Corinne; ou, l'Italie Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie française

Part 20

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Ses regards parcouraient avec émotion cette chambre où il entrait pour la première fois. Au chevet du lit de Corinne, il vit le portrait d'un homme âgé, mais dont la figure n'avait point le caractère d'une physionomie italienne. Deux bracelets étaient attachés près de ce portrait: l'un fait avec des cheveux noirs et blancs, et l'autre avec des cheveux d'un blond admirable; et ce qui parut à lord Nelvil un hasard singulier, ces cheveux étaient parfaitement semblables à ceux de Lucile Edgermond, qu'il avait remarqués très-attentivement, il y avait trois ans, à cause de leur rare beauté. Oswald considérait ces bracelets et ne disait pas un mot; car interroger Thérésine sur sa maîtresse était indigne de lui. Mais Thérésine, croyant deviner ce qui occupait Oswald, et voulant écarter de lui tout soupçon de jalousie, se hâta de lui dire que, depuis onze ans qu'elle était attachée à Corinne, elle lui avait toujours vu porter ces bracelets, et qu'elle savait que c'étaient des cheveux de son père, de sa mère et de sa soeur. «Il y a onze ans que vous êtes avec Corinne, dit lord Nelvil; vous savez donc...» et puis il s'interrompit tout à coup en rougissant, honteux de la question qu'il allait commencer, et sortit précipitamment de la maison, pour ne pas dire un mot de plus.

En s'en allant il se retourna plusieurs fois pour apercevoir encore les fenêtres de Corinne; mais quand il eut perdu de vue son habitation, il éprouva une tristesse nouvelle pour lui, celle que cause la solitude. Il essaya d'aller le soir dans une grande société de Rome; il cherchait la distraction; car, pour trouver du charme dans la rêverie, il faut, dans le bonheur comme dans le malheur, être en paix avec soi-même.

Le monde fut bientôt insupportable à lord Nelvil; il comprit encore mieux tout le charme, tout l'intérêt que Corinne savait répandre sur la société, en remarquant quel vide y laissait son absence: il essaya de parler à quelques femmes, qui lui répondirent ces insipides phrases dont on est convenu pour n'exprimer avec vérité ni ses sentiments, ni ses opinions, si toutefois celles qui s'en servent ont en ce genre quelque chose à cacher. Il s'approcha de plusieurs groupes d'hommes qui, à leurs gestes et à leur voix, semblaient s'entretenir avec chaleur sur quelque objet important; il entendit discuter les plus misérables intérêts, de la manière la plus commune. Il s'assit alors, pour considérer à son aise cette vivacité sans but et sans cause, qui se retrouve dans la plupart des assemblées nombreuses; et néanmoins en Italie la médiocrité est assez bonne personne: elle a peu de vanité, peu de jalousie, beaucoup de bienveillance pour les esprits supérieurs; et si elle fatigue de son poids, elle ne blesse du moins presque jamais par ses prétentions.

C'était dans ces mêmes assemblées cependant qu'Oswald avait trouvé tant d'intérêt peu de jours auparavant; le léger obstacle qu'opposait le grand monde à son entretien avec Corinne, le soin qu'elle mettait à revenir vers lui dès qu'elle avait été suffisamment polie envers les autres, l'intelligence qui existait entre eux sur les observations que la société leur suggérait, le plaisir qu'avait Corinne à causer devant Oswald, à lui adresser indirectement des réflexions dont lui seul comprenait le véritable sens, variaient tellement la conversation, qu'à toutes les places de ce même salon, Oswald se retraçait les moments doux, piquants, agréables, qui lui avaient fait croire que ces assemblées mêmes étaient amusantes. «Ah! dit-il en s'en allant, ici, comme dans tous les lieux du monde, c'est elle seule qui donne la vie; allons plutôt dans les endroits les plus déserts jusqu'à ce qu'elle revienne. Je sentirai moins douloureusement son absence, lorsqu'il n'y aura rien autour de moi qui ressemble à du plaisir.»

