Part 28
«Cicéron succomba sous le poignard des tyrans. Scipion, plus malheureux, fut banni par son pays encore libre. Il termina ses jours non loin de cette rive, et les ruines de son tombeau sont appelées _la Tour de la patrie_. Touchante allusion au souvenir dont sa grande âme fut occupée!
«Marius s'est réfugié dans ces marais de Minturnes, près de la demeure de Scipion. Ainsi, dans tous les temps les nations ont persécuté leurs grands hommes; mais ils sont consolés par l'apothéose; et le ciel, où les Romains croyaient commander encore, reçoit parmi ses étoiles Romulus, Numa, César: astres nouveaux, qui confondent à nos regards les rayons de la gloire et la lumière céleste.
«Ce n'est pas assez des malheurs, la trace de tous les crimes est ici. Voyez, à l'extrémité du golfe, l'île de Caprée, où la vieillesse a désarmé Tibère; où cette âme à la fois cruelle et voluptueuse, violente et fatiguée, s'ennuya même du crime, et voulut se plonger dans les plaisirs les plus bas, comme si la tyrannie ne l'avait pas encore assez dégradée.
«Le tombeau d'Agrippine est sur ces bords, en face de l'île de Caprée; il ne fut élevé qu'après la mort de Néron: l'assassin de sa mère proscrivit aussi ses cendres. Il habita longtemps à Bayes, au milieu des souvenirs de son forfait. Quels monstres le hasard rassemble sous nos yeux! Tibère et Néron se regardent.
«Les îles que les volcans ont fait sortir de la mer servirent, presque en naissant, aux crimes du vieux monde; les malheureux relégués sur ces rochers solitaires, au milieu des flots, contemplaient de loin leur patrie, tâchaient de respirer ses parfums dans les airs, et quelquefois, après un long exil, un arrêt de mort leur apprenait que leurs ennemis du moins ne les avaient pas oubliés.
«O terre! toute baignée de sang et de larmes, tu n'as jamais cessé de produire et des fruits et des fleurs! es-tu donc sans pitié pour l'homme, et sa poussière retourne-t-elle dans ton sein maternel sans le faire tressaillir?»
Ici Corinne se reposa quelques instants. Tous ceux que la fête avait rassemblés jetaient à ses pieds des branches de myrte et de laurier. La lueur douce et pure de la lune embellissait son visage; le vent frais de la mer agitait ses cheveux pittoresquement: et la nature semblait se plaire à la parer. Corinne, cependant, fut tout à coup saisie par un attendrissement irrésistible: elle considéra ces lieux enchanteurs, cette soirée enivrante, Oswald qui était là, qui n'y serait peut-être pas toujours, et des larmes coulèrent de ses yeux. Le peuple même, qui venait de l'applaudir avec tant de bruit, respectait son émotion, et tous attendaient en silence que ses paroles fissent partager ce qu'elle éprouvait. Elle préluda quelque temps sur sa lyre, et ne divisant plus son chant en octaves, elle s'abandonna dans ses vers à un mouvement non interrompu.
«Quelques souvenirs du coeur, quelques noms de femmes, réclament aussi vos pleurs. C'est à Misène, dans le lieu même où nous sommes, que la veuve de Pompée, Cornélie, conserva jusqu'à la mort son noble deuil; Agrippine pleura longtemps Germanicus sur ces bords. Un jour, le même assassin qui lui ravit son époux la trouva digne de le suivre. L'Ile de Nisida fut témoin des adieux de Brutus et de Porcie.
«Ainsi les femmes amies des héros ont vu périr l'objet qu'elles avaient adoré. C'est en vain que pendant longtemps elles suivirent ses traces; un jour vint qu'il fallut le quitter. Porcie se donne la mort; Cornélie presse contre son sein l'urne sacrée qui ne répond plus à ses cris; Agrippine, pendant plusieurs années, irrite en vain le meurtrier de son époux: et ces créatures infortunées, errant comme des ombres sur les plages dévastées du fleuve éternel, soupirent pour aborder à l'autre rive; dans leur longue solitude, elles interrogent le silence, et demandent à la nature entière, à ce ciel étoilé comme à cette mer profonde, un son d'une voix chérie, un accent qu'elles n'entendront plus.
