Part 26
«Enfin, une fois que j'étais resté trois jours chez moi, dévoré de remords, écrivant vingt lettres à mon père et les déchirant toutes, M. de Maltigues, qui ne venait guère me voir, parce que nous ne nous convenions pas, arriva, député par madame d'Arbigny, pour m'arracher à ma solitude, mais s'intéressant assez peu, comme vous allez en juger, au succès de son ambassade. Il aperçut en entrant, avant que j'eusse le temps de le cacher, que j'avais le visage couvert de larmes. «A quoi bon cette douleur, mon cher? me dit-il; quittez ma cousine, ou bien épousez-la: ces deux partis sont également bons, puisqu'ils en finissent.--Il y a des situations dans la vie, lui répondis-je, où, même en se sacrifiant, on ne sait pas encore comment remplir tous ses devoirs.--C'est qu'il ne faut pas se sacrifier, reprit M. de Maltigues; je ne connais, quant à moi, aucune circonstance où cela soit nécessaire: avec de l'adresse on se tire de tout; l'habileté est la reine du monde.--Ce n'est pas l'habileté que j'envie, lui dis-je; mais je voudrais au moins, je vous le répète, en me résignant à n'être pas heureux, ne pas affliger ce que j'aime.--Croyez-moi, dit M. de Maltigues, ne mêlez pas à cette oeuvre difficile qu'on appelle vivre, le sentiment qui la complique encore plus: c'est une maladie de l'âme: j'en suis atteint quelquefois tout comme un autre; mais quand elle m'arrive, je me dis que cela passera, et je me tiens toujours parole.--Mais, lui répondis-je, en cherchant à rester comme lui dans les idées générales, car je ne pouvais ni ne voulais lui témoigner aucune confiance, quand on pourrait écarter le sentiment, il resterait toujours l'honneur et la vertu, qui s'opposent souvent à nos désirs en tout genre.--L'honneur! reprit M. de Maltigues: entendez-vous par l'honneur, se battre quand on est insulté? à cet égard il n'y a pas de doute; mais sous tous les autres rapports, quel intérêt aurait-on à se laisser entraver par mille délicatesses vaines?--Quel intérêt! interrompis-je; il me semble que ce n'est pas là le mot dont il s'agit.--A parler sérieusement, continua M. de Maltigues, il en est peu qui aient un sens aussi clair. Je sais bien qu'autrefois l'on disait: _Un honorable malheur, un glorieux revers._ Mais aujourd'hui que tout le monde est persécuté, les coquins comme ce qu'on est convenu d'appeler les honnêtes gens, il n'y a de différence dans ce monde qu'entre les oiseaux pris au filet et ceux qui ont échappé.--Je crois à une autre différence, lui répondis-je, la prospérité méprisée, et les revers honorés par l'estime des hommes de bien.--Trouvez-les-moi donc, reprit M. de Maltigues, ces hommes de bien qui vous consolent de vos peines par leur courageuse estime; il me semble, au contraire, que la plupart des personnes soi-disant vertueuses, si vous êtes heureux, vous excusent; si vous êtes puissant, vous aiment. C'est très-beau sans doute à vous de ne pas savoir contrarier un père, qui devrait à présent ne plus se mêler de vos affaires; mais il ne faudrait pas pour cela perdre votre vie ici de toutes les façons: quant à moi, quoi qu'il m'arrive, je veux à tout prix épargner à mes amis le chagrin de me voir souffrir, et à moi le spectacle du visage allongé de la consolation.--Je croyais, interrompis-je vivement, que le but de la vie d'un honnête homme n'était pas le bonheur qui ne sert qu'à lui, mais la vertu qui sert aux autres.--La vertu, la vertu!... dit M. de Maltigues en hésitant un peu; puis se décidant à la fin: «c'est un langage pour le vulgaire, que les augures ne peuvent se parler entre eux sans rire. Il y a de bonnes âmes que de certains mots, de certains sons harmonieux remuent encore, c'est pour elles que l'on fait jouer l'instrument; mais toute cette poésie que l'on appelle la conscience, le dévouement, l'enthousiasme, a été inventée pour consoler ceux qui n'ont pas su réussir dans le monde; c'est comme un _De profundis_ que l'on chante pour les morts. Les vivants, quand ils sont dans la prospérité, ne sont pas du tout curieux d'obtenir ce genre d'hommage.»
