Conversations D Une Petite Fille Avec Sa Poupee Suivies De L Hi
Chapter 5
Mimi lut parfaitement bien. Elle apporta sa petite chaise et son ouvrage; et s'étant mise à travailler, madame Belmont commença ainsi:
HISTOIRE DE LA POUPÉE.
Ta poupée, ma chère Mimi, a été faite à Lyon. Elle a été commandée exprès; elle a coûté beaucoup d'argent. Zozo avait une garde-robe complète, un lit comme une grande demoiselle, une commode pour serrer ses affaires: c'étoit pour une petite fille un présent considérable; car indépendamment de toutes ces choses, Zozo avoit des boucles d'oreilles de perles fines, un collier pareil, une robe superbe, et le reste de sa toilette de même; parce que la grande dame qui l'avoit fait faire désiroit que toute cette parure servît à la petite demoiselle à laquelle elle la destinoit; c'est pourquoi Zozo est aussi grande que toi.
Tout le temps que cette élégante poupée fut chez la marchande, on venoit la voir des quatre coins de la ville; car jamais personne ne s'étoit avisé de mettre tant d'argent pour un simple joujou; mais la dame qui vouloit faire ce présent avoit l'intention de récompenser le mérite d'une petite fille qui fut un modèle de piété filiale. C'est de cette enfant dont tu vas entendre l'histoire.
_Eugénie, première maîtresse de Zozo._
Il y avoit dans les prisons de cette ville, un Monsieur d'un grand mérite, persécuté injustement. Sa famille l'alloit voir; mais, dans la crainte de paroître suspecte, elle n'osoit pas se rendre à la prison aussi souvent qu'elle l'auroit voulu. Une petite fille de cinq ans prit sur elle de donner à son malheureux père les consolations qui étoient en son pouvoir, jusqu'au moment qui devoit décider de son sort.
Elle alloit chaque jour, matin et soir, visiter son père. Leste, caressante, pleine de saillies, et de la plus jolie figure du monde, cette charmante petite ne manquoit jamais à ce devoir. C'est vainement que les guichetiers lui résistoient; elle parvenoit à les fléchir par ses instantes prières. Quand elle étoit refusée net, elle attendoit patiemment un moment favorable, et parvenoit à entrer en se glissant sous les bras de ceux qui se présentoient. Alors courant à toutes jambes, tout essoufflée, elle alloit trouver son père qu'elle caressoit, qu'elle embrassoit mille fois, avec lequel elle rioit et pleuroit tour à tour.
Cette aimable enfant sembloit avoir conçu toute la profondeur de l'infortune qui accabloit son père, et la nécessité de le soustraire à ses chagrins; elle lui racontoit tout ce qu'elle avoit pu recueillir de plus intéressant, et les petites anecdotes de sa famille, qui pouvoient l'arracher à sa douleur. Cette aimable petite étoit devenue un objet d'attente et de distraction pour tous les prisonniers. En sortant, elle se chargeoit de faire leurs petites commissions, et les laissoit dans l'admiration d'une tendresse filiale, qui, pour être précoce, n'en réunissoit pas moins tous les caractères qui rendent cette vertu aussi intéressante qu'honorable.
Madame la princesse de ***, qui s'intéressoit au prisonnier, eut assez de pouvoir pour lui faire rendre justice. Elle accabla la chère petite des plus tendres caresses, et lui envoya la belle et riche poupée qu'elle avoit fait faire à son intention, afin de récompenser son attachement pour son père; mais l'aimable enfant l'eut à peine reçue, que de nouvelles persécutions forcèrent son père et sa mère d'abandonner leur pays. La petite fille laissa sa belle poupée à une de ses parentes, dont je vais te parler à présent. Mais comment trouves-tu la première maîtresse de Zozo?--Oh! maman, une petite fille bien gentille! Je voudrais bien lui ressembler! elle aimoit bien son papa! Moi, j'aime bien aussi le mien; mais je n'aurois pas autant d'esprit qu'elle!--Tu en aurois de même, Mimi, si tu nous aimois tendrement, et que nous fussions en danger.--Oh! maman, si je vous aime! en pouvez-vous douter?--Non, ma bonne amie, je n'en doute pas: ma petite fille, que je chéris, pour laquelle je sacrifie tout, ne peut pas être une ingrate! Voyons en quelles mains Zozo est tombée.