«Amour, suprême puissance du coeur, mystérieux enthousiasme qui renferme en lui-même la poésie, l'héroïsme et la religion! qu'arrive-t-il quand la destinée nous sépare de celui qui avait le secret de notre âme, et nous avait donné la vie du coeur, la vie céleste? qu'arrive-t-il quand l'absence ou la mort isole une femme sur la terre? Elle languit, elle tombe. Combien de fois ces rochers qui nous entourent n'ont-ils pas offert leur froid soutien à ces veuves délaissées, qui s'appuyaient jadis sur le sein d'un ami, sur le bras d'un héros!
«Devant vous est Sorrente: là demeurait la soeur du Tasse, quand il vint en pèlerin demander à cette obscure amie un asile contre l'injustice des princes; ses longues douleurs avaient presque égaré sa raison; il ne lui restait plus que du génie; il ne lui restait que la connaissance des choses divines; toutes les images de la terre étaient troublées. Ainsi le talent, épouvanté du désert qui l'environne, parcourt l'univers sans trouver rien qui lui ressemble. La nature pour lui n'a plus d'écho, et le vulgaire prend pour de la folie ce malaise d'une âme qui ne respire pas dans ce monde assez d'air, assez d'enthousiasme, assez d'espoir.
«La fatalité, continua Corinne avec une émotion toujours croissante, la fatalité ne poursuit-elle pas les âmes exaltées, les poëtes dont l'imagination tient à la puissance d'aimer et de souffrir? Ils sont les bannis d'une autre région, et l'universelle bonté ne devait pas ordonner toute chose pour le petit nombre des élus ou des proscrits. Que voulaient dire les anciens quand ils parlaient de la destinée avec tant de terreur? Que peut-elle, cette destinée sur les êtres vulgaires et paisibles? Ils suivent les saisons, ils parcourent docilement le cours habituel de la vie. Mais la prêtresse qui rendait les oracles se sentait agitée par une puissance cruelle. Je ne sais quelle force involontaire précipite le génie dans le malheur, il entend le bruit des sphères que les organes mortels ne sont pas faits pour saisir; il pénètre des mystères du sentiment inconnus aux autres hommes, et son âme recèle un Dieu qu'elle ne peut contenir!
«Sublime Créateur de cette belle nature, protége-nous! Nos élans sont sans force, nos espérances mensongères. Les passions exercent en nous une tyrannie tumultueuse qui ne nous laisse ni liberté ni repos. Peut-être ce que nous ferons demain décidera-t-il de notre sort; peut-être hier avons-nous dit un mot que rien ne peut racheter. Quand notre esprit s'élève aux plus hautes pensées, nous sentons, comme au sommet des édifices élevés, un vertige qui confond tous les objets à nos regards; mais alors même la douleur, la terrible douleur, ne se perd point dans les nuages; elle les sillonne, elle les entr'ouvre. O mon Dieu! que veut-elle nous annoncer?...»
A ces mots, une pâleur mortelle couvrit le visage de Corinne; ses yeux se fermèrent, et elle serait tombée à terre, si lord Nelvil ne s'était pas à l'instant trouvé près d'elle pour la soutenir.
CHAPITRE V
Corinne revint à elle, et la vue d'Oswald, qui avait dans son regard la plus touchante expression d'intérêt et d'inquiétude, lui rendit un peu de calme. Les Napolitains remarquaient avec étonnement la teinte sombre de la poésie de Corinne; ils admiraient l'harmonieuse beauté de son langage; néanmoins ils auraient souhaité que ses vers fussent inspirés par une disposition moins triste: car ils ne considéraient les beaux-arts, et parmi les beaux-arts la poésie, que comme une manière de se distraire des peines de la vie, et non de creuser plus avant dans ses terribles secrets. Mais les Anglais qui avaient entendu Corinne étaient pénétrés d'admiration pour elle.
