Part 25
«Je passai près d'une année en Écosse avec mon père, et notre tendresse l'un pour l'autre devint chaque jour plus intime; je pénétrai dans le sanctuaire de cette âme céleste, et je trouvais dans l'amitié qui m'unissait à lui ces sympathies du sang dont les liens mystérieux tiennent à tout notre être. Je recevais des lettres de Raimond pleines d'affection: il me racontait les difficultés qu'il trouvait à dénaturer sa fortune pour venir me joindre; mais sa persévérance dans ce projet était la même. Je l'aimais toujours; mais quel ami pouvais-je comparer à mon père! Le respect qu'il m'inspirait ne gênait pas ma confiance. J'avais foi aux paroles de mon père comme à un oracle, et les incertitudes qui sont malheureusement dans mon caractère cessaient toujours dès qu'il avait parlé. _Le ciel nous a formés_, dit un écrivain anglais, _pour l'amour de ce qui est vénérable._ Mon père n'a pas su, il n'a pu savoir à quel point je l'aimais, et ma fatale conduite a dû l'en faire douter. Cependant il a eu pitié de moi; il m'a plaint, en mourant, de la douleur que me causerait sa perte. Ah! Corinne, j'avance dans ce triste récit; soutenez mon courage, j'en ai besoin.--Cher ami, lui dit Corinne, trouvez quelque douceur à montrer votre âme si noble et si sensible devant la personne du monde qui vous admire et vous chérit le plus.
--Il m'envoya pour ses affaires à Londres, reprit lord Nelvil, et je le quittai lorsque je ne devais plus le revoir, sans qu'aucun frémissement m'avertît de mon malheur. Il fut plus aimable que jamais dans nos derniers entretiens: on dirait que l'âme des justes donne, comme les fleurs, plus de parfums vers le soir. Il m'embrassa les larmes aux yeux: il me disait souvent qu'à son âge tout était solennel; mais moi je croyais à sa vie comme à la mienne: nos âmes s'entendaient si bien, il était si jeune pour aimer, que je ne songeais pas à sa vieillesse. La confiance comme la crainte sont inexplicables dans les affections vives. Mon père m'accompagna cette fois jusqu'au seuil de la porte de son château que j'ai revu depuis désert et dévasté comme mon triste coeur.
«Il n'y avait pas huit jours que j'étais à Londres, quand je reçus de madame d'Arbigny la fatale lettre dont j'ai retenu chaque mot: «Hier 10 août, me disait-elle, mon frère a été massacré aux Tuileries en défendant son roi. Je suis proscrite comme sa soeur, et obligée de me cacher pour échapper à mes persécuteurs. Le comte Raimond avait pris toute ma fortune avec la sienne, pour la faire passer en Angleterre: l'avez-vous déjà reçue? ou savez-vous à qui il l'a confiée pour vous la remettre? Je n'ai qu'un mot de lui, écrit du château même, au moment où il a su qu'on se disposait à l'attaquer, et ce mot me dit seulement de m'adresser à vous pour tout savoir. Si vous pouviez venir ici pour m'emmener, vous me sauveriez peut-être la vie; car les Anglais voyagent librement encore en France, et moi je ne puis obtenir de passe-port: le nom de mon frère me rend suspecte. Si la malheureuse soeur de Raimond vous intéresse assez pour venir la chercher, vous saurez à Paris, chez M. de Maltigues, mon parent, le lieu de ma retraite. Mais si vous avez la généreuse intention de me secourir, ne perdez pas un instant pour l'accomplir; car on dit que la guerre peut éclater d'un jour à l'autre entre nos deux pays.»
«Représentez-vous l'effet que cette lettre produisit sur moi. Mon ami massacré, sa soeur au désespoir, et leur fortune, disait-elle, entre mes mains, bien que je n'en eusse pas reçu la moindre nouvelle. Ajoutez à ces circonstances le danger de madame d'Arbigny, et l'idée qu'elle avait que je pouvais la servir en allant la chercher. Il ne me parut pas possible d'hésiter; et je partis à l'instant, en envoyant un courrier à mon père, qui lui portait la lettre que je venais de recevoir, et la promesse qu'avant quinze jours je serais revenu. Par un hasard vraiment cruel, l'homme que j'envoyai tomba malade en route, et la seconde lettre que j'écrivis à mon père, de Douvres, lui parvint avant la première. Il sut ainsi mon départ sans en connaître les motifs; et, quand l'explication lui arriva, il avait pris sur ce voyage une inquiétude qui ne se dissipa point.
