Conversations d'une petite fille avec sa poupée Suivies de l'histoire de la poupée
Part 6
A peine furent-ils hors de la forêt, qu'il s'éleva une tempête effroyable: un vent impétueux déracina les arbres; l'air étoit obscurci de feuilles et de poussière; les enfans ne voyoient pas devant eux. Poussée en sens contraire par la force du vent, la petite famille s'armoit de courage, mais il l'abandonna tout à fait quand elle entendit au loin voler en éclats les cabanes des paysans, et qu'elle vit la foudre tomber à ses pieds.
Les enfans épouvantés sentirent leurs genoux se dérober sous eux; la frayeur les saisit tellement, qu'il leur fut impossible d'avancer. Cependant il falloit se hâter; la pluie, qui ne tomboit pas encore, menaçoit de les percer jusqu'aux os. La gouvernante prit l'aîné des garçons dans ses bras, et Céleste le cadet; ainsi chargées, elles s'empressèrent de regagner le château.
Mais bientôt une pluie semblable à un déluge inonda les champs, et en fit une espèce de lac. Céleste et sa gouvernante, ayant leurs vêtemens trempés, marchoient dans l'eau, sans savoir où porter leurs pas; car les chemins, les plaines, les prairies ressembloient à une vaste mer, dont on ne voyoit pas l'issue.
Pour comble de malheur, avant d'arriver au château, il falloit passer un ravin, qui alors se trouvoit grossi considérablement par la pluie d'orage. Céleste et sa gouvernante sentirent la nécessité de le passer avant qu'il augmentât: elles y entrèrent avec courage, luttant contre les flots, et oubliant le danger qu'elles couroient pour ne s'occuper que des enfans qui, extrêmement effrayés, se débattoient et jetoient les hauts cris.
Près d'être engloutie vingt fois dans ce gouffre, Céleste ne perdit point la tête; elle sortit du ravin, exténuée de fatigue et toute trempée, et regagna la maison avec ses frères; mais dans quel état, grand Dieu!... Dès qu'elle se fut reposée, elle eut une fièvre brûlante, avec des accès de transports. Elle s'écrioit alors: «Ne soyez pas en peine, mon papa, maman! j'ai sauvé mes petits frères ... ne soyez pas en peine, je me porte bien aussi.» Mais cette chère enfant étoit attaquée d'une fluxion de poitrine qui fit craindre pour ses jours.
Quelle douleur pour son père et sa mère! cette fille chérie, qui devoit être l'ornement et la consolation de leur vieillesse, alloit peut-être leur être ravie au moment où ils connoissoient tout son mérite! Malgré ces pensées déchirantes, M. et madame d'Avriller eurent le courage de modérer leur affliction, pour que Céleste ne se doutât pas du danger où elle étoit.
A force de soins, la chère enfant se rétablit; elle fut plus que jamais la gouvernante de ses frères, sur lesquels elle croyoit avoir acquis des droits, depuis l'aventure de la forêt. Céleste leur apprit à lire: jusqu'à l'âge de huit ans, ils n'eurent point d'autre instituteur. Il falloit voir la patience de cette jeune personne, sa douceur, sa complaisance pour ses élèves; c'étoit un coup-d'oeil ravissant!
Ces deux petits avoient un bon coeur; ils s'attachèrent à Céleste, et leur docilité la paya amplement des peines qu'elle se donnoit pour leur éducation. Il auroit fallu qu'ils fussent bien ingrats pour ne pas aimer une si bonne soeur qui, toujours prête à les excuser lorsqu'ils étoient pris en faute, leur évitoit le long du jour toutes sortes de petits chagrins par sa prévoyante tendresse!
Une bonne conduite trouve tôt ou tard sa récompense. Céleste eut, dans ses deux frères, des amis solides, qui ne l'abandonnèrent jamais. Heureuse par les auteurs de ses jours qui la chérissoient, et par l'affection sincère de ceux qui lui devoient tout, cette jeune personne n'eut rien à désirer. Outre cela, elle jouit de l'estime des honnêtes gens, chose précieuse pour ceux qui ont un peu d'âme.
