Corinne; ou, l'Italie Nouvelle édition revue avec soin et précédée d'observations par Mme Necker de Saussure et M. Sainte-Beuve de l'Académie française

Part 13

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«Je suis charmé de vous voir, dit-il à lord Nelvil; je vais à Naples dans quinze jours, vous y trouverai-je? Je le voudrais; car j'ai peu de temps à rester en Italie, parce que mon régiment doit bientôt s'embarquer.--Votre régiment?» répéta lord Nelvil; et il rougit, comme s'il avait oublié qu'il avait un congé d'une année, son régiment ne devant pas être employé avant cette époque; mais il rougit en pensant que Corinne pourrait peut-être lui faire oublier même son devoir. «Votre régiment à vous, continua M. Edgermond, ne sera pas mis en activité de sitôt; ainsi rétablissez votre santé ici sans inquiétude. J'ai vu, avant de partir, ma jeune cousine, à laquelle vous vous intéressez; elle est plus charmante que jamais; et dans un an, quand vous reviendrez, je ne doute pas qu'elle ne soit la plus belle femme de l'Angleterre.» Lord Nelvil se tut, et M. Edgermond garda le silence aussi de son côté. Ils se dirent encore quelques mots d'une manière assez laconique, quoique bienveillante; et M. Edgermond allait sortir, lorsqu'il revint sur ses pas et dit: «A propos, milord, vous pouvez me faire un plaisir: on m'a dit que vous connaissiez la célèbre Corinne; et bien que je n'aime pas en général les nouvelles connaissances, je suis tout à fait curieux de celle-là.--Je demanderai à Corinne la permission de vous mener chez elle, puisque vous le désirez, répondit Oswald.--Faites, je vous prie, reprit M. Edgermond, que je la voie un jour où elle improvisera, chantera ou dansera en notre présence.--Corinne, dit lord Nelvil, ne montre point ainsi ses talents aux étrangers; c'est une femme votre égale et la mienne sous tous les rapports.--Pardon de ma méprise, reprit M. Edgermond; comme on ne lui connaît pas d'autre nom que Corinne, et qu'à vingt-six ans elle vit toute seule, sans aucune personne de sa famille, je croyais qu'elle existait par ses talents, et saisissait volontiers l'occasion de les faire connaître.--Sa fortune, répondit vivement lord Nelvil, est tout à fait indépendante, et son âme encore plus.» M. Edgermond finit à l'instant de parler sur Corinne, et se repentit de l'avoir nommée quand il vit que ce sujet intéressait Oswald. Les Anglais sont les hommes du monde qui ont le plus de discrétion et de ménagement dans tout ce qui tient aux affections véritables.

M. Edgermond s'en alla. Lord Nelvil, resté seul, ne put s'empêcher de s'écrier dans son émotion: «Il faut que j'épouse Corinne; il faut que je sois son protecteur, afin que personne désormais ne puisse la méconnaître. Je lui donnerai le peu que je puis donner, un rang, un nom, tandis qu'elle me comblera de toutes les félicités qu'elle seule peut accorder sur la terre.» Ce fut dans cette disposition qu'il se hâta d'aller chez Corinne, et jamais il n'y entra avec un plus doux sentiment d'espérance et d'amour; mais, par un mouvement naturel de timidité, il commença la conversation en se rassurant lui-même par des paroles insignifiantes, et de ce nombre fut la demande d'amener M. Edgermond chez elle. A ce nom, Corinne se troubla visiblement, et refusa d'une voix émue ce que désirait Oswald. Il en fut singulièrement étonné, et lui dit: «Je pensais que dans une maison où vous recevez tant de monde, le titre de mon ami ne serait pas un motif d'exclusion.--Ne vous offensez pas, milord, reprit Corinne; croyez-moi, il faut que j'aie des raisons bien puissantes pour ne pas consentir à ce que vous désirez.--Et ces raisons, me les direz-vous? reprit Oswald.--Impossible! s'écria Corinne, impossible!--Ainsi donc...» dit Oswald; et la violence de son émotion lui coupant la parole, il voulut sortir. Corinne alors, tout en pleurs, lui dit en anglais: «Au nom de Dieu, si vous ne voulez pas briser mon coeur, ne partez pas.»