«Je fus tellement irrité de ce discours, que je ne pus m'empêcher de dire avec hauteur: «Je serais fâché, monsieur, si j'avais des droits sur la maison de madame d'Arbigny, qu'elle reçût chez elle un homme qui se permet une telle manière de penser et de s'exprimer.--Vous pouvez à cet égard, répondit M. de Maltigues, quand il en sera temps, décider ce qui vous plaira; mais si ma cousine m'en croit, elle n'épousera point un homme qui se montre si malheureux de la possibilité de cette union; depuis longtemps, elle peut vous le dire, je lui reproche sa faiblesse et tous les moyens qu'elle emploie pour un but qui n'en vaut pas la peine.» A ce mot, que l'accent rendait encore plus insultant, je fis signe à M. de Maltigues de sortir avec moi, et pendant le chemin je dois dire qu'il continuait à développer son système avec le plus grand sang-froid du monde; et, pouvant mourir dans peu d'instants, il ne disait pas un mot qui fût religieux ni sensible. «Si j'avais donné dans toutes vos fadaises, à vous autres jeunes gens, me disait-il, pensez-vous que ce qui se passe dans mon pays ne m'en aurait pas guéri? Quand avez-vous vu que d'être scrupuleux à votre manière servît à rien?--Je conviens avec vous, lui dis-je, que dans votre pays, à présent, cela sert un peu moins qu'ailleurs, mais avec le temps, ou par delà le temps, tout a sa récompense.--Oui, reprit M. de Maltigues, en faisant entrer le ciel dans ses calculs.--Et pourquoi pas? lui dis-je; l'un de nous va peut-être savoir ce qui en est.--Si c'est moi qui dois mourir, continua-t-il en riant, je suis bien sûr que je n'en saurai rien; si c'est vous, vous ne reviendrez pas éclairer mon âme.» En chemin je pensais que, si j'étais tué par M. de Maltigues, je n'avais pris aucune précaution pour faire savoir mon sort à mon père, ni pour donner à madame d'Arbigny une partie de ma fortune, à laquelle je lui croyais des droits. Pendant que je faisais ces réflexions, nous passâmes devant la maison de M. de Maltigues, et je lui demandai la permission d'y monter pour écrire deux lettres; il y consentit: et lorsque nous continuâmes notre route pour sortir de la ville, je les lui remis, et je lui parlai de madame d'Arbigny avec beaucoup d'intérêt, en la lui recommandant comme à un ami que je croyais sûr. Cette preuve de confiance le toucha; car il faut observer, à la gloire de l'honnêteté, que les hommes qui professent le plus ouvertement l'immoralité sont très-flattés si par hasard on leur donne une marque d'estime: la circonstance aussi dans laquelle nous nous trouvions était assez grave pour que M. de Maltigues en fût peut-être ému; mais comme pour rien au monde il n'aurait voulu qu'on le remarquât, il dit en plaisantant ce qui lui était inspiré, je le crois, par un sentiment plus sérieux.