C'est déjà fini, maman? dit Mimi à madame Belmont.--Oui, ma fille. Comment trouves-tu Céleste?--Ah! c'est une demoiselle bien aimable; je voudrois qu'elle fût de mon âge, j'en ferois ma petite amie.--Mais tu n'aurois pas ta belle poupée.--J'en aurois une autre.--Pas aussi belle; car je regrette beaucoup l'argent employé à ces sortes de choses.--Eh bien! maman, je m'amuserois de même avec une poupée ordinaire, et j'aurois une amie qui m'apprendroit à être bonne comme elle; vous seriez toujours contente de moi.--Viens m'embrasser, ma chère enfant! ta réponse me prouve que mes peines ne sont pas perdues, et que ton coeur est excellent: tu es une aimable petite fille!
Lorsque Céleste tomba malade, il y avoit long-temps qu'elle ne jouoit plus à la poupée. Ses frères prenoient une grande partie de sa journée, le reste étoit pour l'étude. Si cette bonne soeur avoit un moment de loisir, elle le donnoit encore à ses chers élèves, en se mêlant à leurs jeux, et en se mettant à leur portée pour leur plaire davantage.
Céleste donna sa poupée à la fille du receveur de la ville où elle demeurait, comme une preuve de son amitié pour elle, et une récompense des belles actions que l'on citoit d'elle chaque jour.
_Lucile, sixième maîtresse de Zozo._
Le père de Lucile n'avoit point de fortune, mais il étoit honnête homme, et lui donna une bonne éducation. Il avoit remarqué que sa fille avoit un caractère très-décidé, avec un coeur sensible, et il employa la douceur, les caresses et le sentiment pour obtenir d'elle ce qu'il désiroit; il eut la satisfaction de s'en voir respecté et chéri.
La mère de Lucile aimoit sa fille sans doute, mais cet amour n'étoit ni raisonnable, ni éclairé; elle la grondoit sévèrement pour des bagatelles, et lui passoit des fautes graves. Souvent cette mère capricieuse l'accabloit de caresses sans raison, sans motif, et la repoussoit quand la petite venoit pour l'embrasser. Cette bizarrerie aigrissoit l'esprit de l'enfant et chagrinoit son père, qui se voyoit contrarié dans la marche qu'il vouloit suivre pour l'éducation, de sa fille.
Cet homme bon, mais foible, renferma son chagrin en lui-même. Les peines qu'il éprouvoit, jointes à des malheurs imprévus, abrégèrent ses jours: il mourut à la fleur de son âge, et sa femme le suivit de près. Elle laissa Lucile, âgée de dix ans, avec un petit garçon de dix-huit mois.
Pour tout héritage, Lucile eut quelques vieux meubles, et une petite chaumière située sur la lisière d'un bois. Lucile se retira dans cet asile sauvage avec son petit frère. Les malheureux n'ont, hélas! ni parens, ni amis; elle se vit absolument délaissée, et fut bientôt en proie à la plus affreuse indigence. Quelques laboureurs la demandèrent cependant pour garder leurs troupeaux; mais elle les refusa, résolue de tout souffrir plutôt que d'abandonner son petit frère qui demandoit ses soins.
Cependant il falloit avoir du pain, et donner à manger à ce pauvre petit qui ne parloit pas encore. Lucile vendit ses meubles; avec cet argent, elle acheta du lin et du coton; elle fit des bas et les vendit. L'habitude du travail lui fut d'un grand secours dans sa misère: elle filoit, cousoit et tricotoit tour à tour. Comme elle étoit aussi vigilante qu'habile, elle pourvut ainsi à ses besoins, et conserva sa liberté.
La vertu commande l'estime des hommes. Une jeune fille de dix ans, vivant seule dans une pauvre cabane, se suffisant à elle-même, et soignant son frère en bas âge, comme si elle eût été sa mère, étoit un spectacle rare et attendrissant; aussi on accouroit des cantons voisins pour la voir, et l'on s'empressoit de lui apporter de l'ouvrage. Les mères surtout se faisoient un plaisir et un devoir d'y conduire leurs enfans.
En peu de temps, Lucile recueillit le fruit de ses peines; l'aisance régna dans sa petite chaumière; elle se vit même en état de prendre une bonne vieille pour faire le ménage et soigner son frère, tandis qu'elle alloit porter son ouvrage dans les hameaux voisins.
