Part 11
L'irrésolution du caractère d'Oswald, augmentée par ses malheurs, le portait à craindre tous les partis irrévocables. Il n'avait pas même osé, dans son incertitude, demander à Corinne le secret de son nom et de sa destinée, et cependant son amour pour elle acquérait chaque jour de nouvelles forces; il ne la regardait jamais sans émotion; il pouvait à peine, au milieu de la société, s'éloigner, même pour un instant, de la place où elle était assise; elle ne disait pas un mot qu'il ne sentît; elle n'avait pas un instant de tristesse ou de gaieté dont le reflet ne se peignît sur sa propre physionomie. Mais, tout en admirant, tout en aimant Corinne, il se rappelait combien une telle femme s'accordait peu avec la manière de vivre des Anglais, combien elle différait de l'idée que son père s'était formée de celle qu'il lui convenait d'épouser; et ce qu'il disait à Corinne se ressentait du trouble et de la contrainte que ces réflexions faisaient naître en lui.
Corinne ne s'en apercevait que trop bien; mais il lui en aurait tant coûté de rompre avec lord Nelvil, qu'elle se prêtait elle-même à ce qu'il n'y eût point entre eux d'explication décisive; et comme elle avait dans le caractère assez d'imprévoyance, elle était heureuse du présent tel qu'il était, quoiqu'il lui fût impossible de savoir ce qui devait en arriver.
Elle s'était entièrement séparée du monde pour se consacrer à son sentiment pour Oswald. Mais à la fin, blessée de son silence sur leur avenir, elle résolut d'accepter une invitation pour un bal où elle était vivement désirée. Rien n'est plus indifférent à Rome que de quitter la société et d'y reparaître tour à tour, selon que cela convient: c'est le pays où l'on s'occupe le moins de ce qu'on appelle ailleurs le _commérage_; chacun fait ce qu'il veut sans que personne s'en informe, à moins qu'on ne rencontre dans les autres un obstacle à son amour ou à son ambition. Les Romains ne s'inquiètent pas plus de la conduite de leurs compatriotes que de celle des étrangers qui passent et repassent dans leur ville, rendez-vous des Européens. Quand lord Nelvil sut que Corinne allait au bal, il en éprouva de l'humeur. Il avait cru voir en elle depuis quelque temps une disposition mélancolique qui sympathisait avec la sienne; tout à coup elle lui parut vivement occupée de la danse, de ce talent dans lequel elle excellait, et son imagination semblait animée par la perspective d'une fête. Corinne n'était pas une personne frivole, mais elle se sentait chaque jour plus subjuguée par son amour pour Oswald, et elle voulait essayer d'en affaiblir la force. Elle savait par expérience que la réflexion et les sacrifices ont moins de pouvoir sur les caractères passionnés que la distraction, et elle pensait que la raison ne consiste pas à triompher de soi selon les règles, mais comme on le peut.
«Il faut, disait-elle à lord Nelvil, qui lui reprochait cette intention, il faut pourtant que je sache s'il n'y a plus que vous au monde qui puissiez remplir ma vie, si ce qui me plaisait autrefois ne peut pas encore m'amuser, et si le sentiment que vous m'inspirez doit absorber tout autre intérêt et toute autre idée.--Vous voulez donc cesser de m'aimer? reprit Oswald.--Non, répondit Corinne; mais ce n'est que dans la vie domestique qu'il peut être doux de se sentir ainsi dominée par une seule affection. Moi qui ai besoin de mes talents, de mon esprit, de mon imagination, pour soutenir l'éclat de la vie que j'ai adoptée, cela me fait mal, et beaucoup de mal, d'aimer comme je vous aime.--Vous ne me sacrifieriez donc pas, lui dit Oswald, ces hommages, cette gloire?...--Que vous importe, dit Corinne, de savoir si je vous les sacrifierais! Il ne faut pas, puisque nous ne sommes point destinés l'un à l'autre, flétrir à jamais pour moi le genre de bonheur dont je dois me contenter.» Lord Nelvil ne répondit point, parce qu'il fallait, en exprimant son sentiment, dire aussi quel dessein ce sentiment lui inspirait; et son coeur l'ignorait encore. Il se tut donc en soupirant, et suivit Corinne au bal, quoiqu'il lui en coûtât beaucoup d'y aller.
