Conversion Des Sauvages Qui Ont Este Baptizes En La Nouvelle Fr
Chapter 2
Il y a pardela des hommes d'Eglise de bon sçavoir que le seul zele de la Religion y a porté, lesquels ne manqueront de faire tout ce que la pieté requerra en ce regard. Or quant à present il n'est pas besoin de ces Docteurs sublimes qui peuvent estre plus utiles pardeça à combattre les vices & les heresies. Joint qu'il y a certaine sorte de gens desquels on ne se peut pas bien asseurer faisans métier de censurer tout ce qui ne vient à leurs maximes, & voulans commander par tout. Il suffit d'estre veillé au dehors sans avoir de ces epilogueurs qui considerent tous les mouvemens de vôtre corps & de vôtre coeur pour en faire registres, desquels les plus grands Roys méme ne se peuvent defendre. Et puis, que serviroient pardela tant de grans de cette sorte, quant à present, si ce n'est qu'ils voulussent s'addonner à la culture de la terre? Car ce n'est pas tout que d'aller là. Il faut considerer ce que l'on y fera y estant arrivé. Pour ce qui est de la demeure du Sieur de Poutrincourt, il s'est fourni au depart de ce qui lui estoit necessaire. Mais s'il prenoit envie à quelques gens de bien d'y avancer l'Evangile, je seroy d'avis qu'ils fissent cinq ou six bendes, avec chacun un navire bien equippé, & qu'ils allassent planter des colonies en diverses places de ces quartiers là, comme à Tadoussac, Gachepé, Campseau, La Héve, Ougoudi, Saincte Croix, Pemptegoet, Kinibeki, & autres endroits où sont les assemblées de Sauvages, lesquels il faut que le temps ameine à la Religion Chrétienne si ce n'est qu'un grand Pere de famille tel que le Roy en vueille avoir la gloire totale, & face habiter ces lieux. Car d'y penser vivre à leur mode j'estime cela estre hors de nôtre pouvoir. Et pour le montrer, leur façon de vivre est telle, que depuis la premiere terre (qui est la Terre-neuve) jusques aux Armouchiquois, qui sont pres de trois cens lieuës, les hommes vivent vagabons, sans labourage, n'estans jamais plus de cinq ou six semaines en un lieu. Pline a fait mention de certains peuples dits Ichtyophages, c'est à dire Mangeurs de poissons, vivans de cela. Ceux ci sont tout de méme les trois parts de l'année. Car venant le Printemps ils se divisent par troupes sur les rives de mer jusques à l'Hiver, lequel venant, par ce que le poisson se retire au fond des grandes eaux salées, ilz cherchent les lacs & ombres des bois, où ilz pechent les Castors, dont ilz vivent, & d'autres chasses, comme Ellan, Caribous, Cerfs, & autres animaux moindres que ceux-là. Et neantmoins quelquefois en eté méme ilz ne saissent point de chasser; & d'ailleurs ont infinie quantité d'oyseaux en certaines iles és mois de May, Juin, Juillet & Aoust. Quant à leur coucher, une peau etendue sur la terre leur sert de matelas. Et en cela n'avons dequoy nous mocquer d'eux, par ce que noz vieuz peres Gaullois en faisoient de méme. & dinoient aussi sur des peaux de chiens & de loups, si Diodore & Strabon disent vray. Mais quant au païs des Armouchiquois & Iroquois, il y a plus grande moisson à faire pour ceux qui sont poussez d'un zele religieux, par ce que le peuple y est beaucoup plus frequent, & cultive la terre, de laquelle il retire un grand soulagement de vie. Vray est qu'il n'entendent pas bien la façon de faire le pain, n'ayant les inventions des moulins, ni du levain, ni des fours; ains broye son blé en certaine façon de mortiers' & l'empâte au mieux qu'il peut pour le faire cuire entre deux pierres echauffées au feu: ou bien rotit ledit blé en epic sur la braise, ainsi que faisoient les vieux Romains, au dire de Pline. Depuis on trouva le moyen de faire des gateaux souz la cendre: & depuis encore les boulengers trouverent la façon des fours. Or ces peuples cultivans la terre sont arretés, ce que les autres ne sont point, n'ayans rien de propre, tels qu'estoient les Allemens au temps de Tacite, lequel a décrit leurs anciennes façons de vivre. Plus avant dans les terres au dessus