Part 15
Tout fut arrangé en peu de jours, les rôles distribués, et la soirée choisie pour la représentation, dans un palais que possédait une parente du prince Castel-Forte, amie de Corinne. Oswald avait un mélange d'inquiétude et de plaisir à l'approche de ce nouveau succès; il en jouissait par avance, mais par avance aussi il était jaloux, non de tel homme en particulier, mais du public, témoin des talents de celle qu'il aimait; il eût voulu connaître seul ce qu'elle avait d'esprit et de charmes; il eût voulu que Corinne, timide et réservée comme une Anglaise, possédât cependant pour lui seul son éloquence et son génie. Quelque distingué que soit un homme, peut-être ne jouit-il jamais sans mélange de la supériorité d'une femme: s'il l'aime, son coeur s'en inquiète; s'il ne l'aime pas, son amour-propre s'en offense. Oswald, près de Corinne, était plus enivré qu'heureux, et l'admiration qu'elle lui inspirait augmentait son amour, sans donner à ses projets plus de stabilité. Il la voyait comme un phénomène admirable qui lui apparaissait de nouveau chaque jour; mais le ravissement et l'étonnement même qu'elle lui faisait éprouver semblaient éloigner l'espoir d'une vie tranquille et paisible. Corinne cependant était la femme la plus douce et la plus facile à vivre; on l'eût aimée pour ses qualités communes, indépendamment de ses qualités brillantes: mais, encore une fois, elle réunissait trop de talents, elle était trop remarquable en tout genre. Lord Nelvil, de quelque avantage qu'il fût doué, ne croyait pas l'égaler, et cette idée lui inspirait des craintes sur la durée de leur affection mutuelle. En vain Corinne, à force d'amour, se faisait son esclave; le maître, souvent inquiet de cette reine dans les fers, ne jouissait point en paix de son empire.
Quelques heures avant la représentation, lord Nelvil conduisit Corinne dans le palais de la princesse Castel-Forte, où le théâtre était préparé. Il faisait un soleil admirable, et d'une des fenêtres de l'escalier on découvrait Rome et la campagne. Oswald arrêta Corinne un moment, et lui dit: «Voyez ce beau temps, c'est pour vous, c'est pour éclairer vos succès.--Ah! si cela était, reprit-elle, c'est vous qui me porteriez bonheur, c'est à vous que je devrais la protection du ciel.--Les sentiments doux et purs que cette belle nature inspire suffiraient-ils à votre bonheur? reprit Oswald; il y a loin de cet air que nous respirons, de cette rêverie que fait naître la campagne, à la salle bruyante qui va retentir de votre nom.--Oswald, lui dit Corinne, ces applaudissements, si je les obtiens, n'est-ce pas parce que vous les entendrez qu'ils auront le pouvoir de me toucher? et si je montre quelque talent, ne sera-ce pas mon sentiment pour vous qui me l'inspirera? La poésie, l'amour, la religion, tout ce qui tient à l'enthousiasme enfin est en harmonie avec la nature; et en regardant le ciel azuré, en me livrant à l'impression qu'il me cause, je comprends mieux les sentiments de Juliette, je suis plus digne de Roméo.--Oui, tu en es digne, céleste créature! s'écria lord Nelvil; oui, c'est une faiblesse de l'âme que cette jalousie de tes talents, que ce besoin de vivre seul avec toi dans l'univers. Va recueillir les hommages du monde, va; mais que ce regard d'amour, qui est plus divin encore que ton génie, ne soit dirigé que sur moi.» Ils se quittèrent alors, et lord Nelvil alla se placer dans la salle, en attendant le plaisir de voir paraître Corinne.
C'est un sujet italien que Roméo et Juliette; la scène se passe à Vérone; on y montre encore le tombeau de ces deux amants; Shakspeare a écrit cette pièce avec cette imagination du Midi, tout à la fois si passionnée et si riante, cette imagination qui triomphe dans le bonheur, et passe si facilement, néanmoins, de ce bonheur au désespoir, et du désespoir à la mort. Tout y est rapide dans les impressions, et l'on sent cependant que ces impressions rapides seront ineffaçables. C'est la force de la nature, et non la frivolité du coeur, qui, sous un climat énergique, hâte le développement des passions. Le sol n'est point léger, quoique la végétation soit prompte; et Shakspeare, mieux qu'aucun écrivain étranger, a saisi le caractère national de l'Italie, et cette fécondité d'esprit qui invente mille manières pour varier l'expression des mêmes sentiments, cette éloquence orientale qui se sert des images de toute la nature pour peindre ce qui se passe dans le coeur. Ce n'est pas, comme dans l'Ossian, une même teinte, un même son, qui répond constamment à la corde la plus sensible du coeur; mais les couleurs multipliées que Shakspeare emploie dans Roméo et Juliette ne donnent point à son style une froide affectation; c'est le rayon divisé, réfléchi, varié, qui produit ses couleurs, et l'on y sent toujours la lumière et le feu dont elles viennent. Il y a dans cette composition une sève de vie, un éclat d'expression qui caractérise et le pays et les habitants. La pièce de Roméo et Juliette, traduite en italien, semblait rentrer dans sa langue maternelle.
