angleterre. Ma belle-mère n'en fut pas troublée; et, avec un sang-froid et une sécheresse que je n'oublierai de ma vie, elle me dit: «Vous avez vingt et un an, miss Edgermond; ainsi la fortune de votre mère et celle que votre père vous a laissée sont à vous. Vous êtes donc la maîtresse de vous conduire comme vous le voudrez; mais, si vous prenez un parti qui vous déshonore dans l'opinion, vous devez à votre famille de changer de nom et de vous faire passer pour morte.» Je me levai, à ces paroles, avec impétuosité, et je sortis sans répondre.

«Cette dureté dédaigneuse m'inspira la plus vive indignation, et, pour un moment, un désir de vengeance tout à fait étranger à mon caractère s'empara de moi. Ces mouvements se calmèrent; mais la conviction que personne ne s'intéressait à mon bonheur rompit les liens qui m'attachaient encore à la maison où j'avais vu mon père. Certainement lady Edgermond ne me plaisait pas, mais je n'avais pas pour elle l'indifférence qu'elle me témoignait; j'étais touchée de sa tendresse pour sa fille; je croyais l'avoir intéressée par les soins que je donnais à cette enfant, et peut-être, au contraire, ces soins mêmes avaient-ils excité sa jalousie; car plus elle s'était imposé de sacrifices sur tous les points, plus elle était passionnée dans la seule affection qu'elle se fût permise. Tout ce qu'il y a dans le coeur humain de vif et d'ardent, maîtrisé par sa raison sous tous les autres rapports, se retrouvait dans son caractère quand il s'agissait de sa fille.

«Au milieu du ressentiment qu'avait excité dans mon coeur mon entretien avec lady Edgermond, Thérésine vint me dire, avec une émotion extrême, qu'un bâtiment, arrivé de Livourne même, était entré dans le port, dont nous n'étions éloignées que de quelques lieues, et qu'il y avait sur ce bâtiment des négociants qu'elle connaissait, et qui étaient les plus honnêtes gens du monde. «Ils sont tous Italiens, me dit-elle en pleurant, ils ne parlent qu'italien. Dans huit jours ils se rembarquent, et vont directement en Italie; et si madame était décidée...--Retournez avec eux, ma bonne Thérésine, lui répondis-je.--Non, madame, s'écria-t-elle; j'aime mieux mourir ici!» Et elle sortit de ma chambre, où je restai, réfléchissant à mes devoirs envers ma belle-mère. Il me paraissait clair qu'elle désirait ne plus m'avoir auprès d'elle: mon influence sur Lucile lui déplaisait; elle craignait que la réputation que j'avais autour de moi d'être une personne extraordinaire ne nuisît un jour à l'établissement de sa fille; enfin elle m'avait dit le secret de son coeur en m'indiquant le désir que je me fisse passer pour morte; et ce conseil amer, qui m'avait d'abord tant révoltée, me parut, à la réflexion, assez raisonnable.

«Oui, sans doute, m'écriai-je, passons pour morte dans ces lieux, où mon existence n'est qu'un sommeil agité. Je revivrai avec la nature, avec le soleil, avec les beaux-arts; et les froides lettres qui composent mon nom, inscrites sur un vain tombeau, tiendront aussi bien que moi ma place dans ce séjour sans vie.» Ces élans de mon âme vers la liberté ne me donnèrent point encore cependant la force d'une résolution décisive. Il y a des moments où l'on se croit la puissance de ce qu'on désire, et d'autres où l'ordre habituel des choses paraît devoir l'emporter sur tous les sentiments de l'âme. J'étais dans cette indécision, qui pouvait durer toujours, puisque rien au dehors de moi ne m'obligeait à prendre un parti, lorsque, le dimanche qui suivit ma conversation avec ma belle-mère, j'entendis, vers le soir, sous mes fenêtres, des chanteurs italiens qui étaient venus sur le bâtiment de Livourne, et que Thérésine avait attirés pour me causer une agréable surprise. Je ne puis exprimer l'émotion que je ressentis; un déluge de pleurs couvrit mon visage, tous mes souvenirs se ranimèrent: rien ne retrace le passé comme la musique; elle fait plus que le retracer; il apparaît, quand elle l'évoque, semblable aux ombres de ceux qui nous sont chers, revêtu d'un voile mystérieux et mélancolique. Les musiciens chantèrent ces délicieuses paroles de Monti, qu'il a composées dans son exil:

_Bella Italia, amate sponde, Pur vi torno à riveder. Trema in petto e si confonde L'alma oppressa dal piacer[15]._ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

[15] Belle Italie! bords chéris! je vais donc vous revoir encore; mon âme tremble et succombe à l'excès de ce plaisir.

