Corinne; ou, l'Italie Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie française

Part 22

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Au moment où lord Nelvil sortait de chez Corinne, afin de tout préparer pour leur départ, le comte d'Erfeuil y arriva, et apprit d'elle le projet qu'ils venaient d'arrêter ensemble. «Y pensez-vous? lui dit-il; quoi! vous mettre en route avec lord Nelvil sans qu'il soit votre époux, sans qu'il vous ait promis de l'être! et que deviendrez-vous s'il vous abandonne?--Ce que je deviendrais, répondit Corinne, dans toutes les situations de la vie, s'il cessait de m'aimer: la plus malheureuse personne du monde.--Oui; mais si vous n'avez rien fait qui vous compromette, vous resterez, vous, tout entière.--Moi tout entière, s'écria Corinne, quand le plus profond sentiment de ma vie serait flétri! quand mon coeur serait brisé!--Le public ne le saurait pas, et vous pourriez, en dissimulant, ne rien perdre dans l'opinion.--Et pourquoi ménager cette opinion, répondit Corinne, si ce n'est pour avoir un charme de plus aux yeux de ce qu'on aime?--On cesse d'aimer, reprit le comte d'Erfeuil, mais l'on ne cesse pas de vivre au milieu de la société, et d'avoir besoin d'elle.--Ah! si je pouvais penser, répondit Corinne, qu'il arrivera, le jour où l'affection d'Oswald ne serait pas tout pour moi dans ce monde; si je pouvais le penser, j'aurais déjà cessé de l'aimer. Qu'est-ce donc que l'amour quand il prévoit, quand il calcule le moment où il n'existera plus? S'il y a quelque chose de religieux dans ce sentiment, c'est parce qu'il fait disparaître tous les autres intérêts, et se complaît, comme la dévotion, dans le sacrifice entier de soi-même.

--Que me dites-vous là? reprit le comte d'Erfeuil; une personne d'esprit comme vous peut-elle se remplir la tête de pareilles folies! C'est notre avantage, à nous autres hommes, que les femmes pensent comme vous: nous avons alors bien plus d'ascendant sur elles; mais il ne faut pas que votre supériorité soit perdue, il faut qu'elle vous serve à quelque chose.--Me servir! dit Corinne; ah! je lui dois beaucoup, si elle me fait mieux sentir tout ce qu'il y a de touchant et de généreux dans le caractère de lord Nelvil.

--Lord Nelvil est un homme tout comme un autre, reprit le comte d'Erfeuil; il retournera dans son pays, suivra sa carrière, il sera raisonnable enfin; et vous exposez imprudemment votre réputation en allant à Naples avec lui.--J'ignore les intentions de lord Nelvil, dit Corinne, et peut-être aurais-je mieux fait d'y réfléchir avant de l'aimer; mais, à présent, qu'importe un sacrifice de plus! ma vie ne dépend-elle pas toujours de son sentiment pour moi? Je trouve, au contraire, quelque douceur à ne me laisser aucune ressource: il n'en est jamais quand le coeur est blessé; néanmoins le monde peut quelquefois croire qu'il vous en reste, et j'aime à penser que, même sous ce rapport, mon malheur serait complet si lord Nelvil se séparait de moi.--Et sait-il à quel point vous vous compromettez pour lui? continua le comte d'Erfeuil.--J'ai pris grand soin de le lui dissimuler, répondit Corinne; et, comme il ne connaît pas bien les usages de ce pays, j'ai pu lui exagérer un peu la facilité qu'ils donnent. Je vous demande votre parole de ne pas lui dire un mot à cet égard; je veux qu'il soit libre, et toujours libre dans ses relations avec moi: il ne peut faire mon bonheur par aucun genre de sacrifice. Le sentiment qui me rend heureuse est la fleur de la vie, et ni la bonté ni la délicatesse ne pourraient la ranimer si elle venait à se flétrir. Je vous en conjure donc, mon cher comte, ne vous mêlez pas de ma destinée; rien de ce que vous savez sur les affections du coeur ne peut me convenir. Ce que vous dites est sage, bien raisonné, fort applicable aux situations comme aux personnes ordinaires; mais vous me feriez très-innocemment un mal affreux, en voulant juger mon caractère d'après ces grandes divisions communes, pour lesquelles il y a des maximes toutes faites. Je souffre, je jouis, je sens à ma manière; et ce serait moi seule qu'il faudrait observer, si l'on voulait influer sur mon bonheur.»

