Part 3
Les habitants d'Ancône, n'ayant point chez eux de pompes en bon état, se hâtaient de porter avec leurs bras quelques secours[1]. On entendait, à travers les cris, le bruit des chaînes des galériens, employés à sauver la ville qui leur servait de prison. Les diverses nations du Levant, que leur commerce attire à Ancône, exprimaient leur effroi par la stupeur de leurs regards. Les marchands, à l'aspect de leurs magasins en flammes, perdaient entièrement la présence d'esprit. Les alarmes pour la fortune troublent autant le commun des hommes que la crainte de la mort, et n'inspirent pas cet élan de l'âme, cet enthousiasme qui fait trouver des ressources.
[1] Ancône est à peu près à cet égard dans le même dénûment qu'alors.
Les cris des matelots ont toujours quelque chose de lugubre et de prolongé, que la terreur rendait encore bien plus effrayant. Les mariniers, sur les bords de la mer Adriatique, sont revêtus d'une capote rouge et brune très-singulière, et du milieu de ce vêtement sortait le visage animé des Italiens, qui peignait la crainte sous mille formes. Les habitants, couchés par terre dans les rues, couvraient leurs têtes de leurs manteaux, comme s'il ne leur restait plus rien à faire qu'à ne pas voir leur désastre; d'autres se jetaient dans les flammes sans la moindre espérance d'y échapper: on voyait tour à tour une fureur et une résignation aveugles, mais nulle part le sang-froid qui double les moyens et les forces.
Oswald se souvint qu'il y avait deux bâtiments anglais dans le port, et ces bâtiments ont à bord des pompes parfaitement bien faites: il courut chez le capitaine, et monta avec lui sur le bateau pour aller chercher ces pompes. Les habitants qui le virent entrer dans la chaloupe lui criaient: «_Ah! vous faites bien, vous autres étrangers, de quitter notre malheureuse ville._--Nous allons revenir,» dit Oswald. Ils ne le crurent pas. Il revint pourtant, établit l'une de ses pompes en face de la première maison qui brûlait sur le port, et l'autre vis-à-vis de celle qui brûlait au milieu de la rue. Le comte d'Erfeuil exposait sa vie avec insouciance, courage et gaieté; les matelots anglais et les domestiques de lord Nelvil vinrent tous à son aide; car les habitants d'Ancône restaient immobiles, comprenant à peine ce que ces étrangers voulaient faire, et ne croyant pas du tout à leurs succès.
Les cloches sonnaient de toutes parts; les prêtres faisaient des processions; les femmes pleuraient, en se prosternant devant quelques images de saints au coin des rues; mais personne ne pensait aux secours naturels que Dieu a donnés à l'homme pour se défendre. Cependant, quand les habitants aperçurent les heureux effets de l'activité d'Oswald, quand ils virent que les flammes s'éteignaient, et que leurs maisons seraient conservées, ils passèrent de l'étonnement à l'enthousiasme; ils se pressaient autour de lord Nelvil, et lui baisaient les mains avec un empressement si vif, qu'il était obligé d'avoir recours à la colère pour écarter de lui tout ce qui pouvait retarder la succession rapide des ordres et des mouvements nécessaires pour sauver la ville. Tout le monde s'était rangé sous son commandement, parce que, dans les plus petites comme dans les plus grandes circonstances, dès qu'il y a du danger, le courage prend sa place; dès que les hommes ont peur, ils cessent d'être jaloux.
Oswald, à travers la rumeur générale, distingua cependant des cris plus horribles que tous les autres, qui se faisaient entendre à l'autre extrémité de la ville. Il demanda d'où venaient ces cris; on lui dit qu'ils partaient du quartier des Juifs. L'officier de police avait coutume de fermer les barrières de ce quartier le soir, et, l'incendie gagnant de ce côté, les Juifs ne pouvaient s'échapper. Oswald frémit à cette idée, et demanda qu'à l'instant le quartier fût ouvert; mais quelques femmes du peuple qui l'entendirent se jetèrent à ses pieds pour le conjurer de n'en rien faire: _Vous voyez bien_, disaient-elles, _ô notre bon ange! que c'est sûrement à cause des Juifs qui sont ici que nous avons souffert cet incendie; ce sont eux qui nous portent malheur, et si vous les mettez en liberté, toute l'eau de la mer n'éteindra pas les flammes;_ et elles suppliaient Oswald de laisser brûler les Juifs, avec autant d'éloquence et de douceur que si elles avaient demandé un acte de clémence. Ce n'étaient point de méchantes femmes, mais des imaginations superstitieuses vivement frappées par un grand malheur. Oswald contenait à peine son indignation en entendant ces étranges prières.