des Armouchiquois sont les Iroquois peuples aussi arretés, par ce qu'ilz cultivent la terre, d'où ils recueillent du blé mahis (ou Sarazin) dés fèves, des bonnes racines, & bref tout ce que nous avons dit du pays desdits Armouchiquois, voire encore plus, car par necessité ilz vivent de la terre, estans loin de la mer. Neantmoins ils ont un grand lac d'etendue merveilleuse, comme d'environ 60 lieuës, à lentour duquel ils sont cabannés. Dans ledit lac il y a des iles belles & grandes, habitées desdits Iroquois, qui sont un grand peuple, & plus on va avant dans les terres plus on les trouve habitées: si bien que (s'il faut croire les Hespagnols) au pays dit le Nouveau Mexique bien loin pardela lesdits Iroquois, en tirant au Suroïst, il y a des villes baties, & des maisons à trois & quatre etages: méme du bestial privé: d'où ils ont appellé une certaine riviere _Rio d las vaccas_, la riviere des Vaches, pour y avoir veu en grand nombre paturer le long de la riviere. Et est ce pays directement au Nort à plus de cinq cens lieuës du vieil Mexique, avoisinant, comme je croy, l'extremité du grand lac de la riviere de Canada, lequel (selon le rapport des Sauvages) a trente journées de long. Je croiroy que des hommes robustes & bien composés pourroient vivre parmi ces peuples là, & faire grand fruit à l'avancement de la Religion Chrétienne. Mais quant aux Souriquois, & Etechemins, qui sont vagabons & divisés, il les faut assembler par la culture de la terre, & obliger par ce moyen à demeurer en un lieu. Car quiconque a pris la peine de cultiver une terre il ne la quitte point aisement. Il combat pour la conserver de tout son courage. Mais je trouve ce dessein de longue execution si nous n'y allons d'autre zele, & si un Roy ou riche Prince ne prent cette cause en main, laquelle certes est digne d'un royaume tres-Chrétien.
On a jadis fait tant de depenses & pertes d'hommes à la reconqueste de la Palestine, à quoy on a peu proufité: & aujourd'hui à peu de frais on pourroit faire des merveilles, & acquerir infinis peuples à Dieu sans coup ferir: & nous sommes touchés d'une se ne sçay quelle lethargie en ce qui est du zele religieux qui bruloit nos peres anciennement. Si on n'esperoit aucun fruit temporel en ceci je pardonnerois à l'imbecillité humaine. Mais Il y a de si certaines esperances d'une bonne usure, qu'elles ferment la bouche à tous les ennemis de ce pays là, lesquels la decrient afin de ne perdre la traite des Castors & autres pelleteries dont il vivent, et sans cela mourroyent de faim, ou ne sçauroient à quoy s'employer. Que s'il plaisoit au Roy, & à la Royne Regente sa mere, en laquelle Dieu a allumé un brasier de pieté, prendre goust à ceci (comme certes elle a faict au rapport de la Conversion des Sauvages baptizés par le soin du Sieur de Poutrincourt) & laisser quelque memoire d'elle, ou plustot s'asseurer de la beatitude des cieux par cette action qui est toute de Dieu, on ne peut dire quelle gloire à l'avenir ce lui seroit d'estre la premiere qui auroit planté l'Evangile en de si grandes terres, qui (par maniere de dire) n'ont point de bornes. Si Helene mere de l'Empereur Constantin eust trouvé tant de sujet de bien-faire, elle eust beaucoup mieux aymé edifier à Dieu des temples vivans que tant d'edifices de marbre dont elle a rempli la terre saincte. Et au bout l'esperance de la remuneration temporelle n'en est point vaine. Car d'un part le Sieur de Poutrincourt demeure toujours serviteur du Roy en la terre que sa Majesté luy a octroyée: en laquelle il feroit le rendez-vous & support de tant de vaisseaux qui vont tous les ans aux Terres neuves, où ilz recoivent mille incommodités, & en perit grand nombre, comme nous avons veu & oui dire. D'ailleurs penetrant dans les terres, nous pourrions nous rendre familier le chemin de la Chine & des Molucques par un climat & parallele tempéré, en faisant quelques stations ou demeures au Sud de la grande riviere de Canada, puis aux lacs qui sont plus outre, le dernier