Ces paroles, cet accent, remuèrent profondément l'âme d'Oswald, et il se rassit à quelque distance de Corinne, la tête appuyée contre un vase d'albâtre qui éclairait sa chambre; puis tout à coup il lui dit: «Cruelle femme! vous voyez que je vous aime, vous voyez que vingt fois par jour je suis prêt à vous offrir et ma main et ma vie, et vous ne voulez pas m'apprendre qui vous êtes! Dites-le-moi, Corinne, dites-le-moi, répétait-il en lui tendant la main avec la plus touchante expression de sensibilité.--Oswald, s'écria Corinne, Oswald, vous ne savez pas le mal que vous me faites. Si j'étais assez insensée pour vous tout dire, si je l'étais, vous ne m'aimeriez plus.--Grand Dieu! reprit-il, qu'avez-vous donc à révéler?--Rien qui me rende indigne de vous; mais des hasards, mais des différences entre nos goûts, nos opinions, qui jadis ont existé, qui n'existeraient plus. N'exigez pas de moi que je me fasse connaître à vous; un jour peut-être, un jour, si vous m'aimez assez, si... Ah! je ne sais ce que je dis, continua Corinne; vous saurez tout, mais ne m'abandonnez pas avant de m'entendre. Promettez-le-moi, au nom de votre père qui réside dans le ciel.--Ne prononcez pas ce nom! s'écria lord Nelvil; savez-vous s'il nous réunit ou s'il nous sépare? Croyez-vous qu'il consentît à notre union? Si vous le croyez, attestez-le-moi, je ne serai plus troublé, déchiré. Une fois, je vous dirai quelle a été ma triste vie; mais à présent voyez dans quel état je suis, dans quel état vous me mettez.--Et en effet, son front était couvert d'une froide sueur, son visage était pâle, et ses lèvres tremblaient en articulant à peine ces dernières paroles. Corinne s'assit à côté de lui; et tenant ses mains dans les siennes, le rappela doucement à lui-même. «Mon cher Oswald, lui dit-elle, demandez à M. Edgermond s'il n'a jamais été dans le Northumberland, ou du moins si ce n'est que depuis cinq ans qu'il y a été; dans ce cas seulement vous pouvez l'amener ici.» Oswald regarda fixement Corinne à ces mots; elle baissa les yeux et se tut. Lord Nelvil lui répondit: «Je ferai ce que vous m'ordonnez.» Et il partit.

Rentré chez lui, il s'épuisait en conjectures sur les secrets de Corinne; il lui paraissait évident qu'elle avait passé beaucoup de temps en Angleterre, et que son nom et sa famille devaient y être connus; mais quel motif les lui faisait cacher, et pourquoi avait-elle quitté l'Angleterre, si elle y avait été établie? Ces diverses questions agitaient extrêmement le coeur d'Oswald; il était convaincu que rien de mal ne pouvait être découvert dans la vie de Corinne, mais il craignait une combinaison de circonstances qui pût la rendre coupable aux yeux des autres; et ce qu'il redoutait le plus pour elle, c'était la désapprobation de l'Angleterre. Il se sentait fort contre celle de tout autre pays; mais le souvenir de son père était si intimement uni dans sa pensée avec sa patrie, que ces deux sentiments s'accroissaient l'un par l'autre. Oswald sut de M. Edgermond qu'il avait été pour la première fois dans le Northumberland l'année précédente, et lui promit de le conduire le soir même chez Corinne. Il arriva le premier pour la prévenir des idées que M. Edgermond avait conçues sur elle, et la pria de lui faire sentir par des manières froides et réservées, combien il s'était trompé.