«J'arrivai à Paris en trois jours; j'y appris que madame d'Arbigny s'était retirée dans une ville de province, à soixante lieues, et je continuai ma route pour aller l'y rejoindre. Nous éprouvâmes l'un et l'autre une profonde émotion en nous revoyant: elle était, dans son malheur, beaucoup plus aimable qu'auparavant, parce qu'il y avait dans ses manières moins d'art et de contrainte. Nous pleurâmes ensemble son noble frère et les désastres publics. Je m'informai avec anxiété de sa fortune: elle me dit qu'elle n'en avait aucune nouvelle; mais, peu de jours après, j'appris que le banquier auquel le comte Raimond l'avait confiée la lui avait rendue; et, ce qui est singulier, je l'appris par un négociant de la ville où nous étions, qui me le dit par hasard, et m'assura que madame d'Arbigny n'avait jamais dû en être véritablement inquiète. Je n'y compris rien, et j'allai chez madame d'Arbigny pour lui demander ce que cela signifiait. Je trouvai chez elle un de ses parents, M. de Maltigues, qui me dit, avec une promptitude et un sang-froid remarquables, qu'il arrivait à l'instant même de Paris pour apporter à madame d'Arbigny la nouvelle du retour du banquier qu'elle croyait parti pour l'Angleterre, et dont elle n'avait pas entendu parler depuis un mois. Madame d'Arbigny confirma ce qu'il disait, et je la crus; mais, en me rappelant qu'elle a constamment trouvé des prétextes pour ne pas me montrer le prétendu billet de son frère, dont elle me parlait dans sa lettre, j'ai compris, depuis, qu'elle s'était servie d'une ruse pour m'inquiéter sur sa fortune.
«Au moins est-il vrai qu'elle était riche, et que dans son désir de m'épouser il ne se mêlait aucun motif intéressé; mais le grand tort de madame d'Arbigny était de faire une entreprise du sentiment, de mettre de l'adresse là où il suffisait d'aimer, et de dissimuler sans cesse, quand il eût mieux valu montrer tout simplement ce qu'elle éprouvait; car elle m'aimait alors autant qu'on peut aimer quand on combine ce qu'on fait, presque même ce que l'on pense, et que l'on conduit les relations du coeur comme des intrigues politiques.
«La tristesse de madame d'Arbigny ajoutait encore à ses charmes extérieurs, et lui donnait une expression touchante qui me plaisait extrêmement. Je lui avais formellement déclaré que je ne me marierais point sans le consentement de mon père; mais je ne pouvais m'empêcher de lui exprimer les transports que sa figure séduisante excitait en moi; et comme il entrait dans ses projets de me captiver à tout prix, je crus entrevoir qu'elle n'était pas invariablement résolue à repousser mes désirs; et maintenant que je me retrace ce qui s'est passé entre nous, il me semble qu'elle hésitait par des motifs étrangers à l'amour, et que ses combats apparents étaient des délibérations secrètes. Je me trouvais seul avec elle tout le jour; et, malgré les résolutions que la délicatesse m'inspirait, je ne pus résister à mon entraînement, et madame d'Arbigny m'imposa tous les devoirs en m'accordant tous les droits; elle me montra plus de douleur et de remords que peut-être elle n'en avait réellement et me lia fortement à son sort par son repentir même. Je voulais le mener en Angleterre avec moi, la faire connaître à mon père, et le conjurer de consentir à mon union avec elle; mais elle se refusait à quitter la France sans que je fusse son époux. Peut-être avait-elle raison en cela; mais, sachant bien de tout temps que je ne pouvais me résoudre à l'épouser sans l'aveu de mon père, elle avait tort dans les moyens qu'elle prenait, et pour ne pas partir, et pour me retenir, malgré les devoirs qui me rappelaient en Angleterre.