«Vous êtes une honnête créature, mon cher Nelvil; je veux faire pour vous quelque chose de généreux: on dit que cela porte bonheur, et la générosité est en effet une qualité si enfantine, qu'elle doit être plutôt récompensée dans le ciel que sur la terre. Mais, avant de vous servir, il faut que nos conditions soient bien faites; quoi que je vous dise, nous ne nous en battrons pas moins.» Je répondis à ces mots par un consentement très-dédaigneux, à ce que je crois, car je trouvais la précaution oratoire au moins inutile. M. de Maltigues continua d'un ton sec et dégagé: «Madame d'Arbigny ne vous convient pas, vos caractères n'ont aucun rapport ensemble; votre père, d'ailleurs, serait désespéré, si vous faisiez ce mariage; et vous seriez désespéré d'affliger votre père. Il vaut donc mieux que, si je vis, ce soit moi qui épouse madame d'Arbigny; et, si vous me tuez, il vaut mieux encore qu'elle en épouse un troisième; car c'est une personne d'une haute sagesse que ma cousine, et qui, lors même qu'elle aime, prend toujours de sages précautions pour le cas où on ne l'aimerait plus. Vous apprendrez tout cela par ses lettres; je vous les laisse après moi: vous les trouverez dans mon secrétaire, dont voici la clef. Je suis lié avec ma cousine depuis qu'elle est au monde, et vous savez que, bien qu'elle soit très-mystérieuse, elle ne me cache aucun de ses secrets; elle croit que je ne dis que ce que je veux; il est vrai que je ne suis entraîné par rien; mais aussi je ne mets pas d'importance à grand'chose, et je pense que nous autres hommes, nous nous devons de ne nous rien taire à l'égard des femmes. Aussi bien, si je meurs, c'est pour les beaux yeux de madame d'Arbigny que cet accident m'arrivera, et quoique je sois prêt à périr pour elle de bonne grâce, je ne lui suis pas trop obligé de la situation où elle m'a mis par sa double intrigue. Au reste, ajouta-t-il, il n'est pas dit que vous me tuerez;» et en achevant ces mots, comme nous étions hors de la ville, il tira son épée et se mit en garde.
«Il avait parlé avec une vivacité singulière, et j'étais resté confondu de ce qu'il m'avait dit. L'approche du danger, sans le troubler, l'animait pourtant davantage, et je ne pouvais deviner si c'était la vérité qui lui échappait, ou un mensonge qu'il forgeait pour se venger. Néanmoins, dans cette incertitude, je ménageai beaucoup sa vie; il était moins adroit que moi dans les exercices du corps, et dix fois j'aurais pu lui plonger mon épée dans le coeur, mais je me contentai de le blesser au bras et de le désarmer. Il parut sensible à mon procédé; et je lui rappelai, en le conduisant chez lui, la conversation qui avait précédé l'instant où nous nous étions battus. Il me dit alors: «Je suis fâché d'avoir trahi la confiance de ma cousine; le péril est comme le vin, il monte la tête; mais enfin je m'en console, car vous n'auriez pas été heureux avec madame d'Arbigny; elle est trop rusée pour vous. Moi, cela m'est égal; car, bien que je la trouve charmante et que son esprit me plaise extrêmement, elle ne me fera jamais rien faire à mon détriment, et nous nous servirons très-bien en tout, parce que le mariage rendra nos intérêts communs. Mais vous, qui êtes romanesque, vous auriez été sa dupe. Il ne tenait qu'à vous de me tuer, et je vous dois la vie, je ne puis donc vous refuser les lettres que je vous avais promises après ma mort. Lisez-les, partez pour l'Angleterre, et ne soyez pas trop tourmenté des chagrins de madame d'Arbigny. Elle pleurera, parce qu'elle vous aime; mais elle se consolera, parce que c'est une femme assez raisonnable pour ne pas vouloir être malheureuse, et surtout passer pour l'être. Dans trois mois elle sera madame de Maltigues.» Tout ce qu'il me disait était vrai: les lettres qu'il me montra le prouvèrent. Je restai convaincu que madame d'Arbigny n'était point dans l'état qu'elle avait feint de m'avouer en rougissant, pour me contraindre à l'épouser, et qu'elle m'avait, à cet égard, indignement trompé. Sans doute elle m'aimait, puisqu'elle le disait dans ses lettres à M. de Maltigues lui-même; mais elle le flattait avec tant d'art, elle lui laissait tant d'espérance, et montrait, pour lui plaire, un caractère si différent de celui qu'elle m'avait toujours fait voir, qu'il me fut impossible de douter qu'elle ne le ménageât, dans l'intention de l'épouser si notre mariage n'avait pas lieu. Telle était la femme, Corinne, qui m'a coûté pour toujours le repos du coeur et de la conscience!
