Chapter 4
Et tandis que la soie, toutes ses mailles titillées, fait ses délices de la peau, la jeune fille penche encore la tête, s'attarde à écouter, entend distinctement des choses, à gauche.
Elle a une tourterelle dans le coeur!
LE MOINEAU
_À A. Collache._
On frappe aux carreaux. Ils ont «pris» cette nuit, et le givre les a géométriquement fleuris.
Toc! Toc! Il semble qu'on enfonce de petites pointes dans du verre.
--Je sais ce que c'est, dit Mlle Eugénie. Aussitôt, elle se lève. Elle doit être bonne et tendre, car ses jambes semblent bien vilaines, inaccordables, et ses pieds, larges et plats, traînent sur le tapis, comme des savates. Elle a les chevilles trop en relief, des doigts chevaucheurs, des mollets dégorgés, et, aux épaules, des salières telles qu'il faudrait mettre du poivre dedans pour exciter quelque homme.
Heureusement, par ces temps durs, son coeur se fend comme les pierres. Elle entr'ouvre la fenêtre. Le moineau saute sur son doigt. Elle lui sert un déjeuner intime de miettes et de graines.
--Quand on pense qu'il a passé la nuit dans la rue!
Elle le flatte, l'embrasse et lui écrase du pain dans de la salive.
En chemise, elle grelotte à fleur de peau et brûle d'un feu caché. Par une fente de la croisée, la bise siffle sa nudité de laide; mais la conscience du devoir accompli croît en Mlle Eugénie, s'élargit, s'enfle, et, comme un ballon intérieur, la soulève et la porte, un instant suspendue, planante.
--Ah! moineaux crottés, moineaux va-nu-pieds, que Dieu misérablement abandonne, venez à moi, en foule; j'ai de la charité pour tous vos appétits.
Pit! Pit! Le moineau mange, comme s'il avait été apprivoisé par M. Theuriet lui-même.
Et ces petites bêtes ne sont pas ingrates. Il est évident que nos prières montent au ciel, roulées en cigarettes sous leurs ailes chaudes. La recommandation d'un oiseau vaut, pour le moins, son pesant de plumes.
Elle divague, la chère jeune fille! Elle en est à ce point de l'attendrissement où l'on s'imagine qu'on va parler en vers.
Déjà elle touche le prix de sa bonne action en voeux entendus, en souhaits réalisés.
Voilà qu'elle pleure un peu!
Fût! Fût! La queue, les ailes remuantes, le moineau rassasié se perche au bout de l'index, fait bec fin et ventre plein, et, avant de s'envoler au-dessus des toits éclatants de blancheur pure, vers les froides couches d'air irrespirable, il laisse, comme solde, à Mlle Eugénie, au creux de la main, entre la ligne de vie et la ligne de prospérité, une crotte.
LE BEAU-PÈRE
_À Alcide Guérin._
L'unique fenêtre de la chambre à coucher donne sur le jardin. Mlle Eugénie écarte, en éventail, des plumes de paon dans un vase.
Depuis longtemps, il est question d'un mariage pour elle. M. André Meltour, de Saint-Étienne, la trouve à son goût, et rondement, bon commerçant, presse les choses.
En visite, ce matin même, il «se déclare» à M. Lérin, au soleil, près de la petite barrière blanche.
Adroitement, il a commencé par le complimenter sur l'entretien des allées, et par lui poser, avec intérêt, quelques questions d'horticulture.
--Qu'est-ce que c'est que ça, monsieur Lérin?
--Comment! à votre âge, vous ne connaissez pas encore les oignons?
La fenêtre est entr'ouverte, et Mlle Eugénie entend nettement. Tantôt elle se blâme d'écouter, et tantôt elle chasse, comme des mouches, les scrupules entêtés à revenir.
--Oui, mon cher monsieur Lérin, dit-on, Saint-Étienne est une ville d'aspect sale, fumeux. Le soleil paraît jaune. Les fleurs, qu'on fait venir à grands frais, se fanent incontinent. Il semble que les ruisseaux roulent du charbon délayé. Mais, prenez quelques gouttes de cette eau noire dans le creux de votre main, les voilà claires, limpides et pures: Est-ce comique? Il sort de Saint-Étienne les rubans les plus doux à l'oeil et au toucher et jamais une épidémie n'y est entrée.
