Part 27
Tout ce qui entoure le volcan rappelle l'enfer, et les descriptions des poëtes sont sans doute empruntées de ces lieux. C'est là que l'on conçoit comment les hommes ont cru à l'existence d'un génie malfaisant qui contrariait les desseins de la Providence. On a dû se demander, en contemplant un tel séjour, si la bonté seule présidait aux phénomènes de la création, ou bien si quelque principe caché forçait la nature, comme l'homme, à la férocité. «Corinne, s'écria lord Nelvil, est-ce de ces bords infernaux que part la douleur? L'ange de la mort prend-il son vol de ce sommet? Si je ne voyais pas ton céleste regard, je perdrais ici jusqu'au souvenir des oeuvres de la Divinité qui décorent le monde; et cependant cet aspect de l'enfer, tout affreux qu'il est, me cause moins d'effroi que les remords du coeur. Tous les périls peuvent être bravés; mais comment l'objet qui n'est plus pourrait-il nous délivrer des torts que nous nous reprochons envers lui? Jamais! jamais! Ah! Corinne, quelle parole de fer et de feu! Les supplices inventés par les rêves de la souffrance, la roue qui tourne sans cesse, l'eau qui fuit dès qu'on veut s'en approcher, les pierres qui retombent à mesure qu'on les soulève ne sont qu'une faible image pour exprimer cette terrible pensée, l'impossible et l'irréparable.»
Un silence profond régnait autour d'Oswald et de Corinne; les guides eux-mêmes s'étaient retirés dans l'éloignement; et comme il n'y a près du cratère ni animal, ni insecte, ni plante, on n'y entendait que le sifflement de la flamme agitée. Néanmoins, un bruit de la ville arriva jusque dans ce lieu; c'était le son des cloches qui se faisaient entendre à travers les airs: peut-être célébraient-elles la mort; peut-être annonçaient-elles la naissance; n'importe, elles causèrent une douce émotion aux voyageurs. «Cher Oswald, dit Corinne, quittons ce désert, redescendons vers les vivants; mon âme est ici mal à l'aise. Toutes les autres montagnes, en nous rapprochant du ciel, semblent nous élever au-dessus de la vie terrestre; mais ici je ne sens que du trouble et de l'effroi: il me semble voir la nature traitée comme un criminel, et condamnée, comme un être dépravé, à ne plus sentir le souffle bienfaisant de son Créateur. Ce n'est sûrement pas ici le séjour des bons; allons-nous-en.»
Une pluie abondante tombait pendant que Corinne et lord Nelvil redescendaient vers la plaine. Leurs flambeaux étaient à chaque instant près de s'éteindre. Les lazzaroni les accompagnaient en poussant des cris continuels, qui pourraient inspirer de la terreur à qui ne saurait pas que c'est leur façon d'être habituelle. Mais ces hommes sont quelquefois agités par un superflu de vie dont ils ne savent que faire, parce qu'ils réunissent au même degré la paresse et la violence. Leur physionomie, plus marquée que leur caractère, semble indiquer un genre de vivacité dans lequel l'esprit et le coeur n'entrent pour rien. Oswald, inquiet que la pluie ne fît du mal à Corinne, que la lumière ne leur manquât, enfin qu'elle ne fût exposée à quelque danger, ne s'occupait plus que d'elle; et cet intérêt si tendre remit son âme, par degrés, de l'état où l'avait jetée la confidence qu'il lui avait faite. Ils retrouvèrent leur voiture au pied de la montagne; ils ne s'arrêtèrent point aux ruines d'Herculanum, qu'on a comme ensevelies de nouveau, pour ne pas renverser la ville de Portici, qui est bâtie sur cette ville ancienne. Ils arrivèrent à Naples vers minuit, et Corinne promit à lord Nelvil, en le quittant, de lui remettre le lendemain matin l'histoire de sa vie.