«Je lui écrivis en partant, et je ne la revis plus; et, comme M. de Maltigues l'avait prédit, j'ai su depuis qu'elle l'avait épousé. Mais j'étais loin d'envisager alors le malheur qui m'attendait: je croyais obtenir le pardon de mon père; j'étais sûr qu'en lui disant combien j'avais été trompé, il m'aimerait davantage, puisqu'il me saurait plus à plaindre. Après un voyage de près d'un mois, jour et nuit, à travers l'Allemagne, j'arrivai en Angleterre plein de confiance dans l'inépuisable bonté paternelle. Corinne, en débarquant, un papier public m'annonça que mon père n'était plus! Vingt mois se sont passés depuis ce moment, et il est toujours devant moi comme un fantôme qui me poursuit. Les lettres qui formaient ces mots: _Lord Nelvil vient de mourir_, ces lettres étaient flamboyantes; le feu du volcan qui est là devant nous est moins effrayant qu'elles. Ce n'est pas tout encore; j'appris qu'il était mort profondément affligé de mon séjour en France, craignant que je ne renonçasse à la carrière militaire, que je n'épousasse une femme dont il pensait peu de bien, et que, me fixant dans un pays en guerre avec le mien, je ne me perdisse entièrement de réputation en Angleterre! Qui sait si ces douloureuses pensées n'ont pas abrégé ses jours! Corinne, Corinne, ne suis-je pas un assassin, ne le suis-je pas? dites-le-moi.--Non, s'écria-t-elle, non, vous n'êtes que malheureux; c'est la bonté, c'est la générosité qui vous ont entraîné. Je vous respecte autant que je vous aime: jugez-vous dans mon coeur; prenez-le pour votre conscience. La douleur vous égare: croyez celle qui vous chérit. Ah! l'amour, tel que je le sens, n'est point une illusion: c'est parce que vous êtes le meilleur, le plus sensible des hommes, que je vous admire et vous adore.--Corinne, lui dit Oswald, cet hommage ne m'est pas dû; mais il se peut cependant que je ne sois pas si coupable. Mon père m'a pardonné avant de mourir; j'ai trouvé dans un dernier écrit de lui, qui m'était adressé, de douces paroles. Une lettre de moi lui était parvenue, qui m'avait un peu justifié; mais le mal était fait, et la douleur qui venait de moi avait déchiré son coeur.
«Quand je rentrai dans son château, quand ses vieux serviteurs m'entourèrent, je repoussai leurs consolations, je m'accusai devant eux; j'allai me prosterner sur sa tombe; j'y jurai, comme si le temps de réparer existait encore pour moi, que jamais je ne me marierais sans le consentement de mon père. Hélas! que promettais-je à celui qui n'était plus! que signifiaient alors ces paroles de mon délire! Je ne dois les considérer au moins comme un engagement de ne rien faire qu'il eût désapprouvé pendant sa vie. Corinne, chère amie, pourquoi ces mots vous troublent-ils? Mon père a pu me demander le sacrifice d'une femme dissimulée, qui ne devait qu'à son adresse le goût qu'elle m'inspirait; mais la personne la plus vraie, la plus naturelle et la plus généreuse, celle pour qui j'ai senti le premier amour, celui qui purifie l'âme au lieu de l'égarer, pourquoi les êtres célestes voudraient-ils me séparer d'elle?
«Lorsque j'entrai dans la chambre de mon père, je vis son manteau, son fauteuil, son épée, qui étaient encore là, comme autrefois; encore là: mais sa place était vide, et mes cris l'appelaient en vain! Ce manuscrit, ce recueil de ses pensées, est tout ce qui me répond: vous en connaissez déjà quelques morceaux, dit Oswald en le donnant à Corinne; je le porte toujours avec moi. Lisez ce qu'il écrivait sur le devoir des enfants envers leurs parents; lisez, Corinne: votre douce voix me familiarisera peut-être avec ces paroles. Corinne obéit à la voix d'Oswald, et lut ce qui suit:
«Ah! qu'il faut peu de chose pour rendre défiants d'eux-mêmes, un père, une mère avancés dans la vie! Ils croient aisément qu'ils sont de trop sur la terre. A quoi se croiraient-ils bons pour vous, qui ne leur demandez plus de conseils? Vous vivez tout entiers dans le moment présent; vous y êtes consignés par une passion dominante, et tout ce qui ne se rapporte pas à ce moment vous paraît antique et suranné. Enfin, vous êtes tellement en votre personne et de coeur et d'esprit, que, croyant former à vous seuls un point historique, les ressemblances éternelles entre le temps et les hommes échappent à votre attention; et l'autorité de l'expérience vous semble une fiction, ou une vaine garantie destinée uniquement au crédit des vieillards et aux dernières jouissances de leur amour-propre. Quelle erreur est la vôtre! Le monde, ce vaste théâtre, ne change pas d'acteurs; c'est toujours l'homme qui s'y montre en scène; mais l'homme ne se renouvelle point, il se diversifie; et comme toutes ses formes sont dépendantes de quelques passions principales dont le cercle est depuis longtemps parcouru, il est rare que, dans les petites combinaisons de la vie privée, l'expérience, cette science du passé, ne soit la source féconde des enseignements les plus utiles.