LIVRE DIXIÈME

LA SEMAINE SAINTE

CHAPITRE PREMIER

Oswald passa le jour suivant dans les jardins de quelques couvents d'hommes. Il alla d'abord au couvent des Chartreux, et s'arrêta quelque temps avant d'y entrer, pour considérer deux lions égyptiens qui sont à peu de distance de la porte. Ces lions ont une expression remarquable de force et de repos; il y a quelque chose dans leur physionomie qui n'appartient ni à l'animal ni à l'homme: ils semblent une puissance de la nature; et l'on conçoit, en les voyant, comment les dieux du paganisme pouvaient être représentés sous cet emblème.

Le couvent des Chartreux est bâti sur les débris des Thermes de Dioclétien, et l'église qui est à côté du couvent est décorée avec les colonnes de granit qu'on y a trouvées debout. Les moines qui habitent ce couvent les montrent avec empressement; ils ne tiennent plus au monde que par l'intérêt qu'ils prennent aux ruines. La manière de vivre des Chartreux suppose, dans les hommes qui sont capables de la mener, ou un esprit extrêmement borné, ou la plus noble et la plus continuelle exaltation des sentiments religieux. Cette succession de jours sans variété d'événements rappelle ce vers fameux:

Sur les mondes détruits, le Temps dort immobile.

Il semble que la vie ne serve là qu'à contempler la mort. La mobilité des idées, avec une telle uniformité d'existence, serait le plus cruel des supplices. Au milieu du cloître s'élèvent quatre cyprès. Cet arbre noir et silencieux, que le vent même agite difficilement, n'introduit pas le mouvement dans ce séjour. Entre les cyprès, il y a une fontaine d'où sort un peu d'eau que l'on entend à peine, tant le jet en est faible et lent; on dirait que c'est la clepsydre qui convient à cette solitude, où le temps fait si peu de bruit. Quelquefois la lune y pénètre avec sa pâle lumière, et son absence et son retour sont un événement dans cette vie monotone.

Ces hommes qui existent ainsi sont pourtant les mêmes à qui la guerre et toute son activité suffiraient à peine s'ils y étaient accoutumés. C'est un sujet inépuisable de réflexion, que les différentes combinaisons de la destinée humaine sur la terre. Il se passe dans l'intérieur de l'âme mille accidents, il se forme mille habitudes qui font de chaque individu un monde et son histoire. Connaître un autre parfaitement serait l'étude d'une vie entière; qu'est-ce donc qu'on entend par connaître les hommes? Les gouverner, cela se peut; mais les comprendre, Dieu seul le fait.

Oswald, du couvent des Chartreux, se rendit au couvent de Bonaventure, bâti sur les ruines du palais de Néron; là où tant de crimes se sont commis sans remords, de pauvres moines, tourmentés par des scrupules de conscience, s'imposent des supplices cruels pour les plus légères fautes. «_Nous espérons seulement_, disait un de ces religieux, _qu'à l'instant de la mort nos péchés n'auront pas excédé nos pénitences_.» Lord Nelvil, en entrant dans ce couvent, heurta contre une trappe, et il en demanda l'usage: «_C'est par là qu'on nous enterre_,» dit l'un des plus jeunes religieux, que la maladie du mauvais air avait déjà frappé. Les habitants du Midi craignant beaucoup la mort, l'on s'étonne d'y trouver des institutions qui la rappellent à ce point; mais il est dans la nature d'aimer à se livrer à l'idée même de ce que l'on redoute. Il y a comme un enivrement de tristesse qui fait à l'âme le bien de la remplir tout entière.

Un antique sarcophage d'un jeune enfant sert de fontaine à ce couvent. Le beau palmier dont Rome se vante est le seul arbre du jardin de ces moines; mais ils ne font point d'attention aux objets extérieurs. Leur discipline est trop rigoureuse pour laisser à leur esprit aucun genre de liberté. Leurs regards sont abattus, leur démarche est lente; ils ne font plus en rien usage de leur volonté. Ils ont abdiqué le gouvernement d'eux-mêmes, tant cet empire _fatigue son triste possesseur_! Ce séjour néanmoins n'agit pas fortement sur l'âme d'Oswald; l'imagination se révolte contre une intention si manifeste de lui présenter le souvenir de la mort sous toutes les formes. Quand ce souvenir se rencontre d'une manière inattendue, quand c'est la nature qui nous en parle, et non pas l'homme, l'impression que nous en recevons est bien plus profonde.