Ils étaient ravis de voir ainsi les sentiments mélancoliques exprimés avec l'imagination italienne. Cette belle Corinne, dont les traits animés et le regard plein de vie étaient destinés à peindre le bonheur; cette fille du soleil, atteinte par des peines secrètes, ressemblait à ces fleurs encore fraîches et brillantes, mais qu'un point noir, causé par une piqûre mortelle, menace d'une fin prochaine.
Toute la société s'embarqua pour retourner à Naples; et la chaleur et le calme qui régnaient alors faisaient goûter vivement le plaisir d'être sur la mer. Goethe a peint dans une délicieuse romance ce penchant que l'on éprouve pour les eaux au milieu de la chaleur. La nymphe du fleuve vante au pêcheur le charme de ses flots; elle l'invite à s'y rafraîchir, et, séduit par degrés, enfin il s'y précipite. Cette puissance magique de l'onde ressemble en quelque manière au regard du serpent qui attire en effrayant. La vague qui s'élève de loin et se grossit par degrés, et se hâte en approchant du rivage, semble correspondre avec un désir secret du coeur, qui commence doucement et devient irrésistible.
Corinne était plus calme, les délices du beau temps rassuraient son âme; elle avait relevé les tresses de ses cheveux pour mieux sentir ce qu'il pouvait y avoir d'air autour d'elle; sa figure était ainsi plus charmante que jamais. Les instruments à vent, qui suivaient dans une autre barque, produisaient un effet enchanteur: ils étaient en harmonie avec la mer, les étoiles et la douceur enivrante d'un soir d'Italie; mais ils causaient une plus touchante émotion encore: ils étaient la voix du ciel au milieu de la nature. «Chère amie, dit Oswald à voix basse, chère amie de mon coeur, je n'oublierai jamais ce jour; en pourra-t-il jamais exister un plus heureux?» Et en prononçant ces paroles, ses yeux étaient remplis de larmes. L'un des agrément séducteurs d'Oswald, c'était cette émotion facile, et cependant contenue, qui mouillait souvent, malgré lui, ses yeux de pleurs: son regard avait alors une expression irrésistible. Quelquefois même, au milieu d'une douce plaisanterie, on s'apercevait qu'il était ébranlé par un attendrissement secret qui se mêlait à sa gaieté, et lui donnait un noble charme. «Hélas! répondit Corinne, non, je n'espère plus un jour tel que celui-ci; qu'il soit béni du moins comme le dernier de ma vie, s'il n'est pas, s'il ne peut pas être l'aurore d'un bonheur durable.
CHAPITRE VI
Le temps commençait à changer lorsqu'ils arrivèrent à Naples; le ciel s'obscurcissait, et l'orage qui s'annonçait dans l'air agitait déjà fortement les vagues, comme si la tempête de la mer répondait du sein des flots à la tempête du ciel. Oswald avait devancé Corinne de quelques pas, parce qu'il voulait faire apporter des flambeaux pour la conduire plus sûrement jusqu'à sa demeure. En passant sur le quai, il vit des lazzaroni rassemblés qui criaient assez haut: «_Ah! le pauvre homme, il ne peut pas s'en tirer; il faut avoir patience: il périra._--Que dites-vous? s'écria lord Nelvil avec impétuosité; de qui parlez-vous?--_D'un pauvre vieillard_, répondirent-ils, _qui se baignait là-bas, non loin du môle, mais qui a été pris par l'orage, et n'a pas assez de force pour lutter contre les vagues et regagner le bord._» Le premier mouvement d'Oswald était de se jeter à l'eau; mais, réfléchissant à la frayeur qu'il causerait à Corinne lorsqu'elle approcherait, il offrit tout l'argent qu'il portait avec lui, et en promit le double à celui qui se jetterait dans l'eau pour retirer le vieillard. Les lazzaroni refusèrent en disant: _Nous avons trop peur, il y a trop de danger; cela ne se peut pas._ En ce moment le vieillard disparut sous les flots. Oswald n'hésita plus, et s'élança dans la mer, malgré les vagues qui recouvraient sa tête. Il lutta cependant heureusement contre elles, atteignit le vieillard, qui périssait un instant plus tard, le saisit et le ramena sur le bord. Mais le froid de l'eau, les efforts violents d'Oswald contre la mer agitée, lui firent tant de mal, qu'au moment où il apportait le vieillard sur la rive, il tomba sans connaissance, et sa pâleur était telle en cet état, qu'on devait croire qu'il n'existait plus.
