Conversion Des Sauvages Qui Ont Este Baptizes En La Nouvelle Fr

Chapter 1

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CONVERSION DES SAUVAGES QUI ONT ESTÉ BAPTISÉS EN LA NOUVELLE FRANCE, cette année 1610.

_AVEC UN BREF RECIT du voyage du Sieur_ DE POUTRINCOURT.

A PARIS

Chez Jean Millot, tenant sa boutique sur les degrez de la grand'Salle du Palais. _______________________________________

_Avec Privilege du Roy._

A LA ROYNE

_MADAME,

Dieu m'ayant fait naitre amateur de ma nation & zelateur de sa gloire, je ne puis moins, que de luy faire part de ce qui la touche, & qui sans doute l'époinçonnera quand elle entendra que le nom de Jesus-Christ est annoncé és terres d'outre mer qui portent le nom de France. Mais particulierement cela regarde vôtre Majesté, laquelle sur ces nouvelles a eu un temoignage du grand contentement qu'elle en avoit. La chrétienté doit ceci au courage & à la pieté du Sieur de Poutrincourt, qui ne peut vivre oisif parmi la tranquillité en laquelle nous vivons par le benefice du feu Roy vôtre Epoux. Mais (Madame) si vous desirez bien-tot voir cet oeuvre avancé, il faut que vous y mettiez la main. Donnez luy des ailes pour voler sur les eaux, & penetrer si avant dans les terres de delà, que jusques à l'extremité où l'Occident se joint à l'Orient, tout lieu retentisse du nom de la France. Je sçay qu'il ne manque de volonté & fidelité au service du Roy et de vôtre Majesté, pour faire (apres ce qui est de Dieu) que vous soyés obei par tout le monde. Et pour mon regard en tout ce que j'ay jamais travaillé, je me suis efforcé de bien meriter du Roy & du public, ausquels j'ai dedié mes labeurs. S'il m'en arrive quelque fruit, je le dedieray volontiers, & tout ce que Dieu m'a donné d'industrie, à l'accroissement de cette entreprise & à ce qui regardera le bien de vôtre service. Cependant ayez (MADAME) agreable ce petit discours evangelique (c'est à dire portant bonnes nouvelles) que publie à la France souz vôtre bon plaisir,_

MADAME,

_De vôtre Majesté_

Le tres-humble, tres-obéissant, & tres-fidele serviteur & sujet MARC LESCARBOT.

_Extraict du Privilege du Roy._ _______________________________

PAR grace & privilege du Roy, il est permis à Jean Millot Marchant Libraire en la ville de Paris, d'imprimer, ou faire imprimer, vendre & distribuer par tout nostre Royaume tant de fois qu'il luy plaira, en telle forme ou caractere que bon luy semblera, un livre intitulé LA CONVERSION DES SAUVAGES composé par MARC LESCARBOT Advocat en la Cour de Parlement. Et ce jusques au temps & terme de six ans finis & accomplis, à compter du jour que le dit livre sera achevé d'imprimer. Pendant lequel temps defences sont faictes à tous Imprimeurs, Libraires, & autres de quelque estat, qualité, ou conditions qu'ils soient, de non imprimer, vendre, contrefaire, ou alterer le dit livre, ou aucune partie d'iceluy, sur peine de confiscation des exemplaires, & de quinze cens livres d'amende appliquable moitié à nous, & moitié aux pauvres de l'hotel Dieu de cette ville de Paris,& despens dommages, & interests dudit exposant: Nonobstant toute clameur de Haro, Charte, Normande, Privileges, Lettres ou autres appellations & oppositions formées à ce contraire faictes ou à faire. Donné à Paris le neufiesme jour de Septembre l'an de grace 1610. Et de nostre regne le premier.

Par le Roy en son Conseil.

Signé, BRIGARD.