L'amour-propre du comte d'Erfeuil était un peu blessé de l'inutilité de ses conseils, et de la grande marque d'amour que Corinne donnait à lord Nelvil; il savait bien qu'il n'était pas aimé d'elle; il savait également qu'Oswald l'était; mais il lui était désagréable que tout cela fût constaté si publiquement. Il y a toujours dans le succès d'un homme auprès d'une femme quelque chose qui déplaît, même aux meilleurs amis de cet homme. «Je vois que je n'y peux rien, dit le comte d'Erfeuil; mais quand vous serez bien malheureuse, vous vous souviendrez de moi: en attendant, je vais quitter Rome; puisque ni vous ni lord Nelvil n'y serez plus, je m'y ennuierais trop en votre absence; je vous reverrai sûrement l'un et l'autre en Écosse ou en Italie, car j'ai pris goût aux voyages, en attendant mieux. Pardonnez-moi mes conseils, charmante Corinne, et croyez toujours à mon dévouement.» Corinne le remercia, et se sépara de lui avec un sentiment de regret. Elle l'avait connu en même temps qu'Oswald, et ce souvenir formait entre elle et lui des liens qu'elle n'aimait pas à voir brisés. Elle se conduisit comme elle l'avait annoncé au comte d'Erfeuil. Quelques inquiétudes troublèrent un moment la joie avec laquelle lord Nelvil avait accepté le projet du voyage: il craignait que le départ pour Naples ne pût faire tort à Corinne, et voulait obtenir d'elle son secret avant ce départ, pour savoir avec certitude s'ils n'étaient point séparés par quelque obstacle invincible: mais elle lui déclara qu'elle ne s'expliquerait qu'à Naples, et lui fit doucement illusion sur ce qu'on pourrait dire du parti qu'elle prenait. Oswald se prêtait à cette illusion: l'amour, dans un caractère incertain et faible, trompe à demi, la raison éclaire à demi, et c'est l'émotion présente qui décide laquelle des deux moitiés sera le tout. L'esprit de lord Nelvil était singulièrement étendu et pénétrant, mais il ne se jugeait bien lui-même que dans le passé. Sa situation actuelle ne s'offrait jamais à lui que confusément. Susceptible tout à la fois d'entraînement et de remords, de passions et de timidité, ces contrastes ne lui permettaient de se connaître que quand l'événement avait décidé du combat qui se passait en lui.

Lorsque les amis de Corinne, et particulièrement le prince Castel-Forte, furent instruits de son projet, ils en éprouvèrent un grand chagrin. Le prince Castel-Forte surtout en ressentit une telle peine, qu'il résolut d'aller la rejoindre dans peu de temps. Il n'y avait pas, assurément, de vanité à se mettre ainsi à la suite d'un amant préféré; mais ce qu'il ne pouvait supporter, c'était le vide affreux de l'absence de son amie; il n'avait pas un ami qu'il ne rencontrât chez Corinne, et jamais il n'allait dans une autre maison que la sienne.

La société qui se rassemblait autour d'elle devait se disperser quand elle n'y serait plus; il deviendrait impossible d'en réunir les débris. Le prince Castel-Forte avait peu l'habitude de vivre dans sa famille; bien que fort spirituel, l'étude le fatiguait: le jour entier eût donc été pour lui d'un poids insupportable, s'il n'était pas venu le soir et le matin chez Corinne; elle partait, il ne savait plus que devenir, il se promit en secret de se rapprocher d'elle comme un ami sans exigence, mais qui est toujours là pour nous consoler dans le malheur; et cet ami doit être bien sûr que son moment arrivera.