Concevez-vous? En vingt-cinq jours, comme aux sources vantées, une femme délicate pourrait y restaurer sa vigueur.
C'est un coup droit. M. Lérin ne semble pas touché. Il songe à l'eau noire claire et ne la voit pas bien.
--Non, je ne la vois pas bien.
--S'il vous plaît?
--Vous êtes donc sourd? je vous dis que je ne vois pas votre eau.
--Les savants, répond M. Meltour, donnent leurs raisons diverses. En tout cas le phénomène n'est pas niable. Mlle Eugénie le notera.
--Singulier!
--J'irai plus loin, continue M. Meltour, dont la langue prend le trot, l'air chargé de Saint-Étienne, que de grands chimistes parisiens ont analysé, par sa composition même, est préférable à tout autre air.
--Mais, si je vous entends, vos fleurs se fanent incontinent.
--Tandis que les femmes... Monsieur Lérin, vous êtes galant! mais nous sommes gens assez fins pour répondre à tout. Les femmes sont les rivales des fleurs: ainsi la contradiction s'explique.
M. Meltour, satisfait, rit. Mais M. Lérin se garde de sourire.
--Votre soleil est jaune?
--Tout jaune, sans éclat. Mlle Eugénie ouvrira peu son ombrelle, je vous en avertis.
--Elle va donc à Saint-Étienne?
--J'ose espérer que si j'ai le bonheur d'en faire ma femme, elle me suivra partout, comme le code le lui ordonne.
--Vous voulez donc vous marier? demande M. Lérin.
M. Meltour se découvre et, doucement, passe la main sur ses cheveux rares:
--Je crois qu'il est temps; n'est-ce pas votre avis?
--Oh! des fois, ça repousse, dit M. Lérin.
--Je suis un homme, répond M. Meltour, je me dis la vérité à moi-même, et je ne compte que sur l'indulgence de mademoiselle votre fille.
--C'est donc avec ma fille que vous voulez vous marier?
--Monsieur Lérin, vous vous moquez!
--Ah!
Ces messieurs se taisent. Les plumes de paon tremblent entre les doigts de Mlle Eugénie. Elle attend, ses yeux dans leurs yeux, quand soudain M. Meltour, désireux d'en finir, parle ferme et bref.
--Eh bien, que dites-vous?
--Moi, rien. C'est votre affaire.
--Comment cela, cher beau-père?
--Tenez, finissons, fait M. Lérin. Vous voulez épouser ma fille, et, la connaissant mal, vous me demandez à moi quelques renseignements. Je n'en ai point à vous donner.
Est-ce que je sais quelle femme sera ma fille? Vous m'êtes sympathique comme un homme qu'on a rencontré trois fois, c'est-à-dire indifférent; je vois votre embarras; si vous faites une sottise, vous direz: «On m'a trompé!» et, si vous tombez bien, vous vous applaudirez seul, en vantant votre bon goût. Tout est possible, Monsieur. On a vu des gens heureux. Le serez-vous? Qui le prédirait? Pas moi. Vous hésitez. Il vous faudrait quelques conseils, un coup d'épaule. Ah! si je vous souriais, vous appelais du geste comme un petit qui apprend à marcher!... Mais je reste là, incohérent, de bois, et, pour me corrompre, vous me nommez: «Cher beau-père!» Je me retiens solidement de vous répondre: «Mon gendre!»
Monsieur, j'ai passé l'âge où l'on s'attendrit. Mariez-vous. Dans une vingtaine d'années, quand vous aurez fait vos preuves, je me réjouirai et vous féliciterai. D'ici là, je me montrerai froid, et, n'était l'ennui d'aller à la messe, j'assisterais sans souci à votre aventure. Donnez quelques sous au curé pour qu'il fasse vite, car, à la campagne, les églises manquent de confortable.