Corinne passait alors, ne pouvant pas se douter de ce qui venait d'arriver. Elle aperçut une grande foule rassemblée, et entendant crier: _Il est mort!_ elle allait s'éloigner, cédant à la terreur que lui inspiraient ces paroles, lorsqu'elle vit un des Anglais qui l'accompagnaient fendre précipitamment la foule. Elle fit quelques pas pour le suivre; et le premier objet qui frappa ses regards, ce fut l'habit d'Oswald, qu'il avait laissé sur le rivage en se jetant dans l'eau. Elle saisit cet habit avec un désespoir convulsif, croyant qu'il ne restait plus que cela d'Oswald; et quand elle le reconnut enfin lui-même, bien qu'il parût sans vie, elle se jeta sur son corps inanimé avec une sorte de transport; et, le pressant dans ses bras avec ardeur, elle eut l'inexprimable bonheur de sentir encore les battements du coeur d'Oswald, qui se ranimait peut-être à l'approche de Corinne, «Il vit! s'écria-t-elle, il vit!» Et dans ce moment elle reprit une force, un courage qu'avaient à peine les simples amis d'Oswald. Elle appela tous les secours, elle-même sut les donner; elle soutenait la tête d'Oswald évanoui, elle le couvrait de ses larmes; et, malgré la plus cruelle agitation, elle n'oubliait rien, elle ne perdait pas un instant, et ses soins n'étaient pas interrompus par sa douleur. Oswald paraissait un peu mieux; cependant il n'avait point encore repris l'usage de ses sens. Corinne le fit transporter chez elle, et se mit à genoux à côté de lui, l'entoura de parfums qui devaient le ranimer, et l'appelait avec un accent si tendre, si passionné, que la vie devait revenir à cette voix. Oswald l'entendit, rouvrit les yeux, et lui serra la main.
Se peut-il que, pour jouir d'un tel moment, il ait fallu sentir les angoisses de l'enfer! Pauvre nature humaine! Nous ne connaissons l'infini que par la douleur; et dans toutes les jouissances de la vie, il n'est rien qui puisse compenser le désespoir de voir mourir ce qu'on aime.
«Cruel! s'écria Corinne, cruel! qu'avez-vous fait?--Pardonnez, répondit Oswald d'une voix tremblante, pardonnez. Dans l'instant où je me suis cru près de périr, croyez-moi, chère amie, j'avais peur pour vous.» Admirable expression de l'amour partagé, de l'amour au plus heureux moment de la confiance mutuelle! Corinne, vivement émue par ces délicieuses paroles, ne put se les rappeler jusqu'à son dernier jour, sans un attendrissement qui, pour quelques instants, du moins, fait tout pardonner.