Corinne éprouvait un sentiment de mélancolie en rompant ainsi toutes ses habitudes; elle s'était fait depuis quelques années dans Rome une manière d'être qui lui plaisait; elle était le centre de tout ce qu'il y avait d'artistes célèbres et d'hommes éclairés; une indépendance parfaite d'idées et d'habitudes donnait beaucoup de charmes à son existence; qu'allait-elle maintenant devenir? Si elle était destinée au bonheur d'avoir Oswald pour époux, c'était en Angleterre qu'il devait la conduire; et de quelle manière y serait-elle jugée? comment elle-même saurait-elle s'astreindre à ce genre de vie si différent de celui qu'elle venait de mener depuis six ans? Mais ces réflexions ne faisaient que traverser son esprit, et toujours son sentiment pour Oswald en effaçait les légères traces. Elle le voyait, elle l'entendait, et ne comptait les heures que par son absence ou sa présence. Qui sait disputer avec le bonheur? qui ne le reçoit pas quand il vient? Corinne surtout avait peu de prévoyance; la crainte ni l'espérance n'étaient pas faites pour elle; sa foi dans l'avenir était confuse, et son imagination lui faisait en ce genre peu de bien et peu de mal.

Le matin de son départ, le prince Castel-Forte entra chez elle, et, les larmes aux yeux, il lui dit: «Ne reviendrez-vous plus à Rome?--O mon Dieu, oui, répondit-elle, dans un mois nous y serons.--Mais si vous épousez lord Nelvil, il faudra quitter l'Italie.--Quitter l'Italie!» dit Corinne; et elle soupira. «Ce pays, continua le prince Castel-Forte, où l'on parle votre langue, où l'on vous entend si bien, où vous êtes si vivement admirée! Et vos amis, Corinne, et vos amis! Où serez-vous aimée comme ici? où trouverez-vous l'imagination et les beaux-arts qui vous plaisent? Est-ce donc un seul sentiment qui fait la vie? N'est-ce pas la langue, les coutumes, les moeurs, dont se compose l'amour de la patrie, cet amour qui donne le mal du pays, terrible douleur des exilés!--Ah! que me dites-vous! s'écria Corinne; ne l'ai-je pas éprouvée! N'est-ce pas cette douleur qui a décidé de mon sort!» Elle regarda tristement sa chambre et les statues qui la décoraient, puis le Tibre qui coulait sous ses fenêtres, et le ciel dont la beauté semblait l'inviter à rester. Mais, dans ce moment, Oswald passait à cheval sur le pont Saint-Ange, il venait avec la rapidité de l'éclair. «Le voilà!» s'écria Corinne. A peine avait-elle dit ces mots, que déjà il était arrivé; elle courut au-devant de lui; tous les deux, impatients de partir, se hâtèrent de monter en voiture. Corinne dit cependant un aimable adieu au prince Castel-Forte; mais ses paroles obligeantes se perdirent dans les airs, au milieu des cris des postillons, des hennissements des chevaux, et de tout ce bruit de départ, quelquefois triste, quelquefois enivrant, selon la crainte ou l'espoir qu'inspirent les nouvelles chances de la destinée.

LIVRE ONZIÈME

NAPLES ET L'ERMITAGE DE SAINT-SALVADOR

CHAPITRE PREMIER

Oswald était fier d'emmener sa conquête; lui, qui se sentait presque toujours troublé dans ses jouissances par les réflexions et les regrets, n'éprouvait plus cette fois la peine de l'incertitude. Ce n'était pas qu'il fût décidé, mais il ne s'occupait pas de l'être, et il se laissait aller aux événements, espérant bien être entraîné par eux à ce qu'il souhaitait. Ils traversèrent la campagne d'Albano, lieu où l'on montre encore ce qu'on croit être le tombeau des Horaces et des Curiaces. Ils passèrent près du lac de Nemi et des bois sacrés qui l'entourent. On dit qu'Hippolyte fut ressuscité par Diane dans ces lieux; elle ne permettait pas aux chevaux d'en approcher, et perpétuait, par cette défense, le souvenir du malheur de son jeune favori. C'est ainsi qu'en Italie, presque à chaque pas, la poésie et l'histoire viennent se retracer à l'esprit, et les sites charmants qui les rappellent adoucissent tout ce qu'il y a de mélancolique dans le passé, et semblent lui conserver une jeunesse éternelle.