«J'étais dans une sorte d'ivresse, je sentais pour l'Italie tout ce que l'amour fait éprouver, désir, enthousiasme, regrets; je n'étais plus maîtresse de moi-même, toute mon âme était entraînée vers ma patrie: j'avais besoin de la voir, de la respirer, de l'entendre; chaque battement de mon coeur était un appel à mon beau séjour, à ma riante contrée! Si la vie était offerte aux morts dans les tombeaux, ils ne soulèveraient pas la pierre qui les couvre avec plus d'impatience que je n'en éprouvais pour écarter de moi tous mes linceuls et reprendre possession de mon imagination, de mon génie, de la nature! Au moment de cette exaltation causée par la musique, j'étais loin encore de prendre aucun parti, car mes sentiments étaient trop confus pour en tirer aucune idée fixe, lorsque ma belle-mère entra, et me pria de faire cesser ces chants, parce qu'il était scandaleux d'entendre de la musique le dimanche. Je voulus insister: les Italiens partaient le lendemain; il y avait six ans que je n'avais joui d'un semblable plaisir. Ma belle-mère ne m'écouta pas; et, me disant qu'il fallait avant tout respecter les convenances du pays où l'on vivait, elle s'approcha de la fenêtre, et commanda à ses gens d'éloigner mes pauvres compatriotes. Ils partirent, et me répétaient de loin en loin, en chantant, un adieu qui me perçait le coeur.

«La mesure de mes impressions était comblée. Le vaisseau devait s'éloigner le lendemain; Thérésine, à tout hasard, et sans m'en avertir, avait tout préparé pour mon départ. Lucile était depuis huit jours chez une parente de sa mère. Les cendres de mon père ne reposaient pas dans la maison de campagne que nous habitions; il avait ordonné que son tombeau fût élevé dans la terre qu'il avait en Écosse. Enfin je partis sans en prévenir ma belle-mère, et lui laissant une lettre qui lui apprenait ma résolution. Je partis dans un de ces moments où l'on se livre à la destinée, où tout paraît meilleur que la servitude, le dégoût et l'insipidité; où la jeunesse inconsidérée se fie à l'avenir, et le voit dans les cieux comme une étoile brillante qui lui promet un heureux sort.

CHAPITRE IV

«Des pensées plus inquiètes s'emparèrent de moi quand je perdis de vue les côtes d'Angleterre; mais comme je n'y avais pas laissé d'attachement vif, je fus bientôt consolée, en arrivant à Livourne, par tout le charme de l'Italie. Je ne dis à personne mon véritable nom, comme je l'avais promis à ma belle-mère; je pris seulement celui de Corinne, que l'histoire d'une femme grecque, amie de Pindare et poëte, m'avait fait aimer. Ma figure, en se développant, avait tellement changé, que j'étais sûre de n'être pas reconnue; j'avais vécu assez solitaire à Florence, et je devais compter sur ce qui m'est arrivé, c'est que personne à Rome n'a su qui j'étais. Ma belle-mère me manda qu'elle avait répandu le bruit que les médecins m'avaient ordonné le voyage du Midi pour rétablir ma santé, et que j'étais morte dans la traversée. Sa lettre ne contenait d'ailleurs aucune réflexion. Elle me fit passer avec une très-grande exactitude toute ma fortune, qui est assez considérable; mais elle ne m'a plus écrit. Cinq ans se sont écoulés depuis ce moment jusqu'à celui où je vous ai vu; cinq ans pendant lesquels j'ai goûté assez de bonheur. Je suis venue m'établir à Rome; ma réputation s'est accrue; les beaux-arts et la littérature m'ont encore donné plus de jouissances solitaires qu'ils ne m'ont valu de succès, et je n'ai pas connu, jusqu'à vous, tout l'empire que le sentiment peut exercer; mon imagination colorait et décolorait quelquefois mes illusions sans me causer de vives peines; je n'avais point encore été saisie par une affection qui pût me dominer. L'admiration, le respect, l'amour, n'enchaînaient point toutes les facultés de mon âme; je concevais, même en aimant, plus de qualités et plus de charmes que je n'en ai rencontré; enfin, je restais supérieure à mes propres impressions, au lieu d'être entièrement subjuguée par elles.

