Corinne; ou, l'Italie Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie française

Part 29

Chapter 293,939 wordsPublic domain

«Ma belle-mère, à souper, me dit assez doucement qu'il n'était pas d'usage que les jeunes personnes parlassent, et que, surtout, elles ne devaient jamais se permettre de citer des vers où le mot d'amour était prononcé. «Miss Edgermond, ajouta-t-elle, vous devez tâcher d'oublier tout ce qui tient à l'Italie; c'est un pays qu'il serait à désirer que vous n'eussiez jamais connu.» Je passai la nuit à pleurer, mon coeur était oppressé de tristesse: le matin j'allai me promener; il faisait un brouillard affreux; je n'aperçus pas le soleil, qui du moins m'aurait rappelé ma patrie. Je rencontrai mon père, il vint à moi, et me dit: «Ma chère enfant, ce n'est pas ici comme en Italie, les femmes n'ont d'autre vocation parmi nous que les devoirs domestiques; les talents que vous avez vous désennuieront dans la solitude; peut-être aurez-vous un mari qui s'en fera plaisir: mais, dans une petite ville comme celle-ci, tout ce qui attire l'attention excite l'envie, et vous ne trouveriez pas du tout à vous marier si l'on croyait que vous avez des goûts étrangers à nos moeurs; ici la manière d'exister doit être soumise aux anciennes habitudes d'une province éloignée. J'ai passé avec votre mère douze ans en Italie, et le souvenir m'en est très-doux; j'étais jeune alors, et la nouveauté me plaisait; à présent je suis rentré dans ma case, et je m'en trouve bien: une vie régulière, même un peu monotone, fait passer le temps sans qu'en s'en aperçoive. Mais il ne faut pas lutter contre les usages du pays où l'on est établi, l'on en souffre toujours; car, dans une ville aussi petite que celle où nous sommes, tout se sait, tout se répète: il n'y a pas lieu à l'émulation, mais bien à la jalousie, et il vaut mieux supporter un peu d'ennui que de rencontrer toujours des visages surpris et malveillants, qui vous demanderaient à chaque instant raison de ce que vous faites.»

«Non, mon cher Oswald, vous ne pouvez vous faire une idée de la peine que j'éprouvai pendant que mon père parlait ainsi. Je me le rappelais plein de grâce et de vivacité, tel que je l'avais vu dans mon enfance, et je le voyais courbé maintenant sous ce manteau de plomb que le Dante décrit dans l'enfer, et que la médiocrité jette sur les épaules de ceux qui passent sous son joug; tout s'éloignait à mes regards, l'enthousiasme de la nature, des beaux-arts, des sentiments; et mon âme me tourmentait comme une flamme inutile, qui me dévorait moi-même, n'ayant plus d'aliment au dehors. Comme je suis naturellement douce, ma belle-mère n'avait point à se plaindre de moi dans mes rapports avec elle; mon père encore moins, car je l'aimais tendrement, et c'était dans mes entretiens avec lui que je trouvais encore quelque plaisir. Il était résigné, mais il savait qu'il l'était; tandis que la plupart de nos gentilshommes campagnards, buvant, chassant, et dormant, croyaient mener la plus sage et la plus belle vie du monde.

«Leur contentement me troublait à un tel point, que je me demandais si ce n'était pas moi dont la manière de penser était une folie, et si cette existence toute solide, qui échappe à la douleur comme à la pensée, au sentiment comme à la rêverie, ne valait pas beaucoup mieux que ma manière d'être; mais à quoi m'aurait servi cette triste conviction? à m'affliger de mes facultés comme d'un malheur, tandis qu'elles passaient en Italie pour un bienfait du ciel.