C'était la première fois, depuis son malheur, qu'il revoyait une grande assemblée; et le tumulte d'une fête lui causa une telle impression de tristesse, qu'il resta longtemps dans une salle à côté de celle du bal, la tête appuyée sur sa main, et ne cherchant pas même à voir danser Corinne. Il écoutait cette musique de danse, qui, comme toutes les musiques, fait rêver, bien qu'elle ne semble destinée qu'à la joie. Le comte d'Erfeuil arriva, tout enchanté d'un bal, d'une assemblée, d'une société nombreuse enfin qui lui rappelait un peu la France. «J'ai fait ce que j'ai pu, dit-il à lord Nelvil, pour trouver quelque intérêt à ces ruines dont on parle tant à Rome; je ne vois rien de beau dans cela: c'est un préjugé que l'admiration de ces débris couverts de ronces. J'en dirai mon avis quand je reviendrai à Paris, car il est temps que ce prestige de l'Italie finisse. Il n'y a pas un monument en Europe, subsistant aujourd'hui dans son entier, qui ne vaille mieux que ces tronçons de colonnes, que ces bas-reliefs noircis par le temps, qu'on ne peut admirer qu'à force d'érudition. Un plaisir qu'il faut acheter par tant d'études ne me paraît pas bien vif en lui-même; car, pour être ravi par les spectacles de Paris, personne n'a besoin de pâlir sur les livres.» Lord Nelvil ne répondit rien. Le comte d'Erfeuil l'interrogea de nouveau sur l'impression que Rome avait produite sur lui. «Au milieu d'un bal, dit Oswald, ce n'est pas trop le moment d'en parler d'une manière sérieuse, et vous savez que je ne sais pas parler autrement.--A la bonne heure, reprit le comte d'Erfeuil: je suis plus gai que vous, j'en conviens; mais qui sait si je ne suis pas plus sage? Il y a beaucoup de philosophie, croyez-moi, dans mon apparente légèreté; la vie doit être prise comme cela.--Vous avez peut-être raison, reprit Oswald; mais c'est par nature et non par réflexion, que vous êtes ainsi, et voilà pourquoi votre manière d'être ne convient qu'à vous.»
Le comte d'Erfeuil entendit nommer Corinne dans la salle du bal, et il y entra pour savoir ce dont il s'agissait. Lord Nelvil s'avança jusqu'à la porte, et vit le prince d'Amalfi, Napolitain de la plus belle figure, qui priait Corinne de danser avec lui la _Tarentelle_, une danse de Naples, pleine de grâce et d'originalité. Les amis de Corinne le lui demandaient aussi. Elle accepta sans se faire prier, ce qui étonna assez le comte d'Erfeuil, accoutumé qu'il était aux refus par lesquels il est d'usage de faire précéder le consentement. Mais, en Italie, on ne connaît pas ce genre de grâces, et chacun croit tout simplement plaire davantage à la société en s'empressant de faire ce qu'elle désire. Corinne aurait inventé cette manière naturelle, si déjà elle n'avait pas été en usage. L'habit qu'elle avait mis pour le bal était élégant et léger; ses cheveux étaient rassemblés dans un filet de soie à l'italienne, et ses yeux exprimaient un plaisir vif qui la rendait plus séduisante que jamais. Oswald en fut troublé; il combattait contre lui-même; il s'indignait d'être captivé par des charmes dont il devait se plaindre, puisque, loin de songer à lui plaire, c'était presque pour échapper à son empire que Corinne se montrait si ravissante. Mais qui peut résister aux séductions de la grâce? Fût-elle même dédaigneuse, elle serait encore toute-puissante; et ce n'était assurément pas la disposition de Corinne. Elle aperçut lord Nelvil, rougit, et ses yeux avaient, en le regardant, une douceur enchanteresse.