_Coralie, deuxième maîtresse de Zozo._
Coralie avoit sept ans; elle étoit fille d'un riche seigneur; elle unissoit les dons de l'esprit et du coeur, à une figure charmante. Un coeur excellent, une grande sensibilité, une grande douceur de caractère, la faisoient particulièrement remarquer. Extrêmement caressante, on ne pouvoit se défendre de l'aimer; mais son plus bel éloge, c'est d'avoir porté si loin son amour pour sa mère, qu'il l'a conduite au tombeau.
Le père de Coralie, méchant et d'une très-mauvaise conduite, enferma sa femme dans une tour de son château. Après avoir fait murer les fenêtres de son appartement, il ordonna qu'on le tendît de noir et qu'on y suspendît une lampe. La malheureuse dame, abandonnée sans consolation, dans cette espèce de tombeau, n'avoit pour nourriture que du pain, qu'elle arrosoit de ses larmes. Pour comble de malheur, son méchant mari lui ôta sa fille, son unique société, et le seul être qui l'attachât encore à la vie!
Coralie, qui aimoit sa mère avec passion, osa dire à son père: «Tu n'es plus mon papa!... Puisque tu tourmentes maman, et que tu me l'ôtes, je ne veux plus être ta fille!...»
Surpris et irrité de la déclaration franche et naïve de sa fille, ce père violent la maltraita sans pitié, et peu s'en fallut qu'il ne la tuât; mais la petite souffrit avec courage ses mauvais traitemens, et lui dit sans s'effrayer: «Si tu me sépares de ma chère maman, j'aime mieux mourir tout à l'heure!»
Tant de fermeté de la part d'une enfant de sept ans, étonna M. de **. Il cessa de maltraiter sa fille, et chercha à la gagner par la douceur; mais Coralie ne céda ni aux caresses, ni aux menaces; elle demandoit sa mère avec l'accent du désespoir, et ses larmes ne cessoient point de couler; elle fut deux jours sans vouloir prendre aucune nourriture.
Cet époux barbare aimoit sa fille; il craignit de la perdre, et la rendit à sa mère. La vue de cette enfant chérie ranima l'infortunée dame; elle pressa Coralie sur son coeur, et mêla ses larmes à celles de sa chère fille!... Le père de Coralie l'avoit blessée à la tête en plusieurs endroits; les baisers de sa mère suffirent pour guérir ses blessures; mais son coeur se soulevoit au seul nom de celui qui les faisoit tant souffrir! C'étoit en vain que sa mère lui disoit qu'une fille ne peut pas, qu'elle ne doit pas haïr son père, quels que soient ses torts; la vue de sa mère dans les larmes et dans la douleur l'affectoit trop fortement pour que la raison se fit entendre chez elle.
Les méchans ne sont jamais heureux, M. de ** tourmentoit sa femme injustement; mais il étoit lui-même fort à plaindre, parce qu'il savoit qu'elle le haïssoit. L'éloignement de sa fille pour lui faisoit aussi son supplice. Pour lui paroître moins odieux, il lui envoya sa belle poupée et tous ses joujoux; mais Coralie, occupée de sa mère, ne les regarda pas. Comme cette infortunée, elle ne vivoit que de pain et d'eau; elle avoit à peine de quoi se vêtir, et pour se reposer que les genoux et les bras flétris de sa malheureuse mère!
Sitôt que Coralie fut sûre de rester avec sa mère, elle oublia les horreurs de sa prison; elle ne pensa plus qu'elle étoit privée des choses les plus nécessaires à la vie. Jour et nuit auprès de celle qu'elle chérissoit, elle vit renaître sa gaieté naturelle, s'appliqua à ce qui pouvoit plaire à son unique amie, et la consola de son mieux. Coralie sautoit à chaque instant au col de sa mère, et la serrant avec de vives étreintes dans ses bras, elle s'écrioit avec l'accent de la joie et du ravissement: «Maman! ... nous voici donc ensemble! je suis donc avec toi!»
Oh! qu'il est consolant pour une bonne mère d'avoir une enfant qui réponde à sa tendresse! Près de sa chère Coralie, madame de ** sentoit moins les horreurs de sa nouvelle situation; et les naïves caresses de sa fille répandoient au fond de son coeur un baume vivifiant qui la rappeloit à la vie. Résolue de prolonger sa pénible existence pour sauver celle de sa fille bien aimée, elle imagina ce qu'elle put pour la distraire.
