Part 16
Aucun des sentiments qui agitaient Oswald n'avait échappé à M. Edgermond; et quand le comte d'Erfeuil fut sorti, il lui dit: «Mon cher Oswald, je pars, je vais à Naples.--Et pourquoi sitôt? répondit lord Nelvil.--Parce qu'il ne fait pas bon ici pour moi, continua M. Edgermond. J'ai cinquante ans, et cependant je ne suis pas sûr que je ne devinsse fou de Corinne.--Et si vous le deveniez, interrompit Oswald, que vous en arriverait-il?--Une telle femme n'est pas faite pour vivre dans le pays de Galles, reprit M. Edgermond: croyez-moi, mon cher Oswald, il n'y a que les Anglaises pour l'Angleterre. Il ne m'appartient pas de vous donner des conseils, et je n'ai pas besoin de vous assurer que je ne dirai pas un mot de ce que j'ai vu; mais, tout aimable qu'est Corinne, je pense comme Thomas Walpole: _que fait-on de cela à la maison_? Et _la maison_ est tout chez nous, vous le savez, tout pour les femmes du moins. Vous représentez-vous votre belle Italienne restant seule pendant que vous chasserez, ou que vous irez au parlement, et vous quittant au dessert pour aller préparer le thé quand vous sortirez de table? Cher Oswald, nos femmes ont des vertus domestiques que vous ne trouverez nulle part. Les hommes en Italie n'ont rien à faire qu'à plaire aux femmes; ainsi, plus elles sont aimables, et mieux c'est. Mais chez nous, où les hommes ont une carrière active, il faut que les femmes soient dans l'ombre, et ce serait bien dommage d'y mettre Corinne; je la voudrais sur le trône de l'Angleterre, mais non pas sous mon humble toit. Milord, j'ai connu votre mère, que votre respectable père a tant regrettée: c'était une personne tout à fait semblable à ma jeune cousine; et c'est comme cela que je voudrais une femme, si j'étais encore dans l'âge de choisir et d'être aimé. Adieu, mon cher ami; ne me sachez pas mauvais gré de ce que je viens de vous dire, car personne n'est plus que moi l'admirateur de Corinne, et peut-être qu'à votre âge je ne serais pas capable de renoncer à l'espérance de lui plaire.» En achevant ces mots, il prit la main de lord Nelvil, la serra cordialement, et s'en alla, sans qu'Oswald lui répondît un seul mot. Mais M. Edgermond comprit la cause de son silence; et, satisfait du serrement de main d'Oswald qui avait répondu au sien, il partit, impatient lui-même de finir une conversation qui lui coûtait.
De tout ce qu'il avait dit, un seul mot avait frappé au coeur Oswald: c'était le souvenir de sa mère et de l'attachement profond que son père avait eu pour elle. Il l'avait perdue lorsqu'il n'avait encore que quatorze ans, mais il se rappelait avec un profond respect et ses vertus et le caractère timide et réservé de ses vertus. «Insensé que je suis! s'écria-t-il quand il fut seul, je veux savoir quelle est l'épouse que mon père me destinait: et ne le sais-je pas, puisque je puis me retracer l'image de ma mère, qu'il a tant aimée? Que veux-je donc de plus? et pourquoi me tromper moi-même en faisant semblant d'ignorer ce qu'il penserait à présent si je pouvais le consulter encore?» Il était cependant affreux pour Oswald de retourner chez Corinne, après ce qui s'était passé la veille, sans lui rien dire qui confirmât les sentiments qu'il lui avait témoignés. Son agitation, sa peine devint si forte, qu'elle lui rendit un accident dont il se croyait guéri: le vaisseau cicatrisé dans sa poitrine se rouvrit. Pendant que ses gens effrayés appelaient du secours de toutes parts, il souhaitait en secret que la fin de sa vie terminât ses chagrins. «Si je pouvais mourir, se disait-il, après avoir revu Corinne, après qu'elle m'aurait appelé son Roméo!» Et des larmes s'échappèrent de ses yeux: c'étaient les premières, depuis la mort de son père, qu'une autre douleur lui arrachât.