Le prince d'Amalfi s'accompagnait, en dansant, avec des castagnettes. Corinne, avant de commencer, fit avec les deux mains un salut plein de grâce à l'assemblée; et, tournant légèrement sur elle-même, elle prit le tambour de basque que le prince d'Amalfi lui présentait. Elle se mit à danser en frappant l'air de ce tambour de basque; et tous ses mouvements avaient une souplesse, une grâce, un mélange de pudeur et de volupté, qui pouvaient donner l'idée de la puissance que les bayadères exercent sur l'imagination des Indiens, quand elles sont, pour ainsi dire, poëtes avec leur danse, quand elles expriment tant de sentiments divers par les pas caractérisés et les tableaux enchanteurs qu'elles offrent aux regards. Corinne connaissait si bien toutes les attitudes que représentent les peintres et les sculpteurs antiques, que, par un léger mouvement de ses bras, en plaçant son tambour de basque tantôt au-dessus de sa tête, tantôt en avant avec une de ses mains, tandis que l'autre parcourait les grelots avec une incroyable dextérité, elle rappelait les danseuses d'Herculanum, et faisait naître successivement une foule d'idées nouvelles pour le dessin et la peinture.
Ce n'était point la danse française, si remarquable par l'élégance et la difficulté des pas; c'était un talent qui tenait de beaucoup plus près à l'imagination et au sentiment. Le caractère de la musique était exprimé tour à tour par la précision et la mollesse des mouvements. Corinne, en dansant, faisait passer dans l'âme des spectateurs ce qu'elle éprouvait, comme si elle avait improvisé, comme si elle avait joué de la lyre, ou dessiné quelques figures; tout était langage pour elle: les musiciens, en la regardant, s'animaient à mieux faire sentir le génie de leur art; et je ne sais quelle joie passionnée et quelle sensibilité d'imagination électrisait à la fois tous les témoins de cette danse magique, et les transportait dans une existence idéale, où l'on rêve un bonheur qui n'est pas de ce monde.
Il y a un moment dans cette danse napolitaine où la femme se met à genoux, tandis que l'homme tourne autour d'elle, non en maître, mais en vainqueur. Quel était dans ce moment le charme de la dignité de Corinne! comme à genoux elle était souveraine! Et quand elle se releva, en faisant retentir le son de son instrument, de sa cymbale aérienne, elle semblait animée par un enthousiasme de vie, de jeunesse et de beauté, qui devait persuader qu'elle n'avait besoin de personne pour être heureuse. Hélas! il n'en était pas ainsi; mais Oswald le craignait, et soupirait en admirant Corinne, comme si chacun de ses succès l'eût séparée de lui. A la fin de la danse, l'homme se jette à genoux à son tour, et c'est la femme qui danse autour de lui. Corinne en cet instant se surpassa encore, s'il était possible; sa course était si légère en parcourant deux ou trois fois le même cercle, que ses pieds, chaussés en brodequins, volaient sur le plancher avec la rapidité de l'éclair; et quand elle éleva une de ses mains en agitant son tambour de basque, et que de l'autre elle fit signe au prince d'Amalfi de se relever, tous les hommes étaient tentés de se mettre à genoux comme lui: tous, excepté lord Nelvil, qui se retira de quelques pas en arrière; et le comte d'Erfeuil, qui fit quelques pas en avant pour complimenter Corinne. Quant aux Italiens qui étaient là, ils ne pensaient point à se faire remarquer par leur enthousiasme; ils s'y livraient, parce qu'ils l'éprouvaient. Ce ne sont pas des hommes assez habitués à la société et à l'amour-propre qu'elle excite, pour s'occuper de l'effet qu'ils produisent; ils ne se laissent jamais détourner de leur plaisir par la vanité, ni de leur but par les applaudissements.