Le désoeuvrement et l'ennui sont des maux insupportables. Madame de ** y remédia, en occupant sa fille tantôt à lire, et tantôt à coudre.
Lorsque Coralie vint s'enfermer avec sa mère, elle n'avoit encore presque rien appris; mais son amie chérie devint son institutrice, et ces leçons données et reçues par l'amitié profitèrent à l'enfant au delà de toute espérance.
«Ma bonne amie, dit un jour madame de ** à sa fille, à présent tu sais assez bien lire, mais je désirerois que tu apprisses à écrire; dès que tu le sauras, tu écriras une lettre bien touchante à ton papa: peut-être le fléchirons-nous ainsi, et il nous fera sortir de ce tombeau.»
Il n'en falloit pas davantage pour engager Coralie à écrire. L'espoir d'abréger les souffrances de sa mère lui donna une activité surprenante: cette enfant sensible s'appliqua de tout son coeur; elle passoit même plusieurs heures de la nuit à former des caractères; et, du moment où elle put tracer des mots, elle écrivit sous la dictée de sa mère une lettre à son papa, simple, soumise, et infiniment touchante. Cette lettre, envoyée sur-le-champ, resta sans réponse; il en fut de même de plusieurs autres.
Cette tentative, sur laquelle madame de ** fondoit son espoir, ayant été infructueuse, elle se laissa abattre; une noire mélancolie s'empara de son âme, et sa douleur passa rapidement dans le coeur de sa fille infortunée.
Il y avoit près de deux ans que Coralie étoit enfermée avec sa mère, lorsqu'elle écrivit à son papa.
Jusqu'à cette époque, cette chère enfant avoit conservé sa gaieté et sa force: le bonheur d'être sa mère, et la légèreté ordinaire à cet âge avoient soutenu sa santé, malgré le défaut d'air et la mauvaise nourriture; mais quand la pauvre petite eut aperçu l'état de langueur de sa mère; quand elle la vit sans cesse dans les larmes, et n'ayant plus un moment de repos, une tristesse profonde s'empara d'elle à son tour: son appétit disparut; elle maigrit à vue d'oeil; elle n'eut plus de sommeil, plus d'intérêt pour rien, si ce n'est pour cette tendre amie à qui elle devoit le jour, et dont elle partageoit le sort si courageusement.
Une nuit, Coralie, plus accablée qu'à l'ordinaire, eut un songe qui enflamma son sang; elle crut voir entrer des bourreaux dans la tour, qui venoient ôter la vie à sa mère. Elle se réveilla en sursaut, et s'écria: Ne faites pas mourir maman!... Des larmes amères inondoient ses joues, et une fièvre brûlante s'étoit emparée d'elle.
Quand elle fut bien réveillée, cette sensible enfant porta ses mains sur le corps et sur la figure de sa mère; ne la sentant pas remuer, elle jeta des cris perçans, et s'écria avec l'accent du désespoir: «Maman! ma chère maman! est-ce que tu es morte?»
Sa mère la prit dans ses bras, et la couvrit de baisers. Sois tranquille, chère enfant, lui dit-elle, et calme-toi; je me porte bien.
Hélas! dit l'enfant, ils étoient là; je les ai vus; ils vouloient te faire mourir! Oh, maman! le vilain rêve; et elle le lui raconta. Madame de ** mit tout en oeuvre pour rassurer sa chère enfant; elle lui fit sentir qu'un rêve n'étoit point fait pour alarmer; mais la tendre Coralie craignoit pour sa mère, et son coeur étoit oppressé; elle poussoit des soupirs, et serroit fortement sa mère contre sa poitrine, comme pour la garantir du danger qui la menaçoit.--Ecoute, maman, que je te dise.--Parle, chère enfant.--Je voudrois mourir, moi.--Eh! pourquoi? tu voudrois donc me quitter?--Maman, c'est que je ne puis te voir souffrir comme cela: bien vrai, nous serions plus heureuses d'être mortes toutes deux.--Tu as bien raison, dit madame de ** fondant en larmes!...--Maman, donne-moi ta main, ... je sens que mon coeur s'en va ... baise-moi encore, et ... mourons ensemble.... A ces paroles, la pauvre petite rendit en effet le dernier soupir, sur le sein de sa mère évanouie....