Il envoya quatre matelots anglais avec des haches pour briser les barrières qui retenaient ces malheureux; et ils se répandirent à l'instant dans la ville, courant à leurs marchandises, au milieu des flammes, avec cette avidité de fortune qui a quelque chose de bien sombre quand elle fait braver la mort. On dirait que l'homme, dans l'état actuel de la société, n'a presque rien à faire du simple don de la vie.
Il ne restait plus qu'une maison au haut de la ville, que les flammes entouraient tellement, qu'il était impossible de les éteindre, et plus impossible encore d'y pénétrer. Les habitants d'Ancône avaient montré si peu d'intérêt pour cette maison, que les matelots anglais, ne la croyant point habitée, avaient ramené leurs pompes vers le port. Oswald lui-même, étourdi par les cris de ceux qui l'entouraient et l'appelaient à leur secours, n'y avait pas fait attention. L'incendie s'était communiqué plus tard de ce côté, mais y avait fait de grands progrès. Lord Nelvil demanda si vivement quelle était cette maison, qu'un homme enfin lui répondit que c'était l'hôpital des fous. A cette idée, toute son âme fut bouleversée; il se retourna, et ne vit plus aucun de ses matelots autour de lui: le comte d'Erfeuil n'y était pas non plus; et c'était en vain qu'il se serait adressé aux habitants d'Ancône: ils étaient presque tous occupés à sauver ou à faire sauver leurs marchandises, et trouvaient absurde de s'exposer pour des hommes dont il n'y avait pas un qui ne fût fou sans remède: _C'est une bénédiction du ciel_, disaient-ils, _pour eux et pour leurs parents, s'ils meurent ainsi sans que ce soit la faute de personne._
Pendant que l'on tenait de semblables discours autour d'Oswald, il marchait à grands pas vers l'hôpital; et la foule, qui le blâmait, le suivait avec un sentiment d'enthousiasme involontaire et confus. Oswald, arrivé près de la maison, vit, à la seule fenêtre qui n'était pas entourée par les flammes, des insensés qui regardaient les progrès de l'incendie, et souriaient de ce rire déchirant qui suppose ou l'ignorance de tous les maux de la vie, ou tant de douleur au fond de l'âme, qu'aucune forme de la mort ne peut plus épouvanter. Un frissonnement inexprimable s'empara d'Oswald à ce spectacle; il avait senti, dans le moment le plus affreux de son désespoir, que sa raison était prête à se troubler; et, depuis cette époque, l'aspect de la folie lui inspirait toujours la pitié la plus douloureuse. Il saisit une échelle qui se trouvait près de là, il l'appuie contre le mur, monte au milieu des flammes, et entre par la fenêtre dans une chambre où les malheureux qui restaient à l'hôpital étaient tous réunis.
Leur folie était assez douce pour que, dans l'intérieur de la maison, tous fussent libres, excepté un seul qui était enchaîné dans cette même chambre où les flammes se faisaient jour à travers la porte, mais n'avaient pas encore consumé le plancher. Oswald, apparaissant au milieu de ces misérables créatures, toutes dégradées par la maladie et la souffrance, produisit sur elles un si grand effet de surprise et d'enchantement, qu'il s'en fit obéir d'abord sans résistance. Il leur ordonna de descendre devant lui, l'un après l'autre, par l'échelle, que les flammes pouvaient dévorer dans un moment. Le premier de ces malheureux obéit sans proférer une parole: l'accent et la physionomie de lord Nelvil l'avaient entièrement subjugué. Un troisième voulut résister, sans se douter du danger que lui faisait courir chaque moment de retard, et sans penser au péril auquel il exposait Oswald en le retenant plus longtemps. Le peuple, qui sentait toute l'horreur de cette situation, criait à lord Nelvil de revenir, de laisser ces insensés s'en retirer comme ils le pourraient; mais le libérateur n'écoutait rien avant d'avoir achevé sa généreuse entreprise.
