Chapter 3
Le foin, pressé contre les poutres, s'y appuyant de toutes ses bottes, dégringolait jusqu'aux pieds de Françoise en escaliers irréguliers. La poule s'était installée en haut, dans un nid fait comme exprès pour elle. Il aurait fallu, pour l'atteindre, affronter des périls, enfoncer dans des trous, risquer des enjambées, se donner bien du mal, et encore! Ce fut sans appréhension qu'elle vit la servante tenter l'assaut, tâter les couches de foin du bout du pied, pressentir les gouffres, osciller, s'arrêter prudente, se consulter et recommencer l'escalade.
--Attends, attends... disait Françoise, je vais t'apprendre, moi!
Qu'est-ce qu'elle allait lui apprendre?
Son pied heurta quelque chose de dur, le manche d'une fourche enfouie dans le foin, jusqu'aux dents.
Françoise tomba sur le dos; ses bras battirent l'air.
Elle sentit toute sa colère se dissoudre comme un fondant, et, fixée par la poule sérieuse, partit d'un rire prolongé.
C'était doux comme un lit de plumes, plus doux. Le foin la chatouilla de toutes ses pointes, jouant avec elle, la cernant, guetteur, prompt à surprendre un bout d'oreille. Elle se retournait d'une joue sur l'autre, se sentait une pelote dans chaque main, et, quand elle remuait les mollets, ses bas s'emplissaient d'aiguilles à tricoter. Elle fermait les yeux, les rouvrait, apercevait la poule toujours grave, absorbée, et criait encore, convulsive à force de rire:
--Poule, poule! Oh! la mâtine!
Vraiment elle prenait une douche de foin. Des poutres descendait une cascade d'herbes sèches. Des vagues lui tombaient sur les bras, sur le front, comme si le «foineau» fût changé subitement en une sorte d'étang onduleux. Elle ne voyait plus que de temps en temps, et par des éclaircies, la poule immobile. Les flots de foin coulaient régulièrement. Tout à coup, le rire de Françoise fut cassé net.
Le fils de Mme Lérin était agenouillé près d'elle.
--Comment, c'est vous, monsieur Émile, c'était vous!
Elle n'en revenait pas de le trouver là, tout contre, sans qu'elle l'eût soupçonné, monté du foin ou tombé des tuiles par enchantement. Il souriait d'un air embarrassé et mâchait un fétu. Avec la fourche il continuait de lui couvrir, comme d'un drap de foin, la poitrine, les jambes, tout le corps.
--C'est la poule, dit Françoise; je suis tombée, mais je me relève, monsieur Émile.
Elle fit un effort vain.
--Allons, voilà que je ne peux plus, maintenant!
Elle recommença de rire de bon coeur, les bras tendus.
--Non, j'y resterai, bien sûr!
M. Émile jeta sa fourche en haut du «foineau» et prit les deux mains de Françoise. Elles étaient grasses, moites. Il se raidit, le corps en arrière, les genoux arc-boutés, la souleva. Mais il dut lâcher tout. On était mal «parti» et Françoise retomba.
--À une autre! dit-elle.
M. Émile reprit les deux mains. Longuement il en écartait les doigts pour y accrocher les siens, tentait un essai par les poignets, mais cela glissait trop, et il revenait aux doigts après un arrêt à la paume.
--Une, deux: y êtes-vous?
Il y était, l'étreignait, l'étouffait, l'embrassait, et la baisait avec violence, très vite, sans un mot.
Du coin où M. Émile l'avait lancée, la fourche se précipita, ses trois dents aiguës en avant, et le mordit. Il ne put retenir une plainte et, d'un revers de main, la rejeta plus haut encore.
Elle revint, mais hésitante, au moyen d'une glissade, sournoise, les dents toujours ouvertes, arriva sans bruit, inattendue, surprenante.
Cette fois ce fut Françoise qui cria, meurtrie dans toute sa chair.
M. Émile repoussa la fourche avec tant de force, qu'elle enfonça dans le foin ses trois dents, profondément, et toute droite, se tint tranquille, comme une bête hargneuse matée.
La poule dans son nid demeurait indifférente, tout entière à son oeuvre.