Corinne était charmée de son succès, et remerciait tout le monde avec une grâce pleine de simplicité. Elle était contente d'avoir réussi, et le laissait voir en bonne enfant, si l'on peut s'exprimer ainsi; mais ce qui l'occupait surtout, c'était le désir de traverser la foule pour arriver jusqu'à la porte contre laquelle Oswald était appuyé. Elle y arriva enfin, et s'arrêta un moment pour attendre un mot de lui. «Corinne, lui dit-il en s'efforçant de cacher son trouble, son enchantement et sa peine; Corinne, voilà bien des hommages, voilà bien des succès! Mais, au milieu de ces adorateurs si enthousiastes, y a-t-il un ami courageux et sûr? y a-t-il un protecteur pour la vie? et le vain tumulte des applaudissements devrait-il suffire à une âme telle que la vôtre?»
CHAPITRE II
La foule empêcha Corinne de répondre à lord Nelvil. On allait souper, et chaque _cavaliere servente_ se hâtait de s'asseoir à côté de sa dame. Une étrangère arriva; et, ne trouvant plus de place, aucun homme, excepté lord Nelvil et le comte d'Erfeuil, ne lui offrit la sienne: ce n'était ni par impolitesse ni par égoïsme qu'aucun Romain ne s'était levé; mais l'idée que les grands seigneurs de Rome ont de l'honneur et du devoir, c'est de ne pas quitter d'un pas ni d'un instant leur dame. Quelques-uns, n'ayant pas pu s'asseoir, se tenaient derrière la chaise de leurs belles, prêts à les servir au moindre signe. Les dames ne parlaient qu'à leurs cavaliers; les étrangers erraient en vain autour de ce cercle, où personne n'avait rien à leur dire; car les femmes ne savent pas en Italie ce que c'est que la coquetterie, ce que c'est en amour qu'un succès d'amour-propre; elles n'ont envie de plaire qu'à celui qu'elles aiment; il n'y a point de séduction d'esprit avant celle du coeur ou des yeux; les commencements les plus rapides sont suivis quelquefois par un sincère dévouement, et même une très-longue constance. L'infidélité est en Italie blâmée plus sévèrement dans un homme que dans une femme. Trois ou quatre hommes, sous des titres différents, suivent la même femme, qui les mène avec elle, sans se donner quelquefois même la peine de dire leur nom au maître de la maison qui les reçoit: l'un est le préféré, l'autre celui qui aspire à l'être, un troisième s'appelle le souffrant (_il patito_); celui-là est tout à fait dédaigné, mais on lui permet cependant de faire le service d'adorateur; et tous ces rivaux vivent paisiblement ensemble. Les gens du peuple seuls ont encore conservé la coutume des coups de poignard. Il y a dans ce pays un bizarre mélange de simplicité et de corruption, de dissimulation et de vérité, de bonhomie et de vengeance, de faiblesse et de force, qui s'explique par une observation constante: c'est que les bonnes qualités viennent de ce qu'on n'y fait rien pour la vanité, et les mauvaises de ce qu'on y fait beaucoup pour l'intérêt, soit que cet intérêt tienne à l'amour, à l'ambition ou à la fortune.
Les distinctions de rang font en général peu d'effet en Italie; ce n'est point par philosophie, mais par facilité de caractère et familiarité de moeurs, qu'on y est peu susceptible des préjugés aristocratiques; et comme la société ne s'y constitue juge de rien, elle admet tout.
Après le souper, chacun se mit au jeu, quelques femmes aux jeux de hasard, d'autres au whist le plus silencieux; et pas un mot n'était prononcé dans cette chambre naguère si bruyante. Les peuples du Midi passent souvent de la plus grande agitation au plus profond repos; c'est encore un des contrastes de leur caractère, que la paresse unie à l'activité la plus infatigable: ce sont en tout des hommes qu'il faut se garder de juger au premier coup d'oeil, car les qualités comme les défauts les plus opposés se trouvent en eux: si vous les voyez prudents dans tel instant, il se peut que dans un autre ils se montrent les plus audacieux des hommes; s'ils sont indolents, c'est peut-être qu'ils se reposent d'avoir agi, ou se préparent pour agir encore; enfin ils ne perdent aucune force de l'âme dans la société, et toutes s'amassent en eux pour les circonstances décisives.