«Si vous le permettez, reprit Corinne, je serai avec lui comme avec tout le monde; s'il désire de m'entendre, j'improviserai pour lui; enfin je me montrerai telle que je suis, et je crois cependant qu'il apercevra tout aussi bien la dignité de l'âme à travers une conduite simple, que si je me donnais un air contraint qui serait affecté.--Oui, Corinne, répondit Oswald, oui, vous avez raison. Ah! qu'il aurait tort celui qui voudrait altérer en rien votre admirable naturel!» M. Edgermond arriva dans ce moment avec le reste de la société. Au commencement de la soirée, lord Nelvil se plaçait à côté de Corinne; et, avec un intérêt qui tenait à la fois de l'amant et du protecteur, il disait tout ce qui pouvait la faire valoir; il lui témoignait un respect qui avait encore plus pour but de commander les égards des autres que de se satisfaire lui-même; mais il sentit bientôt avec joie l'inutilité de toutes ses inquiétudes. Corinne captiva tout à fait M. Edgermond; elle le captiva non-seulement par son esprit et ses charmes, mais en lui inspirant le sentiment d'estime que les caractères vrais obtiennent toujours des caractères honnêtes; et lorsqu'il osa lui demander de se faire entendre sur un sujet de son choix, il aspirait à cette grâce avec autant de respect que d'empressement. Elle y consentit sans se faire prier un instant, et sut prouver ainsi que cette faveur avait un prix indépendant de la difficulté de l'obtenir. Mais elle avait un si vif désir de plaire à un compatriote d'Oswald, à un homme qui, par la considération qu'il méritait, pouvait influer sur son opinion en lui parlant d'elle, que ce sentiment la remplit tout à coup d'une timidité qui lui était nouvelle; elle voulut commencer, et elle sentit que l'émotion lui coupait la parole. Oswald souffrait de ce qu'elle ne se montrait pas dans toute sa supériorité à un Anglais. Il baissait les yeux; et son embarras était si visible, que Corinne, uniquement occupée de l'effet qu'elle produisait sur lui, perdait toujours de plus en plus la présence d'esprit nécessaire pour le talent d'improviser. Enfin, sentant qu'elle hésitait, que les paroles lui venaient par la mémoire et non par le sentiment, et qu'elle ne peignait ainsi ni ce qu'elle pensait ni ce qu'elle éprouvait réellement, elle s'arrêta tout à coup, et dit à M. Edgermond: «Pardonnez-moi, si la timidité m'ôte aujourd'hui mon talent; c'est la première fois, mes amis le savent, que je me suis trouvée ainsi tout à fait au-dessous de moi-même; mais ce ne sera peut-être pas la dernière,» ajouta-t-elle en soupirant.

Oswald fut profondément ému par la touchante faiblesse de Corinne. Jusqu'alors il avait toujours vu l'imagination et le génie triompher de ses affections, et relever son âme dans les moments où elle était le plus abattue; cette fois le sentiment avait subjugué tout à fait son esprit; et néanmoins Oswald s'était tellement identifié dans cette occasion avec la gloire de Corinne qu'il avait souffert de son trouble, au lieu d'en jouir. Mais comme il était certain qu'elle brillerait un autre jour avec l'éclat qui lui était naturel, il se livra sans regret à la douceur des observations qu'il venait de faire, et l'image de son amie régna plus que jamais dans son coeur.

LIVRE SEPTIÈME

LA LITTÉRATURE ITALIENNE

CHAPITRE PREMIER

Lord Nelvil désirait vivement que M. Edgermond jouît de l'entretien de Corinne, qui valait bien ses vers improvisés. Le jour suivant, la même société se rassembla chez elle; et, pour l'engager à parler, il amena la conversation sur la littérature italienne, et provoqua sa vivacité naturelle, en affirmant que l'Angleterre possédait un plus grand nombre de vrais poëtes, et de poëtes supérieurs, par l'énergie et la sensibilité, à tous ceux dont l'Italie pouvait se vanter.