Autour d'eux, l'infini travail du foineau se continuait. L'univers des brins de paille et de foin bruissait faiblement, comme une chute de grésil. Aux tuiles, aux lattes, aux poutres, avec entêtement, les araignées accrochaient leurs délicats jeux de patience. Quelques-uns se fondaient en une seule tente fine, sans pli et sans déchirure. Des toiles isolées semblaient des débris de papier décollé par l'humidité dans une chambre inhabitée. Une araignée solitaire glissait sur son filet, défiante, l'allure oblique. Une hirondelle entra, fusa, enleva la toile et l'araignée et sortit, d'un trait.
Soudain la poule, prise d'effarement, donna des coups de bec dans le vide et, avec un lourd déploiement d'ailes, caquetante, franchit les deux corps enlacés et s'en alla tomber en pleine cour. Une de ses plumes égarée, entraînée par le sillage de l'air, tourbillonna molle, fut saisie par les doigts invisibles du vent, s'anima, monta et s'évanouit, envolée comme un oiseau, vivante.
Françoise dressa la tête. Mme Lérin appelait:
--Françoise, Françoise, où êtes-vous donc?
--Voilà! voilà!
Mais hébétée, elle ne bougeait pas, serait restée là, quand M. Émile, bien avisé, grimpa jusqu'au nid de la poule, y plongea la main, prit l'oeuf et le tendit à Françoise.
Elle descendit rapidement l'échelle.
--Qu'est-ce que vous avez donc fait? dit Mme Lérin, que vous êtes couverte de foin?
--C'est plein d'oeufs, là-haut, dit Françoise: j'en ai même cassé un. Tenez, voilà l'autre.
Elle crut remarquer que Mme Lérin persistait à la regarder singulièrement.
--Ça doit se voir, pensa-t-elle.
Mais Mme Lérin, soupesant l'oeuf, et le mirant au soleil, lui dit d'un ton naturel:
--Il faut faire attention, Françoise. Les oeufs sont rares, cette année, bien plus rares que l'année dernière. Ils n'ont jamais été aussi rares.
DEUXIÈME PARTIE
LE SEAU
_À Eugène Bosdeveix._
Cette nuit, on a crié dans le jardin, et ce matin, vers cinq heures, sûr de la présence du soleil, je saute du lit pour aller voir. Mon père et ma mère dorment encore, ainsi que Françoise, notre bonne, assez paresseuse depuis quelque temps.
Je voudrais me rappeler les cris, ou plus exactement les plaintes, mais je ne suis pas de ces personnes douées, auxquelles il suffit d'entendre un air une fois pour le retenir. Il ne résonne dans ma mémoire que des bruits vagues légers comme des oeufs vides.
Je parcours lentement le jardin et cherche des traces de pas.
Les allées sont trop sèches. De nombreux fils blancs les traversent. Cependant l'une d'elles en a moins que les autres, et ceux qui lui restent semblent avoir été tendus rapidement à la dernière heure.
Je prends cette allée et m'interroge sur l'utilité de tous ces fils.
Les araignées les sécrètent-elles pour y suspendre leur linge?
Du linge d'araignées!
Mon imagination va bien aujourd'hui et me fait espérer d'importantes découvertes.
D'abord, je note qu'un poirier a quelques-unes de ses branches cassées.
Est-ce par un animal, une chèvre?
Mais une chèvre bêle et ne crie pas.
En outre, elle aurait brouté les branches.
Par un voleur?
Je sais le nombre des poires: vingt-huit. Aucune ne manque. Elles brillent de rosée. On les embrasserait comme des joues. Dans deux ou trois semaines, elles seront bonnes à cueillir.
Je ramasse des brindilles parmi les fraisiers. Ce n'est pas une personne distraite qui les a brisées. Elles ont été mordues comme afin de calmer une douleur, une grosse rage de dents par exemple. Moi, je mangerais des feuilles!
A la quantité des brindilles mâchées je devine qu'on souffrait beaucoup et qu'on est demeuré longtemps près du poirier.
Un peu plus loin _elle_ s'est appuyée contre un autre arbre, haut pommier dont les petites pommes grises apaisent, en été, mes plus fortes soifs.
J'ai dit _elle_ parce que l'écorce a pincé entre deux écailles un long cheveu de femme, blond. Je préférerais un cheveu noir ou châtain, et j'éprouve un commencement de trouble.
Au delà du pommier, la trace des pas devient visible. La marche s'appesantit. Le pied reste longtemps posé sur le sable, le marque avec netteté, s'en détache péniblement, et les empreintes se resserrent, se touchent presque.