Madame de ** chercha à réchauffer le corps glacé de sa chère enfant; elle l'appela mille fois avec le cri du désespoir. Mais, hélas! sa jeune compagne étoit perdue pour elle!...
Après l'avoir baignée de ses larmes, et couverte de ses derniers baisers, cette malheureuse mère déchira un pan de sa robe, et elle ensevelit le corps de sa chère enfant. Ainsi finit à l'âge de neuf ans, la plus intéressante petite fille que le ciel eût jamais formée.
Pendant tout ce récit, Mimi n'avoit pu travailler, et ses larmes avoient coulé plus d'une fois. La mort de Coralie lui fit pousser des sanglots, et sa mère fut presque fâchée de lui avoir raconté cette histoire, un peu forte pour son âge; cependant comment résister au désir d'apprendre à sa fille qu'il existe des enfans qui ont pour leurs pères et mères une tendresse passionnée?... Mimi, ayant essuyé ses yeux, demanda à sa maman, si la mère de Coralie vivoit encore?--Non, ma fille: cette tendre mère mourut de douleur d'avoir perdu son enfant chérie.... Crois, ma petite, que la tendresse d'une mère surpasse encore celle de ses enfans, quelque grande qu'elle soit!... Mais laissons là un sujet si triste, et passons à la troisième maîtresse de Zozo. M. de ** ne voulant rien voir de ce qui avoit appartenu à sa fille, qu'il regrettait sincèrement, envoya sa garde-robe et ses joujoux, à une de ses nièces, qui ne demeuroit point dans la même ville.
_Maria, troisième maîtresse de Zozo._
La jeune cousine de Coralie se nommoit _Maria_. Son père et sa mère qui connoissoient le prix de l'éducation, lui donnèrent de bonne heure les meilleurs maîtres. Elle apprit à lire sans dégoût et sans ennui, avec des caractères de l'alphabet, tracés séparément sur autant de petits morceaux de carton qu'il y a de lettres. Par ce moyen facile et ingénieux, Maria, à trois ans, lisoit très-bien, et savoit orthographier tous les mots qui sont d'un usage commun. A quatre ans, cette charmante petite savoit passablement la langue française, la mythologie, la géographie et les principaux traits de l'histoire générale. Sa modestie, sa douceur égaloient ses heureuses dispositions; elle parloit peu, et attendoit toujours qu'on l'interrogeât, sans faire parade de son savoir, quoi qu'elle eût la mémoire ornée de quantité de morceaux choisis en vers et en prose.
Malgré son goût pour l'étude, elle avoit la gaieté qui convenoit à son âge; ses réparties étoient vives, spirituelles, mais la qualité qui la faisoit le plus chérir, c'étoit son extrême sensibilité, fort au-dessus de son âge. Cette qualité du coeur qu'elle possédoit dans un degré, éminent, faisoit dire à sa mère, que sa fille seroit bien malheureuse!...
Ce fut l'éloge soutenu que M. de ** entendit faire de cette aimable enfant, qui la lui fit choisir pour lui envoyer la belle poupée de sa fille.
Le présent de M. ** fut accueilli comme il le méritoit. La poupée plut beaucoup à l'enfant, mais elle n'y toucha pas; car à peine l'eut-elle reçue, qu'elle fut attaquée d'une maladie longue et douloureuse.
Maria souffroit des douleurs aiguës; mais elle dévoroit ses larmes, pour ne pas affliger les femmes qui la servoient; et cette aimable petite créature consoloit encore sa mère: «Ne pleurez pas, ma chère maman, lui disoit-elle, j'irai prier pour vous. Dans le ciel, ma petite maman, je ne souffrirai plus.» Heureusement cette charmante petite fille revint à la vie, pour faire le bonheur de sa tendre mère, par sa douceur et sa sagesse. Afin de hâter son rétablissement, on la mena à la campagne. C'étoit au commencement de l'été. La petite n'emporta aucun joujou; sa mère vouloit qu'elle fût sans cesse dans les champs, pour respirer un air pur qui fortifiât son tempérament.
Maria, qui passa plusieurs années à la campagne, étoit trop âgée, lorsqu'elle revint à la ville pour jouer à la poupée; sa maman la donna à une riche marchande de sa connoissance, dont la fille, appelée Fortunée, n'avoit que cinq ans.