Des sentiments doux et calmes s'emparèrent de l'âme d'Oswald, lorsqu'au coucher du soleil il entra dans le jardin de _San Giovanni e Paolo_. Les moines de ce couvent sont soumis à des pratiques moins sévères, et leur jardin domine toutes les ruines de l'ancienne Rome. On voit de là le Colisée, le Forum, tous les arcs de triomphe encore debout, les obélisques, les colonnes. Quel beau site pour un tel asile! Les solitaires se consolent de n'être rien, en considérant les monuments élevés par tous ceux qui ne sont plus. Oswald se promena longtemps sous les ombrages du jardin de ce couvent, si rares en Italie. Ces beaux arbres interrompent un moment la vue de Rome, comme pour redoubler l'émotion qu'on éprouve en la revoyant. C'était à l'heure de la soirée où l'on entend toutes les cloches de Rome sonner l'_Ave, Maria_:

. . . . . . squilla di lontano, Che paja il giorno pianger che, si muore.

DANTE.

_Et le son de l'airain, dans l'éloignement, paraît plaindre le jour qui se meurt._ La prière du soir sert à compter les heures. En Italie l'on dit: _Je vous verrai une heure avant, une heure après l'Ave, Maria_; et les époques du jour ou de la nuit sont ainsi religieusement désignées. Oswald jouit alors de l'admirable spectacle du soleil qui, vers le soir, descend lentement au milieu des ruines, et semble pour un moment se soumettre au déclin comme les ouvrages des hommes. Oswald sentit renaître en lui toutes ses pensées habituelles. Corinne elle-même avait trop de charmes, promettait trop de bonheur pour l'occuper en ce moment. Il cherchait l'ombre de son père au milieu des ombres célestes qui l'avaient accueillie. Il lui semblait qu'à force d'amour il animerait de ses regards les nuages qu'il considérait, et parviendrait à leur faire prendre la forme sublime et touchante de son immortel ami; il espérait enfin que ses voeux obtiendraient du ciel je ne sais quel souffle pur et bienfaisant qui ressemblerait à la bénédiction d'un père.

CHAPITRE II

Le désir de connaître et d'étudier la religion de l'Italie décida lord Nelvil à chercher l'occasion d'entendre quelques-uns des prédicateurs qui font retentir les églises de Rome pendant le carême. Il comptait les jours qui devaient le réunir à Corinne; et tant que durait son absence, il ne voulait rien voir qui pût appartenir aux beaux-arts, rien qui reçût son charme de l'imagination. Il ne pouvait supporter l'émotion de plaisir que donnent les chefs-d'oeuvre, quand il n'était pas avec Corinne; il ne se pardonnait le bonheur que lorsqu'il venait d'elle; la poésie, la peinture, la musique, tout ce qui embellit la vie par de vagues espérances lui faisait mal partout ailleurs qu'à ses côtés.

C'est le soir, et avec les lumières presque éteintes, que les prédicateurs, à Rome, se font entendre pendant la semaine sainte dans les églises. Toutes les femmes alors sont vêtues de noir, en souvenir de la mort de Jésus-Christ; et il y a quelque chose de bien touchant dans ce deuil anniversaire, renouvelé tant de fois depuis tant de siècles. C'est donc avec une émotion véritable que l'on arrive au milieu de ces belles églises, où les tombeaux préparent si bien à la prière; mais le prédicateur dissipe presque toujours cette émotion en peu d'instants.