Lucile couloit des jours heureux dans la paix et dans l'innocence; rien n'eût manqué à son bonheur, si elle avoit eu son père et sa mère. Cette jeune personne étoit d'une force et d'une taille bien au-dessus de son âge, et sa beauté égaloit les qualités de son coeur.
Une dame de la ville voisine, ayant entendu parler de Lucile, désira la voir; après s'être assurée que tout le bien qu'elle en avoit entendu dire étoit véritable, elle lui fit proposer de venir demeurer dans sa maison, promettant que si Lucile continuoit à se conduire comme auparavant, elle auroit soin de sa fortune. Effectivement, au bout de trois ans, cette dame, qui n'avoit point d'enfans, et qui étoit fort riche, adopta notre orpheline, qui par-là se vit récompensée de sa bonne conduite, et par suite en état d'assurer une fortune honnête à son frère dont elle n'avoit pas cessé de prendre soin.
Lucile avoit disposé de sa poupée, à la mort de sa mère; madame de Vertingen l'avoit achetée pour Angelina, sa petite fille.
_Angelina, septième maîtresse de Zozo._
Dès les premières années d'Angelina, on jugea qu'elle auroit beaucoup d'esprit; sa maman en étoit enchantée, elle voulut l'élever elle-même.
La tendresse excessive de madame de Vertingen nuisoit beaucoup à sa fille: en allant au-devant de ses moindres désirs, en cédant aveuglément à toutes ses volontés, elle la rendoit exigeante, capricieuse, colère, et lui préparoit des peines pour l'avenir.
Un ami de M. de Vertingen essaya de donner quelques avis à cette mère trop foible: «Madame, lui dit-il un jour, permettez-moi de vous parler avec franchise; vous n'avez pas encore élevé d'enfant; je crains fort que vous ne perdiez la vôtre, faute de connoître la manière de la gouverner: vous devez l'élever pour les autres, et l'on seroit tenté de croire que vous ne l'élevez que pour vous-même.» Madame de Vertingen reçut fort bien ce reproche amical; elle promit d'en profiter, mais elle l'oublia bientôt, et continua à gâter sa fille.
Angelina croissoit cependant à vue d'oeil: son teint étoit vermeil comme la rose, l'esprit pétilloit dans ses yeux, sa figure pleine de grâce et d'expression plaisoit à tout le monde, et son heureux caractère ne demandoit qu'une main habile pour le plier à son avantage; mais madame de Vertingen rioit de ses fautes, et lui cédoit en toute occasion. Quand un domestique différoit à satisfaire ses caprices, il étoit grondé, et l'on finissoit par le renvoyer.
Aussi Angelina faisoit mille sottises par jour: la moindre contrariété la mettoit dans une colère affreuse; ses traits se décomposoient, et sa foible mère, craignant pour ses jours, se hâtoit de lui accorder tout ce qu'elle vouloit. Sûre ainsi de se faire obéir, Angelina se mutinoit pour rien, et devenoit insupportable.
Cette petite fille si gâtée montoit sur les fauteuils, se rouloit à terre, alloit partout sans guide, gâtoit les meubles, déchiroit ses vêtemens, brisoit tous ses joujoux, et jamais on ne la grondoit.
Un jour elle prit un couteau pour aller dans le jardin couper une branche d'arbre, le pied lui glissa, et elle se blessa grièvement à la cuisse. La gouvernante que sa mère avoit mise auprès d'elle n'étoit point écoutée; lorsqu'elle lui faisoit des représentations, l'enfant mutin répondoit: «Il faut bien que je m'amuse; maman veut que je fasse de l'exercice.»
Il arriva plusieurs aventures fâcheuses à l'indocile Angelina. Un jour elle voulut attraper un petit poisson rouge; s'étant penchée sur le bord du bassin, elle tomba dans l'eau. Le jardinier de la maison, qui heureusement se trouvoit de ce côté, la retint par ses jupons, et lui sauva la vie, mais elle fut sérieusement malade.