Oh! Monsieur, vous êtes dans une situation pénible. Je ne vous plains pas, mais il vous en arrive une bien bonne. Franchement, je n'y peux rien. Parlons d'autre chose, voulez-vous?
Il conclut:
--Je veux arracher, pour notre déjeuner, deux ou trois radis noirs. Les aimez-vous, les radis noirs?
--Oui, dit M. Meltour, surtout quand ils sont blancs.
Les plumes de paon, élégamment ordonnées, rayonnantes, baignent dans du soleil leurs aigrettes nuancées et leurs yeux cerclés de couleurs vives. Mlle Eugénie, tout oie, sanglote, et, comme elle n'a pas beaucoup de poitrine, ses grosses larmes tombent par terre, verticales.
IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT FERMÉE
_À Fernand Vanderem._
EUGÉNIE.--Vous ne voulez pas que j'entre?
ÉMILE.--Chère madame, je suis désolé; j'ai un monsieur, un directeur. Nous causons sérieusement. Il s'agit de gros intérêts.
EUGÉNIE.--Comment? j'arrive de province; je monte vos six étages et vous ne voulez pas que j'entre! Vous êtes dur.
ÉMILE.--Ma chère dame, puisque je vous dis que j'ai quelqu'un.
EUGÉNIE.--Vous dites que c'est un monsieur, je n'ai pas peur d'un monsieur!
ÉMILE.--Sans doute, mais il est vieux et nous sommes en affaires. Je vous assure qu'il m'est impossible de vous recevoir. Tout raterait.
EUGÉNIE.--Je parie que ton monsieur, c'est une femme.
ÉMILE.--Un monsieur n'est jamais une femme. D'ailleurs, entendez-vous? il tousse.
EUGÉNIE.--Je n'entends rien.
ÉMILE.--Il a toussé tout à l'heure. Il ne peut pas tousser constamment pour vous faire plaisir.
EUGÉNIE.--Ainsi, tandis que ce monsieur se carre, s'allonge dans ton fauteuil, il faut que je me tienne debout sur mes pauvres jambes!
ÉMILE.--Chut! pas si haut! le frotteur est dans l'escalier, qui racle. Le laitier peut venir d'un instant à l'autre, et la concierge ne fait que grimper.
EUGÉNIE.--Bon: chuchotons! Ah! que j'ai chaud! Je boirais un verre d'eau d'un trait.
ÉMILE.--Si vous m'aviez écrit, je vous aurais attendue dans un café et nous aurions causé en prenant un bock.
EUGÉNIE.--Je te vois, c'est l'essentiel.
ÉMILE.--As-tu quelque chose d'important à me communiquer?
EUGÉNIE.--J'ai à te communiquer que je t'aime toujours. Ouvre donc la porte toute grande. Je n'aperçois que le bout de ton nez dans de l'ombre. Là, bien. Tu es rasé! Est-ce que tu t'es rasé pour moi? Donne-moi l'étrenne de ta barbe.
ÉMILE.--Non, j'avoue que c'est pour moi. Boutt! je me rase tous les deux jours. Boutt!
EUGÉNIE.--Oh! ce petit baiser d'un sou. Embrasse-moi mieux que ça, proprement.--Qu'est-ce que tu écoutes?
ÉMILE.--Il me semble qu'on a ouvert une porte à l'étage au-dessous. On nous guette. Vraiment, nous serions mieux dans la rue. Tu te compromets, et je ne veux pas que tu prennes l'habitude de t'exposer ainsi. Du reste, je ne suis presque jamais chez moi.
EUGÉNIE.--On ne me connaît pas, puisque j'arrive de province. Dieu! que je suis lasse! J'ai envie de m'asseoir sur l'escalier, par terre.
ÉMILE.--Malheureuse petite femme! Je me fais un mauvais sang à te voir dans cet état.
EUGÉNIE.--Ne te tourmente pas. J'ai encore des forces. Est-ce que ton monsieur s'en ira bientôt?
ÉMILE.--Pas avant que tout soit réglé. Tu sais: quand on a mis la main sur un vieux, il ne faut plus le lâcher.