«Honneur donc aux pères et aux mères, honneur et respect, ne fût-ce que pour leur règne passé, pour ce temps dont ils ont été seuls maîtres, et qui ne reviendra plus; ne fût-ce que pour ces années à jamais perdues, et dont ils portent sur le front l'auguste empreinte!
«Voilà votre devoir, enfants présomptueux, et qui paraissez impatients de courir seuls dans la route de la vie. Ils s'en iront, vous n'en pouvez douter, ces parents qui tardent à vous faire place; ce père, dont les discours ont encore une teinte de sévérité qui vous blesse; cette mère, dont le vieil âge vous impose des soins qui vous importunent: ils s'en iront, ces surveillants attentifs de votre enfance, et ces protecteurs animés de votre jeunesse; ils s'en iront, et vous chercherez en vain de meilleurs amis; ils s'en iront, et dès qu'ils ne seront plus, ils se présenteront à vous sous un nouvel aspect; car le temps, qui vieillit les gens présents à notre vue, les rajeunit pour nous quand la mort les a fait disparaître; le temps leur prête alors un éclat qui nous était inconnu: nous les voyons dans le tableau de l'éternité, où il n'y a plus d'âge, comme il n'y a plus de graduation; et, s'ils avaient laissé sur la terre un souvenir de leur vertu, nous les ornerions en imagination d'un rayon céleste, nous les suivrions de nos regards dans le séjour des élus, nous les contemplerions dans ces demeures de gloire et de félicité; et, près des vives couleurs dont nous composerions leur sainte auréole nous nous trouverions effacés, au milieu même de nos beaux jours, au milieu des triomphes dont nous sommes le plus éblouis.»
«Corinne, s'écria lord Nelvil avec une douleur déchirante, pensez-vous que ce soit contre moi qu'il écrivit ces éloquentes plaintes?--Non, non, répondit Corinne; vous savez qu'il vous chérissait, qu'il croyait à votre tendresse; et je tiens de vous que ces réflexions furent écrites longtemps avant que vous eussiez eu le tort que vous vous reprochez. Écoutez plutôt, continua Corinne en parcourant le recueil qu'elle avait encore entre les mains, écoutez ces réflexions sur l'indulgence, qui sont écrites quelques pages plus loin:
«Nous marchons dans la vie, environnés de piéges, et d'un pas chancelant; nos sens se laissent séduire par des amorces trompeuses; notre imagination nous égare par de fausses lueurs; et notre raison elle-même reçoit chaque jour de l'expérience le degré de lumière qui lui manquait et la confiance dont elle a besoin. Tant de dangers, unis à une si grande faiblesse; tant d'intérêts divers, avec une prévoyance si limitée, une capacité si restreinte; enfin tant de choses inconnues et une si courte vie, toutes ces circonstances, toutes ces conditions de notre nature, ne sont-elles pas pour nous un avertissement du haut rang que nous devons accorder à l'indulgence dans l'ordre des vertus sociales?... Hélas! où est-il, l'homme qui soit exempt de faiblesse? où est-il, l'homme qui n'ait aucun reproche à se faire? où est-il, l'homme qui puisse regarder en arrière de sa vie sans éprouver un seul remords, ou sans connaître aucun regret? Celui-là seul est étranger aux agitations d'une âme timorée, qui ne s'est jamais examiné lui-même, qui n'a jamais séjourné dans la solitude de sa conscience.»