Il falloit plus d'un exemple pour corriger un enfant qui n'agissoit qu'à sa tête. Il prit fantaisie à Angelina de faire griller des escargots. Elle prit furtivement un réchaud de braise, et l'ayant allumé dans un coin, en soufflant avec sa bouche un charbon tomba sur sa robe; en moins d'une minute elle eut les jambes, les cuisses, les bras, et même le visage, entièrement brûlés: elle fut plus d'un mois à guérir, et souffrit des douleurs inexprimables; encore fut-elle tout à fait défigurée. Angelina étoit déjà grande qu'elle ne savoit encore rien: sa mère craignoit de la fatiguer. Aussi quand elle voulut lui donner des maîtres, la petite, incapable d'application, s'ennuya à mourir; elle ne prit goût à rien; et au bout de plusieurs années, après avoir fait dépenser beaucoup d'argent à son père et à sa mère, Angelina n'eut qu'une légère teinture des arts qu'on avoit cherché à lui faire apprendre.
Madame de Vertingen avoit commencé d'abord par lui donner un maître de musique et un maître de danse. Angelina, qui étoit vive et gaie, dansoit avec plaisir; mais son maître de musique étoit souvent renvoyé, sous prétexte d'un mal de tête, d'une colique, ou de quelqu'autre indisposition. Si sa mère exigeoit qu'elle prît sa leçon, Angelina prenoit de l'humeur; elle se mettoit au piano de mauvaise grâce, bâilloit, faisoit des fautes sans nombre, et finissoit par lasser la patience du maître le plus complaisant.
Comme Angelina ne savoit point s'occuper, et qu'il faut passer le temps à quelque chose, elle se levoit tard, changeoit dix fois de robe dans une matinée, avoit cent caprices, mangeoit toutes sortes de friandises, tourmentoit le chat, agaçoit le chien, commandoit avec hauteur à sa femme de chambre, et faisoit gronder les domestiques dont elle dérangeoit le service pour ses fantaisies.
Sa mère, moins fâchée de la voir dure, capricieuse, ignorante, coquette et impertinente, que de reconnoître son peu de disposition pour les arts d'agrément, lui faisoit quelquefois des reproches: «Que voulez vous devenir, ma fille? lui disoit-elle. Vous ne saurez ni musique, ni danse, ni dessin; vous passerez dans le monde pour une demoiselle sans éducation, et personne ne vous regardera.» Elle eût mieux fait de lui dire: Comment écrirez-vous une lettre ne sachant pas l'orthographe? Quelle sera votre conversation avec les personnes instruites n'ayant aucune connoissance de la géographie, de l'histoire, et des sciences en général? Qui voudra vous servir, si vous êtes exigeante et capricieuse? Qui voudra vivre avec vous, si vous ne voulez point vous occuper des autres, et que vous rapportiez tout à vous-même? Mais madame de Vertingen n'avoit pas l'esprit assez solide pour faire ces réflexions.
Les choses étoient en cet état, lorsqu'un événement malheureux força le père et la mère d'Angelina à quitter la France. Ils abandonnèrent leur bien pour sauver leur vie. Ayant rassemblé à la hâte leur argent et leurs bijoux, ils allèrent en Allemagne attendre un temps plus heureux.
Quand on est hors de son pays, on dépense beaucoup. Leurs fonds furent bientôt épuisés; ils éprouvèrent les horreurs de l'indigence, d'autant plus que ni la mère ni la fille ne pouvoient s'aider du travail de leurs mains.
M. de Vertingen étant mort, leur situation devint véritablement déplorable.... C'est alors que la mère d'Angelina ouvrit les yeux pour voir les torts qu'elle avoit à se reprocher sur l'éducation de sa fille!... Cette jeune personne, extrêmement laide, depuis l'accident qui lui étoit arrivé par sa faute dans son enfance, ne savoit pas seulement enfiler une aiguille!... Qu'alloit-elle devenir!... Ces tristes réflexions, jointes à la misère, mirent en peu de temps cette mère infortunée au tombeau!... Angelina, sans aucune ressource, fut obligée, pour ne pas mourir de faim, de se mettre en service chez un vigneron du pays où elle étoit.
Tu vois, ma bonne amie, dit en finissant madame Belmont à sa fille, combien il est nécessaire d'apprendre de bonne heure à lire, à écrire, et à travailler. La fortune peut se perdre, mais une bonne et sage éducation est un trésor qui ne manque jamais. Tu n'aimes sûrement point Angelina; elle n'est pas aimable non plus; mais ses fautes seront pour toi une leçon utile; tu éviteras, je l'espère, de te conduire comme elle.--Je le crois bien, dit Mimi; maman ne ressemble pas à madame de Vertingen. Madame Belmont embrassa sa fille, et après quelques autres réflexions, elle reprit son récit.