Sa chaire est une assez longue tribune, qu'il parcourt d'un bout à l'autre avec autant d'agitation que de régularité. Il ne manque jamais de partir au commencement d'une phrase, et de revenir à la fin, comme le balancier d'une pendule; et cependant il fait tant de gestes, il a l'air si passionné, qu'on le croirait capable de tout oublier. Mais c'est, si l'on peut s'exprimer ainsi, une fureur systématique, telle qu'on en voit beaucoup en Italie, où la vivacité des mouvements extérieurs n'indique souvent qu'une émotion superficielle. Un crucifix est suspendu à l'extrémité de la chaire; le prédicateur le détache, le baise, le presse sur son coeur, et puis le remet à sa place avec un très-grand sang-froid, quand la période pathétique est achevée. Il y a aussi un moyen de faire effet, dont les prédicateurs ordinaires se servent assez souvent, c'est le bonnet carré qu'ils portent sur la tête; ils l'ôtent et le remettent avec une rapidité inconcevable. L'un d'eux s'en prenait à Voltaire, et surtout à Rousseau, de l'irréligion du siècle. Il jetait son bonnet au milieu de la chaire, le chargeait de représenter Jean-Jacques; et en cette qualité il le haranguait, et lui disait: _Eh bien, philosophe genevois, qu'avez-vous à objecter à mes arguments?_ Il se taisait alors quelques moments, comme pour attendre la réponse; et le bonnet ne répondant rien, il le remettait sur sa tête, et terminait l'entretien par ces mots: _A présent que vous êtes convaincu, n'en parlons plus._

Ces scènes bizarres se renouvellent souvent parmi les prédicateurs à Rome; car le véritable talent en ce genre y est très-rare. La religion est respectée en Italie comme une loi toute-puissante; elle captive l'imagination par les pratiques et les cérémonies; mais on s'y occupe beaucoup moins en chaire de la morale que du dogme, et l'on n'y pénètre point, par les idées religieuses, dans le fond du coeur humain. L'éloquence de la chaire, ainsi que beaucoup d'autres branches de la littérature, est donc absolument livrée aux idées communes qui ne peignent rien, qui n'expriment rien. Une pensée nouvelle causerait presque une sorte de rumeur dans ces esprits tellement ardents et paresseux tout à la fois, qu'ils ont besoin de l'uniformité pour se calmer, et qu'ils l'aiment parce qu'elle les repose. Il y a dans les sermons une sorte d'étiquette pour les idées et les phrases. Les unes viennent presque toujours à la suite des autres; et cet ordre serait dérangé si l'orateur, parlant d'après lui-même, cherchait dans son âme ce qu'il faut dire. La philosophie chrétienne, celle qui cherche l'analogie de la religion avec la nature humaine, est aussi peu connue des prédicateurs italiens que toute autre philosophie. Penser sur la religion les scandaliserait presque autant que de penser contre, tant ils sont accoutumés à la routine dans ce genre.

Le culte de la Vierge est particulièrement cher aux Italiens et à toutes les nations du Midi; il semble s'allier de quelque manière à ce qu'il y a de plus pur et de plus sensible dans l'affection pour les femmes. Mais les mêmes formes de rhétorique exagérées se retrouvent encore dans tout ce que les prédicateurs disent à ce sujet, et l'on ne conçoit pas comment leurs gestes et leurs discours ne changent pas en plaisanteries ce qu'il y a de plus sérieux. On ne rencontre presque jamais en Italie, dans l'auguste fonction de la chaire, un accent vrai ni une parole naturelle.

Oswald, lassé de la monotonie la plus fatigante de toutes, celle d'une véhémence affectée, voulut aller au Colisée, pour entendre le capucin qui devait y prêcher en plein air, au pied de l'un des autels qui désignent, dans l'intérieur de l'enceinte, ce qu'on appelle _la Route de la croix_. Quel plus beau sujet pour l'éloquence que l'aspect de ce monument, que cette arène où les martyrs ont succédé aux gladiateurs! Mais il ne faut rien espérer, à cet égard, du pauvre capucin; il ne connaît de l'histoire des hommes que sa propre vie. Néanmoins, si l'on parvient à ne pas écouter son mauvais sermon, on se sent ému par les divers objets dont il est entouré. La plupart de ses auditeurs sont de la confrérie des Camaldules; ils se revêtent, pendant les exercices religieux, d'une espèce de robe grise qui couvre entièrement la tête et tout le corps, et ne laisse que deux petites ouvertures pour les yeux: c'est ainsi que les ombres pourraient être représentées. Ces hommes, ainsi cachés sous leurs vêtements, se prosternent la face contre terre et se frappent la poitrine. Quand le prédicateur se jette à genoux en criant _miséricorde et pitié!_ le peuple qui l'environne se jette aussi à genoux, et répète ce même cri, qui va se perdre sous les vieux portiques du Colisée. Il est impossible de ne pas éprouver alors une émotion profondément religieuse; cet appel de la douleur à la bonté, de la terre au ciel, remue l'âme jusque dans son sanctuaire le plus intime. Oswald tressaillit au moment où tous les assistants se mirent à genoux; il resta debout, pour ne pas professer un culte qui n'était pas le sien; mais il lui en coûtait de ne pas s'associer publiquement aux mortels, quels qu'ils fussent, qui se prosternaient devant Dieu. Hélas! en effet, est-il une invocation à la pitié céleste qui ne convienne pas également à tous les hommes?