Il écrivit à Corinne l'accident qui le retenait chez lui, et quelques mots mélancoliques terminaient sa lettre. Corinne avait commencé ce jour même avec des pressentiments bien trompeurs: elle jouissait de l'impression qu'elle avait produite sur Oswald; et, se croyant aimée, elle était heureuse, car elle ne savait pas bien clairement d'ailleurs ce qu'elle désirait. Mille circonstances faisaient que l'idée d'épouser lord Nelvil était pour elle mêlée de beaucoup de crainte; et comme c'était une personne plus passionnée que prévoyante, dominée par le présent, mais s'occupant peu de l'avenir, ce jour qui devait lui coûter tant de peines s'était levé pour elle comme le jour le plus pur et le plus serein de sa vie.
Eu recevant le billet d'Oswald, un trouble cruel s'empara de son âme: elle le crut dans un grand danger, et partit à l'instant à pied, traversant le _Corso_ à l'heure où toute la ville s'y promène, et entrant dans la maison d'Oswald à la vue de presque toute la société de Rome. Elle ne s'était pas donné le temps de réfléchir; et sa course avait été si rapide, qu'en arrivant dans la chambre d'Oswald, elle ne pouvait plus respirer ni prononcer un seul mot. Lord Nelvil comprit tout ce qu'elle venait de hasarder pour le voir; et, s'exagérant les conséquences de cette action, qui, en Angleterre, aurait entièrement perdu de réputation une femme, et à plus forte raison une femme non mariée, il se sentit saisi par la générosité, l'amour et la reconnaissance; et, se levant, tout faible qu'il était, il serra Corinne contre son coeur, et s'écria: «Chère amie, non, je ne t'abandonnerai pas, quand ton sentiment pour moi te compromet! quand je dois réparer...» Corinne comprit sa pensée; et, l'interrompant aussitôt, en se dégageant doucement de ses bras, elle lui dit, après s'être informée de son état, qui s'était amélioré: «Vous vous trompez, milord; je ne fais rien, en venant vous voir, que la plupart des femmes de Rome n'eussent fait à ma place. Je vous ai su malade, vous êtes étranger ici, vous n'y connaissez que moi, c'est à moi de vous soigner. Les convenances établies sont très-respectables quand il ne faut leur sacrifier que soi; mais ne doivent-elles pas céder aux sentiments vrais et profonds que fait naître le danger ou la douleur d'un ami? Quel serait donc le sort d'une femme si ces mêmes convenances sociales, en permettant d'aimer, défendaient seulement le mouvement irrésistible qui fait voler au secours de ce qu'on aime? Mais, je vous le répète, milord, ne craignez point qu'en venant ici je me sois compromise. J'ai, par mon âge et mes talents, à Rome, la liberté d'une femme mariée. Je ne cache point à mes amis que je suis venue chez vous, je ne sais s'ils me blâment de vous aimer, mais sûrement ils ne me blâmeront pas d'être dévouée à vous, quand je vous aime.»
En entendant ces paroles si naturelles et si sincères, Oswald éprouva un mélange confus d'impressions diverses; il était touché par la délicatesse de la réponse de Corinne, mais il était presque fâché que ce qu'il avait pensé d'abord ne fût pas vrai; il aurait souhaité qu'elle eût commis pour lui une grande faute selon le monde, afin que cette faute même, lui faisant un devoir de l'épouser, terminât ses incertitudes. Il pensait avec humeur à cette liberté des moeurs d'Italie, qui prolongeait son anxiété, en lui laissant beaucoup de bonheur, sans lui imposer aucun lien. Il eût voulu que l'honneur lui commandât ce qu'il désirait. Ces pensées pénibles lui causèrent de nouveau des accidents dangereux. Corinne, dans la plus affreuse inquiétude, sut lui prodiguer des soins pleins de douceur et de charme.