Sur les six malheureux qui étaient dans l'hôpital, cinq étaient déjà sauvés; il ne restait plus que le sixième qui était enchaîné. Oswald détache ses fers, et veut lui faire prendre, pour échapper, les mêmes moyens qu'à ses compagnons; mais c'était un pauvre jeune homme privé tout à fait de la raison, et, se trouvant en liberté après deux ans de chaîne, il s'élançait dans la chambre avec une joie désordonnée. Cette joie devint de la fureur lorsque Oswald voulut le faire sortir par la fenêtre. Lord Nelvil voyant alors que les flammes gagnaient toujours de plus en plus la maison, et qu'il était impossible de décider cet insensé à se sauver lui-même, le saisit dans ses bras, malgré les efforts du malheureux qui luttait contre son bienfaiteur. Il l'emporta sans savoir où il mettait les pieds, tant la fumée obscurcissait sa vue; il sauta les derniers échelons au hasard, et remit l'infortuné, qui l'injuriait encore, à quelques personnes, en leur faisant promettre d'avoir soin de lui.
Oswald, animé par le danger qu'il venait de courir, les cheveux épars, le regard fier et doux, frappa d'admiration et presque de fanatisme la foule qui le considérait; les femmes surtout s'exprimaient avec cette imagination qui est un don presque universel en Italie, et prête souvent de la noblesse aux discours des gens du peuple. Elles se jetaient à genoux devant lui, et s'écriaient: _Vous êtes sûrement saint Michel, le patron de notre ville; déployez vos ailes, mais ne nous quittez pas; allez là-haut, sur le clocher de la cathédrale, pour que de là toute la ville vous voie et vous prie._--_Mon enfant est malade_, disait l'une; _guérissez-le._--_Dites-moi_, disait l'autre, _où est mon mari, qui est absent depuis plusieurs années._ Oswald cherchait une manière de s'échapper. Le comte d'Erfeuil arriva, et lui dit en lui serrant la main: «Cher Nelvil, il faut pourtant partager quelque chose avec ses amis; c'est mal fait de prendre ainsi pour soi seul tous les périls.--Tirez-moi d'ici,» lui dit Oswald à voix basse. Un moment d'obscurité favorisa leur fuite, et tous les deux en hâte allèrent prendre des chevaux à la poste.
Lord Nelvil éprouva d'abord quelque douceur par le sentiment de la bonne action qu'il venait de faire; mais avec qui pouvait-il en jouir, maintenant que son meilleur ami n'existait plus? Malheur aux orphelins! les événements fortunés, aussi bien que les peines, leur font sentir la solitude du coeur. Comment, en effet, remplacer jamais cette affection née avec nous, cette intelligence, cette sympathie du sang, cette amitié préparée par le ciel entre un enfant et son père? On peut encore aimer; mais confier toute son âme est un bonheur qu'on ne retrouvera plus.
CHAPITRE V
Oswald parcourut la Marche d'Ancône et l'État ecclésiastique jusqu'à Rome, sans rien observer, sans s'intéresser à rien; la disposition mélancolique de son âme en était la cause, et puis une certaine indolence naturelle, à laquelle il n'était arraché que par les passions fortes. Son goût pour les arts ne s'était point encore développé; il n'avait vécu qu'en France, où la société est tout, et à Londres, où les intérêts politiques absorbent presque tous les autres: son imagination, concentrée dans ses peines, ne se complaisait point encore aux merveilles de la nature ni aux chefs-d'oeuvre des arts.