Le peuple avait été frappé de la belle figure de lord Nelvil et de ses manières étrangères, mais ne fut pas scandalisé de ce qu'il ne se mettait pas à genoux. Il n'y a point de peuple plus tolérant que les Romains: ils sont accoutumés à ce qu'on ne vienne chez eux que pour voir et pour observer; et, soit fierté, soit indolence, ils ne cherchent à faire partager leurs opinions à personne. Ce qui est plus extraordinaire encore, c'est que, pendant la semaine sainte surtout, il en est beaucoup parmi eux qui s'infligent des pénitences corporelles; et, pendant qu'ils se donnent des coups de discipline, la porte de l'église est ouverte, on peut y entrer, cela leur est égal. C'est un peuple qui ne s'occupe pas des autres; il ne fait rien pour être regardé, il ne s'abstient de rien parce qu'on le regarde; il marche toujours à son but ou à son plaisir, sans se douter qu'il y ait un sentiment qui s'appelle la vanité, pour lequel il n'y a ni plaisir ni but, excepté le besoin d'être applaudi.

CHAPITRE III

On a souvent parlé des cérémonies de la semaine sainte à Rome. Tous les étrangers viennent exprès pendant le carême pour jouir de ce spectacle; et comme la musique de la chapelle Sixtine et l'illumination de Saint-Pierre sont des beautés uniques dans leur genre, il est naturel qu'elles attirent vivement la curiosité; mais l'attente n'est pas également satisfaite par les cérémonies proprement dites. Le dîner des douze apôtres, servi par le pape, leurs pieds lavés par lui, enfin les diverses coutumes de ces temps solennels, rappellent toutes des idées touchantes; mais mille circonstances inévitables nuisent souvent à l'intérêt et à la dignité de ce spectacle. Tous ceux qui y contribuent ne sont pas également recueillis, également occupés d'idées pieuses; ces cérémonies, tant de fois répétées, sont devenues une sorte d'exercice machinal pour la plupart de ceux qui s'en mêlent, et les jeunes prêtres dépêchent le service des grandes fêtes avec une activité et une dextérité peu imposantes. Ce vague, cet inconnu, ce mystérieux qui convient tant à la religion, est tout à fait dissipé par l'espèce d'attention qu'on ne peut s'empêcher de donner à la manière dont chacun s'acquitte de ses fonctions. L'avidité des uns pour les mets qui leur sont présentés, et l'indifférence des autres pour les génuflexions qu'ils multiplient ou les prières qu'ils récitent, rendent souvent la fête peu solennelle.

Les anciens costumes qui servent encore aujourd'hui d'habillement aux ecclésiastiques s'accordent mal avec la coiffure moderne; l'évêque grec avec sa longue barbe est celui dont le vêtement paraît le plus respectable. Les vieux usages aussi, tels que celui de faire la révérence comme les femmes, au lieu de saluer à la manière actuelle des hommes, produisent une impression peu sérieuse. L'ensemble, enfin, n'est pas en harmonie, et l'antique et le nouveau s'y mêlent sans qu'on prenne aucun soin pour frapper l'imagination, et surtout pour éviter tout ce qui peut la distraire. Un culte éclatant et majestueux dans les formes extérieures est certainement très-propre à remplir l'âme des sentiments les plus élevés; mais il faut prendre garde que les cérémonies ne dégénèrent en un spectacle, où l'on joue son rôle l'un vis-à-vis de l'autre, où l'on apprend ce qu'il faut faire, à quel moment il faut le faire, quand on doit prier, finir de prier, se mettre à genoux, se relever; la régularité des cérémonies d'une cour, introduite dans un temple, gêne le libre élan du coeur, qui donne seul à l'homme l'espérance de se rapprocher de la Divinité.