Vers le soir, Oswald paraissait plus oppressé; et Corinne, à genoux auprès de son lit, soutenait sa tête entre ses bras, quoiqu'elle fût elle-même bien plus émue que lui. Il la regardait souvent avec une impression de bonheur à travers ses souffrances. «Corinne, lui dit-il à voix basse, lisez-moi dans ce recueil, où sont écrites les pensées de mon père, ses réflexions sur la mort. Ne pensez pas, dit-il en voyant l'effroi de Corinne, que je m'en croie menacé; mais jamais je ne suis malade sans relire ses consolations, qu'il me semble encore entendre de sa bouche; et puis je veux, chère amie, vous faire ainsi connaître quel homme était mon père; vous comprendrez mieux et ma douleur et son empire sur moi, et tout ce que je veux vous confier un jour.» Corinne prit ce recueil, dont Oswald ne se séparait jamais, et d'une voix tremblante elle en lut quelques pages:
«Justes, aimés du Seigneur, vous parlerez de la mort sans crainte, car elle ne sera pour vous qu'un changement d'habitation; et celle que vous quitterez est peut-être la moindre de toutes. O mondes innombrables, qui remplissez à nos yeux l'infini de l'espace! communautés inconnues des créatures de Dieu, communautés de ses enfants, éparses dans le firmament et rangées sous ses voûtes! que nos louanges se joignent aux vôtres: nous ignorons votre condition; nous ignorons votre première, votre seconde, votre dernière part aux générosités de l'Être suprême; mais en parlant de la mort et de la vie, du temps passé, du temps à venir, nous atteignons, nous touchons aux intérêts de tous les êtres intelligents et sensibles, n'importent les lieux et les distances qui les séparent. Familles des peuples, familles des nations, assemblages des mondes, vous dites avec nous: Gloire au maître des cieux, au roi de la nature, au Dieu de l'univers! gloire, hommage à celui qui peut, à sa volonté, transformer la stérilité en abondance, l'ombre en réalité, et la mort elle-même en éternelle vie!
«Ah! sans doute, la fin du juste est la mort désirable; mais peu d'entre nous, peu d'entre nos anciens en ont été les témoins. Où est-il cet homme qui se présenterait sans crainte aux regards de l'Éternel? Où est-il cet homme qui a aimé Dieu sans distraction, qui l'a servi dès sa jeunesse, et qui, atteignant un âge avancé, ne trouve dans ses souvenirs aucun sujet d'inquiétude? Où est-il cet homme moral en toutes ses actions, sans jamais songer à la louange et aux récompenses de l'opinion? Où est-il cet homme si rare parmi les hommes, cet être si digne de nous servir à tous de modèle? Où est-il? où est-il? Ah! s'il existe au milieu de nous, que nos respects l'environnent; et demandez, vous ferez bien, demandez d'assister à sa mort, comme au plus beau des spectacles: armez-vous seulement de courage, afin de le suivre attentivement sur le lit d'épouvante dont il ne se relèvera point. Il le prévoit, il en est certain, et la sérénité règne dans ses regards, et son front semble environné d'une auréole céleste: il dit avec l'Apôtre: _Je sais à qui j'ai cru_; et cette confiance, lorsque ses forces s'éteignent, anime encore ses traits. Il contemple déjà sa nouvelle patrie; mais, sans oublier celle qu'il va quitter, il est à son Créateur et à son Dieu, sans rejeter loin de lui les sentiments qui ont charmé sa vie.