«Parmi les personnes que nous voyions, il y en avait qui ne manquaient pas d'esprit, mais elles l'étouffaient comme une lueur importune; et pour l'ordinaire, vers quarante ans, ce petit mouvement de leur tête s'était engourdi avec tout le reste. Mon père, vers la fin de l'automne, allait beaucoup à la chasse, et nous l'attendions quelquefois jusqu'à minuit. Pendant son absence, je restais dans ma chambre la plus grande partie de la journée pour cultiver mes talents, et ma belle-mère en avait de l'humeur. «A quoi bon tout cela? me disait-elle, en serez-vous plus heureuse?» Et ce mot me mettait au désespoir. Qu'est-ce donc que le bonheur, me disais-je, si ce n'est pas le développement de nos facultés? ne vaut-il pas autant se tuer physiquement que moralement? Et s'il faut étouffer mon esprit et mon âme, que sert de conserver le misérable reste de vie qui m'agite en vain? Mais je me gardais bien de parler ainsi à ma belle-mère. Je l'avais essayé une ou deux fois: elle m'avait répondu qu'une femme était faite pour soigner le ménage de son mari et la santé de ses enfants, que toutes les autres prétentions ne faisaient que du mal, et que le meilleur conseil qu'elle avait à me donner, c'était de les cacher si je les avais; et ce discours, tout commun qu'il était, me laissait absolument sans réponse: car l'émulation, l'enthousiasme, tous ces moteurs de l'âme et du génie, ont singulièrement besoin d'être encouragés, et se flétrissent comme les fleurs sous un ciel triste et glacé.

«Il n'y a rien de si facile que de se donner l'air très-moral, en condamnant tout ce qui tient à une âme élevée. Le devoir, la plus noble destination de l'homme, peut être dénaturé comme toute autre idée, et devenir une arme offensive dont les esprits étroits, les gens médiocres, et contents de l'être, se servent pour imposer silence au talent, et se débarrasser de l'enthousiasme, du génie, enfin de tous leurs ennemis. On dirait, à les entendre, que le devoir consiste dans le sacrifice des facultés distinguées que l'on possède, et que l'esprit est un tort qu'il faut expier, en menant précisément la même vie que ceux qui en manquent. Mais est-il vrai que le devoir prescrive à tous les caractères des règles semblables? Les grandes pensées, les sentiments généreux ne sont-ils pas dans ce monde la dette des êtres capables de l'acquitter? Chaque femme, comme chaque homme, ne doit-elle pas se frayer une route d'après son caractère et ses talents? et faut-il imiter l'instinct des abeilles, dont les essaims se succèdent sans progrès et sans diversité?

«Non, Oswald; pardonnez à l'orgueil de Corinne, mais je me croyais faite pour une autre destinée: je me sens aussi soumise à ce que j'aime que ces femmes dont j'étais entourée, et qui ne permettaient ni un jugement à leur esprit ni un désir à leur coeur: s'il vous plaisait de passer vos jours au fond de l'Écosse, je serais heureuse d'y vivre et d'y mourir auprès de vous; mais, loin d'abdiquer mon imagination, elle me servirait à mieux jouir de la nature; et plus l'empire de mon esprit serait étendu, plus je trouverais de gloire et de bonheur à vous en déclarer le maître.

«Ma belle-mère était presque aussi importunée de mes idées que de mes actions; il ne lui suffisait pas que je menasse la même vie qu'elle, il fallait encore que ce fût par les mêmes motifs, car elle voulait que les facultés qu'elle n'avait pas fussent considérées seulement comme une maladie. Nous vivions assez près du bord de la mer, et le vent du nord se faisait sentir souvent dans notre château; je l'entendais siffler la nuit à travers les longs corridors de notre demeure, et le jour il favorisait merveilleusement notre silence quand nous étions réunies. Le temps était humide et froid; je ne pouvais presque jamais sortir sans éprouver une sensation douloureuse: il y avait dans la nature quelque chose d'hostile, qui me faisait regretter amèrement sa bienfaisance et sa douceur en Italie.

«Nous rentrions l'hiver dans la ville, si c'est une ville, toutefois, qu'un lieu où il n'y a ni spectacle, ni édifice, ni musique, ni tableaux; c'était un rassemblement de commérages, une collection d'ennuis tout à la fois divers et monotones.