desquels n'est pas loin de la grande mer Occidentale, par laquelle les Hespagnols vont aujourd'hui en l'orient. Ou bien on pouroit faire la méme entreprise par la riviere de Saguenay, outre laquelle les Sauvages rapportent qu'il y a une mer dont ilz n'ont vu le bout, qui est sans doute ce passage par le Nort, lequel en vain l'on a tant recherché. De sorte que nous aurions des épices, & autres drogues sans les mendier desdits Hespagnols, & demeureroit és mains du Roy le proufit qu'il tire de nous sur ces denrées: Laissant à part l'utilité des cuirs, paturages, pecheries, & autres biens. Mais il faut semer avant que recuillir. Par ces exercices on occuperoit beaucoup de jeunesse Françoise, dont une partie languit ou de pauvreté, ou d'oisiveté: ou vont aux provinces étrangeres enseigner les metiers qui nous estoient jadis propres et particuliers, au moyen dequoy la France estoit remplie de biens, ou lieu qu'aujourd'hui une longue paix ne l'a encore peu remettre en son premier lustre, tant pour la raison que dessus, que pour le nombre de gens oisifs, & mendians valides & volontaires que le public nourrit. Entre lesquelles incommodités on pourroit mettre encore le mal de la chiquanerie qui mange nostre nation, dont elle a esté blamée de tout temps. A quoy seroit aucunement obvié par les frequentes navigations: estant ainsi qu'une partie de ceux qui plaident auroient plustot fait de conquester nouvelle terre, demeurans en l'obeissance du Roy que de poursuivre ce qu'ilz debattent avec tant de ruines, longueurs, solicitudes & travaus. Et en ce je repute heureux tous ces pauvres peuples que je deplore ici. Car la blafarde Envie ne les amaigrit point ilz ne ressentent point les inhumanités d'un qui sert Dieu en torticoli, pour souz cette couleur tourmenter les hommes, ilz ne sont point sujets au calcul de ceux qui manquans de vertu & de bonté s'affublent d'un faux pretexte de pieté pour nourrir leur ambition. S'ilz ne connoissent point Dieu, au moins ne le blasphement ilz point, comme font la plupart des Chrétiens. Ilz ne sçavent que c'est d'empoisonner, ni de corrompre la chasteté par artifice diabolique. Il n'y a point de pauvres, ny de mendians entre eux. Tous sont riches, entant que tous travaillent & vivent. Mais entre nous il va bien autrement. Car il y en a plus de la moitié qui vit du labeur d'autrui, ne faisant aucun metier qui soit necessaire à la vie humaine. Que si ce païs là estoit etabli, tel y a qui n'ose faire icy ce qu'il feroit là. Il n'ose point ici estre bucheron, laboureur, vigneron, etc. par ce que son pere est chiquaneur, barbier, apothicaire &c. Et là il oublieroit toutes ces aprehensions de reproche & prendroit plaisir à cultiver la terre, ayant beaucoup de compagnons d'aussi bonne maison que lui. Et cultiver la terre c'est le metier le plus innocent, & plus certain, exercice de ceux de qui nous sommes tous descendus, & de ces braves Capitaines Romains qui sçavoient domter & ne point estre domtés. Mais depuis que la pompe & la malice se sont introduits parmi les hommes, ce qui estoit vertu a tourné en reproche, & les fainéans sont venus en estime. Or laissons ces gens là, & revenons au Sieur de Poutrincourt, ains plustot à vous, Ô Royne Tres Chrétienne, la plus grande et la plus chérie des cieux que l'oeil du monde voye en la ronde qu'il fait chaque jour alentour de cet univers. Vous qui avés le maniement du plus noble Empire d'ici bas. Quoy souffirrez vous de voir un Gentil-homme de si bonne volonté sans l'employer & sans le secourir? Voulez vous qu'il emporte la premiere gloire du monde par dessus vous, & que le triomphe de cet affaire luy demeure sans que vous y participiés? Non, non, Madame, il faut que le tout vous en soit rapporté, & que comme les étoiles empruntent leur lumiere du soleil, aussi que du Roy & de vous qui nous l'avés donné toutes les belles actions des François dependent. Il faut donc prevenir cette gloire, & ne la céder à autre, tandis que vous avés un Poutrincourt bon