CHAPITRE II
En effet, le lendemain matin Corinne voulut s'imposer l'effort qu'elle avait promis; et bien que la connaissance plus intime qu'elle avait acquise du caractère d'Oswald redoublât son inquiétude, elle sortit de sa chambre, portant ce qu'elle avait écrit, tremblante, et résolue néanmoins à le donner. Elle entra dans le salon de l'auberge où ils demeuraient tous les deux. Oswald y était, et venait de recevoir des lettres de l'Angleterre. Une de ces lettres était sur la cheminée, et l'écriture frappa tellement Corinne, qu'avec un trouble inexprimable elle lui demanda de qui elle était. «C'est de lady Edgermond, répondit Oswald.--Vous êtes en correspondance avec elle? interrompit Corinne.--Lord Edgermond était l'ami de mon père, reprit Oswald; et puisque le hasard m'a fait vous parler d'elle, je ne vous dissimulerai point que mon père avait pensé qu'il pouvait me convenir un jour d'épouser Lucile Edgermond, sa fille.--Grand Dieu!» s'écria Corinne, et elle tomba sur une chaise, presque évanouie.
«D'où vient cette émotion cruelle? dit lord Nelvil; que pouvez-vous craindre de moi, Corinne, quand je vous aime avec idolâtrie? Si mon père m'avait, en mourant, demandé d'épouser Lucile, sans doute je ne me croirais pas libre, et je me serais éloigné de votre charme irrésistible; mais il n'a fait que me conseiller ce mariage, en m'écrivant lui-même qu'il ne pouvait pas juger Lucile, puisqu'elle n'était encore qu'une enfant. Je ne l'ai vue moi-même qu'une fois; à peine alors avait-elle douze ans. Je n'ai pris avec sa mère aucun engagement avant de partir; cependant les incertitudes, le trouble que vous avez pu remarquer dans ma conduite, venaient uniquement de ce désir de mon père: avant de vous connaître, je souhaitais de pouvoir l'accomplir, tout fugitif qu'il était, comme une espèce d'expiation envers lui, comme une manière de prolonger après sa mort l'empire de sa volonté sur mes résolutions; mais vous avez triomphé de ce sentiment, vous avez triomphé de tout moi-même, et j'ai seulement besoin de me faire pardonner ce qui, dans ma conduite, a dû vous paraître de la faiblesse ou de l'irrésolution. Corinne, on ne se relève jamais entièrement de la douleur que j'ai éprouvée: elle flétrit l'espérance, elle donne un sentiment de timidité pénible et douloureux; la destinée m'a tant fait de mal, qu'alors même qu'elle semble m'offrir le plus grand bien, je me défie encore d'elle. Mais, chère amie, ces inquiétudes sont dissipées; je suis à toi pour toujours, à toi! Je me dis que si mon père vous avait connue, c'est vous qu'il aurait choisie pour la compagne de ma vie; c'est vous...--Arrêtez, s'écria Corinne en fondant en pleurs, je vous en conjure, ne me parlez pas ainsi.
--Pourquoi vous opposeriez-vous, dit lord Nelvil, au plaisir que je trouve à vous unir dans ma pensée avec le souvenir de mon père, à confondre ainsi dans mon coeur tout ce qui m'est cher et sacré?--Vous ne le pouvez pas, interrompit Corinne; Oswald, je sais trop que vous ne le pouvez pas.--Juste ciel! reprit lord Nelvil, qu'avez-vous à m'apprendre? Donnez-moi cet écrit qui doit contenir l'histoire de votre vie, donnez-le-moi.--Vous l'aurez, reprit Corinne; mais je vous en conjure, encore huit jours de grâce, seulement huit jours. Ce que j'ai appris ce matin m'oblige à quelques détails de plus.--Comment! dit Oswald, quel rapport avez-vous?...--N'exigez pas que je vous réponde à présent, interrompit Corinne; bientôt vous saurez tout, et ce sera peut-être la fin, la terrible fin de mon bonheur; mais, avant cet instant, je veux que nous voyions ensemble la campagne heureuse de Naples, avec un sentiment encore doux, avec une âme encore accessible à cette ravissante nature: je veux consacrer de quelque manière, dans ces beaux lieux, l'époque la plus solennelle de la vie; il faut que vous conserviez un dernier souvenir de moi, telle que j'étais, telle que j'aurais toujours été, si mon coeur s'était défendu de vous aimer.