«La naissance, le mariage et la mort composaient toute l'histoire de notre société, et ces trois événements différaient là moins qu'ailleurs. Représentez-vous ce que c'était pour une Italienne comme moi, que d'être assise autour d'une table à thé plusieurs heures par jour après dîner, avec la société de ma belle-mère. Elle était composée de sept femmes, les plus graves de la province; deux d'entre elles étaient des demoiselles de cinquante ans, timides comme à quinze, mais beaucoup moins gaies qu'à cet âge. Une femme disait à l'autre: _Ma chère, croyez-vous que l'eau soit assez bouillante pour la jeter sur le thé?_--_Ma chère_, répondait l'autre, _je crois que ce serait trop tôt, car ces messieurs ne sont pas encore prêts à venir._--_Resteront-ils longtemps à table aujourd'hui?_ disait la troisième; _qu'en croyez-vous, ma chère?_--_Je ne sais pas_, répondait la quatrième; _il me semble que l'élection du parlement doit avoir lieu la semaine prochaine, et il se pourrait qu'ils restassent pour s'en entretenir._--_Non_, reprenait la cinquième; _je crois plutôt qu'ils parlent de cette chasse au renard qui les a tant occupés la semaine passée, et qui doit recommencer lundi prochain; je crois cependant que le dîner sera bientôt fini._--_Ah! je ne l'espère guère_, disait la sixième en soupirant, et le silence recommençait. J'avais été dans les couvents d'Italie, ils me paraissaient pleins de vie à côté de ce cercle, et je ne savais qu'y devenir.

«Tous les quarts d'heure il s'élevait une voix qui faisait la question la plus insipide pour obtenir la réponse la plus froide, et l'ennui soulevé retombait avec un nouveau poids sur ces femmes, que l'on aurait pu croire malheureuses, si l'habitude prise dès l'enfance n'apprenait pas à tout supporter. Enfin, les _messieurs_ revenaient, et ce moment si attendu n'apportait pas un grand changement dans la manière d'être des femmes: les hommes continuaient leur conversation auprès de la cheminée, les femmes restaient dans le fond de la chambre, distribuant les tasses de thé; et quand l'heure du départ arrivait, elles s'en allaient avec leurs époux, prêts à recommencer le lendemain une vie qui ne différait de celle de la veille que par la date de l'almanach, et par la trace des années qui venait enfin s'imprimer sur le visage de ces femmes, comme si elles eussent vécu pendant ce temps.

«Je ne puis concevoir encore comment mon talent a pu échapper au froid mortel dont j'étais entourée; car il ne faut pas se le cacher, il y a deux côtés à toutes les manières de voir: on peut vanter l'enthousiasme, on peut le blâmer; le mouvement et le repos, la variété et la monotonie, sont susceptibles d'être attaqués et défendus par divers arguments; on peut plaider pour la vie, et il y a cependant assez de bien à dire de la mort, ou de ce qui lui ressemble. Il n'est donc pas vrai qu'on puisse tout simplement mépriser ce que disent les gens médiocres; ils pénètrent malgré vous dans le fond de votre pensée, ils vous attendent dans les moments où la supériorité vous a causé des chagrins, pour vous dire un _eh bien_ tout tranquille, tout modéré en apparence, et qui est cependant le mot le plus dur qu'il soit possible d'entendre; car on ne peut supporter l'envie que dans le pays où cette envie même est excitée par l'admiration qu'inspirent les talents; mais quel plus grand malheur que de vivre là où la supériorité ferait naître la jalousie, et point l'enthousiasme; là où l'on serait haï comme une puissance, en étant moins fort qu'un être obscur! Telle était ma situation dans cet étroit séjour; je n'y faisais qu'un bruit importun à presque tout le monde, et je ne pouvais, comme à Londres ou à Édimbourg, rencontrer ces hommes supérieurs qui savent tout juger et tout connaître, et qui, sentant le besoin des plaisirs inépuisables de l'esprit et de la conversation, auraient trouvé quelque charme dans l'entretien d'une étrangère, quand même elle ne se serait pas en tout conformée aux sévères usages du pays.