Oswald et Corinne traversèrent ensuite les marais Pontins, campagne fertile et pestilentielle tout à la fois, où l'on ne voit pas une seule habitation, quoique la nature y semble féconde. Quelques hommes malades attellent vos chevaux, et vous recommandent de ne pas vous endormir en passant les marais, car le sommeil est là le véritable avant-coureur de la mort. Des buffles, d'une physionomie tout à la fois basse et féroce, traînent la charrue que d'imprudents cultivateurs conduisent encore quelquefois sur cette terre fatale, et le plus brillant soleil éclaire ce triste spectacle. Les lieux marécageux et malsains, dans le Nord, sont annoncés par leur effrayant aspect; mais, dans les contrées les plus funestes du Midi, la nature conserve une sérénité dont la douceur trompeuse fait illusion aux voyageurs. S'il est vrai qu'il soit très-dangereux de s'endormir en traversant les marais Pontins, l'invincible penchant au sommeil qu'ils inspirent dans la chaleur est encore une des impressions perfides que ce lieu fait éprouver. Lord Nelvil veillait constamment sur Corinne: quelquefois elle penchait sa tête sur Thérésine, qui les accompagnait; quelquefois elle fermait les yeux, vaincue par la langueur de l'air. Oswald se hâtait de la réveiller avec une inexprimable terreur; et, bien qu'il fût silencieux naturellement, il était inépuisable en sujets de conversation, toujours soutenus, toujours nouveaux, pour l'empêcher de succomber un moment à ce fatal sommeil. Ah! ne faut-il pas pardonner au coeur des femmes les regrets déchirants qui s'attachent à ces jours où elles étaient aimées, où leur existence était si nécessaire à l'existence d'un autre, lorsqu'à tous les instants elles se sentaient soutenues et protégées? Quel isolement doit succéder à ces temps de délices! et qu'elles sont heureuses celles que le lien sacré du mariage a conduites doucement de l'amour à l'amitié, sans qu'un moment cruel ait déchiré leur vie!

Oswald et Corinne, après le passage inquiétant des marais Pontins, arrivèrent enfin à Terracine, sur le bord de la mer, aux confins du royaume de Naples. C'est là que commence véritablement le Midi; c'est là qu'il accueille les voyageurs avec toute sa magnificence. Cette terre de Naples, cette _campagne heureuse_, est comme séparée du reste de l'Europe, et par la mer qui l'entoure, et par cette contrée dangereuse qu'il faut traverser pour y arriver. On dirait que la nature s'est réservé le secret de ce séjour de délices, et qu'elle a voulu que les abords en fussent périlleux. Rome n'est point encore le Midi: on en pressent les douceurs, mais son enchantement ne commence véritablement que sur le territoire de Naples. Non loin de Terracine est le promontoire choisi par les poëtes comme la demeure de Circé; et derrière Terracine s'élève le mont Anxur, où Théodoric, roi des Goths, avait placé l'un des châteaux forts dont les guerriers du Nord couvrirent la terre. Il y a très-peu de traces de l'invasion des barbares en Italie; ou du moins là où ces traces consistent en destructions, elles se confondent avec l'effet du temps. Les nations septentrionales n'ont point donné à l'Italie cet aspect guerrier que l'Allemagne a conservé. Il semble que la molle terre de l'Ausonie n'ait pu garder les fortifications et les citadelles dont les pays du Nord sont hérissés. Rarement un édifice gothique, un château féodal s'y rencontre encore; et les souvenirs des antiques Romains règnent seuls à travers les siècles, malgré les peuples qui les ont vaincus.

Toute la montagne qui domine Terracine est couverte d'orangers et de citronniers qui embaument l'air d'une manière délicieuse. Rien ne ressemble, dans nos climats, au parfum méridional des citronniers en pleine terre; il produit sur l'imagination presque le même effet qu'une musique mélodieuse; il donne une disposition poétique, excite le talent, et l'enivre de la nature. Les aloès, les cactus à larges feuilles, que vous rencontrez à chaque pas, ont une physionomie particulière qui rappelle ce que l'on sait des redoutables productions de l'Afrique. Ces plantes causent une sorte d'effroi: elles ont l'air d'appartenir à une nature violente et dominatrice. Tout l'aspect du pays est étranger: on se sent dans un autre monde, dans un monde qu'on n'a connu que par les descriptions des poëtes de l'antiquité, qui ont tout à la fois dans leurs peintures tant d'imagination et d'exactitude. En entrant à Terracine, les enfants jetèrent dans la voiture de Corinne une immense quantité de fleurs qu'ils cueillaient au bord du chemin, qu'ils allaient chercher sur la montagne, et qu'ils répandaient au hasard, tant ils se confiaient dans la prodigalité de la nature! Les chariots qui rapportaient la moisson des champs étaient ornés tous les jours avec des guirlandes de roses, et quelquefois les enfants entouraient leurs coupes de fleurs: car l'imagination du peuple même devient poétique sous un beau ciel. On voyait, on entendait, à côté de ces riants tableaux, la mer dont les vagues se brisaient avec fureur. Ce n'était point l'orage qui l'agitait, mais les rochers, obstacle habituel qui s'opposait à ses flots, et dont sa grandeur était irritée.