_LA CONVERSION DES Sauvages qui ont esté baptisez en la Nouvelle-France, cette année 1610._

LA parole immuable de nôtre Sauveur Jesus-Christ nous temoigne par l'orne de sainct Matthieu que _L'Evangile du royaume des cieux sera annoncé par tout le monde, pour estre en temoignage à toutes nations, avant que la consommation vienne._ Nous sçavons par les histoires que la voix des Apôtres eclaté par tout le monde de deça dés il y a plusieurs siecles passez, quoy qu'aujourd'hui les royaumes Chrétiens en soient la moindre partie. Mais quant au nouveau monde decouvert depuis environ six-vingts ans, nous n'avons aucun vestige que la parole de Dieu y ait onques esté annoncée avant ces derniers temps, si ce n'est que nous voulions adjouter quelque foy à ce que Jehan de Leri rapporte, que comme il racontoit un jour aux Bresiliens les grandes merveilles de Dieu en la creation du monde, & mysteres de nôtre redemption, un vieillart lui dit qu'il avoit oui dire à son grand pere qu'autrefois un homme barbu (or les Bresiliens ne le sont point) estoit venu vers eux, & leur avoit dit choses semblables: mais qu'on ne le voulut point écouter, & depuis s'estoient entre-tuez & mangez les uns les autres. Quant aux autres nations dela quelques uns ont bien quelque sourde nouvelle du deluge, & de l'immortalité des ames, ensemble de la beatitude des bien-vivans apres cette vie, mais ils peuvent avoir retenu cette obscure doctrine de main en main par tradition depuis le cataclisme universel qui avint au temps de Noé. Reste donc à déplorer la miserable condition de ces peuples qui occupent une terre si grande, que le monde de deça ne vient en comparaison avec elle, si nous comprenons la terre qui est outre le détroit de Magellan dite, _Terra del fugo_, tant en son étenduë vers la Chine, & le Japan, que vers la Nouvelle Guinée: comme aussi celle qui est outre la grande riviere de Canada, qui s'estend vers l'Orient & est baignée de la grande mer Occidentale. Toutes lesquelles contrées sont en une miserable ignorance, & n'y a point d'apparence qu'elles aient onques eu le vent de l'Evangile, sinon qu'en ce dernier siecle l'Hespagnol parmi la cruauté & l'avarice y a apporté quelque lumiere de la religion Chrétienne. Mais cela est su peu de chose, qu'on n'en peut pas faire si grand estat qu'il pourroit sembler, d'autant que par la confession méme de ceux qui en ont écrit les histoires ils ont preque tué tous les naturels du païs, & en fait nombre un certain historien, de plus de vingt millions, dés il y a soixante ans. L'Anglois depuis vingt-cinq ans a pris pié en une terre qui git entre la Floride, & le païs des Armouchiquois, laquelle terre a esté appelée Virginie, en l'honneur de la défuncte Royne d'Angleterre. Mais cette nation fait ses affaires si secretement, que peu de gens en sçavent de nouvelles certaines. Peu apres que j'eu publié mon Histoire de la Nouvelle France on fit un embarquement de huit cens hommes pour y envoyer. Il n'est point mention qu'ils se soient lavé les mains au sang de ces peuples. En quoy ils ne sont ni à louer, ni à blamer: car il n'y a aucune loy, ni aucun pretexte, qui permette de tuer qui que ce soit, & méme ceux des biens desquelz nous nous emparons. Mais ils sont à priser s'ils montrent à ces pauvres ignorans le chemin de salut par la vraye & non fardée doctrine Evangelique. Quant à nos François je me suis allez plaint en madite Histoire de la poltronnerie du temps d'aujourd'huy,& du peu de zele que nous avons soit à redresser ces pauvres errans, soit à faire que le nom de Dieu soit coneu exalté & glorifié en ces terres d'outre-mer, où jamais il ne le fut. Et toutefois nous voulons que cela porte le nom de France,nom tant auguste et venerable, que nous ne pouvons sans honte nous glorifier d'une France que n'est point Chrétienne. Je sçay qu'il ne manque pas de gens de bonne volonté pour y aller. Mais