La première fois que Juliette paraît, c'est à un bal où Roméo Montague s'est introduit, dans la maison des Capulets les ennemis mortels de sa famille. Corinne était revêtue d'un habit de fête charmant, et cependant conforme au costume du temps; ses cheveux étaient artistement mêlés avec des pierreries et des fleurs. Elle frappait d'abord comme une personne nouvelle; puis on reconnaissait sa voix et sa figure, mais sa figure divinisée, qui ne conservait plus qu'une expression poétique. Des applaudissements unanimes firent retentir la salle à son arrivée. Ses premiers regards découvrirent à l'instant Oswald, et s'arrêtèrent sur lui; une étincelle de joie, une espérance douce et vive se peignit dans sa physionomie. En la voyant, le coeur battait de plaisir et de crainte; on sentait que tant de félicité ne pouvait pas durer sur la terre: était-ce pour Juliette, était-ce pour Corinne que ce pressentiment devait s'accomplir?
Quand Roméo approcha d'elle pour lui adresser à demi-voix des vers si brillants dans l'anglais, si magnifiques dans la traduction italienne, sur sa grâce et sa beauté, les spectateurs, ravis d'être interprétés ainsi, s'unirent tous avec transport à Roméo; et la passion subite qui le saisit, cette passion allumée par le premier regard, parut à tous les yeux bien vraisemblable. Oswald commença dès ce moment à se troubler; il lui semblait que tout était prêt à se révéler, qu'on allait proclamer Corinne un ange parmi les femmes, l'interroger lui-même sur ce qu'il ressentait pour elle, la lui disputer, la lui ravir; je ne sais quel nuage éblouissant passa devant ses yeux; il craignit de ne plus voir, il craignit de s'évanouir, et se retira derrière une colonne pendant quelques instants. Corinne inquiète le cherchait avec anxiété, et prononça ce vers:
_Too early seen unknown, and known too late!_
_Ah! je l'ai vu trop tôt sans le connaître, et je l'ai connu trop tard!_ avec un accent si profond, qu'Oswald tressaillit en l'entendant, parce qu'il lui sembla que Corinne l'appliquait à leur situation personnelle.
Il ne pouvait se lasser d'admirer la grâce de ses gestes, la dignité de ses mouvements, une physionomie qui peignait ce que la parole ne pouvait dire, et découvrait ces mystères du coeur qu'on n'a jamais exprimés, et qui pourtant disposent de la vie. L'accent, le regard, les moindres signes d'un acteur vraiment ému, vraiment inspiré, sont une révélation continuelle du coeur humain; et l'idéal des beaux-arts se mêle toujours à ces révélations de la nature. L'harmonie des vers, le charme des attitudes, prêtent à la passion ce qui lui manque souvent dans la réalité, la dignité et la grâce. Ainsi tous les sentiments du coeur et tous les mouvements de l'âme passent à travers l'imagination, sans rien perdre de leur vérité.
Au second acte, Juliette paraît sur le balcon de son jardin pour s'entretenir avec Roméo. De toute la parure de Corinne, il ne lui restait plus que les fleurs, et, bientôt après, les fleurs aussi devaient disparaître; le théâtre, à demi éclairé, pour représenter la nuit, répandait sur le visage de Corinne une lumière plus douce et plus touchante. Le son de sa voix était encore plus harmonieux que dans l'éclat d'une fête. Sa main levée vers les étoiles semblait invoquer les seuls témoins dignes de l'entendre; et quand elle répétait _Roméo! Roméo!_ bien qu'Oswald fût certain que c'était à lui qu'elle pensait, il se sentait jaloux des accents délicieux qui faisaient retentir un autre nom dans les airs. Oswald se trouvait placé en face du balcon; et celui qui jouait Roméo étant un peu caché par l'obscurité, tous les regards de Corinne purent tomber sur Oswald lorsqu'elle dit ces vers ravissants
_In truth, fair Montague, I am too fond, And therefore thou may'st think my haviour light: But trust me, gentleman, I'll prove more true, Than those that have more cunning to be strange. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . therefore pardon me._
«Il est vrai, beau Montague, je me suis montrée trop passionnée, et tu pourrais penser que ma conduite a été légère: mais crois-moi, noble Roméo, tu me trouveras plus fidèle que celles qui ont plus d'art pour cacher ce qu'elles éprouvent; ainsi donc pardonne-moi.»
