Coquecigrues

Chapter 5

Chapter 53,843 wordsPublic domain

--Ça va durer longtemps, cette histoire-là!

En vérité, il crut être à la fin. Non loin de Marigny, un peu en amont du pont, une sorte de jetée naturelle précédait l'arche du centre et partageait en deux le courant. Au lieu de le suivre à droite ou à gauche, le canard maladroitement buta en plein un bouchon épineux où il resta.

--C'est pour le coup, que je te tiens, dit M. Mignan.

Le tenait-il réellement? Une dizaine de mètres l'en séparait. Une dernière fois, il tenta de corrompre Levraut. Jamais on n'avait vu un chien à ce point apathique et morne. Aux signes de son maître, il s'écarta obliquement. M. Mignan, le regard circulaire, se mit en quête d'une longue gaule, d'une gaule de dix mètres! Quelle naïveté! Il fixa le canard, comme s'il voulait le cramponner de l'oeil et le ramener au bord. Ses joues tremblaient. Ses lèvres se contractaient jusqu'à blanchir et se serraient à ne pas laisser passer le moindre sifflement. De grosses gouttes de neige fondue coulaient sur ses moustaches comme des larmes. Il n'imaginait aucun moyen. À vrai dire, il souffrait sans pouvoir localiser sa blessure et se sentait envahi d'une telle furie qu'il ne raisonnait plus. Comme Levraut s'approchait, il lui adressa seulement un coup de pied, incapable de recommencer la discussion. Le chien para en rompant. Toutefois, le coup de pied ne fut pas entièrement inutile, car une grosse motte de neige boueuse se détacha du soulier, vola lourdement dans l'air, comme un vilain oiseau sale, retomba, s'écrasa, s'émietta, et M. Mignan éprouva momentanément une sensation de légèreté et de bien-être qui le surprit. Mis en train, il donna de l'autre pied un autre coup, cette fois sans intention méchante et simplement pour se débarrasser de l'autre motte. Puis, le fusil en bandoulière, les mains dans ses poches, les épaules rondes sous la chute lente de la neige endormie et endormante, il continua de regarder le canard, vaguement sollicité par de multiples desseins.

En cet endroit, la rivière, profonde jusqu'au genou à peine, courait sur des cailloux plats et blancs, et à son murmure doux de glou-glou de bouteille, çà et là, une pierre pointue qui perçait l'eau ajoutait la convulsion d'un hoquet. Déjà l'accourcissement du jour commençait.

--Somme toute, en allant vite...

Et voilà que M. Mignan, le cortège des hésitations bousculé et mis en déroute par un seul coup de tête, se précipita, courut au canard, l'arracha du buisson et revint, titubant en homme ivre, dans l'eau résistante et souple comme le chanvre, trempé à tordre comme son canard.

Il l'avait! mais, sans même le regarder, il le jeta à terre, d'un coup de talon lui écrasa le bec et la tête, et froidement, d'un autre coup, l'éventra.

--Tiens, tiens, sale bête, cochonnerie!

Puis il ramassa la chose rouge, et imprimant à son bras un grand mouvement de vire volte, il la lança à toute volée, bien loin dans la rivière, le plus loin possible. D'un bond, Levraut, ardent au fumet, passa par-dessus les joncs du bord, et nagea rapidement, avec un aboiement entrecoupé, vers le canard, lapant ses traces sanglantes.

LE FLOTTEUR DE NASSE

_À Pierre Valdagne._

Bien que M. Mignan n'eût rien lancé et se fût contenté de faire un signe, Levraut sauta dans l'Yonne, chercha et trouva quelque chose: un flotteur de nasse. Il le happa et voulut le rapporter, mais le flotteur était solidement attaché, la nasse retenue au fond par de lourdes pierres et Levraut dut nager sur place.

--Laisse donc, imbécile, lui dit M. Mignan, tu vois bien que c'est un flotteur de nasse.

Et comme Levraut s'entêtait:

--Mon pauvre chien, que tu es bête! Allons, lâche ça tout de suite et viens ici!

Levraut, dévoué, comprenait l'impatience de son maître et redoublait d'efforts.

--Si tu t'amuses, dit M. Mignan, reste; j'ai le temps. Au moins, tu te seras lavé.