pourquoy l'Eglise, qui possede tant de biens; mais pourquoy les Grands, qui font tant de depenses superflues,ne financent-ilz quelque chose pour l'execution d'un si sainct oeuvre? Deux Gentils-hommes pleins de courage en ces derniers temps se sont trouvez zelés à ceci. Les Sieurs de Monts, & de Poutrincourt, lesquels à leurs dépens se sont enervés, & ont fait plus que leurs forces ne pouvoient porter. L'un et l'autre ont continué jusques à présent leurs voyages. Mais l'un a esté deceu par deux fois, & est tombé en grand interest pour s'estre rendu trop credule aux paroles de quelques uns. Or d'autant que les dernieres nouvelles que nous avons de nôtre Nouvelle-France viennent de la part du Sieur de Poutrincourt, nous dirons ici ce qui est de son fait: & avois juste sujet d'exalter son courage, entant que ne pouvant vivre parmi la tourbe des hommes oisifs, dont nous nous n'abondons que trop; & voyant nôtre France comme languir au repos d'un calme ennuieux aux hommes de travail: apres avoir en mille occasion fait preuve de sa valeur depuis vingt quatre ans en ça; il a voulu coroner ses labeurs vrayement Herculéens par la cause de Dieu, pour laquelle il employe ses moyens & ses forces, & va hazardant sa vie pour accroitre le nombre des citoyens des cieux, & amener à la bergerie de Jesus-Christ nôtre souverain Pasteur, les brebis egarées, lesquelles il seroit bien-seant aux Prelats de l'Eglise d'aller recuillir (du moins contribuer à cet effect) puis qu'ils en ont le moyen. Mais avec combien de travaux s'est-il employé jusques ici à cela? Voici la troisieme fois qu'il passe le grand Ocean pour parvenir à ce but. La premiere année se passa avec le sieur de Monts à chercher une demeure propre & un port asseuré pour la retraite des vaisseaux & des hommes. Ce qui ne succeda pas bien. La seconde année fut employée à la mesme chose; & lors il estoit en France. En la troisieme nous fimes epreuve de la terre, laquelle nous rendit abondamment le fruict de nôtre culture: Cette année icy voyant par une mauvaise experience que les hommes sont trompeurs, il ne s'est plus voulu attendre à autre qu'à luy-méme, & s'est mis en mer le 26 Février, ayant eu temps fort contraire en sa navigation, laquelle a esté plus longue dont j'aye jamais ouï parler. Certes la nôtre nous fut fort ennuieuse il y a trois ans, ayant est vagabons l'espace de deux mois & demi sur la mer avant qu'arriver au Port Royal. Mais en cette-ci ils ont esté trois mois entiers. De sorte qu'un indiscret se seroit mutiné jusques à faire de mauvaises conspirations: toutesfois la benignité du dit Sieur de Poutrincourt & le respect du lieu où il demeuroit, à Paris, lui ont servi de bouclier pour luy garantir la vie. La premiere côte où territ iceluy Sieur de Poutrincourt fut au port au Mouton. De là parmi les brouillars qui sont fort frequens le long de l'Eté en cette mer, il se trouva en quelques perils, principalement vers le Cap de Sable, où son vaisseau pensa toucher sur les brisans. Depuis voulant gaigner le Port Royal, il fut porté par la violence des vents quarante lieuës par-dela, c'est à sçavoir à la riviere de Norombega tant celebrée & fabuleusement décrite par les Geographes & Historiens, ainsi que j'ay monstré en madite Histoire, là où se pourra voir cette navigation par la Table geographique que j'y ai mise. De-là il vint à la riviere sainct Jehan qui est vis à vis du Port Royal pardela la Bay Françoise, où il trouva un navire de S. Malo, qui troquoit avec les Sauvages du païs. Et là il eut plainte d'un Capitaine Sauvage qu'un dudit navire lui avoit ravi sa femme, & en abusoit dont ledit Sieur fut informer, & print celui là prisonnier, & le navire aussi. Mais il laissa aller ledit navire & les matelots se contentant de garder la malfaiteur: lequel neantmoins s'evada dans une chaloupe & se retira avec les Sauvages, les detournant de l'amitié