«D'abord, répondit Corinne, les étrangers ne connaissent, pour la plupart, que nos poëtes du premier rang, le Dante, Pétrarque, l'Arioste, Guarini, le Tasse et Métastase; tandis que nous en avons plusieurs autres, tels que Chiabrera, Guidi, Filicaja, Parini, etc., sans compter Sannazar, Politien, etc., qui ont écrit en latin avec génie: et tous réunissent dans leurs vers le coloris à l'harmonie; tous savent, avec plus ou moins de talent, faire entrer les merveilles des beaux-arts et de la nature dans les tableaux représentés par la parole. Sans doute il n'y a pas dans nos poëtes cette mélancolie profonde, cette connaissance du coeur humain qui caractérise les vôtres; mais ce genre de supériorité n'appartient-il pas plutôt aux écrivains philosophes qu'aux poëtes? La mélodie brillante de l'italien convient mieux à l'éclat des objets extérieurs qu'à la méditation. Notre langue serait plus propre à peindre la fureur que la tristesse, parce que les sentiments réfléchis exigent des expressions plus métaphysiques, tandis que le désir de la vengeance anime l'imagination, et tourne la douleur en dehors. Cesarotti a fait la meilleure et la plus élégante traduction d'Ossian qu'il y ait; mais il semble, en la lisant, que les mots ont eux-mêmes un air de fête qui contraste avec les idées sombres qu'ils rappellent. On se laisse charmer par nos douces paroles, de _ruisseau limpide_, de _campagne riante_, d'_ombrage frais_, comme par le murmure des eaux et la variété des couleurs; qu'exigez-vous de plus de la poésie? pourquoi demander au rossignol ce que signifie son chant? il ne peut expliquer qu'en recommençant à chanter, on ne peut le comprendre qu'en se laissant aller à l'impression qu'il produit. La mesure des vers, les rimes harmonieuses, ces terminaisons rapides, composées de deux syllabes brèves, dont les sons glissent en effet, comme l'indique leur nom (_Sdruccioli_), imitent quelquefois les pas légers de la danse; quelquefois des tons plus graves rappellent le bruit de l'orage ou l'éclat des armes; enfin notre poésie est une merveille de l'imagination, il ne faut y chercher que ses plaisirs sous toutes les formes.

--Sans doute, reprit lord Nelvil, vous expliquez, aussi bien qu'il est possible, et les beautés et les défauts de votre poésie; mais quand ces défauts, sans les beautés, se trouvent dans la prose, comment les défendrez-vous? Ce qui n'est que du vague dans la poésie, devient du vide dans la prose; et cette foule d'idées communes que vos poètes savent embellir par leur mélodie et leurs images reparaît à froid dans la prose, avec une vivacité fatigante. La plupart de vos écrivains en prose, aujourd'hui, ont un langage si déclamatoire, si diffus, si abondant en superlatifs, qu'on dirait qu'ils écrivent tous de commande, avec des phrases reçues, et pour une nature de convention; ils semblent ne pas se douter qu'écrire c'est exprimer son caractère et sa pensée. Le style littéraire est pour eux un tissu artificiel, une mosaïque rapportée, je ne sais quoi d'étranger enfin à leur âme, qui se fait avec la plume, comme un ouvrage mécanique avec les doigts; ils possèdent au plus haut degré le secret de développer, de commander, d'enfler une idée, de faire mousser un sentiment, si l'on peut parler ainsi; tellement qu'on serait tenté de dire à ces écrivains, comme cette femme africaine à une dame française qui portait un grand panier sous une longue robe: _Madame, tout cela est-il vous même?_ En effet, où est l'être réel, dans toute cette pompe de mots qu'une expression vraie ferait disparaître comme un vain prestige?