J'arrive à l'extrémité de l'allée. Elle se perd dans un épais bouquet de noisetiers sous lesquels j'ai disposé, pour mes siestes, des fagots en forme de fauteuil. «Fauteuil» n'est pas de trop, tant ce siège me plaît, tant je m'y trouve commodément aux grandes chaleurs.
C'est là qu'a dû se passer la chose.
Les fagots sont bouleversés comme les couvertures d'un lit, après une nuit agitée. Des mousses, de l'oseille, des oeillets, ont été arrachés par poignées, et le sol, rayé de coups de talons, humide çà et là, n'a pas encore bu tout le sang répandu. J'examine les lieux de près, en détail, accroupi, et machinalement je relève les brins d'herbe foulés, j'efface des souillures; du plat de la main je caresse, j'égalise la terre.
Car j'ai beau ne pas vouloir comprendre, il y a longtemps que je comprends.
Les certitudes m'arrivent par bandes, importunes, trop hâtives. Vivement intéressé, je déchiffre la série des indices à première vue, reconstitue la scène, et me souviens du mois, du jour où, frappant d'un doigt mon épaule, Françoise m'a dit, brusque:
--Vous savez, je suis prise!
Jamais elle n'a osé me tutoyer. Elle n'était point de ces paysannes qui s'enorgueillissent d'un bourgeois.
Je rarrange le fauteuil, puis, m'étant éloigné de quelques pas je reviens en indifférent qui se promène, par hasard, devant les noisetiers, sans penser à mal, et je me persuade que l'endroit a son air naturel de tous les jours. D'ailleurs, des chats ont pu se battre là, un chien vagabond s'y rouler.
Je regarde le soleil lent à monter, et j'écarte mon ombre afin qu'il puisse vite chauffer les traces mouillées où ça patouille et brûler ce qui tire l'oeil. Au fond, je ne suis pas à mon aise du tout.
Après, la lutte contre la souffrance terminée (on dit que c'est un vilain quart d'heure), qu'a-t-elle fait?
Il faut que je continue à comprendre malgré moi.
Ma lucidité m'effraie. Je n'ai qu'à suivre cette allée comme, sur une carte, une ligne pointillée au crayon de couleur. Je la ratisse avec soin, en tous sens, et me voilà au puits. Mes jambes reculent, mais je maintiens énergiquement les fuyardes, tandis qu'une lumière blessante m'entre au cerveau.
Françoise n'a pas jeté le petit. Elle l'a mis dans le seau de fer-blanc et elle l'a descendu doucement, à cause de la poulie grinçante, maternellement. Puis elle a perdu la tête. Elle n'a pas eu le courage de remonter le seau. Il pend là-bas, au fond. La chaîne oscille encore à mes yeux brouillés, déroulée tout entière, et la poulie n'a retenu que le dernier anneau plus gros que les autres.
Je le saisis et je tire. Plus j'approche du bord, plus c'est lourd. Je tire sans regarder, avec la peur de ramener...
Je lâcherais tout.
Rien!
Le seau, comme tous les seaux, a bien fait bascule en touchant l'eau, et le petit est loin. Je noue la chaîne, et me penche, poussé dans le dos, sur la margelle. J'ai un instant la tête enveloppée de glace.
Un morceau de ciment se détache, perce des couches vibrantes, emplit le puits de sourdes clameurs. Longtemps je prête l'oreille.
Je me redresse, le front rafraîchi. Je songe soulagé: «Françoise a tué, elle se taira.»
C'est très gentil de sa part. Le reste me regarde. D'abord, je veux qu'elle se remette, et je demanderai pour elle, à ma mère, huit jours, quinze jours de repos. Maman ne me refuse rien. Elle prendra une femme de ménage, en attendant que Françoise se rétablisse. D'ailleurs, s'il faut l'avouer, je pense que maman ne sera pas plus gênante qu'une complice discrète.
Tout de même, j'ai de la veine, et l'affaire aurait pu mal tourner. Mais ne recommence pas, l'ami! passe pour une fois, hein!
Tranquillisé peu à peu, innocent, je regarde devant moi, derrière moi. L'allée est propre, en ordre; mon âme aussi. Je ne compte plus qu'une ou deux inquiétudes menues. Ainsi, je devrai, à moins que je ne trouve un prétexte, boire à table de l'eau du puits, sans dégoût. En outre, quelle attitude aurai-je en présence de Françoise, à notre première rencontre, à notre confrontation?
Baissera-t-elle les yeux?