EUGÉNIE.--Oui, je sais. Qu'est-ce qu'il dirige?
ÉMILE.--Un journal, des théâtres, une foule de choses. Là n'est pas la question.
EUGÉNIE.--Enfin, comment s'appelle-t-il?
ÉMILE.--Qu'est-ce que cela te fait, puisque tu ne l'as jamais vu?
EUGÉNIE.--C'est juste. Holà! holà! mon coeur, mets ta main.
ÉMILE.--C'est vrai qu'il bat fort. Tu es montée trop vite. Il se calmera quand tu seras redescendue.
EUGÉNIE.--Je crois qu'il a remué, ton monsieur.
ÉMILE.--Il remue parce qu'il s'ennuie, cet homme.
EUGÉNIE.--Encore cinq minutes. J'ai droit à cinq minutes; tu me les accordes?
ÉMILE.--Soit. Ton mari, M. André Meltour, va bien?
EUGÉNIE.--J'espère que nous n'allons point parler de mon mari.
ÉMILE.--Parlons de ce que tu voudras. Mais par quoi commencer? Nous n'avons que cinq minutes.
EUGÉNIE.--Moi qui voulais te dire tant de choses! je ne me rappelle plus rien. Te rappelles-tu, toi?
ÉMILE.--Moi, je me rappelle tout, notre rencontre, ses suites, ta chute, mon accident, nos peurs (avons-nous eu peur, un jour! et cet autre, avons-nous ri?), mon départ et tes larmes; quoi encore? Je relis notre roman, notre beau roman, comme si je l'avais devant moi, grand ouvert, à la page cornée du meilleur chapitre. Est-ce cela que tu veux dire?
EUGÉNIE.--Je songe à ta première caresse.
ÉMILE.--Je m'en souviens comme si c'était hier. Je n'ai pas besoin de t'affirmer que tout demeure ineffaçable, là, dans ma tête, et ici, dans mon coeur.
EUGÉNIE.--Comme cela a passé vite!
ÉMILE.--Ça n'a pas duré longtemps, mais cela a duré quelque temps et nous en avons profité. Il serait ingrat de trop se plaindre.
EUGÉNIE.--Écoute, mon ami: mes jambes se dérobent sous moi. Prête-moi une chaise, un pliant, un gros livre.
ÉMILE.--Sois raisonnable. Veux-tu un conseil?
EUGÉNIE.--Tout de toi.
ÉMILE.--Abrège ta visite. Fais cela pour moi. Ce monsieur s'impatiente.
EUGÉNIE.--Tant pis pour lui.
ÉMILE.--C'est méchant de ta part. Je ne te retrouve plus. Tu ne m'avais pas habitué à cet égoïsme. Mon avenir dépend de ce monsieur. Mais que t'importe?
EUGÉNIE.--Ne te fâche pas.
ÉMILE.--Je suis peiné, froissé.
EUGÉNIE.--Je m'en vais. C'est tout de même drôle que tu me défendes d'entrer à cause d'un monsieur. Je ne l'aurais pas mangé.
ÉMILE.--La plaisanterie est facile.
EUGÉNIE.--Je te promets de te quitter tout de suite, de te laisser à tes nombreux travaux, si tu me montres au moins le chapeau ou la canne de ce monsieur. Ça me tranquilliserait.
ÉMILE.--C'est de l'enfantillage. Qui m'empêchera de te montrer mon chapeau à moi ou ma canne à moi? D'abord les vieux ont des parapluies.
EUGÉNIE.--Ah! tu ruses. Tu te dérobes. Alors j'entrerai.
ÉMILE.--Chère madame, vous n'entrerez pas.
EUGÉNIE.--Brutal! vous me faites mal aux poignets.
ÉMILE.--Naturellement. Criez, ameutez les gens. Bousculez toutes mes quilles. Je vais être dans la nécessité de vous fermer la porte au nez.
EUGÉNIE.--Quel accueil! Mon ami, mon cher ami!
ÉMILE.--Eh ben, quoi?
EUGÉNIE.--Adieu.