--Ah! Corinne, dit Oswald, que voulez-vous m'annoncer par ces paroles sinistres? Il ne se peut pas que vous ayez rien à m'apprendre qui refroidisse et ma tendresse et mon admiration. Pourquoi donc prolonger encore de huit jours cette anxiété, ce mystère, qui semble élever une barrière entre nous?--Cher Oswald, je le veux, répondit Corinne, pardonnez-moi ce dernier acte de pouvoir; bientôt vous seul déciderez de nous deux; j'attendrai mon sort de votre bouche, sans murmurer, s'il est cruel; car je n'ai sur cette terre ni sentiments ni liens qui me condamnent à survivre à votre amour.» En achevant ces mots, elle sortit, en repoussant doucement avec sa main Oswald qui voulait la suivre.
CHAPITRE III
Corinne avait résolu de donner une fête à lord Nelvil, pendant les huit jours de délai qu'elle avait demandés, et cette idée d'une fête s'unissait pour elle aux sentiments les plus mélancoliques. En examinant le caractère d'Oswald, il était impossible qu'elle ne fût pas inquiète de l'impression qu'il recevrait par ce qu'elle avait à lui dire. Il fallait juger Corinne en poëte, en artiste, pour lui pardonner le sacrifice de son rang, de sa famille, de son nom, à l'enthousiasme du talent et des beaux-arts. Lord Nelvil avait sans doute tout l'esprit nécessaire pour admirer l'imagination et le génie; mais il croyait que les relations de la vie sociale devaient l'emporter sur tout, et que la première destination des femmes, et même des hommes, n'était pas l'exercice des facultés intellectuelles, mais l'accomplissement des devoirs particuliers à chacun. Les remords cruels qu'il avait éprouvés, en s'écartant de la ligne qu'il s'était tracée, avaient encore fortifié les principes sévères de morale innés en lui. Les moeurs d'Angleterre, les habitudes et les opinions d'un pays où l'on se trouve si bien du respect le plus scrupuleux pour les devoirs comme pour les lois, le retenaient dans des liens assez étroits à beaucoup d'égards; enfin le découragement qui naît d'une profonde tristesse fait aimer ce qui est, dans l'ordre naturel, ce qui va de soi-même, et n'exige point de résolution nouvelle, ni de décision contraire aux circonstances qui nous sont marquées par le sort.
L'amour d'Oswald pour Corinne avait modifié toute sa manière de sentir: mais l'amour n'efface jamais entièrement le caractère, et Corinne apercevait ce caractère à travers la passion qui en triomphait; et peut-être même le charme de lord Nelvil tenait-il beaucoup à cette opposition entre sa nature et son sentiment, opposition qui donnait un nouveau prix à tous les témoignages de sa tendresse. Mais l'instant approchait où les inquiétudes fugitives que Corinne avait constamment écartées, et qui n'avaient mêlé qu'un trouble léger et rêveur à la félicité dont elle jouissait, devaient décider de sa vie. Cette âme née pour le bonheur, accoutumée aux sensations mobiles du talent et de la poésie, s'étonnait de l'âpreté, de la fixité de la douleur: un frémissement que n'éprouvent point les femmes résignées depuis longtemps à souffrir agitait alors tout son être.
Cependant, au milieu de la plus cruelle anxiété, elle préparait secrètement une journée brillante qu'elle voulait encore passer avec Oswald. Son imagination et sa sensibilité s'unissaient ainsi d'une manière romanesque. Elle invita les Anglais qui étaient à Naples, quelques Napolitains et Napolitaines dont la société lui plaisait; et le matin du jour qu'elle avait choisi pour être tout à la fois et celui d'une fête et la veille d'un aveu qui pouvait détruire à jamais son bonheur, un trouble singulier animait ses traits, et leur donnait une expression toute nouvelle. Des yeux distraits pouvaient prendre cette expressions si vive pour de la joie; mais ses mouvements agités et rapides, ses regards qui ne s'arrêtaient sur rien, ne prouvaient que trop à lord Nelvil ce qui se passait dans son âme. C'est en vain qu'il essayait de la calmer par les protestations les plus tendres. «Vous me direz cela dans deux jours, lui disait-elle, si vous pensez toujours de même; à présent, ces douces paroles ne me font que du mal.» Et elle s'éloignait de lui.