_E non udite ancor come risuona Il roco ed alto fremito marino?_

_Et n'entendez-vous pas encore comme retentit le frémissement rauque et profond de la mer?_ Ce mouvement sans but, cette force sans objet, qui se renouvelle pendant l'éternité, sans que nous puissions connaître ni sa cause ni sa fin, nous attire sur le rivage, où ce grand spectacle s'offre à nos regards; et l'on éprouve comme un besoin mêlé de terreur de s'approcher des vagues, et d'étourdir sa pensée par leur tumulte.

Vers le soir tout se calma. Corinne et lord Nelvil se promenèrent lentement et avec délices dans la campagne. Chaque pas, en pressant les fleurs, faisait sortir des parfums de leur sein. Les rossignols venaient se reposer plus volontiers sur les arbustes qui portaient les roses. Ainsi les chants les plus purs se réunissaient aux odeurs les plus suaves; tous les charmes de la nature s'attiraient mutuellement: mais ce qui est surtout ravissant et inexprimable, c'est la douceur de l'air qu'on respire. Quand on contemple un beau site dans le Nord, le climat, qui se fait sentir, trouble toujours un peu le plaisir qu'on pourrait goûter. C'est comme un son faux dans un concert, que ces petites sensations de froid et d'humidité qui détournent plus ou moins votre attention de ce que vous voyez; mais, en approchant de Naples, vous éprouvez un bien-être si parfait, une si grande amitié de la nature pour vous, que rien n'altère les sensations agréables qu'elle vous cause. Tous les rapports de l'homme, dans nos climats, sont avec la société. La nature, dans les pays chauds, met en relation avec les objets extérieurs, et les sentiments s'y répandent doucement au dehors. Ce n'est pas que le Midi n'ait aussi sa mélancolie; dans quels lieux la destinée de l'homme ne produit-elle pas cette impression! Mais il n'y a dans cette mélancolie ni mécontentement, ni anxiété, ni regret. Ailleurs, c'est la vie qui, telle qu'elle est, ne suffit pas aux facultés de l'âme; ici, ce sont les facultés de l'âme qui ne suffisent pas à la vie, et la surabondance des sensations inspire une rêveuse indolence, dont on se rend à peine compte en l'éprouvant.

Pendant la nuit, des mouches luisantes se montraient dans les airs; on eût dit que la montagne étincelait, et que la terre brûlante laissait échapper quelques-unes de ses flammes. Ces mouches volaient à travers les arbres, se reposaient quelquefois sur les feuilles, et le vent balançait ces petites étoiles, et variait de mille manières leurs lumières incertaines. Le sable aussi contenait un grand nombre de petites pierres ferrugineuses qui brillaient de toutes parts; c'était la terre de feu, conservant encore dans son sein les traces du soleil dont les rayons venaient de l'échauffer. Il y a tout à la fois dans cette nature une vie et un repos qui satisfont en entier les voeux divers de l'existence. Corinne se livrait au charme de cette soirée, s'en pénétrait avec joie; Oswald ne pouvait cacher son émotion. Plusieurs fois il serra Corinne contre son coeur, plusieurs fois il s'éloigna, puis revint, puis s'éloigna de nouveau, pour respecter celle qui devait être la compagne de sa vie. Corinne ne pensait point aux dangers qui auraient pu l'alarmer; car telle était son estime pour Oswald, que, s'il lui avait demandé le don entier de son être, elle n'eût pas douté que cette prière ne fût le serment solennel de l'épouser; mais elle était bien aise qu'il triomphât de lui-même, et l'honorât par ce sacrifice; et il y avait dans son âme cette plénitude de bonheur et d'amour qui ne permet pas de former un désir de plus. Oswald était bien loin de ce calme: il se sentait embrasé par les charmes de Corinne. Une fois il embrassa ses genoux avec violence, et semblait avoir perdu tout empire sur sa passion; mais Corinne le regarda avec tant de douceur et de crainte, elle semblait tellement reconnaître son pouvoir, en lui demandant de n'en pas abuser, que cette humble défense lui inspira plus de respect que toute autre.