«Je passais quelquefois des jours entiers dans les sociétés de ma belle-mère, sans entendre dire un mot qui répondît ni à une idée ni à un sentiment; l'on ne se permettait pas même des gestes en parlant; on voyait sur le visage des jeunes filles la plus belle fraîcheur, les couleurs les plus vives, et la plus parfaite immobilité: singulier contraste entre la nature et la société! Tous les âges avaient des plaisirs semblables: l'on prenait le thé, l'on jouait au whist, et les femmes vieillissaient en faisant toujours la même chose, en restant toujours à la même place: le temps était bien sûr de ne pas les manquer, il savait où les prendre.

«Il y a dans les plus petites villes d'Italie un théâtre, de la musique, des improvisateurs, beaucoup d'enthousiasme pour la poésie et les arts, un beau soleil; enfin on y sent qu'on vit; mais je l'oubliais tout à fait dans la province que j'habitais, et j'aurais pu, ce me semble, envoyer à ma place une poupée légèrement perfectionnée par la mécanique, elle aurait très-bien rempli mon emploi dans la société. Comme il y a partout, en Angleterre, des intérêts de divers genres qui honorent l'humanité, les hommes, dans quelque retraite qu'ils vivent, ont toujours les moyens d'occuper dignement leur loisir; mais l'existence des femmes, dans le coin isolé de la terre que j'habitais, était bien insipide. Il y en avait quelques-unes qui, par la nature et la réflexion, avaient développé leur esprit, et j'avais découvert quelques accents, quelques regards, quelques mots dits à voix basse, qui sortaient de la ligne commune; mais la petite opinion du petit pays, toute-puissante dans son petit cercle, étouffait entièrement ces germes: on aurait eu l'air d'une mauvaise tête, d'une femme de vertu douteuse, si l'on s'était livré à parler, à se montrer de quelque manière; et ce qui était pis que tous les inconvénients, il n'y avait aucun avantage.

«D'abord j'essayai de ranimer cette société endormie: je leur proposai de lire des vers, de faire de la musique. Une fois, le jour était pris pour cela; mais tout à coup une femme se rappela qu'il y avait trois semaines qu'elle était invitée à souper chez sa tante; une autre, qu'elle était en deuil d'une vieille cousine qu'elle n'avait jamais vue, et qui était morte depuis plus de trois mois; une autre, enfin, que dans son ménage il y avait des arrangements domestiques à prendre: tout cela était très-raisonnable; mais ce qui était toujours sacrifié, c'étaient les plaisirs de l'imagination et de l'esprit, et j'entendais si souvent dire: _Cela ne se peut pas_, que, parmi tant de négations, ne pas vivre m'eût encore semblé la meilleure de toutes.

«Moi-même, après m'être débattue quelque temps, j'avais renoncé à mes vaines tentatives, non que mon père me les interdît, il avait même engagé ma belle-mère à ne pas me tourmenter à cet égard; mais les insinuations, mais les regards à la dérobée, pendant que je parlais, mille petites peines, semblables aux liens dont les pygmées entouraient Gulliver, me rendaient tous les mouvements impossibles, et je finissais par faire comme les autres en apparence, mais avec cette différence que je mourais d'ennui, d'impatience et de dégoût au fond du coeur. J'avais déjà passé ainsi quatre années les plus fastidieuses du monde; et ce qui m'affligeait davantage encore, je sentais mon talent se refroidir; mon esprit se remplissait, malgré moi, de petitesses: car, dans une société où l'on manque tout à la fois d'intérêt pour les sciences, la littérature, les tableaux et la musique, où l'imagination enfin n'occupe personne, ce sont les petits faits, les critiques minutieuses, qui font nécessairement le sujet des entretiens; et les esprits étrangers à l'activité comme à la méditation ont quelque chose d'étroit, de susceptible et de contraint, qui rend les rapports de la société tout à la fois pénibles et fades.