Les voitures qui devaient conduire la société que Corinne avait invitée arrivèrent à la fin du jour, au moment où le vent de mer se lève, et, rafraîchissant l'air, permet à l'homme de contempler la nature. La première station de la promenade fut au tombeau de Virgile. Corinne et sa société s'y arrêtèrent avant de traverser la grotte de Pausilippe. Ce tombeau est placé dans le plus beau site du monde; le golfe de Naples lui sert de perspective. Il y a tant de repos et de magnificence dans cet aspect, qu'on est tenté de croire que c'est Virgile lui-même qui l'a choisi; ce simple vers des Géorgiques aurait pu servir d'épitaphe:
_Illo Virgilium me tempore dulcis alebat Parthenope[13]..._
Ses cendres y reposent encore, et la mémoire de son nom attire dans ce lieu les hommages de l'univers. C'est tout ce que l'homme, sur cette terre, peut arracher à la mort.
[13] Dans ce temps-là la douce Parthénope m'accueillait.
Pétrarque a planté un laurier sur ce tombeau, et Pétrarque n'est plus, et le laurier se meurt. Les étrangers qui sont venus en foule honorer la mémoire de Virgile ont écrit leurs noms sur les murs qui environnent l'urne. On est importuné par ces noms obscurs, qui semblent là seulement pour troubler la paisible idée de solitude que ce séjour fait naître. Il n'y a que Pétrarque qui fût digne de laisser une trace durable de son voyage au tombeau de Virgile. On redescend en silence de cet asile funéraire de la gloire: on se rappelle et les pensées et les images que le talent du poëte a consacrées pour toujours. Admirable entretien avec les races futures, entretien que l'art d'écrire perpétue et renouvelle! Ténèbres de la mort, qu'êtes-vous donc? Les idées, les sentiments, les expressions d'un homme subsistent, et ce qui était lui ne subsisterait plus! Non, une telle contradiction dans la nature est impossible.
«Oswald, dit Corinne à lord Nelvil, les impressions que vous venez d'éprouver préparent mal pour une fête; mais combien, ajouta-t-elle avec une sorte d'exaltation dans le regard, combien de fêtes se sont passées non loin des tombeaux!--Chère amie, répondit Oswald, d'où vient cette peine secrète qui vous agite? confiez-vous à moi; je vous ai dû six mois les plus fortunés de ma vie, peut-être aussi pendant ce temps ai-je répandu quelque douceur sur vos jours. Ah! qui pourrait être impie envers le bonheur? qui pourrait se ravir la jouissance suprême de faire du bien à une âme telle que la vôtre? Hélas! c'est déjà beaucoup que de se sentir nécessaire au plus humble des mortels; mais être nécessaire à Corinne, croyez-moi, c'est trop de gloire, c'est trop de délices pour y renoncer.--Je crois à vos promesses, répondit Corinne, mais n'y a-t-il pas des moments où quelque chose de violent et de bizarre s'empare du coeur, et accélère ses battements avec une agitation douloureuse?»
Ils traversèrent la grotte de Pausilippe aux flambeaux: on la passe ainsi, même à l'heure de midi, car c'est une route creusée sous la montagne pendant près d'un quart de lieue; et lorsqu'on est au milieu, l'on aperçoit à peine le jour aux deux extrémités. Un retentissement extraordinaire se fait entendre sous cette longue voûte; les pas des chevaux, les cris de leurs conducteurs, font un bruit étourdissant qui ne laisse dans la tête aucune pensée suivie. Les chevaux de Corinne entraînaient sa voiture avec une étonnante rapidité, et cependant elle n'était pas encore contente de leur vitesse, et disait à lord Nelvil: «Mon cher Oswald, comme ils avancent lentement! faites donc qu'ils se pressent.--D'où vous vient cette impatience, Corinne? répondit Oswald; autrefois, quand nous étions ensemble, vous ne cherchiez pas à précipiter les heures, vous en jouissiez.--A présent, dit Corinne, il faut que tout se décide, il faut que tout arrive à son terme, et je me sens le besoin de tout hâter, fût-ce ma mort!»