A ce mot: pardonne-moi! pardonne-moi d'aimer! pardonne-moi de te l'avoir laissé connaître! il y avait dans le regard de Corinne une prière si tendre! tant de respect pour son amant, tant d'orgueil de son choix, lorsqu'elle disait: Noble Roméo! beau Montague! qu'Oswald se sentit aussi fier qu'il était heureux. Il releva sa tête que l'attendrissement avait fait pencher, et se crut le roi du monde, puisqu'il régnait sur un coeur qui renfermait tous les trésors de la vie.
Corinne, en apercevant l'effet qu'elle produisait sur Oswald, s'anima de plus en plus par cette émotion du coeur qui seule produit des miracles; et quand, à l'approche du jour, Juliette croit entendre le chant de l'alouette, signal du départ de Roméo, les accents de Corinne avaient un charme surnaturel: ils peignaient l'amour, et cependant on y sentait un mystère religieux, quelques souvenirs du ciel, un présage de retour vers lui, une douleur toute céleste, telle que celle d'une âme exilée sur la terre, et que sa divine patrie va bientôt rappeler. Ah! qu'elle était heureuse, Corinne, le jour où elle représentait ainsi devant l'ami de son choix un noble rôle dans une belle tragédie! que d'années, combien de vies seraient ternes auprès d'un tel jour!
Si lord Nelvil avait pu jouer avec Corinne le rôle de Roméo, le plaisir qu'elle goûtait n'eût pas été si complet. Elle aurait désiré d'écarter les vers des plus grands poëtes, pour parler elle-même selon son coeur: peut-être même qu'un sentiment invincible de timidité eût entraîné son talent; elle n'eût pas osé regarder Oswald, de peur de se trahir; enfin, la vérité portée jusqu'à ce point aurait détruit le prestige de l'art: mais qu'il était doux de savoir là celui qu'elle aimait, quand elle éprouvait ce mouvement d'exaltation que la poésie seule peut donner! quand elle ressentait tout le charme des émotions sans en avoir le trouble ni le déchirement réel! quand les affections qu'elle exprimait n'avaient à la fois rien de personnel ni d'abstrait, et qu'elle semblait dire à lord Nelvil: «Voyez-vous comme je suis capable d'aimer!»
Il est impossible que, dans sa propre situation, on puisse être contente de soi, la passion et la timidité tour à tour entraînent ou retiennent, inspirent trop d'amertume ou trop de soumission: mais se montrer parfaite, sans qu'il y ait de l'affectation; unir le calme à la sensibilité quand trop souvent elle l'ôte; enfin, exister pour un moment dans les plus doux rêves du coeur, telle était la jouissance pure de Corinne en jouant la tragédie. Elle joignait à ce plaisir celui de tous les succès, de tous les applaudissements qu'elle obtenait, et son regard les mettait aux pieds d'Oswald, aux pieds de l'objet dont le suffrage valait à lui seul plus que la gloire. Ah! du moins un moment, Corinne sentit le bonheur; un moment elle connut, au prix de son repos, ces délices de l'âme, que jusqu'alors elle avait souhaitées vainement, et qu'elle devait regretter toujours.
Juliette, au troisième acte, devient secrètement l'épouse de Roméo. Dans le quatrième, ses parents voulant la forcer à en épouser un autre, elle se décide à prendre le breuvage assoupissant qu'elle tient de la main d'un moine, et qui doit lui donner l'apparence de la mort. Tous les mouvements de Corinne, sa démarche agitée, ses accents altérés, ses regards, tantôt vifs, tantôt abattus, peignaient le cruel combat de la crainte et de l'amour, les images terribles qui la poursuivaient, à l'idée de se voir transporter vivante dans les tombeaux de ses ancêtres, et cependant l'enthousiasme de passion qui faisait triompher une âme si jeune d'un effroi si naturel. Oswald sentait comme un besoin irrésistible de voler à son secours. Une fois elle leva les yeux vers le ciel, avec une ardeur qui exprimait profondément ce besoin de la protection divine dont jamais un être humain n'a pu s'affranchir. Une autre fois lord Nelvil crut voir qu'elle étendait les bras vers lui, comme pour l'appeler à son aide, et il se leva dans un transport insensé, puis se rassit, ramené à lui-même par les regards surpris de ceux qui l'environnaient; mais son émotion devenait si forte, qu'elle ne pouvait plus se cacher.