«Il n'y a là de jouissance que dans une certaine régularité méthodique, qui convient à ceux dont le désir est d'effacer toutes les supériorités, pour mettre le monde à leur niveau; mais cette uniformité est une douleur habituelle pour les caractères appelés à une destinée qui leur soit propre. Le sentiment amer de la malveillance, que j'excitais malgré moi, se joignait à l'oppression causée par le vide, qui m'empêchait de respirer. C'est en vain qu'on se dit: Tel homme n'est pas digne de me juger, telle femme n'est pas capable de me comprendre; le visage humain exerce un grand pouvoir sur le coeur humain; et quand vous lisez sur ce visage une désapprobation secrète, elle vous inquiète toujours, en dépit de vous-même. Enfin, le cercle qui vous environne finit toujours par vous cacher le reste du monde: le plus petit objet placé devant votre oeil vous intercepte le soleil; il en est de même aussi de la société dans laquelle on vit: ni l'Europe, ni la postérité ne pourraient rendre insensible aux tracasseries de la maison voisine; et qui veut être heureux et développer son génie doit, avant tout, bien choisir l'atmosphère dont il s'entoure immédiatement.

CHAPITRE II

«Je n'avais d'autre amusement que l'éducation de ma petite soeur; ma belle-mère ne voulait pas qu'elle sût la musique, mais elle m'avait permis de lui apprendre l'italien et le dessin; et je suis persuadée qu'elle se souvient encore de l'un et de l'autre, car je lui dois la justice qu'elle montrait alors beaucoup d'intelligence. Oswald! Oswald! si c'est pour votre bonheur que je me suis donné tant de soins, je m'en applaudis encore, je m'en applaudirais dans le tombeau.

«J'avais près de vingt ans; mon père voulait me marier, et c'est ici que toute la fatalité de mon sort va se déployer. Mon père était l'intime ami du vôtre; et c'est à vous, Oswald, à vous qu'il pensa pour mon époux. Si nous nous étions connus alors, et si vous m'aviez aimée, notre sort à tous les deux eût été sans nuage. J'avais entendu parler de vous avec un tel éloge, que, soit pressentiment, soit orgueil, je fus extrêmement flattée par l'espoir de vous épouser. Vous étiez trop jeune pour moi, puisque j'ai dix-huit mois de plus que vous; mais votre esprit, votre goût pour l'étude devançaient, dit-on, votre âge; et je me faisais une idée si douce de la vie passée avec un caractère tel qu'on peignait le vôtre, que cet espoir effaçait entièrement mes préventions contre la manière d'exister des femmes en Angleterre. Je savais d'ailleurs que vous vouliez vous établir à Édimbourg ou à Londres, et j'étais sûre de trouver dans chacune de ces deux villes la société la plus distinguée. Je me disais alors ce que je crois encore à présent, c'est que tout le malheur de ma situation venait de vivre dans une petite ville, reléguée au fond d'une province du Nord. Les grandes villes seules conviennent aux personnes qui sortent de la règle commune, quand c'est en société qu'elles veulent vivre; comme la vie y est variée, la nouveauté y plaît; mais, dans les lieux où l'on a pris une assez douce habitude de la monotonie, l'on n'aime pas à s'amuser une fois, pour découvrir que l'on s'ennuie tous les jours.

«Je me plais à le répéter, Oswald, quoique je ne vous eusse jamais vu, j'attendais avec une véritable anxiété votre père, qui devait venir passer huit jours chez le mien; et ce sentiment était alors trop peu motivé pour qu'il ne fût pas un avant-coureur de ma destinée. Quand lord Nelvil arriva, je désirai de lui plaire; je le désirai peut-être trop, et je fis, pour y réussir, infiniment plus de frais qu'il n'en fallait: je lui montrai tous mes talents; je chantai, je dansai, j'improvisai pour lui; et mon esprit, longtemps contenu, fut peut-être trop vif en brisant ses chaînes. Depuis sept ans, l'expérience m'a calmée; j'ai moins d'empressement à me montrer; je suis plus accoutumée à moi; je sais mieux attendre; j'ai peut-être moins de confiance dans la bonne disposition des autres, mais aussi moins d'ardeur pour leurs applaudissements; enfin, il est possible qu'alors il y eût en moi quelque chose d'étrange. On a tant de feu, tant d'imprudence dans la première jeunesse! on se jette en avant de la vie avec tant de vivacité! L'esprit, quelque distingué qu'il soit, ne supplée jamais au temps; et, bien qu'avec cet esprit on sache parler sur les hommes comme si on les connaissait, on n'agit point en conséquence de ses propres aperçus; on a je ne sais quelle fièvre dans les idées, qui ne nous permet pas de conformer notre conduite à nos propres raisonnements.