Il est sept heures. Mon père et ma mère s'éveillent et Françoise, épuisée, choisit les mots qu'elle va dire, pour qu'on la laisse au lit. Je n'oublierai pas de sitôt les deux heures d'émotions successives qui viennent de s'écouler, et j'ai un grand besoin de plein air, de recueillement.
D'ordinaire, par ce soleil, les poissons courent à fleur d'eau, sautent, gueule ouverte, sur les mouches, et se régaleraient même d'amorces artificielles. On pêcherait fructueusement ce matin. Je connais un coin, près des framboisiers où, par toutes ses gouttières, le chaume entretient une fraîcheur salutaire aux petits vers jaunes.
J'empoigne une pioche, la soulève haut, les bras raides, l'abats, et du premier coup, je déterre un chiffon mou, une loque rouge et boueuse, indigne de pincettes, l'enveloppe gluante de mon plaisir dépouillé, pareille aux papiers gras d'un déjeuner sur l'herbe... _le délivre!_
LES DEUX CAS DE M. SUD
LA PETITE MORT DU CHÊNE LES CHARDONNERETS
LA PETITE MORT DU CHÊNE
_À Louis Baudry de Saunier._
--Mais, se dit M. Sud, pourquoi n'as-tu pas tiré?
--J'ai oublié, se répondit M. Sud avec simplicité.
Il ne se gourmanda point davantage, et suivit de l'oeil les perdrix qui se posèrent là-bas, dans un carré vert.
--Bien! dit M. Sud; elles sont à moi!
Il fit le geste d'appuyer son index sur l'endroit, exactement. Il portait son fusil par le milieu, d'une main, les bras écartés, marchait en levant haut ses courtes jambes, et s'efforçait de maintenir derrière lui Pyrame, un vieux chien de location, d'ardeur modérée.
Arrivé au carré vert, M. Sud se baissa, cueillit une plante et demeura quelque temps rêveur. Était-ce de la luzerne? Était-ce du trèfle? Parisien têtu, il ne les distinguait encore que malaisément. Comme il se relevait, il entendit les perdrix «bourrir et cacaber». M. Sud avait trouvé dans un livre de chasse et retenu, pour de fréquentes citations, ces deux termes d'une sonorité étrange.
--Elles m'ont surpris, les diablesses! j'ai encore oublié de tirer, dit-il.
Les perdrix, l'une d'elles en tête et guide des autres, emportaient au loin leur lourde traîne pendante. M. Sud les regardait avec un bon sourire, admirait leur vol comme un feu d'artifice, et tortillait son brin de trèfle ou de luzerne. Elles passèrent la rivière, désunies un instant par les branches des saules, et tout de suite, presque au bord, se remisèrent hors de danger.
--Voilà qui n'est plus du jeu, dit M. Sud. Je n'ai pas de pont sous le pied, moi. Décidément, les malignes refusent le combat et me narguent!
Il s'imaginait caché dans le ventre d'une vache artificielle. Les perdrix se rapprochaient, confiantes. Un bras de fantôme sortait pour les ramasser une à une. Il leur cria ce mot d'esprit:
--Bonsoir, la compagnie!
Et, vengé, incapable de leur en vouloir, il ne les regretta même pas, tout aise d'échapper à des nécessités cruelles. Il se promena en pleine verdure, s'y rafraîchit les cuisses, y trempa ses fesses même, au moyen de brusque flexions. Il caressait aussi sa belle barbe blanche, et le cordon de son lorgnon dessinait sur le plastron de sa chemise une fourche fine.
--Vais-je rentrer bredouille?
Heureusement, des alouettes tireliraient dans tous les sens. Que n'avait-il, au lieu d'un fusil, un filet à papillons!
D'abord elles tournoyaient, incertaines de la route à suivre, puis s'élevaient lentes et grisollantes, sans doute en quête de miroirs. M. Sud fit la remarque que toutes montaient vers le soleil, le long de ses rayons, comme suspendues au bout de fils d'or qu'on pelotonne. Quelques-unes allaient certainement jusqu'aux flammes, pour s'y perdre, s'y rôtir, et M. Sud, la nuque douloureuse, la bouche ouverte, les yeux brouillés, espérait leur chute.
--Il faut pourtant que je les tire!