Le sort de Zozo, continua cette dame, n'avoit pas été trop heureux avec la volontaire et capricieuse Angelina. Lorsque M. et madame de Vertingen quittèrent la France, la belle poupée était dans un état pitoyable! Elle resta entre les mains de la gouvernante d'Angelina, qui, étant entrée au service d'une dame, lui en fit présent.
Zozo fut encore une fois réparée; on l'habilla richement, et la dame qui en étoit devenue propriétaire en fit cadeau à la fille d'une de ses amies. C'est cette petite fille qui va faire le sujet de notre entretien.
_Louisa, huitième maîtresse de Zozo._
Madame de P... reçut Zozo avec plaisir. Elle pria son amie de n'en point parler à Louisa, sa fille, à qui la poupée étoit destinée. Je veux, dit-elle, que ce beau présent corrige ma fille d'un grand défaut, et lui serve en même temps de récompense.
Madame de P... ayant ainsi prévenu son amie, plaça Zozo dans une grande corbeille de jonc, couverte de taffetas couleur de rose, noué avec de la faveur. Elle mit cette corbeille dans sa chambre à coucher, sur une commode, et la ferma aux deux bouts, avec une bande de papier cacheté.
Lorsque Louisa vit cette grande corbeille, elle fit mille questions, sur ce qu'elle contenoit. Tous les domestiques, qui avoient le mot, s'accordoient à lui répondre qu'ils n'en savoient rien. Louisa étoit fort embarrassée; car elle n'osoit point faire de questions à sa mère, parce qu'elle lui avoit dit plusieurs fois que rien n'étoit plus impoli.
La pauvre enfant étoit à la torture, d'autant plus que la curiosité étoit son défaut dominant. Madame de P... lui dit un jour: Ecoute, Louisa, tu ouvriras toi-même la corbeille mystérieuse dans trois mois, si, d'ici à ce temps, tu te corriges de ton excessive curiosité. Pendant trois mois, je tiendrai une note exacte des fautes qu'elle te fera commettre; à cette époque je te montrerai mon livre, et tu seras jugée d'après cette lecture.--Trois mois, maman, c'est bien long!---Ma fille, il n'en faut pas moins pour t'habituer à veiller sur toi-même; d'ailleurs l'arrêt est prononcé: dans trois mois, à pareil jour, tu ouvriras la corbeille, ou bien elle disparoîtra pour toujours de devant tes yeux.--Sans que je sache ce qui est dedans?--Sans que tu saches ce qui est dedans. Tu le sauras dans la suite, mais ce sera pour te donner des regrets de ne pas avoir su vaincre ton funeste penchant.
Trois mois d'épreuves étoient en effet bien longs pour une petite fille aussi curieuse que Louisa, qui n'avoit jamais su se contraindre. Dans tous les temps on l'avoit vue donner des preuves de la plus mauvaise éducation, en cherchant à satisfaire sa curiosité. C'étoit un tiroir qu'elle ouvroit, pour regarder ce qu'il y avoit dedans, même chez les étrangers; un sac qu'elle vidoit, un paquet qu'elle développoit. Un panier couvert, quel qu'il fût, lui donnoit le désir de savoir ce qu'il contenoit. Aucune boîte, aucun coffre n'échappoit à ses recherches. Jusqu'alors les représentations, les remontrances de madame P... n'avoient pu la corriger de ce défaut, qui devenoit chaque jour plus choquant par les inconséquences qu'il lui faisoit commettre. Quelquefois même il avoit des suites fâcheuses; car Louisa ne bornoit pas sa curiosité à voir, elle vouloit aussi entendre, et découvroit les secrets qu'on auroit voulu lui cacher. Elle écoutoit aux portes pour savoir les affaires des personnes avec qui elle vivoit; on s'en défioit comme d'un voleur! Louisa se glissoit aussi partout pour satisfaire sa passion favorite. Quand on la prenoit sur le fait, elle en étoit quitte pour prier instamment qu'on ne le dît point à madame de P..., puis elle recommençoit au même instant.