«C'est une épouse fidèle qui, selon les lois de la nature, doit, entre les siens, le suivre la première: il la console, il essuie ses larmes, il lui donne rendez-vous dans ce séjour de félicité qu'il ne peut se peindre sans elle. Il lui retrace les jours heureux qu'ils ont parcourus ensemble, non pour déchirer le coeur d'une sensible amie, mais pour accroître leur confiance mutuelle en la bonté céleste. Il rappelle encore à la compagne de sa fortune l'amour si tendre qu'il eut toujours pour elle, non pour animer des regrets qu'il voudrait adoucir, mais pour jouir de la douce idée que deux vies ont tenu à la même tige, et que, par leur union, elles deviendront peut-être une défense, une garantie de plus, dans cet obscur avenir, où la pitié d'un Dieu suprême est le dernier refuge de nos pensées. Hélas! peut-on se former une juste image de toutes les émotions qui pénètrent une âme aimante, au moment où une vaste solitude se présente à nos regards, au moment où les sentiments, les intérêts dont on a subsisté pendant le cours de ses belles années, vont s'évanouir pour jamais? Ah! vous qui devez survivre à cet être semblable à vous, que le ciel vous avait donné pour soutien, à cet être qui était tout pour vous, et dont les regards vous disent un effrayant adieu, vous ne refuserez pas de placer votre main sur un coeur défaillant, afin qu'une dernière palpitation vous parle encore, lorsque tout autre langage n'existera plus. Eh! vous blâmerions-nous, amis fidèles, si vous aviez désiré que vos cendres se confondissent, que vos dépouilles mortelles fussent réunies dans le même asile? Dieu de bonté, réveillez-les ensemble; ou si l'un des deux seulement a mérité cette faveur, si l'un des deux seulement doit être du nombre des élus, que l'autre en apprenne la nouvelle; que l'autre aperçoive la lumière des anges, au moment où le sort des heureux sera proclamé, afin qu'il ait encore un moment de joie avant de retomber dans la nuit éternelle.
«Ah! nous nous égarons peut-être lorsque nous essayons de décrire les derniers jours de l'homme sensible, de l'homme qui voit la mort s'avancer à grands pas, qui la voit prête à le séparer de tous les objets de son affection.
«Il se ranime, et reprend un moment de force, afin que ses dernières paroles servent d'instruction à ses enfants. Il leur dit: «Ne vous effrayez point d'assister à la fin prochaine de votre père, de votre ancien ami. C'est par une loi de la nature qu'il quitte avant vous cette terre où il est venu le premier. Il vous montrera du courage; et pourtant il s'éloigne de vous avec douleur. Il eût souhaité, sans doute, de vous aider plus longtemps de son expérience, et de faire encore quelques pas avec vous à travers les périls dont votre jeunesse est environnée; _mais la vie n'a point de défense, quand il faut descendre au tombeau_. Vous irez seuls maintenant, seuls au milieu d'un monde d'où je vais disparaître. Puissiez-vous recueillir avec abondance les biens que la Providence y a semés! mais n'oubliez jamais que ce monde lui-même est une patrie passagère, et qu'une autre plus durable vous appelle. Nous nous reverrons peut-être; et quelque part, sous les regards de mon Dieu, j'offrirai pour vous en sacrifice et mes voeux et mes larmes. Aimez la religion, qui a tant de promesses; aimez la religion, ce dernier trait d'alliance entre les pères et les enfants, entre la mort et la vie... Approchez-vous de moi!... que je vous aperçoive encore. Que la bénédiction d'un serviteur de Dieu soit sur vous...» Il meurt... O anges du ciel! recevez son âme, et laissez-nous sur la terre le souvenir de ses actions, le souvenir de ses pensées, le souvenir de ses espérances.»
L'émotion d'Oswald et de Corinne avait souvent interrompu cette lecture. Enfin ils furent forcés d'y renoncer. Corinne craignait pour Oswald l'abondance de ses pleurs. Elle était bouleversée de l'état où elle le voyait, et elle ne s'apercevait pas qu'elle-même était aussi troublée que lui. «Oui, lui dit Oswald en lui tendant la main, oui, chère amie de mon coeur, tes larmes se sont confondues avec les miennes. Tu le pleures avec moi, cet ange tutélaire dont je sens encore le dernier embrassement, dont je vois encore le noble regard; peut-être est-ce toi qu'il a choisie pour me consoler; peut-être...--Non, non, s'écria Corinne, non, il ne m'en a pas crue digne.--Que dites-vous?» interrompit Oswald. Corinne eut peur d'avoir révélé ce qu'elle voulait cacher, et répéta ce qui venait de lui échapper, en disant seulement: «Il ne m'en croirait pas digne!» Ce mot changé dissipa l'inquiétude que le premier avait fait naître dans le coeur d'Oswald, et il continua sans crainte à s'entretenir de son père avec Corinne.