Au sortir de la grotte on éprouve une vive sensation de plaisir en retrouvant le jour et la nature; et quelle nature que celle qui s'offre alors aux regards! Ce qui manque souvent à la campagne d'Italie, ce sont les arbres: l'on en voit dans ce lieu en abondance. La terre, d'ailleurs, y est couverte de tant de fleurs, que c'est le pays où l'on peut le mieux se passer de ces forêts qui sont la plus grande beauté de la nature dans toute autre contrée. La chaleur est si grande à Naples, qu'il est impossible de se promener, même à l'ombre, pendant le jour; mais, le soir, ce pays couvert, entouré par la mer et le ciel, s'offre en entier à la vue, et l'on respire la fraîcheur de toutes parts. La transparence de l'air, la variété des sites, les formes pittoresques des montagnes caractérisent si bien l'aspect du royaume de Naples, que les peintres en dessinent les paysages de préférence. La nature a dans ce pays une puissance et une originalité que l'on ne peut expliquer par aucun des charmes que l'on recherche ailleurs.
«Je vous fais passer, dit Corinne à ceux qui l'accompagnaient, sur les bords du lac d'Averne, près du Phlégéthon, et voilà devant vous le temple de la sibylle de Cumes. Nous traversons les lieux célébrés sous le nom des Délices de Bayes, mais je vous propose de ne pas vous y arrêter dans ce moment. Nous recueillerons les souvenirs de l'histoire et de la poésie qui nous entourent ici quand nous serons arrivés dans un lieu d'où nous pourrons les apercevoir tous à la fois.»
C'était sur le cap Misène que Corinne avait fait préparer les danses et la musique. Rien n'était plus pittoresque que l'arrangement de cette fête. Tous les matelots de Bayes étaient vêtus avec des couleurs vives et bien contrastées; quelques Orientaux, qui venaient d'un bâtiment levantin alors dans le port, dansaient avec des paysannes des îles voisines d'Ischia et de Procida, dont l'habillement a conservé de la ressemblance avec le costume grec; des voix parfaitement justes se faisaient entendre dans l'éloignement, et les instruments se répondaient derrière les rochers, d'échos en échos, comme si les sons allaient se perdre dans la mer. L'air qu'on respirait était ravissant; il pénétrait l'âme d'un sentiment de joie qui animait tous ceux qui étaient là, et s'empara même de Corinne. On lui proposa de se mêler à la danse des paysannes, et d'abord elle y consentit avec plaisir; mais à peine eut-elle commencé, que les sentiments les plus sombres lui rendirent odieux les amusements auxquels elle prenait part; et, s'éloignant rapidement de la danse et de la musique, elle alla s'asseoir à l'extrémité du cap, sur le bord de la mer. Oswald se hâta de l'y suivre; mais, comme il arrivait près d'elle, la société qui les accompagnait les rejoignit aussitôt pour supplier Corinne d'improviser dans ce beau lieu. Son trouble était tel en ce moment, qu'elle se laissa ramener vers le tertre élevé où l'on avait placé sa lyre, sans pouvoir réfléchir à ce qu'on attendait d'elle.
CHAPITRE IV
Cependant Corinne souhaitait qu'Oswald l'entendît encore une fois, comme au jour du Capitole, avec tout le talent qu'elle avait reçu du ciel; si ce talent devait être perdu pour jamais, elle voulait que ses derniers rayons, avant de s'éteindre, brillassent pour celui qu'elle aimait. Ce désir lui fit trouver, dans l'agitation même de son âme, l'inspiration dont elle avait besoin. Tous ses amis étaient impatients de l'entendre; le peuple même, qui la connaissait de réputation, ce peuple qui, dans le Midi, est, par l'imagination, bon juge de la poésie, entourait en silence l'enceinte où les amis de Corinne étaient placés, et tous ces visages napolitains exprimaient par leur vive physionomie l'attention la plus animée. La lune se levait à l'horizon; mais les derniers rayons du jour rendaient encore sa lumière très-pâle. Du haut de la petite colline qui s'avance dans la mer et forme le cap Misène, on découvrait parfaitement le Vésuve, le golfe de Naples, les îles dont il est parsemé, et la campagne qui s'étend depuis Naples jusqu'à Gaëte; enfin, la contrée de l'univers où les volcans, l'histoire et la poésie ont laissé le plus de traces. Aussi, d'un commun accord, tous les amis de Corinne lui demandèrent-ils de prendre pour sujet des vers qu'elle allait chanter, _les souvenirs que ces lieux retraçaient_. Elle accorda sa lyre, et commença d'une voix altérée. Son regard était beau; mais qui la connaissait comme Oswald pouvait y démêler l'anxiété de son âme. Elle essaya cependant de contenir sa peine, et de s'élever, du moins pour un moment, au-dessus de sa situation personnelle.