Le comte d'Erfeuil parcourait chaque ville, le guide des voyageurs à la main; il avait à la fois le double plaisir de perdre son temps à tout voir, et d'assurer qu'il n'avait rien vu qui pût être admiré quand on connaissait la France. L'ennui du comte d'Erfeuil décourageait Oswald; il avait d'ailleurs des préventions contre les Italiens et contre l'Italie; il ne pénétrait pas encore le mystère de cette nation ni de ce pays; mystère qu'il faut comprendre par l'imagination, plutôt que par cet esprit de jugement qui est particulièrement développé dans l'éducation anglaise.
Les Italiens sont bien plus remarquables par ce qu'ils ont été et par ce qu'ils pourraient être, que par ce qu'ils sont maintenant. Le désert qui environne la ville de Rome, cette terre fatiguée de gloire, qui semble dédaigner de produire, n'est qu'une contrée inculte et négligée, pour qui la considère seulement sous les rapports de l'utilité. Oswald, accoutumé dès son enfance à l'amour de l'ordre et de la prospérité publique, reçut d'abord des impressions défavorables en traversant les plaines abandonnées qui annoncent l'approche de la ville autrefois reine du monde: il blâma l'indolence des habitants et de leurs chefs. Lord Nelvil jugeait l'Italie en admirateur éclairé; le comte d'Erfeuil, en homme du monde: ainsi, l'un par raison, et l'autre par légèreté, n'éprouvaient point l'effet que la campagne de Rome produit sur l'imagination, quand on s'est pénétré des souvenirs et des regrets, des beautés naturelles et des malheurs illustres qui répandent sur ce pays un charme indéfinissable.
Le comte d'Erfeuil faisait de comiques lamentations sur les environs de Rome. «Quoi! disait-il, point de maison de campagne, point de voiture, rien qui annonce le voisinage d'une grande ville! Ah! bon Dieu! quelle tristesse!» En approchant de Rome, les postillons s'écrièrent avec transport: _Voyez, voyez, c'est la coupole de Saint-Pierre!_ Les Napolitains montrent ainsi le Vésuve, et la mer fait de même l'orgueil des habitants des côtes. «On croirait voir le dôme des Invalides!» s'écria le comte d'Erfeuil. Cette comparaison, plus patriotique que juste, détruisit l'effet qu'Oswald aurait pu recevoir à l'aspect de cette magnifique merveille de la création des hommes. Ils entrèrent dans Rome, non par un beau jour, non par une belle nuit, mais par un soir obscur, par un temps gris, qui ternit et confond tous les objets. Ils traversèrent le Tibre sans le remarquer; ils arrivèrent à Rome par la porte du Peuple, qui conduit d'abord au Corso, à la plus grande rue de la ville moderne, mais à la partie de Rome qui a le moins d'originalité, puisqu'elle ressemble davantage aux autres villes de l'Europe.
La foule se promenait dans les rues; des marionnettes et des charlatans formaient des groupes sur la place où s'élève la colonne Antonine. Toute l'attention d'Oswald fut captivée par les objets les plus près de lui. Le nom de Rome ne retentissait point encore dans son âme; il ne sentait que le profond isolement qui serre le coeur quand vous entrez dans une ville étrangère, quand vous voyez cette multitude de personnes à qui votre existence est inconnue, et qui n'ont aucun intérêt en commun avec vous. Ces réflexions, si tristes pour tous les hommes, le sont encore plus pour les Anglais, qui sont accoutumés à vivre entre eux et se mêlent difficilement avec les moeurs des autres peuples. Dans le vaste caravansérail de Rome, tout est étranger, même les Romains, qui semblent habiter là, non comme des possesseurs, _mais comme des pèlerins qui se reposent auprès des ruines_. Oswald, oppressé par des sentiments pénibles, alla s'enfermer chez lui, et ne sortit point pour voir la ville. Il était bien loin de penser que ce pays, dans lequel il entrait avec un tel sentiment d'abattement et de tristesse, serait bientôt pour lui la source de tant d'idées et de jouissances nouvelles.