Il s'assit, goguenard, observa son chien et s'aperçut que l'affaire tournait mal. Levraut se fatiguait visiblement. Parfois, il «buvait» avec un grognement sourd. Opiniâtre, il serrait toujours le morceau de bois entre ses dents. Il donnait de violents coups de tête dans le vide. Ses pattes, gênées par la corde de la nasse, par les herbes, battaient l'eau, blanche d'écume. Bientôt il n'en pourrait plus. La «bonne bête» mourrait victime du devoir.

--Fichu, mon chien! pensa M. Mignan déjà bouleversé.

Il lui adressa des prières, des injures, lui dit qu'il n'avait jamais vu un chien aussi stupide.

--Et c'est ma faute! me voilà propre: je noie mon chien, afin de le baigner, moi!

Espérant lui faire lâcher sa proie fatale pour une autre, il jeta des morceaux de bois à droite et à gauche.

Encore! soit: tout à l'heure, Levraut les rapporterait, après, quand il aurait déposé celui-ci d'abord aux pieds de son maître. Et «l'intelligent animal» hurlait d'impuissance.

Comment le sauver! Une mauvaise barque se trouvait là, couchée sur le flanc, mais amarrée, cadenassée, sans rames, à moitié pleine d'eau croupie, inutile, exaspérante.

Une dernière fois, M. Mignan cria:

--Veux-tu lâcher ça, oui ou non?

Levraut répondit par une sorte de râle et roula des yeux qui implorent. Il enfonçait.

M. Mignan se roidit, arracha la barque, la mit à flot, d'un pied entra dedans, et de l'autre se poussa du côté du chien. Il avait si adroitement manoeuvré qu'il put lui appliquer, au passage, deux fortes claques sur le museau.

Ainsi corrigé, Levraut enfin ouvrit la gueule d'où tomba le flotteur de nasse, et se sauva seul au bord.

Cependant, la barque s'arrêta, son élan mort, et tournoya, folle, au gré du courant. M. Mignan, mouillé jusqu'aux genoux, perdait l'équilibre, et, tandis qu'incapable de se diriger, il barbotait à égale distance des deux rives, Levraut, sur le derrière, se séchait au soleil, luisait, regardait son maître et, à son tour, lui «aboyait» de revenir.

LA VISITE

_À Paul Bonnetain._

Le fermier Pajol tient à me faire lui-même les honneurs. Les sabots des bêtes et des hommes ont treillissé le sol de la cour et mes talons se prennent parfois dans les mailles durcies. Pajol ouvre la porte de l'écurie aux vaches, entre le premier. Des brins de paille chatouillent ses hautes épaules; sa tête, qui touche aux poutres, servirait de tête de loup pour enlever les toiles d'araignées. Une lumière douce éclaire l'écurie. Une odeur chargée l'emplit, pique les narines.

--J'aime ce goût, dis-je. Je connais un pays où l'on sauve des malades désespérés en les soignant dans une vacherie.

Pajol ne me demande pas le nom du pays; j'ajoute:

--Ils boivent même du purin.

--Ne vous gênez point, me dit Pajol.

Nous commençons la revue. Jusqu'au fond de l'écurie, les lignes droites des dos immobiles s'espacent comme celles d'un papier réglé et les croissants des cornes remuent. Pajol flatte de la main les vaches, et quand l'une d'elles est couchée, il la force à se lever.

--Pour qu'elle se soulage, dit-il.

Elle n'y manque pas et, entre ses fesses honorablement médaillées de fumier, laisse choir une bouse neuve qui s'étale, large et ronde, agréable à voir, à flairer, réjouissante. Je la contemple et la renifle, indétachable. Je cherche des mots techniques qui rendraient mon étonnement et me reproche de n'avoir pas encore dormi là, une nuit, sur un lit de foin, réchauffé par les haleines des vaches. Je m'y serais assoupi à la cadence des fientes tombantes et réveillé au petit jour, les paupières et les joues enflées.

--Ah! la campagne, il n'y a que ça!

Mais la figure de Pajol s'embrume. Dans un coin de l'écurie, cinq petites taures sont rangées à part.

--On les croirait en pénitence.

--Vous ne mentez pas, dit Pajol. Elles ont fauté avec le taureau, dans le pré Sauvin.

--Si jeunes, dis-je; il n'y a plus d'enfants!

Les taures, comme des maîtresses lassés, tournent leurs yeux stupides vers leur ventre bombé, effarées de sentir se préparer l'événement.

--Ah! c'est un malheur, dit Pajol. D'abord, les voilà abîmées pour la vie. Puis, elles feront des veaux gentils, ma foi, des pruneaux de veaux, qu'il faudra vendre, donner tout de suite au boucher, s'il en veut.