IMPROVISATION DE CORINNE, DANS LA CAMPAGNE DE NAPLES.
«La nature, la poésie et l'histoire rivalisent ici de grandeur; ici l'on peut embrasser d'un coup d'oeil tous les temps et tous les prodiges.
«J'aperçois le lac d'Averne, volcan éteint dont les ondes inspiraient jadis la terreur: l'Achéron, le Phlégéthon, qu'une flamme souterraine fait bouillonner, sont les fleuves de cet enfer visité par Énée.
«Le feu, cette vie dévorante qui crée le monde et le consume, épouvantait d'autant plus que ses lois étaient moins connues. La nature jadis ne révélait ses secrets qu'à la poésie.
«La ville de Cumes, l'antre de la sibylle, le temple d'Apollon, étaient sur cette hauteur. Voici le bois où fut cueilli le rameau d'or. La terre de l'Énéide vous entoure; et les fictions consacrées par le génie sont devenues des souvenirs dont on cherche encore les traces.
«Un Triton a plongé dans ces flots le Troyen téméraire qui osa défier les divinités de la mer par ses chants: ces rochers creux et sonores sont tels que Virgile les a décrits. L'imagination est fidèle quand elle est toute-puissante. Le génie de l'homme est créateur quand il sent la nature, imitateur quand il croit l'inventer.
«Au milieu de ces masses terribles, vieux témoins de la création, l'on voit une montagne nouvelle que le volcan a fait naître. Ici la terre est orageuse comme la mer, et ne rentre pas comme elle paisiblement dans ses bornes. Le lourd élément, soulevé par les tremblements de l'abîme, creuse les vallées, élève des monts, et ses vagues pétrifiées attestent les tempêtes qui déchirent son sein.
«Si vous frappez sur ce sol, la voûte souterraine retentit. On dirait que le monde habité n'est plus qu'une surface prête à s'entr'ouvrir. La campagne de Naples est l'image des passions humaines: sulfureuse et féconde, ses dangers et ses plaisirs semblent naître de ces volcans enflammés qui donnent à l'air tant de charmes, et font gronder la foudre sous nos pas.
«Pline étudiait la nature pour mieux admirer l'Italie; il vantait son pays comme la plus belle des contrées, quand il ne pouvait plus l'honorer à d'autres titres. Cherchant la science, comme un guerrier les conquêtes, il partit de ce promontoire même pour observer le Vésuve à travers les flammes, et ces flammes l'ont consumé.
«O souvenir, noble puissance, ton empire est dans ces lieux! De siècle en siècle, bizarre destinée! l'homme se plaint de ce qu'il a perdu. L'on dirait que les temps écoulés sont tous dépositaires, à leur tour, d'un bonheur qui n'est plus; et tandis que la pensée s'enorgueillit de ses progrès, s'élance dans l'avenir, notre âme semble regretter une ancienne patrie dont le passé la rapproche.
«Les Romains, dont nous envions la splendeur, n'enviaient-ils pas la simplicité mâle de leurs ancêtres? Jadis ils méprisaient cette contrée voluptueuse, et ses délices ne domptèrent que leurs ennemis. Voyez dans le lointain Capoue, elle a vaincu le guerrier dont l'âme inflexible résista plus longtemps à Rome que l'univers.
«Les Romains, à leur tour, habitèrent ces lieux: quand la force de l'âme servait seulement à mieux sentir la honte et la douleur, ils s'amollirent sans remords. A Bayes, on les a vus conquérir sur la mer un rivage pour leurs palais. Les monts furent creusés pour en arracher des colonnes; et les maîtres du monde, esclaves à leur tour, asservirent la nature pour se consoler d'être asservis.
«Cicéron a perdu la vie près du promontoire de Gaëte, qui s'offre à nos regards. Les triumvirs, sans respect pour la postérité, la dépouillèrent des pensées que ce grand homme aurait conçues. Le crime des triumvirs dure encore; c'est contre nous encore que leur forfait est commis.