«Voilà, reprit Corinne, les paroles que votre père vous adresse du haut du ciel; voilà celles qui sont pour vous.--Cela est vrai, dit Oswald; oui, Corinne, vous êtes l'ange des consolations, vous me faites du bien; mais, si j'avais pu le voir un moment avant sa mort, s'il avait su de moi que je n'étais pas indigne de lui, s'il m'avait dit qu'il le croyait, je ne serais pas agité par les remords, comme le plus criminel des hommes; je n'aurais pas cette conduite vacillante, cette âme troublée qui ne promet de bonheur à personne. Ne m'accusez pas de faiblesse; mais le courage ne peut rien contre la conscience: c'est d'elle qu'il vient: comment pourrait-il triompher d'elle? A présent même que l'obscurité s'avance, il me semble que je vois dans ces nuages les sillons de la foudre qui me menace. Corinne! Corinne! rassurez votre malheureux ami, ou laissez-moi couché sur cette terre, qui s'entr'ouvrira peut-être à mes cris, et me laissera pénétrer jusqu'au séjour des morts.»
LIVRE TREIZIÈME
LE VÉSUVE ET LA CAMPAGNE DE NAPLES
CHAPITRE PREMIER
Lord Nelvil resta longtemps anéanti, après le récit cruel qui avait ébranlé toute son âme. Corinne essaya doucement de le rappeler à lui-même: la rivière de feu qui tombait du Vésuve, rendue visible enfin par la nuit, frappa vivement l'imagination troublée d'Oswald. Corinne profita de cette impression pour l'arracher aux souvenirs qui l'agitaient, et se hâta de l'entraîner avec elle sur le rivage de cendres de la lave enflammée.
Le terrain qu'ils traversèrent, avant d'y arriver, fuyait sous leurs pas, et semblait les repousser loin d'un séjour ennemi de tout ce qui a vie: la nature n'est plus dans ces lieux en relation avec l'homme, il ne peut plus s'en croire le dominateur; elle échappe à son tyran par la mort. Le feu du torrent est d'une couleur funèbre; néanmoins, quand il brûle les vignes ou les arbres, on en voit sortir une flamme claire et brillante; mais la lave même est sombre, tel qu'on se représente un fleuve de l'enfer; elle roule lentement comme un sable noir de jour, et rouge la nuit. On entend, quand elle approche, un petit bruit d'étincelles qui fait d'autant plus de peur qu'il est léger, et que la ruse semble se joindre à la force: le tigre royal arrive ainsi secrètement, à pas comptés. Cette lave avance sans jamais se hâter, et sans perdre un instant; si elle rencontre un mur élevé, un édifice quelconque qui s'oppose à son passage, elle s'arrête, elle amoncelle devant l'obstacle ses torrents noirs et bitumineux, et l'ensevelit enfin sous ses vagues brûlantes. Sa marche n'est point assez rapide pour que les hommes ne puissent pas fuir devant elle; mais elle atteint, comme le temps, les imprudents et les vieillards qui, la voyant venir lourdement et silencieusement, s'imaginent qu'il est aisé de lui échapper. Son éclat est si ardent, que la terre se réfléchit dans le ciel et lui donne l'apparence d'un éclair continuel: ce ciel, à son tour, se répète dans la mer, et la nature est embrasée par cette triple image du feu.
Le vent se fait entendre et se fait voir par des tourbillons de flamme dans le gouffre d'où sort la lave. On a peur de ce qui se passe au sein de la terre, et l'on sent que d'étranges fureurs la font trembler sous nos pas. Les rochers qui entourent la source de la lave sont couverts de soufre, de bitume, dont les couleurs ont quelque chose d'infernal. Un vert livide, un jaune brun, un rouge sombre, forment comme une dissonance pour les yeux, et tourmentent la vue, comme l'ouïe serait déchirée par ces sons aigus que faisaient entendre les sorcières quand elles appelaient, de nuit, la lune sur la terre.