Dans cette assemblée de Rome où se trouvaient Oswald et Corinne, il y avait des hommes qui perdaient des sommes énormes au jeu, sans qu'on pût l'apercevoir le moins du monde sur leur physionomie: ces mêmes hommes auraient eu l'expression la plus vive et les gestes les plus animés, s'ils avaient raconté quelques faits de peu d'importance. Mais quand les passions arrivent à un certain degré de violence, elles craignent les témoins, et se voilent presque toujours par le silence et l'immobilité.
Lord Nelvil avait conservé un ressentiment amer de la scène du bal; il croyait que les Italiens, et leur manière animée d'exprimer l'enthousiasme, avaient détourné de lui, du moins pour un moment, l'intérêt de Corinne. Il en était très-malheureux; mais sa fierté lui conseillait de le cacher, ou de le témoigner seulement en montrant du dédain pour les suffrages qui flattaient sa brillante amie. On lui proposa de jouer, il le refusa, Corinne aussi, et elle lui fit signe de venir s'asseoir à côté d'elle. Oswald était inquiet de compromettre Corinne, en passant ainsi la soirée seul avec elle en présence de tout le monde. «Soyez tranquille, lui dit-elle, personne ne s'occupera de nous; c'est l'usage ici de ne faire en société que ce qui plaît; il n'y a pas une convenance établie, pas un égard exigé: une politesse bienveillante suffit; personne ne veut que l'on se gêne les uns pour les autres. Ce n'est sûrement pas un pays où la liberté subsiste telle que vous l'entendez en Angleterre, mais on y jouit d'une parfaite indépendance sociale.--C'est-à-dire, reprit Oswald, qu'on n'y montre aucun respect pour les moeurs.--Au moins, interrompit Corinne, aucune hypocrisie. M. de la Rochefoucauld a dit: _Le moindre des défauts d'une femme galante est de l'être._ En effet, quels que soient les torts des femmes en Italie, elles n'ont pas recours au mensonge; et si le mariage n'y est pas assez respecté, c'est du consentement des deux époux.
--Ce n'est point la sincérité qui est la cause de ce genre de franchise, répondit Oswald, mais l'indifférence pour l'opinion publique. En arrivant ici j'avais une lettre de recommandation pour une princesse; je la donnai à mon domestique de place pour la porter; il me dit: _Monsieur, dans ce moment cette lettre ne vous servirait à rien; car la princesse ne voit personne, elle est_ INNAMORATA; et cet état d'être INNAMORATA se proclamait comme toute autre situation de la vie, et cette publicité n'est point excusée par une passion extraordinaire; plusieurs attachements se succèdent ainsi, et sont également connus. Les femmes mettent si peu de mystère à cet égard, qu'elles avouent leurs liaisons avec moins d'embarras que nos femmes n'en auraient en parlant de leurs époux. Aucun sentiment profond ni délicat ne se mêle, on le croit aisément, à cette mobilité sans pudeur. Aussi, dans cette nation où l'on ne pense qu'à l'amour, il n'y a pas un seul roman, parce que l'amour y est si rapide, si public, qu'il ne prête à aucun genre de développement, et que, pour peindre véritablement les moeurs générales à cet égard, il faudrait commencer et finir dans la première page. Pardon, Corinne, s'écria lord Nelvil en remarquant la peine qu'il lui faisait; vous êtes Italienne, cette idée devrait me désarmer. Mais l'une des causes de votre grâce incomparable, c'est la réunion de tous les charmes qui caractérisent les différentes nations. Je ne sais dans quel pays vous avez été élevée; mais certainement vous n'avez point passé toute votre vie en Italie: peut-être est-ce en Angleterre même... Ah! Corinne, si cela était vrai, comment auriez-vous pu quitter ce sanctuaire de la pudeur et de la délicatesse, pour venir ici, où non-seulement la vertu, mais l'amour même est si mal connu? On le respire dans l'air, mais pénètre-t-il dans le coeur? Les poésies dans lesquelles l'amour joue un si grand rôle ont beaucoup de grâce, beaucoup d'imagination; elles sont ornées par des tableaux brillants dont les couleurs sont vives et voluptueuses. Mais où trouverez-vous ce sentiment mélancolique et tendre qui anime notre poésie? Que pourriez-vous comparer à la scène de Belvidera et de son époux dans Otway; à Roméo, dans Shakspeare; enfin surtout aux admirables vers de Thompson, dans son chant du Printemps, lorsqu'il peint avec des traits si nobles et si touchants le bonheur de l'amour dans le mariage? Y a-t-il un tel mariage en Italie? et là où il n'y a pas de bonheur domestique, peut-il exister de l'amour? N'est-ce pas ce bonheur qui est le but de la passion du coeur, comme la possession est celui de la passion des sens? Toutes les femmes jeunes et belles ne se ressemblent-elles pas, si les qualités de l'âme et de l'esprit ne fixent pas la préférence? et ces qualités, que font-elles désirer? le mariage, c'est-à-dire l'association de tous les sentiments et de toutes les pensées. L'amour illégitime, quand malheureusement il existe chez nous, est encore, si j'ose m'exprimer ainsi, un reflet du mariage. On y cherche ce bonheur intime qu'on n'a pu goûter chez soi, et l'infidélité même est plus morale en Angleterre que le mariage en Italie.»