_Fortunée, quatrième maîtresse de Zozo._
Jusque-là, Zozo s'étoit toujours trouvée avec des enfans extrêmement raisonnables; elle n'avoit point été déshabillée; son trousseau, renfermé dans sa petite commode, étoit toujours dans le meilleur état; son lit bien blanc et bien propre. Mais Fortunée devoit lui faire subir plus d'une métamorphose.
Enchantée d'abord en voyant la belle poupée, la petite la tourna en tous sens; ensuite elle lui ôta son chapeau, sa robe, puis elle la coucha; puis elle examina ce qui étoit dans la commode, développa tout, coupa, hacha; tout cela fut l'affaire d'un quart d'heure. A voir comme Fortunée y alloit, il est à croire qu'au bout de huit jours, Zozo auroit été brisée si elle fût restée entre ses mains. Mais il faut que je te fasse connoître cette petite fille.
Fortunée étoit volontaire, gourmande, babillarde, menteuse, importune, haute et colère à l'excès. Elle trépignoit des pieds quand on lui refusoit quelque chose, battoit sa _bonne_, et répondoit à sa mère avec impertinence. Malheureusement la maman de Fortunée la gâtoit; elle excusoit les vilains défauts de sa fille, et les traitoit d'enfantillage. Sa foiblesse fut cause que la petite devint de plus en plus méchante, opiniâtre, et fit enfin un mauvais sujet.
Cette mère, sans jugement, s'attacha à faire briller sa fille; elle lui donna de très-bons maîtres pour la musique et pour la danse, avant de lui faire apprendre à lire. A six ans, Fortunée dansoit de manière à étonner; elle touchoit agréablement du piano, mais elle connoissoit à peine ses lettres.
Encouragée par les éloges qu'elle recevoit sans cesse, l'enfant devint très-habile musicienne. Elle parut à la cour, et s'y fit admirer. Mais ses succès mêmes lui firent du tort: cette petite se crut un prodige. Enivrée des louanges qu'on lui prodiguoit, son orgueil la rendit insupportable!... Aussi ignorante sur les choses vraiment utiles, que savante à former des pas, et à exécuter un morceau de musique, Fortunée n'avoit aucune idée des premières connoissances qui font la base de l'éducation; elle ne savoit pas non plus travailler.
Sa mère, qui aimait à la faire paraître dans le grand monde, négligea son commerce, et dépensa beaucoup d'argent pour se mettre, elle et sa fille, avec la dernière élégance. Insensiblement, elle dissipa sa fortune et se ruina entièrement.
Quand Fortunée n'eut plus le moyen de paroître pour faire étalage de ses talens, on l'oublia tout à fait. Elle fut forcée de rester auprès de sa mère, qui, obligée de travailler pour vivre, regretta amèrement de n'avoir pas donné à sa fille, au lieu de danse et de musique, un talent qui pût la faire subsister.
Incapable d'aider sa mère en travaillant, Fortunée lui donnoit encore beaucoup de chagrin par ses mauvaises qualités. Son orgueil se révoltoit de ce qu'elle étoit obligée de se livrer aux détails du ménage, car tu penses bien qu'on avoit renvoyé les domestiques. Cette belle demoiselle s'ennuyoit de ne plus aller au bal, dans les assemblées, de n'être plus fêtée comme dans le temps qu'elle étoit riche; elle montroit beaucoup d'humeur, répondoit mal à sa mère, et lui reprochoit durement le malheur qui les accabloit.
La douleur d'avoir une fille si dénaturée, et le chagrin de ne pas avoir formé son coeur, au lieu de lui donner des talens agréables, conduisirent cette mère au tombeau. Fortunée, qui ne savoit rien faire, tomba dans une misère affreuse, et, pour comble de maux, personne ne la plaignit. Voilà ce qui arrive, lorsqu'on néglige d'acquérir dans l'enfance des talens utiles, et d'orner son âme de vertus.