LIVRE DEUXIÈME
CORINNE AU CAPITOLE
CHAPITRE PREMIER
Oswald se réveilla dans Rome. Un soleil éclatant, un soleil d'Italie frappa ses premiers regards, et son âme fut pénétrée d'un sentiment d'amour et de reconnaissance pour le ciel, qui semblait se manifester par ses beaux rayons. Il entendit résonner les cloches des nombreuses églises de la ville; des coups de canon, de distance en distance, annonçaient quelque grande solennité: il demanda quelle en était la cause; on lui répondit qu'on devait couronner le matin même, au Capitole, la femme la plus célèbre de l'Italie, Corinne, poëte, écrivain, improvisatrice, et l'une des plus belles personnes de Rome. Il fit quelques questions sur cette cérémonie, consacrée par les noms de Pétrarque et du Tasse, et toutes les réponses qu'il reçut excitèrent vivement sa curiosité.
Il n'y avait certainement rien de plus contraire aux habitudes et aux opinions d'un Anglais que cette grande publicité donnée à la destinée d'une femme; mais l'enthousiasme qu'inspirent aux Italiens tous les talents de l'imagination, gagne, au moins momentanément, les étrangers, et l'on oublie les préjugés mêmes de son pays, au milieu d'une nation si vive dans l'expression des sentiments qu'elle éprouve. Les gens du peuple à Rome connaissent les arts, raisonnent avec goût sur les statues; les tableaux, les monuments, les antiquités, et le mérite littéraire porté à un certain degré, sont pour eux un intérêt national.
Oswald sortit pour aller sur la place publique; il y entendit parler de Corinne, de son talent, de son génie. On avait décoré les rues par lesquelles elle devait passer. Le peuple, qui ne se rassemble d'ordinaire que sur les pas de la fortune ou de la puissance, était là presque en rumeur, pour voir une personne dont l'esprit était la seule distinction. Dans l'état actuel des Italiens, la gloire des beaux-arts est l'unique qui leur soit permise; et ils sentent le génie en ce genre avec une vivacité qui devrait faire naître beaucoup de grands hommes s'il suffisait de l'applaudissement pour les produire, s'il ne fallait pas une vie forte, de grands intérêts et une existence indépendante, pour alimenter la pensée.
Oswald se promenait dans les rues de Rome en attendant l'arrivée de Corinne. A chaque instant on la nommait, on racontait un trait nouveau d'elle, qui annonçait la réunion de tous les talents qui captivent l'imagination. L'un disait que sa voix était la plus touchante d'Italie; l'autre, que personne ne jouait la tragédie comme elle; l'autre, qu'elle dansait comme une nymphe, et qu'elle dessinait avec autant de grâce que d'invention: tous disaient qu'on n'avait jamais écrit ni improvisé d'aussi beaux vers, et que, dans la conversation habituelle, elle avait tour à tour une grâce et une éloquence qui charmaient tous les esprits. On disputait pour savoir quelle ville d'Italie lui avait donné la naissance; mais les Romains soutenaient vivement qu'il fallait être né à Rome pour parler l'italien avec cette pureté. Son nom de famille était ignoré. Son premier ouvrage avait paru cinq ans auparavant, et portait seulement le nom de Corinne. Personne ne savait où elle avait vécu, ni ce qu'elle avait été avant cette époque; elle avait maintenant à peu près vingt-six ans. Ce mystère et cette publicité tout à la fois, cette femme dont tout le monde parlait, et dont on ne connaissait pas le véritable nom, parurent à lord Nelvil une des merveilles du singulier pays qu'il venait voir. Il aurait jugé très-sévèrement une telle femme en Angleterre; mais il n'appliquait à l'Italie aucune des convenances sociales, et le couronnement de Corinne lui inspirait d'avance l'intérêt que ferait naître une aventure de l'Arioste.
Une musique très-belle et très-éclatante précéda l'arrivée de la marche triomphale. Un événement, quel qu'il soit, annoncé par la musique, cause toujours de l'émotion. Un grand nombre de seigneurs romains et quelques étrangers précédaient le char qui conduisait Corinne. _C'est le cortége de ses admirateurs_, dit un Romain.--_Oui_, répondit l'autre; _elle reçoit l'encens de tout le monde, mais elle n'accorde à personne une préférence décidée; elle est riche, indépendante; l'on croit même, et certainement elle en a bien l'air, que c'est une femme d'une illustre naissance, qui ne veut pas être connue.--Quoi qu'il en soit_, reprit un troisième, _c'est une divinité entourée de nuages._ Oswald regarda l'homme qui parlait ainsi, et tout désignait en lui le rang le plus obscur de la société; mais, dans le Midi, l'on se sert si naturellement des expressions les plus poétiques, qu'on dirait qu'elles se puisent dans l'air et sont inspirées par le soleil.