Au cinquième acte, Roméo, qui croit Juliette sans vie, la soulève du tombeau avant son réveil, et la presse contre son coeur ainsi évanouie. Corinne était vêtue de blanc, ses cheveux noirs tout épars, sa tête penchée sur Roméo avec une grâce et cependant avec une vérité de mort si touchante et si sombre, qu'Oswald se sentit ébranlé tout à la fois par les impressions les plus opposées. Il ne pouvait supporter de voir Corinne dans les bras d'un autre; il frémissait en contemplant l'image de celle qu'il aimait ainsi privée de vie; enfin il éprouvait, comme Roméo, ce mélange cruel de désespoir et d'amour, de mort et de volupté, qui fait de cette scène la plus déchirante du théâtre. Enfin, quand Juliette se réveille de ce tombeau, au pied duquel son amant vient de s'immoler, et que ses premiers mots, dans son cercueil, sous ces voûtes funèbres, ne sont point inspirés par l'effroi qu'elles devaient causer, lorsqu'elle s'écrie:
_Where is my lord? where is my Romeo?_
«_Où est mon époux? où est mon Roméo?_» lord Nelvil répondit à ces cris par des gémissements, et ne revint à lui que lorsqu'il fut entraîné par M. Edgermond hors de la salle.
La pièce finie, Corinne s'était trouvée mal d'émotion et de fatigue. Oswald entra le premier dans sa chambre, et la vit seule avec ses femmes, encore revêtue du costume de Juliette, et, comme elle, presque évanouie entre leurs bras. Dans l'excès de son trouble, il ne savait pas distinguer si c'était la vérité ou la fiction; et se jetant aux pieds de Corinne, il lui dit en anglais ces paroles de Roméo:
«O mes yeux, regardez-la pour la dernière fois! ô mes bras, serrez-la pour la dernière fois contre mon coeur!»
_Eyes, look your last! arms, take your last embrace!_
Corinne, encore égarée, s'écria: «Grand Dieu! que dites-vous? Voudriez-vous me quitter? le voudriez-vous?--Non, non, interrompit Oswald; non, je le jure...» A l'instant, la foule des amis et des admirateurs de Corinne força sa porte pour la voir; elle regardait Oswald, attendant avec anxiété ce qu'il allait dire; mais ils ne purent se parler de toute la soirée, on ne les laissa pas seuls un instant.
Jamais tragédie n'avait produit un tel effet en Italie. Les Romains exaltaient avec transport et la traduction, et la pièce, et l'actrice. Ils disaient que c'était là véritablement la tragédie qui convenait aux Italiens, peignait leurs moeurs, ranimait leur âme en captivant leur imagination, et faisait valoir leur belle langue, par un style tour à tour éloquent et lyrique, inspiré et naturel. Corinne recevait tous ces éloges avec un air de douceur et de bienveillance; mais son âme était restée suspendue à ce mot _Je jure..._ qu'Oswald avait prononcé, et dont l'arrivée du monde avait interrompu la suite; ce mot pouvait en effet contenir le secret de sa destinée.
LIVRE HUITIÈME
LES STATUES ET LES TOMBEAUX
CHAPITRE PREMIER
Après la journée qui venait de se passer, Oswald ne put fermer l'oeil de la nuit. Il n'avait jamais été plus près de tout sacrifier à Corinne. Il ne voulait pas même lui demander son secret, ou du moins il voulait prendre, avant de le savoir, l'engagement solennel de lui consacrer sa vie. L'incertitude semblait, pendant quelques heures, entièrement écartée de son esprit; et il se plaisait à composer dans sa tête la lettre qu'il écrirait le lendemain, et qui déciderait de son sort. Mais cette confiance dans le bonheur, ce repos dans la résolution, ne fut pas de longue durée. Bientôt ses pensées le ramenèrent vers le passé: il se souvint qu'il avait aimé, bien moins, il est vrai, qu'il n'aimait Corinne, et l'objet de son premier choix ne pouvait lui être comparé; mais enfin c'était ce sentiment qui l'avait entraîné à des actions irréfléchies, à des actions qui avaient déchiré le coeur de son père. «Ah! qui sait, s'écria-t-il, qui sait s'il ne craindrait pas également aujourd'hui que son fils n'oubliât sa patrie et ses devoirs envers elle?