François, & qui a servi le feu-Roy de regretable memoire vôtre Epoux (que Dieu absolve) en des affaires d'estat dont les histoires ne font mention. En haine dequoy sa maison & ses biens ont passé par l'examen du feu. Il ne passe point l'Ocean pour voir le païs, comme ont fait préque tous les autres qui ont entrepris de semblables navigations aux dépens de noz Roys. Mais il montre par effectz quelle est son intention, si bien qu'on n'en peut point douter, & ne hazarderez rien maintenant quand vôtre Majesté l'employera à bon escient à l'amplification de la religion Chrétienne és terres Occidentales d'outre mer. Vous reconoissez son zele, le vôtre est incomparable, mais il faut aviser où se pourra mieux faire vôtre emploit. Je louë les Princesses & Dames qui depuis quinze ans ont donné de leurs biens pour le repos de ceux ou celles qui se veulent sequestrer du monde. Mais j'estime (sauf correction) que leur pieté seroit plus illustre si elle se montroit envers ces pauvres peuples, Occidentaux qui gemissent, & dont le defaut d'instruction crie vengeance à Dieu contre ceux que les peuvent ayder à estre Chrétiens, & ne le font pas. Une Royne de Castille a esté cause que la religion Chrétienne a esté portée és terres que tient l'Hespagnol en Occident: faites ô lumiere des Roynes du monde, que par vous bientot ce monde nouveau où il n'est point encore conneu. Or reprenant le fil de mon Histoire, puisque nous avons parlé du voyage dudit Sieur de Poutrincourt, il ne sera point hors de propos si apres avoir touché les incommodités & longueurs de sa navigation, qui l'ont reculé d'un an, nous disons un mot du retour de son vaisseau. Ce que sera bref, d'autant qu'ordinairement sont brèves les navigations qui se font des terres Occidentales en deça hors le Tropique du Cancer. J'ay rendu la raison de cela en mon Histoire de la Nouvelle-France, où je renvoye le Lecteur: comme aussi pour sçavoir la raison pourquoy en Eté la mer y est remplie de brumes en telle sorte que pour un jour serein il y en a deux de brouillars: & deux fois m'y suis trouvé parmi des brumes de huict jours entiers. Ceci a esté cause que ledit Sieur de Poutrincourt renvoyant son fils en France pour faire nouvelle charge, il a demeuré aussi long temps à gaigner le grand Banc aux Moruës depuis le Port Royal, comme à gaigner la France depuis ledit Banc: & toutefois depuis icelui Banc jusques à la terre de France il y a huit cens bonnes lieuës: & de là méme jusques audit Port Royal il n'y a gueres plus de trois cens. C'est sur ledit Banc qu'on trouve ordinairement tout l'Eté force navires qui font la Pecherie des Moruës qu'on apporte pardeça, lesquelles on appelle Moruës de Terre-neuve. Ainsi le fils dudit Sieur de Poutrincourt (dit le Baron de Sainct Just) arrivant audit Banc fit provision de viande freche, & pecherie de poisson. En quoy faisant il eut en rencontre un navire Rochelois & un autre du Havre de Grace, d'où il eut nouvelles de la mort lamentable de nôtre defunct bon Roy, sans sçavoir par qui, ni comment. Mais apres eu en rencontre un autre navire Anglois, d'où il entendit la méme chose, accusans du parricide des gens que je ne veux ici nommer: car ils le disoient par haine & envie, n'ayans plus grans adversaires qu'eux. En quinze jours donc ledit Sieur de Sainct Just fut rendu dudit Banc en France ayant toujours eu vent en poupe: navigation certes beaucoup plus agreable, que celle du vingt-sixieme de Février mentionnée ci-dessus. Les gens du Sieur de Monts partirent du Havre de Grace neuf ou dix jours apres le dit 26 Février pour aller à Kebec, 40 lieuës pardela la riviere de Saguenay, où icelui Sieur de Monts s'est fortifié. Mais ilz furent contraints de relacher pour les mauvais vents. Et là dessus courut un bruit que le Sieur de Poutrincourt estoit peri en mer, & tout son equipage. A quoy je n'adjoutay onques foy, croyant pour certain que Dieu l'aidera, & le fera passer par-dessus toutes difficultez. Nous n'avons encore nouvelles dudit Kebec, & en