«N'exigez point que je vous raconte comment deux hommes, dont la passion pour moi n'a que trop éclaté, ont occupé successivement ma vie avant de vous connaître: il faudrait faire violence à ma conviction intime pour me persuader maintenant qu'un autre que vous a pu m'intéresser, et j'en éprouve autant de repentir que de douleur. Je vous dirai seulement ce que vous avez appris déjà par mes amis: c'est que mon existence indépendante me plaisait tellement, qu'après de longues irrésolutions et de pénibles scènes, j'ai rompu deux fois des liens que le besoin d'aimer m'avait fait contracter, et que je n'ai pu me résoudre à rendre irrévocables. Un grand seigneur allemand voulait, en m'épousant, m'emmener dans son pays, où son rang et sa fortune le fixaient. Un prince italien m'offrait à Rome même l'existence la plus brillante. Le premier sut me plaire en m'inspirant la plus haute estime; mais je m'aperçus, avec le temps, qu'il avait peu de ressources dans l'esprit. Quand nous étions seuls, il fallait que je me donnasse beaucoup de peine pour soutenir la conversation, et pour lui cacher avec soin ce qui lui manquait. Je n'osais, en causant avec lui, lui montrer ce que je puis être, de peur de le mettre mal à l'aise; je prévis que son sentiment pour moi diminuerait nécessairement le jour où je cesserais de le ménager, et néanmoins il est difficile de conserver de l'enthousiasme pour ceux que l'on ménage. Les égards d'une femme pour une infériorité quelconque dans un homme supposent toujours qu'elle ressent pour lui plus de pitié que d'amour; et le genre de calcul et de réflexion que ces égards demandent flétrit la nature céleste d'un sentiment involontaire. Le prince italien était plein de grâce et de fécondité dans l'esprit. Il voulait s'établir à Rome, partageait tous mes goûts, aimait mon genre de vie; mais je remarquai, dans une occasion importante, qu'il manquait d'énergie dans l'âme, et que dans les circonstances difficiles de la vie ce serait moi qui me verrais obligée de le soutenir et de le fortifier; alors tout fut dit pour l'amour; car les femmes ont besoin d'appui, et rien ne les refroidit comme la nécessité d'en donner. Je fus donc deux fois détrompée de mes sentiments, non par des malheurs ni par des fautes, mais par l'esprit observateur qui me découvrit ce que l'imagination m'avait caché.

«Je me crus destinée à ne jamais aimer de toute la puissance de mon âme; quelquefois cette idée m'était pénible, plus souvent je m'applaudissais d'être libre; mais je craignais en moi cette faculté de souffrir; cette nature passionnée qui menace mon bonheur et ma vie; je me rassurais toujours, en songeant qu'il était difficile de captiver mon jugement, et je ne croyais pas que personne pût jamais répondre à l'idée que j'avais du caractère et de l'esprit d'un homme; j'espérais toujours échapper au pouvoir absolu d'un attachement, en apercevant quelques défauts dans l'objet qui pourrait me plaire; je ne savais pas qu'il existe des défauts qui peuvent accroître l'amour même par l'inquiétude qu'ils lui causent. Oswald, la mélancolie, l'incertitude, qui vous découragent de tout, la sévérité de vos opinions, troublent mon repos, sans refroidir mon sentiment; je pense souvent que ce sentiment ne me rendra pas heureuse; mais alors c'est moi que je juge, et jamais vous.