Il les déplace, ennuyé, les gourmande et les traite de libertines.

Je colle mon oreille au flanc d'une taure et j'entends bouger «l'héritier». La taure-mère, la respiration anhéleuse, penche sa tête.

--Elle n'est pas fière, dit Pajol.

--Elle sait bien qu'elle a mal fait, dis-je.

Nous l'observons ainsi qu'une coupable. Grisés de parfums lourds, nous jugeons gravement les taures, selon les règles d'une conduite spéciale aux bêtes, et le taureau, selon les droits de l'homme.

--Celle-ci est plus avancée que les autres, dit Pajol. Elle ne tardera pas de pousser sa bouteille.

Il lui soulève la queue, palpe ses reins,

--Sale bête! s'écrie-t-il.

Et, s'abandonnant à une juste colère, il se recule, prend son élan et flanque un bon coup de pied au derrière de la taure, comme si c'était sa propre fille.

LA CAVE DE BIME

_À Catulle Mendès._

--Comme c'est noir! dit ma grand'mère. Mais du fond de la cave une voix lointaine lui répondit: «Ton âme est encore plus noire!»

Les veilleurs ne teillaient plus. Papa Iaudi lui-même s'était arrêté de casser le chanvre. Les teilles chevelues pendaient sur les genoux.

--Quelle crâne peur elle a eue, la grand'mère!

--Elle a pris ses sabots dans ses mains pour courir de la Cave de Bîme jusqu'à la maison. Il y a une trotte.

--Avez-vous vu la Cave de Bîme, papa Iaudi?

--Une fois. Il m'a fallu écarter les orties. En plein jour elle se cache et n'est pas méchante. Mais si quelqu'un passe devant, la nuit, elle l'attire, l'avale comme une gueule.

--Oh! oh! fit Pauline. Elle les mange, quoi!

--Pourquoi fais-tu: «Oh! oh!» Pauline? Elle en a mangé de plus grosses que toi.

--Ça prend, ces histoires-là, quand on est petit, dit Pauline.

--Tu es toujours petite pour un vieux comme moi, et à mon âge, j'ai encore peur de bien des choses. Où sont les disparus du pays? Dans la Cave de Bîme, pour sûr, égarés, perdus!

--Pauline est une libertine, dit une vieille. Sait-elle seulement où se trouve la Cave de Bîme?

--Oui, là-bas, vers la rivière, dit Pauline. J'ai regardé dedans, moi aussi. C'est un trou, voilà tout, un puits qui n'a pas d'eau, où des grenouilles crèveraient.

--Tu as regardé dedans, la nuit?

--La nuit, je dors, dit Pauline.

--Le jour, on fait le malin, reprit papa Iaudi. C'est la nuit qu'on a peur. On a un peu moins peur quand la lune éclaire. Tenez, ce soir, teilleriez-vous du chanvre dans ma cour, autour de moi, paisibles, si Elle n'était pas là?

Les veilleurs levèrent la tête du côté de la Grande Veilleuse. Ceux qui lui tournaient le dos pivotèrent sur leurs chaises. Elle était là, proche et discrète, avec sa bonne face humaine, comme venue exprès pour écouter Iaudi. Sa lumière abondante, dont profitait le ciel entier, ne fatiguait pas les yeux. Et pourtant, on y voyait très bien. On aurait lu de l'imprimé.

--J'aime mieux la lune que le soleil! dit une femme.

Tous, fiers de pouvoir la fixer, lui sourirent, tranquillisés. Ils ne lui posèrent pas de questions. Ils la contemplaient, malgré les progrès de la science, comme une gardienne au visage plein, non comme un astre instructif, avec ou sans habitants.

Les veilleurs, d'un geste uniforme, se remirent à teiller. Les plus vieux étaient les plus habiles, mais papa Iaudi l'emportait sur tous par la vivacité de ses doigts, os menus que recouvrait une peau légère et cuite.

Les queues de chanvre semblaient chasser des mouches, et les chènevottes, brisées d'un coup sec, se prenaient aux jupes ou sautaient lestement sur les pavés. Des gamins les ramassaient et y trouvaient encore de quoi faire des mèches de fouets.

--Et elle s'enfonce jusqu'où, la Cave de Bîme, papa Iaudi?

--Comment le savoir? On y entre, on n'en sort plus. On prétend qu'elle traverse la terre, mais ce n'est pas prouvé.

--Enfin, qui l'a creusée?