«Je crois, sans le savoir avec certitude, que je parus à lord Nelvil une personne trop vive; car, après avoir passé huit jours chez mon père, et s'être montré cependant très-aimable pour moi, il nous quitta et écrivit à mon père que, toute réflexion faite, il trouvait son fils trop jeune pour conclure le mariage dont il avait été question. Oswald, quelle importance attacherez-vous à cet aveu? Je pouvais vous dissimuler cette circonstance de ma vie, je ne l'ai pas fait. Serait-il possible cependant qu'elle vous parût ma condamnation? Je suis, je le sais, améliorée depuis sept années; et votre père aurait-il vu sans émotion ma tendresse et mon enthousiasme pour vous? Oswald, il vous aimait; nous nous serions entendus.

«Ma belle-mère forma le projet de me marier au fils de son frère aîné, qui possédait une terre dans notre voisinage: c'était un homme de trente ans, riche, d'une belle figure, d'une naissance illustre et d'un caractère fort honnête, mais si parfaitement convaincu de l'autorité d'un mari sur sa femme, et de la destination soumise et domestique de cette femme, qu'un doute à cet égard l'aurait autant révolté que si l'on avait mis en question l'honneur ou la probité. M. Maclinson (c'était son nom) avait assez de goût pour moi, et ce qu'on disait dans la ville de mon esprit et de mon caractère singulier ne l'inquiétait pas le moins du monde; il y avait tant d'ordre dans sa maison, tout s'y faisait si régulièrement à la même heure et de la même manière, qu'il était impossible à personne d'y rien changer. Les deux vieilles tantes qui dirigeaient le ménage, les domestiques, les chevaux même, n'auraient pas su faire une seule chose différente de la veille; et les meubles, qui assistaient à ce genre de vie depuis trois générations, se seraient, je crois, déplacés d'eux-mêmes, si quelque chose de nouveau leur était apparu. M. Maclinson avait donc raison de ne pas craindre mon arrivée dans ce lieu; le poids des habitudes y était si fort, que la petite liberté que je me serais donnée aurait pu le désennuyer un quart d'heure par semaine, mais n'aurait sûrement jamais eu d'autre conséquence.

«C'était un homme bon, incapable de faire de la peine; mais si cependant je lui avais parlé des chagrins sans nombre qui peuvent tourmenter une âme active et sensible, il m'aurait considérée comme une personne vaporeuse, et m'aurait simplement conseillé de monter à cheval et de prendre l'air: il désirait de m'épouser, précisément parce qu'il ne se doutait pas des besoins de l'esprit et de l'imagination, et que je lui plaisais sans qu'il me comprît. S'il avait eu seulement l'idée de ce que c'était qu'une femme distinguée, et des avantages et des inconvénients qu'elle peut avoir, il eût craint de ne pas être assez aimable à mes yeux; mais ce genre d'inquiétude n'entrait pas même dans sa tête. Jugez de ma répugnance pour un tel mariage! Je le refusai décidément. Mon père me soutint; ma belle-mère en conçut un vif ressentiment contre moi: pour moi, c'était une personne despotique au fond de l'âme, bien que sa timidité l'empêchât souvent d'exprimer sa volonté: quand on ne la devinait pas, elle en avait de l'humeur; et quand on lui résistait après qu'elle avait fait l'effort de s'exprimer, elle le pardonnait d'autant moins qu'il lui en avait plus coûté pour sortir de sa réserve accoutumée.

«Toute la ville me blâma de la manière la plus prononcée. Une union aussi convenable, une fortune si bien en ordre, un homme si estimable, un nom si considéré! tel était le cri général. J'essayai d'expliquer pourquoi cette union si convenable ne me convenait pas, j'y perdis ma peine. Quelquefois je me faisais comprendre quand je parlais; mais dès que j'étais partie, ce que j'avais dit ne laissait aucune trace; car les idées habituelles rentraient aussitôt dans les têtes de mes auditeurs, et ils recevaient avec un nouveau plaisir ces anciennes connaissances que j'avais un moment écartées.