attendons bientot. Mais je puis dire pour la verité que si jamais quelque chose de bon reüssit de la Nouvelle France la posterité ne aura de l'obligation audit Sieur de Monts autheur de ces choses, auquel si on n'eust point oté le privilege qui lui avoit esté baillé pour la traite des Castors & autres pelleteries, aujourd'hui nous aurions force bestiaux, arbres fruictiers, peuples & batimens en la dite province. Car il a desiré ardamment de voir pardela les affaires etablies à l'honneur de Dieu & de la France. Et jaçoit qu'on lui ait oté le sujet de continuer, si ne s'est il point decouragé jusques à present de faire ce qu'il a peu, ayant fait batir un Fort audit Kebec, avec des logemens fort beaux & commodes. En ce lieu de Kebec cette grande & immense riviere de Canada est reduite à l'étroit, & n'a que la portée d'un fauconneau de large, abondante en poissons autant que riviere du monde. Pour le pays il est beau à merveilles, & abondant en chasse. Mais estant en pays plus froid que le port Royal, assavoir quatre vingtz lieuës plus au Nort, aussi la pelleterie y est-elle beaucoup plus belle. Car (entre autres) les Renars y sont noirs, & d'un poil si beau, qu'il semble faire honte à la Martre. Les Sauvages du Port Royal y peuvent aller en dix ou douze jours par le moyen des rivieres sur lesquelles ils navigent préque jusques à la source, & de là portans leurs petits canots d'écorce par quelque espace dans les bois, ils gaignent un autre riviere qui va tomber dans ledit fleuve de Canada: & ainsi expedient bien-tot de longs voyages: ce que de nous-mémes ne sçaurions faire en l'etat qu'est le païs. Et par mer audit Kebec il y a dudit Port Royal plus de quatre cens lieuës en allant par le Cap Breton. Ledit Sieur de Monts y avoit envoyé des vaches dés il y a deux ans & demi, mais faute de quelque femme de village qui entendist le le gouvernement d'icelles, on en a laissé mourir la pluspart en se dechargeant de leurs veaux. En quoy se reconoit comme une femme est necessaire en une maison, laquelle je ne sçay pourquoy tant de gens rejettent, & ne s'en peuvent passer. Quant à moy je seray toujours d'avis qu'en quelque habitation que ce soit on ne fera jamais fruit sans la compagnie des femmes. Sans elles la vie est triste, les maladies vienent, & meurt-on sans secours. C'est pourquoy je me mocque de ces mysogames qui leur ont voulu tant de mal, & particulierement j'en veux à ce fol qu'on a mis au nombre des sept Sages, lequel disoit que la femme est un mal necessaire, veu qu'il n'y a bien au monde comparable à elle. Aussi Dieu l'a il baillée _pour compagne à l'homme, afin de l'aider & consoler:_ et le Sage dit que _Malheureux est l'homme qui est seul, car il n'a personne que l'echauffe, & s'il tombe en la fosse il n'a personne pour le relever._ Que s'il y a des femmes folles, il faut estimer que les hommes ne sont poins sans faute. De ce defaut de vaches plusieurs se sont ressentis, car estant tombés malades ilz n'ont pas eu toutes les douceurs qu'autrement ils eussent euës, & s'en sont allez promener aux champs Elisées. Un autre qui avoit esté de nôtre voyage, n'eut point la patience d'attendre cela' & voulut gaigner le ciel par escalade dés le commencement de son arrivée, par une conspiration contre le sieur Champlein son Capitaine. Les complices furent condemnés aux galeres, & ramenés en France. L'Eté venu assavoir il y a un an, ledit Champlein desireux de voir le païs des Iroquois, afin qu'en son absence les Sauvages ne se saisissent point de son Fort, il leur persuada d'aller là faire la guerre, & partirent avec lui & deux autres François, en nombre de quatre-vingts ou cent, jusques au lac desdits Iroquois, à deux cens lieuës loin dudit Kebec. De tout temps il y a eu guerre entre ces deux nations, comme entre les Souriquois & Armouchiquois: & se sont quelquefois elevés les Iroquois jusques au nombre de huit mille hommes, pour guerroyer & exterminer tous ceux qui habitoient la grande riviere de Canada: comme