Au cul levé, c'eût été hasardeux. Il préférait s'en désigner une et la voir s'abattre, se motter, là, entre ces deux taupinières. Il s'avancerait sur elle, le fusil à l'épaule, et viserait un peu en dessous, pour ne point l'abîmer. Violemment étourdie, elle n'aurait plus que la force de sauter dans la gueule de Pyrame. Mais l'alouette était couleur de terre. M. Sud cherchait en vain la petite robe grise imperceptible, fondue. Il piétinait, tournait sur place, s'égarait comme quelqu'un qui vient de laisser tomber une pièce d'argent.
Il s'assit quelques minutes, afin de souffler, de renouer les cordons de ses guêtres et les nombreuses ficelles de son costume. Toutes les taches roses de son teint d'homme savamment nourri s'étaient rejointes et n'en formaient qu'une. Il s'épongea, se sourit dans une glace minuscule, fier de soi, et assuré de faire plus tard une belle conserve.
--N'aurai-je pas l'occasion de décharger mon arme?
Il l'ajustait contre sa joue, trouvait enfin la mire, et, pour terminer, étudiait de nouveau les incrustations de la crosse, ces damasquinures si riches qu'elles semblaient garantir l'adresse du chasseur.
--Certes, j'ai là un objet d'art, un fusil de luxe, quoique de précision. Mais part-il bien? J'en ai connu qui ont éclaté.
De grosses pierres le tentaient à cause de leur immobilité. Toutefois elles étaient par trop mortes, tandis qu'un arbre a de la sève, presque du sang. Il fit choix d'un chêne sérieux, vivace, trapu, isolé au milieu d'un champ et dont l'aspect devait épouvanter, la nuit. L'écorce, comme une vieille manche au coude, s'en était çà et là usée à la râpe des garrots que les chaleurs démangent. Tout autour du tronc, les sabots avaient battu, aplati le sol, et, pour n'être que de chevaux paysans, n'en empêchaient pas moins les herbes d'y pousser.
M. Sud calcula ses distances, car les plombs tantôt s'écartent et passent, les uns à droite, les autres à gauche, tantôt par répercussion peuvent vous blesser grièvement.
Debout, il doutait de lui-même et craignait le recul. À plat ventre, il n'apercevait plus le chêne. Il adopta donc la solide, confortable position du tireur à genoux. Il épaula non sans méthode, point pressé, grave et pâle. Le canon du fusil, d'abord vertical, s'inclina, se coucha sur le plan de tir.
M. Sud était agité de petites secousses, éprouvait des palpitations légères. Il transformait l'arbre en bête, en homme. Est-ce vrai, ce qu'on raconte, qu'une forte détonation peut décider la pluie? Il patienta, attendit le calme de ses nerfs et le silence de son coeur. Il voulait éviter l'à-coup, ne lâcher la détente, celle de gauche bien entendu, comme toujours, qu'après une pression graduée, tendre, interminable. De temps en temps, il risquait un coup d'oeil: au bout d'une allée d'acier éclatante, la mire se dressait ainsi qu'une borne. Au delà s'étendait un espace vide, glace sans tain. Enfin le chêne apparaissait, trouble, mouvementé, remuait toutes ses feuilles inquiètes comme une multitude d'ailes, et gémissait, oscillait dans un doux et long effort pour s'éveiller de sa torpeur mortelle.
Pyrame, en arrêt d'étonnement, faisait avec sa queue des signes discrets.
LES CHARDONNERETS
_À Lucien Priou._
M. Sud regardait les chardonnerets tantôt se poser sur le peuplier, et tantôt joncher la terre, comme une bande de fleurs volantes. Sans doute, il en désirait un pour le mettre à sa boutonnière. Longtemps il attendit qu'ils fussent bien en tas, irrésolu dès que l'un d'eux s'écartait.
Soudain, dans un accès de férocité et de bravoure, il déchargea son beau fusil, en détournant la tête.
Quand il revint à lui, son chien Pyrame mangeait les chardonnerets morts. Quelques autres, blessés à peine ou étourdis, échappaient aux happements de la gueule. M. Sud les ramassa et les mit dans sa poche, tout fier.
Ainsi, il avait tué: grâce à lui, là, des plumes s'étaient éparpillées; la terre buvait du sang; des cervelles se répandaient, blanches comme du lait d'herbe à verrues. Et si, malgré ces preuves, un incrédule doutait encore, il suffirait, pour le convaincre, de dire à Pyrame:
--Montre ta langue!
--Je veux garder la douille de ma cartouche! se dit M. Sud.
Il s'en alla. Il éprouvait le besoin de marcher vite et droit. Il avait hâte de rentrer à la maison et de retourner sa poche, tous ses amis assemblés.