Quant à Zozo, d'abord Fortunée en fut dans l'enthousiasme, comme je te l'ai dit; mais bientôt elle la laissa pour les concerts dont elle faisoit l'ornement, et où sa vanité étoit satisfaite. Lorsque sa mère vendit ses meubles et ses marchandises pour payer ses dettes, une dame fort riche acheta la belle poupée pour sa fille. Elle chargea une marchande de modes de l'habiller de neuf, et Zozo, plus belle que jamais, passa dans les mains de sa nouvelle maîtresse. Lorsque madame Belmont eut fini, Mimi fit une petite grimace, qui témoignait qu'elle trouvait cette histoire moins jolie que les autres.--Je crois, lui dit sa maman, que ma petite musicienne n'a pas le bonheur de te plaire?--Non, maman; je n'aime pas du tout cette Fortunée, si vaine, et qui cependant ne sait ni lire, ni travailler; j'en sais plus qu'elle, moi, puisque je lis dans tous les livres et même dans l'écriture, et sans être orgueilleuse encore!... Si vous n'aviez pas d'argent, je pourrois faire comme Blanche, la petite marchande; j'ourlerois des mouchoirs, et je gagnerois quelque chose.--Oui, dit madame Belmont, tu ferois deux ourlets par jour, tout au plus, ce qui feroit un sou: nous irions loin avec _cet argent_!... Profite, ma chère enfant, du triste sort de la petite dont je viens de te conter l'histoire; applique-toi, emploie ton temps, et remercie le bon Dieu de t'avoir donné un père et une mère qui te donnent une éducation solide, et qui travaillent à corriger tes défauts. Ecoute à présent l'histoire de Céleste, cinquième maîtresse de Zozo.
_Histoire de Céleste._
Céleste étoit fille d'un grand seigneur, qui voulut lui-même veiller à son éducation.
Céleste avoit une figure charmante, mais c'étoit le moindre de ses avantages; excellent naturel, docilité, amour de l'étude, générosité, sensibilité exquise, discrétion, piété filiale, patience héroïque dans la douleur, élévation d'âme: cette étonnante petite fille réunissoit tout; elle avoit toutes les perfections.
Le père et la mère de Céleste passoient une grande partie de l'année à la campagne, parce que la santé chancelante de madame d'Avriller l'exigeoit; c'est pourquoi son mari, homme très-instruit, se faisoit un plaisir de seconder le précepteur de ses enfans, en leur donnant lui-même d'excellentes leçons.
Céleste avoit deux frères, beaucoup plus jeunes qu'elle, et dont elle s'occupoit comme la mère la plus tendre. Assise tranquillement avec sa poupée, elle les surveilloit, ou se mêloit à leurs jeux avec une complaisance charmante.
Douée des plus heureuses dispositions, Céleste ne pouvoit manquer d'être parfaitement instruite, ayant son père pour instituteur. Elle apprit la musique et le dessin pour lui servir de délassement, mais sans avoir le projet de perfectionner ces talens, parce que, malgré sa jeunesse, toutes les heures de la journée étaient prises, et qu'elle avoit peu de temps à leur donner.
Céleste avoit le bonheur d'avoir une excellente gouvernante, sage, laborieuse, adroite, qui lui apprit à faire plusieurs ouvrages de son sexe. Bientôt cette jeune personne broda mille jolies choses pour ses parens et pour elle-même; et quoiqu'elle eût une femme de chambre, elle se coiffoit et s'habilloit seule, en disant qu'on avoit reçu de la nature des mains pour s'habiller comme des pieds pour marcher. Bien loin d'être à charge aux domestiques, Céleste donnoit tous ses soins à ses jeunes frères, et leur servoit de gouvernante; elle manqua même d'être la victime de son dévouement pour eux.
Céleste avoit coutume d'aller tous les jours avec ses frères et sa gouvernante, dans une campagne voisine de leur château. Les enfans jouoient sur l'herbe, cueilloient des fleurs, dont Céleste formoit des guirlandes, et la gouvernante tenant un livre, l'oublioit le plus souvent pour admirer l'innocent badinage de ces aimables enfans.
Pendant une absence que fit M. d'Avriller, Céleste proposa à sa gouvernante d'aller se promener dans un grand bois, à une demi-lieue du château, pour y goûter avec ses frères. Le jour pris pour cette partie de plaisir, le temps étant superbe, la petite société se mit en marche avec la gaieté de coeurs satisfaits, qui volent à de nouvelles jouissances.
Rendue au lieu désiré, la petite famille s'assit en rond sous un chêne touffu, et fit un repas champêtre qui lui parut délicieux.
Pendant que ces aimables enfans se livroient sans contrainte à toute la folie de leur âge, le ciel s'obscurcit et le tonnerre se fit entendre; aussitôt les jeux cessèrent, et tous s'empressèrent de chercher un abri.