CHAPITRE VII
Le second mouvement d'Oswald fut de porter sa main sur sa poitrine, pour y retrouver le portrait de son père: il y était encore; mais l'eau l'avait tellement effacé qu'il était à peine reconnaissable. Oswald, amèrement affligé de cette perte, s'écria: «Mon Dieu! vous m'enlevez donc jusqu'à son image!» Corinne pria lord Nelvil de lui permettre de rétablir ce portrait. Il y consentit, mais sans beaucoup d'espoir. Quel fut son étonnement lorsqu'au bout de trois jours elle le rapporta non-seulement réparé, mais plus frappant de ressemblance encore qu'auparavant! «Oui, dit Oswald avec ravissement; oui, vous avez deviné ses traits et sa physionomie. C'est un miracle du ciel qui vous désigne à moi comme la compagne de mon sort, puisqu'il vous révèle le souvenir de celui qui doit à jamais disposer de moi. Corinne, continua-t-il en se jetant à ses pieds, règne à jamais sur ma vie. Voilà l'anneau que mon père avait donné à sa femme, l'anneau le plus saint, le plus sacré, qui fut offert par la bonne foi la plus noble, accepté par le coeur le plus fidèle; je l'ôte de mon doigt pour le mettre au tien. Et dès cet instant je ne suis plus libre; tant que vous le conserverez, chère amie, je ne le suis plus. J'en prends l'engagement solennel, avant de savoir qui vous êtes; c'est votre âme que j'en crois, c'est elle qui m'a tout appris. Les événements de votre vie, s'ils viennent de vous, doivent être nobles comme votre caractère; s'ils viennent du sort, et que vous en ayez été la victime, je remercie le ciel d'être chargé de les réparer. Ainsi donc, ô ma Corinne! apprenez-moi vos secrets, vous le devez à celui dont les promesses ont précédé votre confiance.
--Oswald, répondit Corinne, cette émotion si touchante naît en vous d'une erreur, et je ne puis accepter cet anneau sans la dissiper; vous croyez que j'ai deviné, par une inspiration du coeur, les traits de votre père; mais je dois vous apprendre que je l'ai vu lui-même plusieurs fois.--Vous avez vu mon père! s'écria lord Nelvil, et comment? dans quel lieu? se peut-il, ô mon Dieu! Qui donc êtes-vous?--Voilà votre anneau, dit Corinne avec une émotion étouffée, je dois déjà vous le rendre.--Non, reprit Oswald après un moment de silence, je jure de ne jamais être l'époux d'une autre, tant que vous ne me renverrez pas cet anneau. Mais pardonnez au trouble que vous venez d'exciter en mon âme; des idées confuses se retracent à moi, mon inquiétude est douloureuse.--Je le vois, reprit Corinne, et je vais l'abréger. Mais déjà votre voix n'est plus la même, et vos paroles sont changées. Peut-être, après avoir lu mon histoire, peut-être que l'horrible mot adieu...--Adieu! s'écria lord Nelvil, non, chère amie, ce n'est que sur mon lit de mort que je pourrais te le dire. Ne le crains pas avant cet instant.» Corinne sortit, et, peu de minutes après, Thérésine entra dans la chambre d'Oswald pour lui remettre, de la part de sa maîtresse, l'écrit qu'on va lire.
LIVRE QUATORZIÈME
HISTOIRE DE CORINNE
CHAPITRE PREMIER
«Oswald, je vais commencer par l'aveu qui doit décider de ma vie. Si, après avoir lu, vous ne croyez pas possible de me pardonner, n'achevez point cette lettre, et rejetez-moi loin de vous; mais si, lorsque vous connaîtrez et le nom et le sort auxquels j'ai renoncé, tout n'est pas brisé entre nous, ce que vous apprendrez ensuite servira peut-être à m'excuser.
«Lord Edgermond était mon père; je suis née en Italie de sa première femme, qui était Romaine, et Lucile Edgermond, qu'on vous destinait pour épouse, est ma soeur du côté paternel; elle est le fruit du second mariage de mon père avec une Anglaise.