Ces observations sont assez généralement senties par les étrangers; mais les Romains, pour la plupart, ne se lassent point de ces cérémonies, et tous les ans ils y trouvent un nouveau plaisir. Un trait singulier du caractère des Italiens, c'est que leur mobilité ne les porte point à l'inconstance, et que leur vivacité ne leur rend point la variété nécessaire. Ils sont, en toute chose, patients et persévérants; leur imagination embellit ce qu'ils possèdent; elle occupe leur vie, au lieu de la rendre inquiète; ils trouvent tout plus magnifique, plus imposant, plus beau que cela ne l'est réellement; et tandis qu'ailleurs la vanité consiste à se montrer blasé, celle des Italiens, ou plutôt la chaleur et la vivacité qu'ils ont en eux-mêmes, leur fait trouver du plaisir dans le sentiment de l'admiration.

Lord Nelvil s'attendait, d'après tout ce que les Romains lui avaient dit, à recevoir beaucoup plus d'effet par les cérémonies de la semaine sainte. Il regretta les nobles et simples fêtes du culte anglican. Il revint chez lui avec une impression pénible; car rien n'est plus triste que de n'être pas ému par ce qui devait nous émouvoir: on se croit l'âme desséchée; on craint d'avoir perdu cette puissance d'enthousiasme, sans laquelle la faculté de penser ne servirait plus qu'à dégoûter de la vie.

CHAPITRE IV

Mais le vendredi saint rendit bientôt à lord Nelvil toutes les émotions religieuses qu'il regrettait de n'avoir pas éprouvées les jours précédents. La retraite de Corinne allait finir; il attendait le bonheur de la revoir: les douces espérances du sentiment s'accordent avec la piété; il n'y a que la vie factice du monde qui puisse en détourner tout à fait. Oswald se rendit à la chapelle Sixtine, pour entendre le fameux _Miserere_ vanté dans toute l'Europe. Il arriva de jour encore, et vit ces peintures célèbres de Michel-Ange, qui représentent le jugement dernier avec toute la force effrayante de ce sujet et du talent qui l'a traité. Michel-Ange s'était pénétré de la lecture du Dante; et le peintre, comme le poëte, représente des êtres mythologiques en présence de Jésus-Christ; mais il fait presque toujours du paganisme le mauvais principe, et c'est sous la forme des démons qu'il caractérise les fables païennes. On aperçoit sous la voûte de la chapelle les prophètes et les sibylles, appelés en témoignage par les chrétiens[12]; une foule d'anges les entourent, et toute cette voûte ainsi peinte semble rapprocher le ciel de nous; mais ce ciel est sombre et redoutable; le jour perce à peine à travers les vitraux, qui jettent sur les tableaux plutôt des ombres que des lumières; l'obscurité agrandit encore les figures déjà si imposantes que Michel-Ange a tracées; l'encens, dont le parfum a quelque chose de funéraire, remplit l'air dans cette enceinte, et toutes les sensations préparent à la plus profonde de toutes, celle que la musique doit produire.

[12] _Teste David cum Sibylla._

Pendant qu'Oswald était absorbé par les réflexions que faisaient naître tous les objets qui l'environnaient, il vit entrer dans la tribune des femmes, derrière la grille qui les sépare des hommes, Corinne, qu'il n'espérait pas encore, Corinne, vêtue de noir, toute pâle de l'absence, et si tremblante dès qu'elle aperçut Oswald, qu'elle fut obligée de s'appuyer sur la balustrade pour avancer. En ce moment le _Miserere_ commença.