ÉMILE.--Non, pas adieu. Ce serait trop bête. Nous nous aimons, après tout, et il est inutile de nous chagriner. Pardonnez-moi. J'ai été un peu brusque. Mais aussi, comprenez donc que mon monsieur s'exaspère. Je suis sûr qu'il marche de long en large. Donnez votre poignet que je souffle dessus. Ne craignez rien, je vous reverrai. Quand retournez-vous en province?
EUGÉNIE.--Dame! ce soir. Je n'étais venue que pour toi.
ÉMILE.--Retardez votre départ. Vous avez le temps. Il y a des monuments à Paris. Je vous guiderai. Fixons un rendez-vous pour demain. À quelle heure? à quel endroit?
EUGÉNIE.--Choisis toi-même.
ÉMILE.--C'est ça, convenu. J'y serai, sinon, je t'enverrai un petit mot.
EUGÉNIE.--Tu m'aimes?
ÉMILE.--Mauvaise! tu es très jolie, tu sais, ce matin.
EUGÉNIE.--Et encore, tu me vois dans un faux jour.
ÉMILE.--Boutt! à demain; compte sur moi. Boutt! Boutt! tiens-toi à la rampe. Ne te presse pas... L'escalier est dur.
EUGÉNIE.--À la bonne heure! Tu as une concierge qui cire. Fais-lui mes compliments. Au revoir.
ÉMILE.--Oui, c'est une excellente femme, Au revoir, chère madame... ma chérie, veux-je dire!
EUGÉNIE.--Tu vois! Tu vois! Ah! j'en pleurerais!
ÉMILE.--Comment, vous remontez! Voilà qu'elle remonte, à présent. Oh! mais non. Gare aux doigts! Je ferme.
BONNE-AMIE
LA ROSE LA PRUNE
LA ROSE
_À Edmond de Goncourt._
Bonne-Amie entra et tendit à Marcel, qu'elle aimait parce qu'il avait un prénom à la mode et qu'il écrivait dans les journaux, une rose.
--Elles sont introuvables, par le temps froid qui court, tu sais, lui dit-elle. Devine combien elle me coûte?
--Les yeux de la tête, dit Marcel.
Il emplit d'eau le plus ventru de ses pots bleus, pour y mettre la rose.
--Ne l'abîme pas, dit Bonne-Amie. Le fleuriste affirme qu'elle peut s'ouvrir dans une chambre bien chauffée.
--Justement: voilà un bon feu; attendons, dit Marcel.
--Et toi, quel plaisir veux-tu me faire? demanda Bonne-Amie.
Elle s'était assise et, les pieds à la flamme, elle ajouta:
--Je ne tiens pas aux cadeaux. Un rien me suffit, une attention délicate qui touche une femme plus que l'offre d'un empire ou de grosses richesses. Je ne sais quoi. Arrange-toi. Trouve quelque chose. Il me semble qu'à ta place je ne serais pas embarrassée. J'ai été gentille. Sois mignon.
--J'ai ton affaire, dit Marcel.
Sans hésiter, il prit le manuscrit en train, et, remuant la jambe, se tapotant la joue avec une règle, se mit à lire, à haute voix, le chapitre fameux dont il pouvait dire: «Celui-là, mon vieux, j'en réponds!»
Et c'était toujours ainsi. Les humiliations ne l'assagissaient pas. À peine avait-il répété: «Suis-je bête! suis-je bête!» qu'il recommençait de mendier, l'incorrigible, jusqu'à rougir, un peu d'admiration de femme.
Sa voix, éclatante dès le lancer des phrases, bientôt mollit, et, comme de coutume, au passage admirable où le mot serre l'idée si fort qu'elle étouffe, il s'arrêta, défiant, craintif, et regarda:
La jupe serrée aux chevilles, les genoux collés, les coudes au corps, les mains perdues dans les manches, Bonne-Amie avait voûté sa taille, plissé son front, rentré ses yeux et cousu sa bouche, car elle ne dit même pas: «J'avoue que mon opinion personnelle n'a qu'une importance secondaire.»