des François, comme nous dirons ci-apres. En fin arrivés audit Port Royal il ne se peut dire avec combien de joye ces pauvres peuples receurent ledit Sieur & sa compagnie. Et de verité le sujet de cette joye estoit d'autant plus grand qu'ils n'avoient plus d'esperance de voir les François habiter aupres d'eux, desquels ils avaient ressenti les courtoisies lors que nous y estions, dont se voyans privés, aussi pleuroient-ils à chaudes larmes quand nous partimes de là il y a trois ans. En ce Port Royal est la demeure dudict sieur de Poutrincourt, le plus beau sejour que Dieu ait formé sur la terre, remparé d'un rang de 12 ou 15 lieuës de montagnes du côté du Nort, sur lesquelles bat le Soleil tout le jour: & de cotaux au côté du Su, ou Midi: lequel au reste peut contenir vingt mille vaisseaux en asseurance, ayant vingt brasses de profond à son entrée, une lieuë & demi de large, & quatre de long jusques à une ile qui a une lieuë Françoise de circuit: dans lequel j'ay veu quelquefois à l'aise noüer une moyenne Baleine, qui venoit avec le flot à huict heures au matin par chacun jour. Au reste dans ce port se peche en la saison grande quantité de harens, d'eplans (ou eperlans) sardines, bars, moruës, loups-marins, & autres poissons: & quant aux coquillages on y recueille force houmars, crappes, palourdes, coques, moules, escargots & chataignes de mer. Mais qui voudra aller au dessus du flot de la mer il pechera en la riviere force esturgeons & saumons, à la deffaicte desquels il y a un singulier plaisir. Or pour reprendre nôtre fil, le Sieur de Poutrincourt arrivé là a trouvé ses batimens tout entiers sans que les Sauvages (ainsi a-on appellé ces peuples là jusques à maintenant) y eussent touché en aucune façon, ny méme aux meubles qu'on y avoit laissé. Et soucieux de leurs vieux amis ils demandoient comme un chacun d'eux se portoit, les nommant particulierement par leurs noms communs, & demandans pourquoy tels & tels n'y estoient retournez. Ceci demontre une grande debonnaireté en ce peuple, lequel aussi ayant en nous reconnu toute humanité, ne nous fuit point, comme il fait l'Hespagnol en tout ce grand monde nouveau. Et consequemment par une douceur & courtoisie, qui leur est aussi familiere qu'à nous, il est aisé de les faire plier à tout ce que l'ou voudra, & particulierement pour ce qui touche le point de la Religion, de laquelle nous leur avions baillé de bonnes impressions lors que nous estions aupres d'eux, & ne desiroient pas mieux que de se ranger souz la banniere de Jesus-Christ: à quoy ils eussent esté receuz dés lors, si nous eussions eu un pié ferme en la terre. Mais comme nous pensions continuer, avint que le sieur de Monts ne pouvant plus fournir à la depense, & le Roy ne l'assistant point, il fut contraint de revoquer tous ceux qui estoient pardelà, lesquels n'avoient porté les choses necessaires à une plus longue demeure. Ainsi c'eust esté temerité & folie de conferer le baptéme à ceux qu'il eust fallu par apres abandonner, & leur donner sujet de retourner à leur vomissement. Mais maintenant que c'est à bon escient, & que ledit sieur de Poutrincourt fait pardelà sa demeure actuelle, il est loisible de leur imprimer le charactere Chrétien sur le front & en l'ame, apres les avoir instruit és principaux articles de nôtre Foy. Ce qu'a eu soin de faire ledit Sieur, sachant ce que dit l'Apôtre, que _celuy qui s'approche de Dieu doibt croire que Dieu est:_ & apres cette croyance, peu à peu on vient aux choses qui sont plus eloignées du sens commun, comme de croire que d'un rien Dieu ait fait toutes choses, qu'il se soit fait homme, qu'il soit nay d'une Vierge, qu'il ait voulu mourir pour l'homme, &c. Et d'autant que les hommes Ecclesiastics qui ont esté portés pardelà ne sont encore instruits en la langue de ces peuples, le dit Sieur a pris la peine de les instruire & les faire instruire