--Là-dessus, j'ai mon idée à moi. C'est probablement les révolutionnaires de quatre-vingt-neuf. Je ne vois qu'eux pour avoir fait ça.

--Je ne suis pas curieuse, dit Pauline, mais combien qu'elle a dévoré de gens?

--Des tas, petite, des tas, dit papa Iaudi.

--Comment qu'ils s'appelaient?

--Mâtine, es-tu têtue! Vas-y donc voir, si tu ne veux rien croire.

--J'irais bien, dit Pauline.

--Une maligne! une rude! dirent les veilleurs.

--Oui, j'irais bien. Il ne faudrait pas me dépiter longtemps.

--Dépiton! carcaillon! dirent ensemble les veilleurs.

Mais papa Iaudi les calma:

--Ne tentez pas le bon diable!

--Laissez-la, papa Iaudi, elle fera trois enjambées et reviendra.

--Ah! dépiton. Ah! carcaillon. Ah! c'est comme ça, dit Pauline. Eh bien, j'irai, et pas plus tard que tout de suite encore, et j'entrerai dans votre cave, et je crierai: «Coucou!» et, si on me touche, gare! je vous promets qu'on aura une fameuse calotte.

Debout, tremblante de bravoure, elle montrait ses poings à l'ennemi.

--Veux-tu rester! commanda papa Iaudi.

--Non, non, j'irai; j'irai sans lanterne même, avec la lune.

Elle partit quasi courante et la lune la suivit, réglant son allure sur la sienne. Un bruit de sabots qui s'éloignent et frappent le sol dur, résonna par tout le village.

--Gamine! dit papa Iaudi; j'ai observé que les orphelines étaient presque toutes à moitié folles.

En réalité, il n'avait guère plus d'inquiétude que les autres: au bas du village, Pauline remonterait vite, le derrière comme enflammé.

Il distribua de nouvelles brassées de chanvre aux veilleurs. Ils causèrent de choses indifférentes, la pensée souvent au bord de la Cave de Bîme. Parfois ils prêtaient l'oreille et croyaient entendre un galop de retour. Le temps passa. Quelques-uns commencèrent de baîller.

--Elle est longue.

--Voilà une heure qu'elle est partie.

--Elle s'est assise sur le pont, pour nous faire croire qu'elle est allée jusqu'au bout. Elle y grelotte d'épouvante, toute seule.

--Mais nous ne la croirons pas.

--Si, nous ferons d'abord semblant, pour mieux rire après.

--Ne la chagrinez pas trop, dit papa Iaudi.

--À cause d'elle nous serons forcés de nous coucher tard.

--Moi, ça m'amuserait de coucher dehors.

--Et moi qui n'ai pas mon châle!

--La lune nous a quittés. Je teille de mémoire.

--Si nous entrions chez vous, papa Iaudi?

Dans la maison où papa Iaudi, économe, n'alluma pas de bougie, ils se sentaient mal à l'aise. Ils ressortirent.

--Sommes-nous bêtes, dit une femme; je parie qu'elle est dans son lit.

Comment n'avait-on pas songé plus tôt à cette explication gaie, réconfortante et si simple?

--Elle nous a joué le tour, dit la femme. Le temps de l'arracher de ses draps, de lui donner une fessée d'importance, et je vous l'amène.

Elle ne ramena pas Pauline.

Un homme proposa de parcourir le village, en bande.

--Tout à l'heure! un peu de patience!

D'ailleurs, les rues s'assombrissaient comme autant de caves.

--Faisons du jour avec nos lanternes, dirent les femmes.

Elles se cherchaient, se groupaient, et visage contre visage, lanternes hautes, elles éprouvaient le besoin de se reconnaître.

--Ce n'est pas possible qu'elle y soit allée!

--Ah! ouath!

--Et quand elle y serait allée?

On espérait de papa Iaudi des paroles rassurantes, mais le vieillard agité ne tenait plus en place, marchait le long du mur, l'égratignait de ses ongles et urinait fréquemment, sans effort.

--Voyons, papa Iaudi, entre nous, blague à part, hein! vieux! répondez donc.

Il redressait sa taille pour dominer les bavardages, aux écoutes, muet. Les femmes lui secouaient ses mains qui étaient brûlantes.

--Tant pis, dit l'une d'elles, moi je descends au-devant.

Mais les hommes la retinrent.

--Pourquoi? attendez. Vous êtes bien pressée. Et puis, c'est notre affaire!