«Quand la guerre fut déclarée entre les deux pays, mon désir de quitter la France devint plus vif, et les obstacles qu'y opposait madame d'Arbigny se multiplièrent. Tantôt elle ne pouvait obtenir un passe-port; tantôt, si je voulais partir seul, elle m'assurait qu'elle serait compromise en restant en France après mon départ, parce qu'on la soupçonnerait d'être en correspondance avec moi. Cette femme, si douce, si mesurée, se livrait par moments à des accès de désespoir qui bouleversaient entièrement mon âme; elle employait les attraits de sa figure et les grâces de son esprit pour me plaire, et sa douleur pour m'intimider.
«Peut-être les femmes ont-elles tort de commander au nom des larmes, et d'asservir ainsi la force à leur faiblesse; mais quand elles ne craignent pas d'employer ce moyen, il réussit presque toujours, au moins pour un temps. Sans doute le sentiment s'affaiblit par l'empire même que l'on usurpe sur lui, et la puissance des pleurs, trop souvent exercée, refroidit l'imagination. Mais il y avait en France, dans ce temps, mille occasions de ranimer l'intérêt et la pitié. La santé de madame d'Arbigny paraissait aussi tous les jours plus faible; et c'est encore un terrible moyen de domination pour les femmes que la maladie. Celles qui n'ont pas, comme vous, Corinne, une juste confiance dans leur esprit et dans leur âme, ou celles qui ne sont pas, comme nos Anglaises, si fières et si timides que la feinte leur est impossible, ont recours à l'art pour inspirer l'attendrissement; et le mieux que l'on puisse attendre d'elles alors, c'est que la dissimulation ait pour cause un sentiment vrai.
«Un tiers se mêlait, à mon insu, de mes relations avec madame d'Arbigny; c'était M. de Maltigues: elle lui plaisait, il ne demandait pas mieux que de l'épouser, mais une immoralité réfléchie le rendait indifférent à tout; il aimait l'intrigue comme un jeu, même quand le but ne l'intéressait pas, et secondait madame d'Arbigny dans le désir qu'elle avait de s'unir à moi, quitte à déjouer ce projet si l'occasion de servir le sien se présentait. C'était un homme pour qui j'avais un singulier éloignement: à peine âgé de trente ans, ses manières et son extérieur étaient d'une sécheresse remarquable. En Angleterre, où l'on nous accuse d'être froids, je n'ai rien vu de comparable au sérieux de son maintien, quand il entrait dans une chambre. Je ne l'aurais jamais pris pour un Français, s'il n'avait pas eu le goût de la plaisanterie, et un besoin de parler, très-bizarre dans un homme qui paraissait blasé sur tout, et qui mettait cette disposition en système. Il prétendait qu'il était né très-sensible, très-enthousiaste; mais que la connaissance des hommes, dans la révolution de France, l'avait détrompé de tout cela. Il avait aperçu, disait-il, qu'il n'y avait de bon dans le monde que la fortune ou le pouvoir, ou tous les deux, et que les amitiés, en général, devaient être considérées comme des moyens qu'il faut prendre ou quitter selon les circonstances. Il était assez habile dans la pratique de cette opinion; il n'y faisait qu'une faute, c'était de la dire; mais bien qu'il n'eût pas, comme les Français d'autrefois, le désir de plaire, il lui restait le besoin de faire effet par la conversation, et cela le rendait très-imprudent: bien différent en cela de madame d'Arbigny, qui voulait atteindre son but, mais qui ne se trahissait point, comme M. de Maltigues, en cherchant à briller par l'immoralité même. Entre ces deux personnes, ce qui était bizarre, c'est que la plus vive cachait bien son secret, et que l'homme froid ne savait pas se taire.