Les médecins arrivèrent et la rassurèrent un peu; mais ils défendirent absolument à lord Nelvil de parler, jusqu'à ce que le vaisseau qui s'était ouvert dans sa poitrine fût fermé. Six jours entiers se passèrent, pendant lesquels Corinne ne quitta point Oswald, et l'empêcha de prononcer un seul mot, lui imposant doucement silence dès qu'il voulait parler. Elle trouvait l'art de varier les heures par la lecture, par la musique, et quelquefois par une conversation dont elle faisait tous les frais, en cherchant à s'animer elle-même, dans le sérieux comme dans la plaisanterie, avec un intérêt soutenu. Toute cette grâce, tout ce charme voilait l'inquiétude qu'elle éprouvait intérieurement, et qu'il fallait dérober à lord Nelvil; mais elle n'en était pas distraite un seul instant. Elle s'apercevait presque avant Oswald lui-même de ce qu'il souffrait, et le courage qu'il mettait à le cacher ne trompait jamais Corinne; elle découvrait toujours ce qui pouvait lui faire du bien, et se hâtait de le soulager, en tâchant seulement de fixer son attention le moins qu'il était possible sur les soins qu'elle lui rendait. Cependant, quand Oswald pâlissait, la couleur abandonnait aussi les lèvres de Corinne, et ses mains tremblaient en lui portant du secours; mais elle s'efforçait bientôt de se remettre, et souriait, quoique ses yeux fussent remplis de larmes. Quelquefois elle pressait la main d'Oswald sur son coeur, et semblait vouloir ainsi lui donner sa propre vie. Enfin ses soins réussirent, Oswald se guérit.
«Corinne, lui dit-il lorsqu'elle lui permit de parler, pourquoi M. Edgermond, mon ami, n'a-t-il pas été témoin des jours que vous venez de passer auprès de moi! il aurait vu que vous n'êtes pas moins bonne qu'admirable; il aurait vu que la vie domestique se compose avec vous d'enchantements continuels, et que vous ne différez des autres femmes que pour ajouter à toutes les vertus le prestige de tous les charmes. Non, c'en est trop, il faut faire cesser le combat qui me déchire, ce combat qui vient de me mettre au bord du tombeau. Corinne, tu m'entendras, tu sauras tous mes secrets, toi qui me caches les tiens, et tu prononceras sur notre sort.--Notre sort, répondit Corinne, si vous sentez comme moi, c'est de ne pas nous quitter. Mais m'en croirez-vous, quand je vous dirai que, jusqu'à présent du moins, je n'ai pas osé souhaiter d'être votre épouse? Ce que j'éprouve est bien nouveau pour moi: mes idées sur la vie, mes projets pour l'avenir, sont tout à fait bouleversés par ce sentiment, qui me trouble et m'asservit chaque jour davantage. Mais je ne sais pas si nous pouvons, si nous devons nous unir.--Corinne, reprit Oswald, me mépriseriez-vous d'avoir hésité? l'attribueriez-vous à des considérations misérables? N'avez-vous pas deviné que le remords profond et douloureux qui, depuis près de deux ans, me poursuit et me déchire, a pu seul causer mes incertitudes?