«O toi! dit-il en s'adressant au portrait de son père; toi, le meilleur ami que j'aurai jamais sur la terre, je ne peux plus entendre ta voix; mais apprends-moi par ce regard muet, si puissant encore sur mon âme, apprends-moi ce que je dois faire pour te donner dans le ciel quelque contentement de ton fils. Et cependant n'oublie pas ce besoin de bonheur qui consume les mortels; sois indulgent dans ta demeure céleste, comme tu l'étais sur la terre. J'en deviendrai meilleur, si je suis heureux quelque temps, si je vis avec cette créature angélique, si j'ai l'honneur de protéger, de sauver une telle femme.--La sauver? reprit-il tout à coup; et de quoi? d'une vie qui lui plaît, d'une vie d'hommages, de succès, d'indépendance!» Cette réflexion, qui venait de lui, l'effraya lui-même comme une inspiration de son père.
Dans les combats de sentiment, qui n'a pas souvent éprouvé je ne sais quelle superstition secrète qui nous fait prendre ce que nous pensons pour un présage, et ce que nous souffrons pour un avertissement du ciel? Ah! quelle lutte se passe dans les âmes susceptibles et de passion et de conscience!
Oswald se promenait dans sa chambre avec une agitation cruelle, s'arrêtant quelquefois pour regarder la lune d'Italie, si douce et si belle. L'aspect de la nature enseigne la résignation, mais ne peut rien sur l'incertitude. Le jour vint pendant qu'il était dans cet état; et quand le comte d'Erfeuil et M. Edgermond entrèrent chez lui, ils s'inquiétèrent de sa santé, tant les anxiétés de la nuit l'avaient changé! Le comte d'Erfeuil rompit le premier le silence qui s'était établi entre eux trois: «Il faut convenir, dit-il, que le spectacle d'hier était charmant. Corinne est admirable. Je perdais la moitié de ses paroles, mais je devinais tout par ses accents et par sa physionomie. Quel dommage que ce soit une personne riche qui ait un tel talent! car, si elle était pauvre, libre comme elle l'est, elle pourrait monter sur le théâtre, et ce serait la gloire de l'Italie qu'une actrice comme elle.»
Oswald ressentit une impression pénible par ce discours, et ne savait néanmoins de quelle manière la témoigner; car le comte d'Erfeuil avait cela de particulier, que l'on ne pouvait pas légitimement se fâcher de ce qu'il disait, lors même qu'on en recevait une impression désagréable. Il n'y a que les âmes sensibles qui sachent se ménager réciproquement: l'amour-propre, si susceptible pour lui-même, ne devine presque jamais la susceptibilité des autres.
M. Edgermond loua Corinne dans les termes les plus convenables et les plus flatteurs. Oswald lui répondit en anglais, afin de soustraire la conversation sur Corinne aux éloges déplaisants du comte d'Erfeuil. «Je suis de trop, ce me semble, dit alors le comte d'Erfeuil; je m'en vais chez Corinne; elle sera bien aise d'entendre mes observations sur son jeu d'hier au soir. J'ai quelques conseils à lui donner, qui portent sur des détails; mais les détails font beaucoup à l'ensemble; et c'est vraiment une femme si étonnante, qu'il ne faut rien négliger pour lui faire atteindre la perfection. Et puis, dit-il en se penchant vers l'oreille de lord Nelvil, je veux l'encourager à jouer plus souvent la tragédie: c'est un moyen sûr pour se faire épouser par quelque étranger de distinction qui passera par ici. Vous et moi, mon cher Oswald, nous ne donnerons pas dans cette idée, nous sommes trop accoutumés aux femmes charmantes pour qu'elles nous fassent faire une sottise; mais un prince allemand, un grand d'Espagne, qui sait?» A ces mots, Oswald se leva hors de lui-même, et l'on ne peut savoir ce qu'il en serait arrivé, si le comte d'Erfeuil avait aperçu son mouvement; mais il avait été si satisfait de sa dernière réflexion, qu'il s'en était allé là-dessus, légèrement et sur la pointe du pied, ne se doutant pas qu'il avait offensé lord Nelvil: s'il l'avait su, bien qu'il l'aimât autant qu'il pouvait aimer, il serait sûrement resté. La valeur brillante du comte d'Erfeuil contribuait, plus encore que son amour-propre, à lui faire illusion sur ses défauts. Comme il avait beaucoup de délicatesse dans tout ce qui tenait à l'honneur, il n'imaginait pas qu'il pût en manquer dans ce qui avait rapport à la sensibilité; et se croyant, avec raison, aimable et brave, il s'applaudissait de son lot, et ne soupçonnait rien de plus profond dans la vie.