«Tel qu'il était, ce M. de Maltigues, il avait un ascendant singulier sur madame d'Arbigny; il la devinait, ou bien elle lui confiait tout; cette femme, habituellement dissimulée, avait peut-être besoin de faire de temps en temps une imprudence, comme pour respirer; au moins est-il certain que, quand M. de Maltigues la regardait durement, elle se troublait toujours; s'il avait l'air mécontent, elle se levait pour le prendre à part; s'il sortait avec humeur, elle s'enfermait presque à l'instant pour lui écrire. Je m'expliquais cette puissance de M. de Maltigues sur madame d'Arbigny, parce qu'il la connaissait dès son enfance, et dirigeait ses affaires depuis qu'elle n'avait pas de plus proche parent que lui; mais le principal motif de ces ménagements singuliers, c'était le projet qu'elle avait formé, et j'appris trop tard, de l'épouser si je la quittais; car elle ne voulait à aucun prix passer pour une femme abandonnée. Une telle résolution devrait faire croire qu'elle ne m'aimait pas; et cependant elle n'avait, pour me préférer, aucune raison que le sentiment; mais elle avait mêlé toute sa vie le calcul à l'entraînement, et les prétentions factices de la société aux affections naturelles. Elle pleurait parce qu'elle était émue, mais elle pleurait aussi parce que c'est ainsi qu'on attendrit. Elle était heureuse d'être aimée parce qu'elle aimait, mais aussi parce que cela fait honneur dans le monde; elle avait de bons sentiments quand elle était toute seule, mais elle n'en jouissait pas si elle ne pouvait les faire tourner au profit de son amour-propre ou de ses désirs. C'était une personne formée par et pour la bonne compagnie, et qui avait cet art de travailler le vrai, qui se rencontre si souvent dans les pays où le désir de produire de l'effet par ses sentiments, est plus vif que ces sentiments mêmes.
«Je n'avais pas, depuis longtemps, de nouvelles de mon père, parce que la guerre avait interrompu sa correspondance avec moi. Une lettre enfin m'arriva par une occasion; il m'adjurait de partir, au nom de mon devoir et de sa tendresse; il me déclarait en même temps, de la manière la plus formelle, que si j'épousais madame d'Arbigny, je lui causerais une douleur mortelle, et me demandait au moins de revenir libre en Angleterre, et de ne me décider qu'après l'avoir entendu. Je lui répondis à l'instant, en lui donnant ma parole d'honneur que je ne me marierais pas sans son consentement, et l'assurant que dans peu je le rejoindrais. Madame d'Arbigny employa d'abord la prière, puis le désespoir, pour me retenir; et, voyant enfin qu'elle ne réussissait pas, je crois qu'elle eut recours à la ruse; mais comment alors aurais-je pu la soupçonner?
«Un matin elle arriva chez moi, pâle, échevelée, et se jeta dans mes bras, en me suppliant de la protéger: elle paraissait mourir de frayeur. A peine pus-je comprendre, à travers son émotion, que l'ordre était venu de l'arrêter, comme soeur du comte Raimond, et qu'il fallait que je lui trouvasse un asile pour la dérober à ceux qui la poursuivaient. A cette époque même, des femmes avaient péri, et toutes les terreurs paraissaient naturelles. Je la menai chez un négociant qui m'était dévoué; je l'y cachai, je crus la sauver, et M. de Maltigues et moi nous avions seuls le secret de sa retraite. Comment, dans cette situation, ne pas s'intéresser vivement au sort d'une femme? comment se séparer d'une personne proscrite? Quel est le jour, quel est le moment où il se peut qu'on lui dise: «Vous avez compté sur mon appui, et je vous le retire!» Cependant le souvenir de mon père me poursuivait continuellement, et, dans plusieurs occasions, j'essayai d'obtenir de madame d'Arbigny la permission de partir seul; mais elle me menaça de se livrer à ses assassins si je la quittais, et sortit deux fois en plein jour, dans un trouble affreux qui me pénétra de douleur et de crainte. Je la suivis dans la rue, en la conjurant en vain de revenir. Heureusement, par hasard ou par combinaison, nous rencontrâmes chaque fois M. de Maltigues, et il la ramena en lui faisant sentir l'imprudence de sa conduite. Alors je me résignai à rester, et j'écrivis à mon père en motivant, autant que je le pus, ma conduite; mais je rougissais d'être en France, au milieu des événements affreux qui s'y passaient, et lorsque mon pays était en guerre avec les Français.