par l'organe de son fils ainé jeune Gentilhomme qui entend & parle fort bien ladite langue, & qui semble estre né pour leur ouvrir le chemin des cieux. Les hommes qui sont au Port Royal, & terres adjacentes tirant vers la Terre-neuve, s'appellent Souriquois, & ont leur langue propre. Mais passée le Baye Françoise, qui a environ 40 lieuës de profond dans les terres, & 10 ou 12 lieuës de large, les hommes de l'autre part s'appellent Etechemins, & plus loin sont les Armouchiquois peuple distingué de langage de ceux-ci, & lequel est heureux en quantité de belles vignes & gros raisins, s'il sçavoit conoitre l'utilité de ce fruit, lequel (ainsi que nos vieux Gaullois) il pense estre poison. Il a aussi de la chanve excellente que la nature lui donne, laquelle en beauté & bonté passe de beaucoup la nôtre: & outre ce le Sassafras, force chenes, noyers, pruniers, chataigniers, & autres fruits qui ne sont venus à notre conoissance. Quant au Port Royal je veux confesser qu'il n'y a pas tant de fruits: & neantmoins la terre y est plantureuse pour y esperer tout ce que la France Gaulloise nous produit. Tous ces peuples se gouvernent par Capitaines qu'ils appellent Sagamos, mot qui est pris és Indes Orientales en méme signification, ainsi que j'ay leu en l'histoire de Maffeus,& lequel j'estime venir du mot Hebrieu _Sagan_, qui signifie Grand Prince, selon Rabbi David, & quelquefois celui qui tient le second lieu apres le souverain Pontife. En la version ordinaire de la Bible il est pris pour le Magistrat & neantmoins là méme les interpretes Hebrieux le tournent Prince. Et de fait nous lisons dans Berose que Noé fut appellé Saga tant pour ce qu'il estoit grand Prince que pour ce qu'il avoit enseigné la Theologie, & les ceremonies du service divin avec beaucoup de secrets des choses natureles, aux Scytes Armeniens, que les anciens Cosmographes appellerent Sages du nom de Noé. Et paraventure pour cette méme consideration ont est appellés nos Tectosages, qui sont les Tolosains. Car ce bon pere restaurateur du monde vint en Italie, & envoya repeupler les Gaulles apres le Deluge, donnant son nom de Gaullois (car Xenophon dit qu'il fut aussi appellé de ce nom) à ceux qu'il y envoya, par ce qu'il avoit esté echappé des eaux. Et n'est pas inconvenient que lui-méme n'ait imposé le nom aux Tectosages. Revenons à nôtre mot de Sagamos lequel est le tiltre d'honneur des Capitaines en ces Terres neuves dont nous parlons. Au port Royal le Capitaine, ou Sagamos dudit lieu s'appelle en son nom Membertou. Il est àgé de cent ans pour le moins, & peut naturellement vivre encore plus de cinquante. Il a sous soy plusieurs familles, ausquelles il commande, non point avec tant d'authorité que fait nôtre Roy sur ses sujets, mais pour haranguer, donner conseil, marcher à la guerre, faire raison à celui qui reçoit quelque injure, & choses semblables. Il ne met point d'impost sur le peuple. Mais s'il y a de la chasse il en a la part sans qu'il soit tenu d'y aller. Vray est qu'on lui fait quelquefois des presens de peaux de Castors, ou autre chose, quand il est employé pour la guerison de quelque malade, ou pour interroger son dæmon (qu'il appelle _Aoutem_) afin d'avoir nouvelle de quelque chose future, ou absente: car chaque village, ou compagnie de Sauvages, ayant un _Aoutmoin_, c'est à dire Devin, qui fait cet office, Membertou est celui qui de grande ancienneté à prattiqué cela entre ceux parmi lesquels il a conversé. Si bien qu'il est en credit pardessus tous les autres Sagamos du païs, aiant dés sa jeunesse esté grand Capitaine, & parmi cela exercé l'office de Devin & de Medecin, qui sont les trois choses plus efficaces à obliger les hommes, & à se rendre necessaire en ceste vie humaine. Or ce Membertou aujourd'huy par la grace de Dieu est Chrétien avec toute sa famille, aiant esté baptizé, & vingt autres apres lui, le jour sainct Jehan