--Vous oubliez, interrompit vivement Corinne, d'abord Machiavel et Boccace; puis Gravina, Filangieri, et, de nos jours encore, Cesarotti, Verri, Bettinelli, et tant d'autres enfin qui savent écrire et penser (16). Mais je conviens avec vous que depuis les derniers siècles, des circonstances malheureuses ayant privé l'Italie de son indépendance, on y a perdu tout intérêt pour la vérité, et souvent même la possibilité de le dire. Il en est résulté l'habitude de se complaire dans les mots, sans oser approcher des idées. Comme l'on était certain de ne pouvoir obtenir par ses écrits aucune influence sur les choses, on n'écrivait que pour montrer de l'esprit, ce qui est le plus sûr moyen de finir bientôt par n'avoir pas même de l'esprit: car c'est en dirigeant ses efforts vers un objet noblement utile qu'on rencontre le plus d'idées. Quand les écrivains en prose ne peuvent influer en aucun genre sur le bonheur d'une nation, quand on n'écrit que pour briller, enfin quand c'est la route qui est le but, on se replie en mille détours, mais l'on n'avance pas. Les Italiens, il est vrai, craignent les pensées nouvelles; mais c'est par paresse qu'ils les redoutent, et non par servilité littéraire. Leur caractère, leur gaieté, leur imagination, ont beaucoup d'originalité; et cependant, comme ils ne se donnent plus la peine de réfléchir, leurs idées générales sont communes; leur éloquence même, si vive quand ils parlent, n'a point de naturel quand ils écrivent; on dirait qu'ils se refroidissent en travaillant; d'ailleurs les peuples du Midi sont gênés par la prose, et ne peignent leurs véritables sentiments qu'en vers. Il n'en est pas de même dans la littérature française, dit Corinne en s'adressant au comte d'Erfeuil; vos prosateurs sont souvent plus éloquents, et même plus poétiques que vos poëtes.--Il est vrai, répondit le comte d'Erfeuil, que nous avons en ce genre les véritables autorités classiques: Bossuet, la Bruyère, Montesquieu, Buffon, ne peuvent être surpassés; surtout les deux premiers, qui appartiennent à ce siècle de Louis XIV qu'on ne saurait trop louer, et dont il faut imiter, autant qu'on le peut, les parfaits modèles. C'est un conseil que les étrangers doivent s'empresser de suivre, aussi bien que nous.--J'ai de la peine à croire, répondit Corinne, qu'il fût désirable pour le monde entier de perdre toute couleur nationale, toute originalité de sentiments et d'esprit; et j'oserai vous dire, monsieur le comte, que, dans votre pays même, cette orthodoxie littéraire, si je puis m'exprimer ainsi, qui s'oppose à toute innovation heureuse, doit rendre à la longue votre littérature très-stérile. Le génie est essentiellement créateur; il porte le caractère de l'individu qui le possède. La nature, qui n'a pas voulu que deux feuilles se ressemblassent, a mis encore plus de diversité dans les âmes; et l'imitation est une espèce de mort, puisqu'elle dépouille chacun de son existence naturelle.

--Ne voudriez-vous pas, belle étrangère, reprit le comte d'Erfeuil, que nous admissions chez nous la barbarie tudesque, les Nuits d'Young des Anglais, les _concetti_ des Italiens et des Espagnols? Que deviendraient le goût, l'élégance du style français, après un tel mélange?» Le prince Castel-Forte, qui n'avait point encore parlé, dit: «Il me semble que nous avons tous besoin les uns des autres; la littérature de chaque pays découvre à qui sait la connaître une nouvelle sphère d'idées. C'est Charles-Quint lui-même qui a dit qu'_un homme qui sait quatre langues vaut quatre hommes_. Si ce grand génie politique jugeait ainsi les affaires, combien cela n'est-il pas plus vrai pour les lettres! Les étrangers savent tous le français; ainsi leur point de vue est plus étendu que celui des Français, qui ne savent pas les langues étrangères. Pourquoi ne se donnent-ils pas plus souvent la peine de les apprendre? ils conserveraient ce qui les distingue, et découvriraient ainsi quelquefois ce qui peut leur manquer.»

CHAPITRE II

«Vous m'avouerez au moins, reprit le comte d'Erfeuil, qu'il est un rapport sous lequel nous n'avons rien à apprendre de personne. Notre théâtre est décidément le premier de l'Europe, car je ne pense pas que les Anglais eux-mêmes imaginassent de nous opposer Shakspeare.--Je vous demande pardon, interrompit M. Edgermond, ils l'imaginent.» Et, ce mot dit, il rentra dans le silence. «Alors je n'ai rien à dire, continua le comte d'Erfeuil avec un sourire qui exprimait un dédain gracieux; chacun peut penser ce qu'il veut, mais enfin je persiste à croire qu'on peut affirmer sans présomption que nous sommes les premiers dans l'art dramatique: et quant aux Italiens, s'il m'est permis de parler franchement, il ne se doutent seulement pas qu'il y ait un art dramatique dans le monde. La musique est tout chez eux, et la pièce n'est rien. Si le second acte d'une pièce a une meilleure musique que le premier, ils commencent par le second acte; si ce sont les deux premiers actes de deux pièces différentes, ils jouent ces deux actes le même jour, et mettent entre deux un acte d'une comédie en prose, qui, contient ordinairement la meilleure morale du monde, mais une morale toute composée de sentences que nos ancêtres mêmes ont déjà renvoyées à l'étranger comme trop vieilles pour eux. Vos musiciens fameux disposent en entier, de vos poëtes; l'un lui déclare qu'il ne peut pas chanter s'il n'a dans son ariette le mot _felicità_; le ténor demande la _tomba_; et le troisième chanteur ne peut faire des roulades que sur le mot _catene_. Il faut que le pauvre poëte arrange ces goûts divers comme il peut avec la situation dramatique. Ce n'est pas tout encore, il y a des virtuoses qui ne veulent pas arriver de plain-pied sur le théâtre; il faut qu'ils se montrent d'abord dans un nuage, ou qu'ils descendent du haut de l'escalier d'un palais, pour produire plus d'effet à leur entrée. Quand l'ariette est chantée, dans quelque situation touchante ou violente que ce soit, l'acteur doit saluer pour remercier des applaudissements qu'il obtient. L'autre jour, à _Sémiramis_, après que le spectre de Ninus eut chanté son ariette, l'acteur qui le représentait fit, en son costume d'ombre, une grande révérence au parterre; ce qui diminua beaucoup l'effroi de l'apparition.