Il entendait cette exclamation: «Fameux coup!» et répondait, modeste: «Vous êtes trop aimable, j'ai eu de la chance. Merci. La prochaine fois je ferai mieux!»
Il se flatta la barbe comme il faisait toujours à chaque contentement. Jamais elle n'avait été plus élastique. Il la soulevait haut, par les deux pointes, et la laissait ensuite retomber, écarter toute sa neige sur sa poitrine d'homme. Les chardonnerets remuèrent. M. Sud en prit un, avec des précautions, et l'examina pour voir «comment c'était fait».
Le chardonneret avait la tête rouge, les ailes jaunes et brunes; l'une d'elles, cassée, pendait. La mobilité de son bec et de ses yeux était l'unique signe de sa souffrance fine. Mais une remarque, entre toutes, frappa M. Sud. Cette miniature d'être ne lui faisait pas l'effet d'une «pièce de gibier». Il croyait soupeser un fragile objet d'art, fini au point de donner l'illusion de la vie. Il mania les chardonnerets les uns après les autres, et tous le troublèrent par leur effarement menu. Ses impressions tournèrent comme des roues folles. Il s'imagina penaud, et non plus triomphant, sous les regards de ses amis, et il écouta les fous rires des coquettes petites filles, déjà femmes par le don de se moquer.
--Oui, se dit-il, j'ai fait un beau coup. Quelle honte!
Il ralentit le pas. En ce moment, le chardonneret qu'il tenait s'envola, hésita un peu en l'air, étonné de se sentir libre, et partit. Cette espièglerie réjouit M. Sud:
--Celui-là n'avait pas trop de mal, dit-il. Les autres l'imiteront peut-être!
Il les percha tour à tour au bout de son doigt, avec des paroles encourageantes. Mais, désormais incapables d'essor, ils retombèrent au creux de la main.
--Qu'en faire? se demanda M. Sud.
Il ne songea pas à les élever dans une cage bien aménagée.
Il s'assura que personne ne pouvait le surprendre, regretta de ne point se trouver derrière une porte dont le verrou serait poussé, et déposa délicatement les chardonnerets au bord de la rivière. Le courant félin les saisit, noua, comme avec un fil, leurs ailes à peine battantes, les emporta. Vraiment, ils furent noyés sans avoir lutté plus que des mouches.
--Vois-tu, dit M. Sud à Pyrame, je préfère, décidément, la pêche à la chasse. Les poissons, ça n'a pas l'air de bêtes. Ils n'ont ni poil, ni plumes, et meurent tout seuls, quand ils veulent, sur le gazon, dans un coin, sans qu'on s'en occupe. Assez de carnage! À partir de demain, nous pêcherons: tu porteras le filet!
Ensuite, M. Sud jeta sa douille de cartouche, moins précieuse, maintenant, qu'un bout de cigare éteint, et, comme son pantalon en velours gris-souris était taché de sang, il trempa dans l'eau son mouchoir et s'efforça--ainsi qu'un criminel--de laver et de frotter les gouttes rouges qui reparaissaient toujours!
HISTOIRE D'EUGÉNIE
LE RÊVE LE MOINEAU LE BEAU-PÈRE IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT FERMÉE
LE RÊVE
_À Alfred Swann._
Mlle Eugénie Lérin se demande, en s'éveillant:
--Où suis-je?
Il lui faut reconstituer, détail à détail, la chambre, faire la reconnaissance des objets familiers, se déclarer:
--Voici la pendule et voilà le paravent. En face: les fenêtres!
Elle s'est donc grisée?
Elle se croit, au cerveau, une pelote de glu, où toutes ses idées sont collées comme des pattes de mouche:
--Qu'est-ce que j'ai fait, sans le vouloir?
Elle bâille, boursoufle l'édredon, tente de se rendormir, sur le ventre, sur le dos. Elle compte au plafond les taches de plâtre, et presse ses tempes entre ses pouces, comme pour faire jaillir le souvenir hors du front:
--Tiens, tiens, tiens!
Parfois ses lèvres s'avancent, en suçoir, aux succulents «passages» du rêve.
--Fameux! que serait-ce, si c'était «pour de vrai»?
Un instant, elle prend la pose dite en chien de fusil, croise ses doigts et ramène ses genoux au menton. Puis elle se détend, s'assied sur le lit, et met le premier bas, sans hâte, paresseuse.