il est à croire qu'ils ont fait, d'autant que là n'est plus aujourd'hui le langage qui s'y parloit au temps de Jacques Quartier, qui y fit, il y a quatre-vingts ans. Ledit Champlein avec ses troupes arrivé là, ilz ne se peurent si bien cacher qu'ilz ne fussent apperceuz de ces peuples, qui ont toujours des sentinelles sur les avenües de leurs ennemis: & s'estans les uns & les autres bien remparés, il fut convenu entre eux de ne point combattre pour ce jour là, mais de remettre l'affaire au lendemain. Le temps lors estoit serein: si bien que l'Aurore n'eut point plutot chassé les ombres de la nuit, que la rumeur s'emeût par tout le camp. Quelque enfant perdu des Iroquois ayant voulu sortir de ses rampars, fut transpercé non d'un trait d'Apollon, ou de l'Archerot aux yeux bendés, mais d'un vray trait materiel & bien poignant qui le mit à la renverse. Là dessus, la colere monte au front des offensés & chacun se met en ordre pour attaque & se defendre. Comme la troupe des Iroquois s'avançoit, Champlein qui avoit chargé son mousquet à deux balles, voyant deux Iroquois marcher devant avec dés panaches sur la tête, se douta que c'estoient deux Capitaines, & voulut s'avancer pour les mirer. Mais les Sauvages de Kebec l'empecherent, disans: Il n'est pas bon qu'ilz te voyent, car incontinent, n'ayans point accoutumé de voir telles gens, ilz s'en fuiront. Mais retire toy derriere le premier rang des nôtres, & puis quand nos serons prets, tu devanceras. Ce qu'il fit: & par ce moyen furent les deux Capitaines tout ensemble emportés d'un coup de mousquet. Lors victoire gaignée. Car chacun se debende, & ne restoit qu'à poursuivre. Ce qui fut fait avec peu de resistance, & emporterent environ cinquante têtes de leurs ennemis, dont au retour ilz firent de merveilleuse fêtes en Tabagies, danses, & chansons continuelles selon leur coutume.
EXTRAIT DU REGISTRE DE BAPTEME DE L'EGLISE DU Port Royal en la Nouvelle France
_LE JOUR SAINCT JEHAN Baptiste 24 de Juin._
1. MEMBERTOU grand Sagamos àgé de plus de cent ans a esté baptizé par Messire Jessé Fleche Pretre, & nommé HENRY par Monsieur de Poutrincourt au nom du Roy.
2. MEMBERTOUCOICHIS (dit Judas) fils ainé de Membertou àgé de plus de 60 ans, aussi baptizé, & nommé LOUIS par Monsieur de Biencour au nom de Monsieur le Dauphin.
3. Le fils ainé de Membertoucoichis dit à present Louïs Membertou, àgé de cinq ans, baptizé & tenu par Monsieur de Poutrincourt, qui l'a nommé JEHAN de son nom.
4. La fille ainée dudit Luis àgée de treze ans aussi baptizée, & nommée CHRISTINE par ledit Sieur de Poutrincourt au nom de Madame la fille ainée de France.
5. La seconde fille dudit Louis àgée d'onze ans aussi baptizée, & nommée ELIZABETH par ledit Sieur de Poutrincourt au nom de Madame la fille puisnée de France.
6. La troisieme fille dudit Louïs tenu: par ledit Sieur de Poutrincourt au nom de Madame sa femme aussi baptizée, nommée CLAUDE.
7. La 4e fille dudit Louïs tenuë par Monsieur de Coullogne pour Madamoiselle sa mere, a eu nom CATHERINE.
8. La 5e fille dudit Louïs a eu nom JEHANNE ainsi nommée par ledit Sieur de Poutrincourt au nom d'une de ses filles.
9. L 6e fille dudit Louïs tenuë par René Maheu a esté nommée CHARLOTTE du nom de sa mere.
10. ACTAUDINECH' troisieme fils dudit Henri Membertou a esté nommé PAUL par ledit Sieur de Poutrincourt au nom du Pape Paul.
11. La femme dudit Paul a esté nommée RENÉE du nom de Madame d'Ardanville.
12 La femme dudit Henri a esté tenuë par le dit Sieur de Poutrincourt au nom de la Royne, & nommée MARIE de son nom.
13. La fille dudit Henri tenuë par ledit Sieur de Poutrincourt & nommée MARGUERITE au nom de la Royne Marguerite.
14. L'une des femmes dudit Louïs tenuë par Monsieur de Jouï pour Madame de Sigogne, nommée de son nom.
15. L'autre femme dudit Louïs tenuë par le dit Sieur de Poutrincourt au nom de Madame de Dampierre.
16. ARNESY cousin dudit Henri a esté tenu par ledit Sieur de Poutrincourt au nom de Monsieur le Nonce, & nommé ROBERT de son nom.