dernier 24 Juin. J'en ay lettres dudit Sieur de Poutrincourt en datte du unzieme jour de Juillet ensuivant. Ledit Membertou a esté nommé du nom de nôtre feu bon Roy HENRY IIII & son fils ainé du nom de Monseigneur le Dauphin aujourd'huy nôtre Roy LOUIS XIII que Dieu benie. Et ainsi consequemment la femme de Membertou a esté nommée MARIE du nom de la Royne Regente, & à sa fille a esté imposé le nom de la Royne MARGUERITE. Le second fils de Membertou dit Auctaudin fut nommé PAUL du nom de nôtre sainct Pere le Pape de Rome. La fille du susdict Louis eut nom CHRISTINE en l'honneur de Madame la soeur ainée du Roy. Et consequemment à chacun fut imposé le nom de quelque illustre, ou notable personnage de delâ. Plusieurs autres Sauvages estoient lors allez cabanner ailleurs (comme c'est leur coutume de se disperser par bendes quand l'esté est venu) lors de ces solennitez de regeneration Chrétienne, lesquels nous estimons estre aujourd'huy enrollés en la famille de Dieu par le méme lavement du sainct bapteme. Mais le diable, qui jamais ne dort, en ceste occurence ici a témoigné la jalousie qu'il avoit du salut annoncé à ce peuple, & de voir que le nom de Dieu fust glorifié en cette terre: ayant suscité un mauvais François, non François, mais Turc: non Turc, mais Athée, pour detourner du sentier du salut plusieurs Sauvages, qui estoient Chrétiens en leur ame & de volonté dés il y a trois ans: entre autres un Sagamos nommé Chkoudun homme de grand credit, duquel j'ay fait honorable mention en mon Histoire de La Nouvelle-France, par ce que je j'ay veu sur tous autres aymer les François, & qu'il admiroit nos inventions au pris de leur ignorance: mémes que s'estant quelquefois trouvé aux remontrances Chrétiennes qui se faisoient par-delà à noz François par chacun Dimanche, il s'y rendoit attentif, encores qu'il n'y entendist rien: & davantage avoit pendu devant sa poitrine le signe de la Croix, lequel il faisoit aussi porter à ses domestics & avoit à nôtre imitation planté une grande Croix en la place de son village dit _Oigoudi_, sur le port de la riviere sainct Jehan, à dix lieuës du port Royal. Or cet homme avec les autres, a esté détourné d'estre Chrétien par l'avarice maudite de ce mauvais François que j'ay touché ci dessus, lequel je ne veux nommer pour cette heure pour l'amour & reverence que je porte à son pere mais avec protestation de l'eterniser s'il ne s'amende. Celui-là di-je, pour arracher quelques Castors de ce Sagamos Chkoudun, l'alla en Juin dernier suborner, pares s'estre evadé des mains dudit Sieur de Poutrincourt, disant que tout ce qu'icelui Poutrincourt leur disoit de Dieu n'estoit rien qui vaille, qu'il ne le falloit point croire, & que c'estoit un abuseur, & qu'il les feroit mourir pour avoir leurs Castors. Je laisse beaucoup de mechans discours qu'il peut avoir adjouté à cela. S'il estoit de la Religion de ceux qui se disent Reformez je l'excuserait aucunement: mais il montre bien qu'il n'est ni de l'une, ni de l'autre. Ce Sagamos pouvoit estant Chrétien en rendre bon nombre semblables à lui, à son imitation. Mais je veux esperer, ou plustot croire pour certain qu'il ne demeurera plus gueres long temps en cet erreur, & que ledit Sieur aura trouvé moyen de l'attirer (avec beaucoup d'autres) pres de soy, pour luy imprimer derechef les vives persuasions dont il lui avoit autrefois touché l'ame en ma presence. Car l'esprit de Dieu est puissant pour faire tomber sur ce champ une nouvelle rousée, qui fera regermer ce que la grele a desseché & abattu. Dieu vueille par sa grace conduire le tout en sorte que la chose reüssisse à sa gloire & à l'edification de ce peuple, pour lequel tous Chrétiens doivent faire continuelles prieres à sa divine bonté, à ce qu'il lui plaise confirmer & avancer l'oeuvre qu'il lui a pleu susciter en ce temps pour l'exaltation de son nom, & le salut de ses creatures.