Enfin les quatre chevaux blancs qui traînaient le char de Corinne se firent place au milieu de la foule. Corinne était assise sur ce char construit à l'antique, et de jeunes filles, vêtues de blanc, marchaient à côté d'elle. Partout où elle passait, l'on jetait en abondance des parfums dans les airs; chacun se mettait aux fenêtres pour la voir, et ces fenêtres étaient parées en dehors de pots de fleurs et de tapis d'écarlate; tout le monde criait: _Vive Corinne! vive le génie! vive la beauté!_ L'émotion était générale; mais lord Nelvil ne la partageait point encore; et bien qu'il se fût déjà dit qu'il fallait mettre à part, pour juger tout cela, la réserve de l'Angleterre et les plaisanteries françaises, il ne se livrait point à cette fête, lorsque enfin il aperçut Corinne.
Elle était vêtue comme la sibylle du Dominiquin, un châle des Indes tourné autour de sa tête, et ses cheveux, du plus beau noir, entremêlés avec ce châle; sa robe était blanche, une draperie bleue se rattachait au-dessous de son sein, et son costume était très-pittoresque, sans s'écarter cependant assez des usages reçus pour que l'on pût y trouver de l'affectation. Son attitude sur le char était noble et modeste: on apercevait bien qu'elle était contente d'être admirée; mais un sentiment de timidité se mêlait à sa joie et semblait demander grâce pour son triomphe; l'expression de sa physionomie, de ses yeux, de son sourire, intéressait pour elle, et le premier regard fit de lord Nelvil son ami, avant même qu'une impression plus vive le subjuguât. Ses bras étaient d'une éclatante beauté; sa taille grande, mais un peu forte, à la manière des statues grecques, caractérisait énergiquement la jeunesse et le bonheur; son regard avait quelque chose d'inspiré. L'on voyait dans sa manière de saluer et de remercier pour les applaudissements qu'elle recevait, une sorte de naturel qui relevait l'éclat de la situation extraordinaire dans laquelle elle se trouvait; elle donnait à la fois l'idée d'une prêtresse d'Apollon qui s'avançait vers le temple du Soleil, et d'une femme parfaitement simple dans les rapports habituels de la vie; enfin, tous ses mouvements avaient un charme qui excitait l'intérêt et la curiosité, l'étonnement et l'affection.
L'admiration du peuple pour elle allait toujours croissant, plus elle approchait du Capitole, de ce lieu si fécond en souvenirs. Ce beau ciel, ces Romains si enthousiastes, et par-dessus tout Corinne, électrisaient l'imagination d'Oswald: il avait vu souvent dans son pays des hommes d'État portés en triomphe par le peuple; mais c'était pour la première fois qu'il était témoin des honneurs rendus à une femme, à une femme illustrée seulement par les dons du génie: son char de victoire ne coûtait de larmes à personne; et nul regret, comme nulle crainte, n'empêchait d'admirer les plus beaux dons de la nature, l'imagination, le sentiment et la pensée.
Oswald était tellement absorbé dans ses réflexions, des idées si nouvelles l'occupaient tant, qu'il ne remarqua point les lieux antiques et célèbres à travers lesquels passait le char de Corinne. C'est au pied de l'escalier qui conduit au Capitole que ce char s'arrêta; et, dans ce moment, tous les amis de Corinne se précipitèrent pour lui offrir la main. Elle choisit celle du prince Castel-Forte, le grand seigneur romain le plus estimé par son esprit et son caractère; chacun approuva le choix de Corinne: elle monta cet escalier du Capitole, dont l'imposante majesté semblait accueillir avec bienveillance les plus légers pas d'une femme. La musique se fit entendre avec un nouvel éclat au moment de l'arrivée de Corinne; le canon retentit, et la sibylle triomphante entra dans le palais préparé pour la recevoir.