--Voilà près de trois heures qu'elle est partie! C'est drôle, tout de même. Entendez-vous les poules remuer?

--Avez-vous fini de criailler, les femmes? Qu'est-ce qu'il y a de drôle? Elle s'amuse en route, cette fille. Elle est libre.

Et les moins troublés disaient avec un reste de confiance:

--Elle va revenir.

Et ceux qu'envahissait l'angoisse, répétaient sur un ton sourd:

--Oui, elle va revenir.

Et ceux qui déjà perdaient la tête, reprenaient d'une voix grandie:

--Naturellement qu'elle va revenir!

LA CARESSE

_À Jean Richepin._

I

Avril aussi s'approcha des parieurs. C'était un soldat doux et bleu, qui n'eût pas fait aux autres ce qu'il ne voulait pas qu'on lui fît. Il pensait avoir conquis la chambrée par ses sourires, son air de s'intéresser à tout, et la docilité avec laquelle il épluchait les pommes de terre. Il ne mangeait point à la gamelle, mais il y goûtait quelquefois.

--Ma parole! disait-il, c'est meilleur que ce qu'on me sert à la cantine.

Il semblait n'y prendre sa nourriture que par une sorte de contrainte.

Nul ne lui avait encore plié ses draps en portefeuille, ou renversé, la nuit, un quart d'eau froide sur la tête. Jamais il ne se réveillait violemment sous son lit retourné d'un coup d'épaule, toute la caserne s'abîmant dans une catastrophe.

Il se croyait sauvé.

Vraiment la chambrée ne se composait que de braves garçons, et la distinction d'Avril, dissimulée, passait inaperçue.

Il se mêla au groupe. Les parieurs s'échauffaient.

--J'en porterais deux, disait un soldat.

--Tu n'en soulèverais pas seulement un, répondait un autre.

--J'en porterais deux. C'est moi qui te le garantis, moi, Mélinot.

--Pas la moitié d'un; je t'en défends, moi, Martin. Tu ne sais donc pas comme c'est lourd, un homme qui fait le mort.

Avril trouva bonne l'occasion de donner son avis. Ses camarades n'en seraient que flattés, et d'ailleurs, il aimait les études de moeurs.

--Oui, c'est lourd, dit-il.

Déjà Mélinot retroussait ses manches:

--Je parie un litre. Allez-y. Qui est-ce qui se couche par terre? Toi, Martin; mais j'en veux un second, un gros, ça m'est égal, et je vous jetterai tous deux sur mon dos comme des sacs à raisins.

Les mains s'agitèrent: «Moi! moi!» Et Avril s'offrit comme les autres. Mélinot hésita, soupesant les plus massifs, avec des moues de connaisseur, Enfin, pour que son triomphe éclatât davantage, il choisit Avril, à cause de ses mains blanches, de sa chair grasse, et il montrait une telle assurance que Martin eut des craintes, fit à Avril ses recommandations.

--Surtout, lui dit-il, imite bien le mort. Ne te raidis pas. Abandonne-toi, les jambes et les bras mous. Laisse ballotter ta tête et ton ventre.

--Sois tranquille, dit Avril.

Heureux de jouer son rôle en camarade pas fier, il songeait:

--Voilà une complaisance qui décidément me gagnera tous les coeurs.

Tandis que Mélinot roulait ses biceps, Avril et Martin s'allongèrent sur le plancher. On les lia dos à dos, au moyen d'un drap et de ceinturons. Mélinot surveillait lui-même, et les installa, Martin dessous, Avril dessus, par une attention délicate. Les hommes de la chambrée formaient cercle, comme sur une place, un jour de foire, autour de la représentation. Ils se pinçaient, presque émus.

Mélinot se prépara. Il cracha dans ses mains, emplit sa poitrine de vent, et il se baissait, tendait ses bras infinis, allait, les doigts écartés, les veines gonflées pour l'effort futur, ramasser le paquet.

Soudain le cercle s'entr'ouvrit. Un soldat qui attendait, tout prêt, entra à reculons, culotte tombée, et Avril sentit sur sa face le frottement long, la caresse insistante d'un derrière d'homme.

Il ferma les yeux à se fendre la peau du front, et la bouche à se casser les dents. Le cuir d'un ceinturon craqua.

II

Délivré, debout, Avril, blanc, étreignit une baïonnette, et il ne se précipita pas au hasard, parce qu'il ne voulait en tuer qu'un.

--Qui?