Ces paroles étaient dures, elles blessèrent profondément Corinne; et se levant aussitôt, les yeux remplis de larmes, elle sortit de la chambre, et retourna subitement chez elle. Oswald fut au désespoir d'avoir offensé Corinne; mais il avait une sorte d'irritation de ses succès du bal, qui s'était trahie par les paroles qui venaient de lui échapper. Il la suivit chez elle, mais elle refusa de lui parler; il y retourna le lendemain matin encore inutilement, sa porte était fermée. Ce refus prolongé de recevoir lord Nelvil n'était pas dans le caractère de Corinne; mais elle était douloureusement affligée de l'opinion qu'il avait témoignée sur les Italiennes, et cette opinion même lui faisait une loi de cacher à l'avenir, si elle le pouvait, le sentiment qui l'entraînait.
Oswald, de son côté, trouvait que Corinne ne se conduisait pas dans cette circonstance avec la simplicité qui lui était naturelle, et il se confirmait toujours davantage dans le mécontentement que le bal lui avait causé; il excitait en lui cette disposition qui pouvait lutter contre le sentiment dont il redoutait l'empire. Ses principes étaient sévères, et le mystère qui enveloppait la vie passée de celle qu'il aimait lui causait une grande douleur. Les manières de Corinne lui paraissaient pleines de charmes, mais quelquefois un peu trop animées par le désir universel de plaire. Il lui trouvait beaucoup de noblesse et de réserve dans les discours et dans le maintien, mais trop d'indulgence dans les opinions. Enfin Oswald était un homme séduit, entraîné, mais conservant au dehors de lui-même un opposant qui combattait ce qu'il éprouvait. Cette situation porte souvent à l'amertume. On est mécontent de soi-même et des autres. L'on souffre, et l'on a comme une sorte de besoin de souffrir encore davantage, ou du moins d'amener une explication violente qui fasse triompher complètement l'un des deux sentiments qui déchirent le coeur.
C'est dans cette disposition que lord Nelvil écrivit à Corinne. Sa lettre était amère et inconvenable; il le sentait, mais des mouvements confus le portaient à l'envoyer: il était si malheureux par ses combats, qu'il voulait à tout prix une circonstance quelconque qui pût les terminer.
Un bruit auquel il ne croyait pas, mais que le comte d'Erfeuil était venu lui raconter, contribua peut-être encore à rendre ses expressions plus âpres. On répandait dans Rome que Corinne épouserait le prince d'Amalfi. Oswald savait bien qu'elle ne l'aimait pas, et devait penser que le bal était la seule cause de cette nouvelle; mais il se persuada qu'elle l'avait reçu chez elle le matin du jour où il n'avait pu lui-même être admis; et, trop fier pour exprimer un sentiment de jalousie, il satisfit son mécontentement secret en dénigrant la nation pour laquelle il voyait avec tant de peine la prédilection de Corinne.
CHAPITRE III
LETTRE D'OSWALD A CORINNE.
«Ce 24 janvier 1795.