--Je l'ai compris, reprit Corinne. Si je vous avais soupçonné d'un motif étranger aux affections du coeur, vous ne seriez pas celui que j'aime. Mais la vie, je le sais, n'appartient pas tout entière à l'amour. Les habitudes, les souvenirs, les circonstances, créent autour de nous je ne sais quel enlacement que la passion même ne peut détruire. Brisé pour un moment, il se reformerait, et le lierre viendrait à bout du chêne. Mon cher Oswald, ne donnons pas à chaque époque de notre existence plus que cette époque ne demande. Ce qui m'est nécessaire dans ce moment, c'est que vous ne me quittiez pas. Cette terreur d'un départ qui pourrait être subit me poursuit sans cesse. Vous êtes étranger dans ce pays; aucun lien ne vous y retient. Si vous partiez, tout serait dit, il ne me resterait de vous que ma douleur. Cette nature, ces beaux-arts, cette poésie que je sens avec vous, et maintenant, hélas! seulement avec vous, tout deviendrait muet pour mon âme. Je ne me réveille qu'en tremblant; je ne sais pas, quand je vois ce beau jour, s'il ne me trompe point par ses rayons resplendissants, si vous êtes encore là, vous, l'astre de ma vie. Oswald, ôtez-moi cette terreur, et je ne verrai rien au delà de cette sécurité délicieuse.--Vous savez, répondit Oswald, que jamais un Anglais n'a renoncé à sa patrie, que la guerre peut me rappeler, que...--Ah! Dieu! s'écria Corinne, voudriez-vous me préparer...» Et tous ses membres tremblaient, comme à l'approche du plus effroyable danger. «Eh bien! s'il est ainsi, emmenez-moi comme épouse, comme esclave...» Mais tout à coup, reprenant ses esprits, elle dit: «Oswald, vous ne partirez jamais sans m'en prévenir; jamais, n'est-ce pas? Écoutez: dans aucun pays un criminel n'est conduit au supplice sans que quelques heures lui soient données pour recueillir ses pensées. Ce ne sera pas par une lettre, ce sera vous-même qui viendrez me le dire; vous m'avertirez, vous m'entendrez avant de vous éloigner de moi.--Et le pourrais-je alors?...--Quoi! vous hésitez à m'accorder ce que je demande! s'écria Corinne.--Non, répondit Oswald, je n'hésite pas: tu le veux, eh bien! je le jure; si ce départ est nécessaire, je vous en préviendrai, et ce moment décidera de votre vie.» Et elle sortit.
CHAPITRE II
Pendant les jours qui suivirent la maladie d'Oswald, Corinne évita soigneusement ce qui pouvait amener une explication entre eux. Elle voulait rendre la vie de son ami aussi douce qu'il était possible, mais elle ne voulait point lui confier encore son histoire. Tout ce qu'elle avait remarqué dans leurs entretiens ne l'avait que trop convaincue de l'impression qu'il recevrait en apprenant et ce qu'elle était, et ce qu'elle avait sacrifié; et rien ne lui faisait plus de peur que cette impression qui pouvait le détacher d'elle.
Revenant donc à l'aimable adresse dont elle avait coutume de se servir pour empêcher Oswald de se livrer à ses inquiétudes passionnées, elle voulut intéresser de nouveau son esprit et son imagination par les merveilles des beaux-arts qu'il n'avait point encore vues, et retarder ainsi l'instant où le sort devait s'éclaircir et se décider. Une telle situation serait insupportable dans tout autre sentiment que l'amour; mais il donne des heures si douces, il répand un tel charme sur chaque minute, que, bien qu'il ait besoin d'un avenir indéfini, il s'enivre du présent, et reçoit un jour comme un siècle de bonheur ou de peine, tant ce jour est rempli par une multitude d'émotions et d'idées! Ah! sans doute, c'est par l'amour que l'éternité peut être comprise; il confond toutes les notions du temps, il efface les idées de commencement et de fin; on croit avoir toujours aimé l'objet qu'on aime, tant il est difficile de concevoir qu'on ait pu vivre sans lui. Plus la séparation est affreuse, moins elle paraît vraisemblable; elle devient, comme la mort, une crainte dont on parle plus qu'on n'y croit, un avenir qui semble impossible, alors même qu'on le sait inévitable.
Corinne, parmi ses innocentes ruses pour varier les amusements d'Oswald, avait encore réservé les statues et les tableaux. Un jour donc, lorsque lord Nelvil fut rétabli, elle lui proposa d'aller voir ensemble ce que la sculpture et la peinture offraient à Rome de plus beau. «Il est honteux, lui dit-elle en souriant, que vous ne connaissiez ni nos statues ni nos tableaux, et demain il faut commencer le tour des musées et des galeries.--Vous le voulez, répondit lord Nelvil, j'y consens. Mais en vérité, Corinne, vous n'avez pas besoin de ces ressources étrangères pour me fixer auprès de vous; c'est, au contraire, un sacrifice que je vous fais quand je détourne mes regards de vous pour quelque objet que ce puisse être.»