Ils aperçurent alors dans la mer le reflet d'un flambeau qu'une main inconnue portait sur le rivage, en se rendant secrètement dans la maison voisine. «Il va voir celle qu'il aime, dit Oswald.--Oui, répondit Corinne.--Et pour moi, reprit Oswald, le bonheur de ce jour va finir.» Les regards de Corinne, élevés vers le ciel en cet instant, se remplirent de larmes. Oswald craignit de l'avoir offensée, et se prosterna devant elle pour obtenir le pardon de l'amour qui l'entraînait. «Non, lui dit Corinne, en lui tendant la main et l'invitant à s'en retourner ensemble; non, Oswald, j'en suis assurée, vous respecterez celle qui vous aime. Vous le savez, une simple prière de vous serait toute-puissante; c'est donc vous qui répondez de moi; c'est vous qui me refuseriez à jamais pour votre épouse si vous me rendiez indigne de l'être.--Eh bien, répondit Oswald, puisque vous croyez à ce cruel empire de votre volonté sur mon coeur, d'où vient, Corinne, d'où vient donc votre tristesse?--Hélas! reprit-elle, je me disais que ces moments que je passe avec vous à présent étaient les plus heureux de ma vie: et comme je tournais mes regards vers le ciel pour l'en remercier, je ne sais par quel hasard une superstition de mon enfance s'est ranimée dans mon coeur. La lune, que je contemplais, s'est couverte d'un nuage, et l'aspect de ce nuage était funeste. J'ai toujours trouvé que le ciel avait une expression, tantôt paternelle, tantôt irritée; et je vous le dis, Oswald, ce soir il condamnait notre amour.--Chère amie, répondit lord Nelvil, les seuls augures de la vie de l'homme, ce sont ses actions, bonnes ou mauvaises; et n'ai-je pas, ce soir même, immolé mes plus ardents désirs à un sentiment de vertu?--Eh bien, tant mieux si vous n'êtes pas compris dans ce présage, reprit Corinne; en effet, il se peut que ce ciel orageux n'ait menacé que moi.»

CHAPITRE II

Ils arrivèrent à Naples, de jour, au milieu de cette immense population qui est si animée et si oisive tout à la fois; ils traversèrent d'abord la rue de Tolède, et virent les lazzaroni couchés sur les pavés, ou retirés dans un panier d'osier qui leur sert d'habitation jour et nuit. Cet état sauvage qui se voit là, mêlé avec la civilisation, a quelque chose de très-original. Il en est, parmi ces hommes, qui ne savent pas même leur propre nom, et vont à confesse avouer des péchés anonymes, ne pouvant dire comment s'appelle celui qui les a commis. Il existe à Naples une grotte sous terre, où des milliers de lazzaroni passent leur vie, en sortant seulement à midi pour voir le soleil, et dormant le reste du jour, pendant que leurs femmes filent. Dans les climats où le vêtement et la nourriture sont si faciles, il faudrait un gouvernement très-indépendant et très-actif pour donner à la nation une émulation suffisante; car il est si aisé pour le peuple de subsister matériellement à Naples, qu'il peut se passer du genre d'industrie nécessaire ailleurs pour gagner sa vie. La paresse et l'ignorance, combinées avec l'air volcanique qu'on respire dans ce séjour, doivent produire la férocité quand les passions sont excitées; mais ce peuple n'est pas plus méchant qu'un autre. Il a de l'imagination, ce qui pourrait être le principe d'actions désintéressées; et avec cette imagination on le conduirait au bien, si ses institutions politiques et religieuses étaient bonnes.