«M. de Maltigues se moquait souvent de mes scrupules; mais, tout spirituel qu'il était, il ne prévoyait pas ou ne se donnait pas la peine d'observer l'effet de ses plaisanteries, car elles réveillaient en moi tous les sentiments qu'il voulait éteindre. Madame d'Arbigny remarquait bien l'impression que je recevais; mais elle n'avait point d'empire sur M. de Maltigues, qui se décidait souvent par le caprice, au défaut de l'intérêt. Elle recourait, pour m'attendrir, à sa douleur véritable, à sa douleur exagérée; elle se servait de la faiblesse de sa santé autant pour plaire que pour toucher, car elle n'était jamais plus attrayante que quand elle s'évanouissait à mes pieds. Elle savait embellir sa beauté comme tout le reste de ses agréments, et ses charmes extérieurs eux-mêmes étaient habilement combinés avec ses émotions pour me captiver.
«Je vivais ainsi toujours troublé, toujours incertain, tremblant quand je recevais une lettre de mon père, plus malheureux encore quand je n'en recevais pas, retenu par l'attrait que je ressentais pour madame d'Arbigny, et surtout par la peur de son désespoir; car, par un mélange singulier, c'était la personne la plus douce dans l'habitude de la vie, la plus égale, souvent même la plus enjouée, et néanmoins la plus violente dans une scène. Elle voulait enchaîner par le bonheur et par la crainte, et transformait ainsi toujours son naturel en moyens. Un jour, c'était au mois de septembre 1793, il y avait plus d'un an déjà que j'étais en France, je reçus une lettre de mon père, conçue en peu de mots; mais ces mots étaient si sombres et si douloureux, qu'il faut, Corinne, m'épargner de vous les dire: ils me feraient trop de mal. Mon père était déjà malade, mais il ne me le dit pas: sa délicatesse et sa fierté l'en empêchèrent. Cependant toute sa lettre exprimait tant de douleur, et sur mon absence et sur la possibilité de mon mariage avec madame d'Arbigny, que je ne conçois pas encore comment, en la lisant, je n'ai pas prévu le malheur dont j'étais menacé. Je fus assez ému néanmoins pour ne plus hésiter, et j'allai chez madame d'Arbigny, parfaitement décidé à prendre congé d'elle. Elle aperçut bien vite que mon parti était pris; et, se recueillant en elle-même, tout à coup elle se leva et me dit: «Avant de partir, il faut que vous sachiez un secret que je rougissais de vous avouer. Si vous m'abandonnez, ce ne sera pas moi seule que vous ferez mourir, et le fruit de ma honte et de mon coupable amour périra dans mon sein avec moi.» Rien ne peut exprimer l'émotion que j'éprouvai; ce devoir sacré, ce devoir nouveau s'empara de toute mon âme, et je fus soumis à madame d'Arbigny comme l'esclave le plus dévoué.
«Je l'aurais épousée, comme elle le voulait, s'il ne se fût pas rencontré dans ce moment les plus grands obstacles à ce qu'un Anglais pût se marier en France, en déclarant, comme il le fallait, son nom à l'officier civil. J'ajournai donc notre union jusqu'au moment où nous pourrions aller ensemble en Angleterre, et je résolus de ne pas quitter madame d'Arbigny jusqu'alors: elle se calma d'abord, quand elle fut tranquillisée sur le danger prochain de mon départ; mais elle recommença bientôt à se plaindre et à se montrer tour à tour blessée et malheureuse de ce que je ne surmontais pas toutes les difficultés pour l'épouser. J'aurais fini par céder à sa volonté; j'étais tombé dans la mélancolie la plus profonde, je passais des jours entiers chez moi, sans pouvoir en sortir; j'étais en proie à une idée que je ne m'avouais jamais et qui me persécutait toujours. J'avais un pressentiment de la maladie de mon père, et je ne voulais pas croire à mon pressentiment, que je prenais pour une faiblesse. Par une bizarrerie, résultat de l'effroi que me causait la douleur de madame d'Arbigny, je combattais mon devoir comme une passion; et ce qu'on aurait pu croire une passion me tourmentait comme un devoir. Madame d'Arbigny m'écrivait sans cesse pour m'engager à venir chez elle; j'y venais, et quand je la voyais, je ne lui parlais pas de son état, parce que je n'aimais pas à rappeler ce qui lui donnait des droits sur moi; il me semble à présent qu'elle aussi m'en parlait moins qu'elle n'aurait dû le faire; mais je souffrais trop alors pour rien remarquer.