Vraiment, elle n'avait oublié que de poser sur la cheminée, à droite et à gauche de la pendule, ses deux inutiles coquillages, ses oreilles sourdes.
Tout entière, Bonne-Amie s'était fermée.
Et Marcel déjà se dépitait; mais soudain il s'attendrit:
Dans le pot bleu et ventru, la rose s'était ouverte.
Quel émerveillement!
L'émotion oscillante, folle, Marcel reluisait de sève. Il allait encore perdre la tête, s'emballer, fourrer avec reconnaissance son nez au creux de la fleur, lorsque enfin Bonne-Amie lui dit, à temps pour qu'il pût se reconquérir et se calmer:
--Tiens! la rose! à la bonne heure! le fleuriste ne m'a pas volée.
LA PRUNE
_À Marcel Schwob._
Au bout de la branche pend une prune qui ne veut pas tomber. Pourtant, gonflée comme une joue d'enfant boudeur, mûre, pleine d'un jus lourd, elle est continûment attirée vers la terre.
D'une pointe de feu le soleil lui pique la peau, lui ronge ses couleurs, lui brûle la queue tout le jour.
Elle ne se détache pas.
Le vent l'attaque à son tour, l'enveloppe d'abord, la caresse sournoisement de son haleine, puis, s'acharnant, souffle dessus d'un brusque effort.
La prune remue au gré du vent, docile, dorlotée, dormante.
Une violente pluie d'orage la crible de minuscules balles crépitantes. Les balles fondent en rosée et la prune luit, regarde, comme un gros oeil, au travers.
Un merle se pose sur la branche, par petites détentes sèches s'approche de la prune, lui lance de loin, prudent, les ailes prêtes, des coups de bec en vain rectifiés.
À chaque coup, la branche mince plie, la prune recule et fait signe que non.
Elle défierait jusqu'au soufflet d'une longue perche, jusqu'aux échelles des hommes.
Or Bonne-Amie vient à passer.
Elle voit la prune, lui sourit, se cambre avec nonchalance, penche la tête en arrière, cligne de l'oeil et ouvre ses lèvres humides de gourmandise.
La prune y tombe!
Et Bonne-Amie, qui ne doute de rien, me dit, sans paraître étonnée, la bouche pleine:
--Tu vois, elle a _chédé_ à mon _cheul_ désir.
Mais aussitôt punie que coupable du péché d'orgueil, elle rejette la prune.
Il y a un ver dedans.
LEVRAUT
CANARD SAUVAGE LE FLOTTEUR DE NASSE
CANARD SAUVAGE
_À Henri Mazel._
--Allez, Levraut, apportez donc!
Mais ces cris, poussés d'une voix forte, étaient vains. M. Mignan eut recours aux menaces et aux insultes. Levraut bondissait à hauteur d'homme ou faisait le chien couchant, ou, le nez très bas, au bord de l'eau, l'arrière-train roidi comme un arc-boutant, semblait se braquer sur le canard blessé. Parfois, il s'éloignait de son maître à l'abri d'une poussée qui l'eût culbuté dans la rivière. Le canard battait de l'aile, pulvérisait l'eau autour de lui, bien malade. Levraut, fort chien d'arrêt au poil ras, luttait contre sa peur de l'eau glacée, et, entêté, se dressait sur ses pattes de derrière, violemment. M. Mignan vit le canard s'agiter encore avec frénésie, allonger le cou, se coucher sur l'eau, et s'en aller doucement à la dérive, emporté mort par le courant. Il pensa:
--Cette fois, je suis sûr de l'avoir!
Il lança des pierres afin d'exciter Levraut au bain. Il voulut l'attirer à lui par des paroles trompeuses, en se tapotant le genou du bout des doigts. Mais Levraut gardait sa prudence et ses distances.
--Veux-tu apporter canard, chien de malheur!