«Maintenant, écoutez-moi. Élevée en Italie, je perdis ma mère lorsque je n'avais encore que dix ans; mais, comme en mourant elle avait témoigné un extrême désir que mon éducation fût terminée avant que j'allasse en Angleterre, mon père me laissa chez une tante de ma mère, à Florence, jusqu'à l'âge de quinze ans. Mes talents, mes goûts, mon caractère même étaient formés, quand la mort de ma tante décida mon père à me rappeler près de lui. Il vivait dans une petite ville du Northumberland, qui ne peut, je crois, donner aucune idée de l'Angleterre; mais c'est tout ce que j'en ai connu pendant les six années que j'y ai passées. Ma mère, dès mon enfance, ne m'avait entretenue que du malheur de ne plus vivre en Italie; et ma tante m'avait souvent répété que c'était la crainte de quitter son pays qui avait fait mourir ma mère de chagrin. Ma bonne tante se persuadait aussi qu'une catholique était damnée quand elle vivait dans un pays protestant; et bien que je ne partageasse pas cette crainte, cependant l'idée d'aller en Angleterre me causait beaucoup d'effroi.
«Je partis avec un sentiment de tristesse inexprimable.
«La femme qui était venue me chercher ne savait pas l'italien: j'en disais bien encore quelques mots à la dérobée avec ma pauvre Thérésine, qui avait consenti à me suivre, quoiqu'elle ne cessât de pleurer en s'éloignant de sa patrie; mais il fallut me déshabituer de ces sons harmonieux qui plaisent tant, même aux étrangers, et dont le charme était uni pour moi à tous les souvenirs de l'enfance; je m'avançai vers le Nord: sensation triste et sombre que j'éprouvais sans en concevoir bien clairement la cause. Il y avait cinq ans que je n'avais vu mon père quand j'arrivai chez lui. Je pus à peine le reconnaître: il me sembla que sa figure avait pris un caractère plus grave; cependant il me reçut avec un tendre intérêt, et me dit que je ressemblais beaucoup à ma mère. Ma petite soeur, qui avait alors trois ans, me fut amenée; c'était la figure la plus blanche, les cheveux de soie les plus blonds que j'eusse jamais vus. Je la regardai avec étonnement, car nous n'avons presque pas de ces figures en Italie; mais dès ce moment elle m'intéressa beaucoup; je pris ce jour-là même de ses cheveux pour en faire un bracelet que j'ai toujours conservé depuis. Enfin, ma belle-mère parut; et l'impression qu'elle me fit, la première fois que je la vis, s'est constamment accrue et renouvelée pendant les six années que j'ai passées avec elle.
«Lady Edgermond aimait exclusivement la province où elle était née, et mon père, qu'elle dominait, lui avait fait le sacrifice du séjour de Londres ou d'Édimbourg. C'était une personne froide, digne, silencieuse, dont les yeux étaient humides quand elle regardait sa fille, mais qui avait d'ailleurs quelque chose de si positif dans l'expression de sa physionomie et dans ses discours, qu'il paraissait impossible de lui faire entendre ni une idée nouvelle, ni seulement une parole à laquelle son esprit ne fût pas accoutumé. Elle me reçut bien; mais j'aperçus facilement que toute ma manière la surprenait, et qu'elle se proposait de la changer, si elle le pouvait. L'on ne dit mot pendant le dîner, bien qu'on eût invité quelques personnes du voisinage: je m'ennuyais tellement de ce silence, qu'au milieu du repas j'essayai de parler un peu à un homme âgé qui était assis à côté de moi; et je citai dans la conversation des vers italiens, très-purs, très-délicats, mais dans lesquels il était question d'amour: ma belle-mère, qui savait un peu l'italien, me regarda, rougit, et donna le signal aux femmes, plus tôt qu'à l'ordinaire encore, de se retirer pour aller préparer le thé, et laisser les hommes seuls à table pendant le dessert. Je n'entendais rien à cet usage, qui surprend beaucoup en Italie, où l'on ne peut concevoir aucun agrément dans la société sans les femmes; et je crus un moment que ma belle-mère était si indignée contre moi, qu'elle ne voulait pas rester dans la chambre où j'étais. Cependant je me rassurai parce qu'elle me fit signe de la suivre, et ne m'adressa aucun reproche pendant les trois heures que nous passâmes dans le salon, attendant que les hommes vinssent nous rejoindre.