Ce fut plus un cri qu'une parole. Il n'insultait pas. Les mots «lâche, cochon» eussent été trop doux à sa gorge sèche. Il ne pouvait que répéter:

--Qui? qui?

Les soldats reculèrent, sur la défensive, inquiets. La révolte d'Avril les étonnait. Ils avaient l'habitude des tours plaisants. Une farce ne serait-elle pas toujours drôle? Malheur de malheur!

--Voyons, c'est pour rire, dit l'un d'eux.

Mais les visages, toutes les fissures du rire bouchées, étaient comme des murs fraîchement replâtrés.

Avril planta sa baïonnette dans la table.

--Je saurai qui, dit-il, et je le tuerai.

--Si tu lui en avais enlevé un morceau, dit Martin, tu le reconnaîtrais facilement.

Le mot ne fit pas d'effet, car on observa qu'Avril, amolli après son accès de rage, pleurait d'énervement. Les soldats ne comprenaient plus. Ils s'éloignèrent chuchoteurs, avec des gestes inachevés.

Avril se mit en tenue et courut aux bains. Il arracha ses vêtements, et dans la baignoire il noyait sa tête sous l'eau le plus longtemps possible et ne l'en sortait que pour souffler, à la manière des phoques.

Ensuite, les cheveux fumants, il réfléchit aux stratagèmes compliqués dont il devrait user «pour savoir qui».

Sans doute, il le tuerait. Cruel d'abord avec la pointe de sa baïonnette, il lui ferait sauter un oeil, le nombril, un organe indispensable, ou plutôt, il le pétrirait entre ses poings, lui crèverait l'estomac, ainsi qu'une boîte à coups de talon. Mais comment le découvrir? Le désir d'une vengeance originale, personnelle, le détourna de porter plainte, la peur aussi du ridicule: sa sotte histoire réjouirait le régiment, le colonel, des généraux peut-être!

De retour à la caserne, il affecta l'insouciance, regretta son emportement et s'avoua imbécile. Bon enfant, il pardonnait, et il se moqua le premier de ses pommettes rouges, sanglantes, débarbouillées frénétiquement, comme raclées à la pierre ponce.

--Allons, c'est fini, dit-il. Qu'il se dénonce et je lui paie un litre d'eau-de-vie. Voilà ma main.

Les soldats défiants ne répondirent pas.

Il en prit un à part, celui qui avait les plus fortes oreilles, la plus grande bouche, la plus animale apparence et l'emmena à la cantine. Il rusa, feignit de parler d'autre chose, et tandis que les bouteilles se rangeaient sur la table comme de courtes dames arrêtées qui écoutent, il le conduisit sournoisement au bord d'une confidence. Mais arrivé là, l'homme poilu, égal aux bêtes par l'instinct, se tapa le crâne, se dressa, dit: «Merci, ma vieille,» et s'en alla, impénétrable.

III

Avril ne sait pas qui, ne le saura jamais. Peu à peu, la chambrée est redevenue indifférente. Il s'exaspère toujours. Une salive continue aux lèvres, il pèle à force de se laver la figure. La nuit, il imagine de ramper au milieu des lits. Tantôt il guette ceux qui rêvent tout haut. Tantôt il serre une gorge en criant:

--C'est toi, hein! dis que c'est toi.

On lui lance des godillots. Il s'enfuit à grandes enjambées et ne s'endort qu'au petit jour d'un sommeil trouble où son imagination lui retrace obstinément un tableau si exact, que, de dégoût, Avril fronce ses narines.

Souvent, après la soupe, il sort seul, cherche un quartier silencieux de la ville. La place est déserte. À peine un chien frôle un banc. Avril s'assied et s'enveloppe la tête dans un mouchoir parfumé. Aussitôt les souvenirs se mettent à leur travail de fouisseurs. Le coeur malade, Avril se lève et se promène d'arbre en arbre. Les nausées le suivent.

Et c'est irréparable.

Certes, la vie lui réserve d'agréables surprises. Plus tard, il lira des vers de fine poésie. Il entendra des chants d'oiseaux. Il pourra toucher du bout du doigt la peau élastique des femmes, respirer des fleurs, sucer des sucreries, et peut-être que ses yeux seront charmés par des élégances d'ibis roses, mais il n'oubliera jamais qu'une fois il a senti sur sa face la caresse d'un derrière d'homme.

Tristement Avril s'appuie contre un arbre, et, par petites secousses douloureuses, il commence de vomir.

LE MUR

_À Georges Courteline._

I