Le tutoiement ne réussit pas mieux que la politesse. Cependant, le canard s'éloignait parmi les glaçons qui, réunis en flottille, brillaient comme des morceaux de vitre. Le long de l'Yonne, M. Mignan le suivit. Levraut l'imita. Cette promenade ne pouvait être bien longue et M. Mignan semblait peu inquiet. D'ailleurs, il jouissait de son beau coup de fusil: son émotion se prolongeait et des portions de son être vibraient encore. Le canard, forcément, s'arrêterait à quelque tronc. On voit des glaçons, qui offrent moins de prise, s'immobiliser au plus léger obstacle et s'échafauder les uns sur les autres. En outre, M. Mignan comptait toujours sur Levraut. C'est quelquefois une question de procédé. Ainsi, il pouvait faire semblant de ne penser à rien, siffler même entre ses dents un air sans importance, puis, brusquement, saisir le chien par la peau du cou et le jeter à l'eau.
--Une fois à l'eau!...
Mais Levraut s'arrêtait net, l'air désintéressé, prêt à fuir. M. Mignan se rendit compte qu'il n'y avait rien à faire avec cet animal-là. Tous les deux continuèrent leur marche, guidés par le canard, et M. Mignan prit le parti de l'accompagner jusqu'à sa halte.
Il faisait très doux, et la neige commença de tomber, enveloppante et fine. M. Mignan, qui portait un binocle, dut fréquemment en essuyer les verres sur la doublure de son paletot. Gras et lourd, il enjambait les échaliers, péniblement, en soulevant sa cuisse ou ses guêtres avec la main. Quand il mettait le pied dans une ornière, ou dans le creux d'un sabot de boeuf, des aiguilles de glace se brisaient avec un grésillement agaçant pour ses dents. Sur toute la rivière se répercutait l'écho des craquements sonores. Le canard se cachait derrière une touffe de joncs, un saule, une pile de bois carrée comme une table où la neige aurait mis une nappe, réapparaissait et s'évanouissait encore au plus épais des flocons, toujours loin du bord.
Du coin de l'oeil, M. Mignan observait Levraut qui maintenait son allure indifférente, la queue basse, comme un chien de luxe à bouche inutile. Tantôt il souhaitait de le tenir là, entre ses deux genoux, et de lui donner des coups de poing sur la tête, sans compter, et sans pitié pour ses hurlements, les cloches du village voisin dussent-elles s'en ébranler; tantôt il soufflait fortement et son haleine fumeuse lui rappelait d'étonnantes histoires, où, sous l'action du froid, les paroles se solidifient, dans l'air, en morceaux de glace gros comme des berlingots. Déjà une couche de neige alourdissait sa marche. Au fond, il rageait de toutes ses forces.
--Une perche quelconque serait peut-être une perche de salut!
Il tenta d'arracher une branche de saule, mais, pour une violente secousse, une brindille inoffensive lui resta dans la main. D'une nature apoplectique, il avait le sang aux joues et la neige fondante le cuisait désagréablement. Ils arrivèrent au barrage du Gautier.
--Cette fois, canard, mon ami, tu vas te cogner le nez. Finie la ballade!
Pas le moins du monde! Une pelle se trouvait levée. Le canard passa dessous, simplement et comme il fallait s'y attendre. Il disparut dans un remous, barbota quelques secondes en pleine écume, et, de nouveau, se remit à glisser moelleusement, fugitif vivant, on l'aurait juré, et certes infernal, à l'aise au milieu de la rivière s'élargissant. La colère de M. Mignan devenait un danger. Il voulait respirer, mais il ne savait quel tampon refoulait l'air hors de lui. Il s'arrêta, imité par Levraut qu'il semblait oublier, prit le ciel à témoin, et tout de suite résolu, repartit:
--J'en crèverai, dit-il, mais je ne lâcherai pas.
La neige, silencieuse et serrée, lui mouillait le nez, les lèvres, le cou, éteignant complaisamment tous les feux qui lui poignaient à fleur de peau. Elle collait sous ses pieds, doublait, triplait ses semelles, lui donnait une attitude d'échassier, jusqu'au moment où, l'une des boules désagrégée, il se déséquilibrait, soudain boiteux. Plus loin, il faisait envoler d'un peuplier une bande de chardonnerets et l'arbre semblait brusquement secouer des fleurs chantantes.