«On est accoutumé en Italie à regarder le théâtre comme une grande salle de réunion où l'on n'écoute que les airs et le ballet. C'est avec raison que je dis _où l'on n'écoute que le ballet_, car c'est seulement lorsqu'il va commencer que le parterre fait faire silence; et ce ballet est encore un chef-d'oeuvre de mauvais goût. Excepté les grotesques, qui sont de véritables caricatures de la danse, je ne sais pas ce qui peut amuser dans ces ballets, si ce n'est leur ridicule. J'ai vu Gengis-kan, mis en ballet, tout couvert d'hermine, tout revêtu de beaux sentiments; car il cédait sa couronne à l'enfant du roi qu'il avait vaincu, et l'élevait en l'air sur un pied: nouvelle façon d'établir un monarque sur le trône. J'ai aussi vu le dévouement de Curtius, ballet en trois actes, avec tous les divertissements. Curtius, habillé en berger d'Arcadie, dansait longtemps avec sa maîtresse avant de monter sur un véritable cheval, au milieu du théâtre, et de s'élancer ainsi dans un gouffre de feu fait avec du satin jaune et du papier doré; ce qui lui donnait beaucoup plus l'apparence d'un surtout de dessert que d'un abîme. Enfin j'ai vu tout l'abrégé de l'histoire romaine en ballet, depuis Romulus jusqu'à César.

--Tout ce que vous dites est vrai, répondit le prince Castel-Forte avec douceur; mais vous n'avez parlé que de la musique et de la danse, et ce n'est pas là ce que dans aucun pays l'on considère comme l'art dramatique.--C'est bien pis, interrompit le comte d'Erfeuil, quand on représente les tragédies, ou des drames qui ne sont pas nommés _drames d'une fin joyeuse_; on réunit plus d'horreurs en cinq actes que l'imagination ne pourrait se le figurer. Dans une des pièces de ce genre, l'amant tue le frère de sa maîtresse dès le second acte; au troisième, il brûle la cervelle à sa maîtresse elle-même sur le théâtre; le quatrième est rempli par l'enterrement; dans l'intervalle du quatrième au cinquième acte l'acteur qui joue l'amant vient annoncer le plus tranquillement du monde, au parterre, les arlequinades que l'on donne le jour suivant, et reparaît en scène au cinquième acte pour se tuer d'un coup de pistolet. Les acteurs tragiques sont en parfaite harmonie avec le froid et le gigantesque des pièces. Ils commettent toutes ces terribles actions avec le plus grand calme. Quand un acteur s'agite, on dit qu'il se démène comme un prédicateur; car, en effet, il y a beaucoup plus de mouvement dans la chaire que sur le théâtre, et c'est bien heureux que ces acteurs soient si paisibles dans le pathétique; car, comme il n'y a rien d'intéressant dans la pièce ni dans la situation, plus ils feraient de bruit, plus ils seraient ridicules; encore si ce ridicule était gai! mais il n'est que monotone. Il n'y a pas plus en Italie de comédie que de tragédie; et, dans cette carrière encore, c'est nous qui sommes les premiers. Le seul genre qui appartienne vraiment à l'Italie, ce sont les arlequinades: un valet fripon, gourmand et poltron; un vieux tuteur dupe, avare ou amoureux, voilà tout le sujet de ces pièces. Vous conviendrez qu'il ne faut pas beaucoup d'efforts pour une telle invention, et que le Tartufe et le Misanthrope supposent un peu plus de génie.»