Louisa étoit non-seulement curieuse, mais elle étoit bavarde. Cependant madame de P..., qui haïssoit la médisance, lui fermoit la bouche lorsqu'elle vouloit lui conter ce qu'avoit fait un tel ou ce qu'une telle avoit dit; mais la petite se dédommageoit de cette contrainte en causant avec les domestiques, à qui elle répétoit, à sa manière, tout ce qu'elle avoit entendu: de là provenoient des haines, des querelles interminables; la paix étoit bannie de cette maison. Quand on venoit aux éclaircissemens, on citoit toujours Louisa comme le principal auteur de tout ce tapage.
Madame de P... avoit exigé de ses gens qu'ils renvoyassent honteusement sa fille, chaque fois qu'ils la trouveraient soit dans l'antichambre, soit dans quelque autre pièce de la maison où elle ne devoit pas être. De son côté, madame de P... ne négligeoit rien pour lui faire sentir le ridicule de sa conduite; elle lui défendoit expressément de causer avec les domestiques, et la punissoit quand il étoit prouvé que ses rapports avoient fait de la peine à quelqu'un.
Cette surveillance gênoit extrêmement Louisa, et lui évitoit bien des sottises; mais elle ne changeoit point son caractère, parce que cette petite ne faisoit aucun effort pour se corriger.
Madame de P... en fit la réflexion. C'est ce qui la porta à profiter de l'occasion qui se présentoit, pour essayer de détruire le vilain défaut de sa fille; et certes elle ne pouvoit s'y prendre trop tôt: ce penchant des âmes vulgaires a causé plus de maux qu'on ne pense!...
Les trois mois d'épreuves commencèrent donc. Louisa se promit bien de ne commettre aucune faute qui l'empêchât de voir ce qu'il y avoit dans la corbeille. Malgré le désir qu'avoit cette enfant de ne rien faire qui la privât de la satisfaction qu'elle attendoit, elle s'oublioit cependant quelquefois; mais sa gouvernante qui l'aimoit, l'avertissoit toujours au moment même, en lui rappelant _la corbeille_. Si, par exemple, Louisa touchoit à quelque chose qui ne lui appartenoit pas, et cherchoit à voir dans un ridicule, ou ailleurs, ce qu'il y avoit, sa gouvernante lui disoit: Mademoiselle, souvenez-vous de la corbeille! Et Louisa retiroit sa main aussi vite que si elle se fût brûlée; de manière que cette petite dut à sa bonne gouvernante de n'avoir pas succombé vingt fois à la tentation; car l'habitude est une seconde nature.
Pendant deux mois, Louisa se comporta si bien, que madame de P... n'écrivit rien qui méritât une censure sévère. Enchantée d'avoir réussi dans son projet, et s'apercevant par cet essai que sa fille n'étoit pas incorrigible, cette dame se proposa de la récompenser de ses efforts, en abrégeant le temps de son épreuve; car c'étoit une véritable pénitence pour une enfant de ce caractère.
Prenant donc Louisa par la main, sa mère la mena dans sa chambre: Voilà deux mois de passés, ma fille, lui dit cette dame, depuis que cette corbeille que tu vois est ici. Tu as tenu nos conventions autant que ton âge pouvoit te le permettre; cela me fait espérer que, par la suite, tu éviteras les fautes où tu es tombée jusqu'ici. Je consens donc à abréger en ta faveur le temps que j'avois fixé; tu peux ouvrir la corbeille, mais à une condition, c'est que, si tu es encore curieuse, rapporteuse et médisante, comme auparavant, je reprendrai ce qui est dedans, pour le donner à une autre petite fille plus sage que toi.
Louisa promit à sa maman tout ce qu'elle voulut; elle sauta à son col, et la remercia mille fois de son extrême bonté. Elle courut à la corbeille, dont elle fit bientôt voler les cachets; mais que devint-elle à la vue de la belle poupée!... elle recula de surprise!... elle ne se possédoit pas de joie!...--Ah, maman! qu'elle est belle! s'écria-t-elle dans son ravissement; comme elle est bien mise! et puis, grande! mais, c'est que nous sommes de la même taille!... Louisa étoit la plus heureuse personne du monde!--Tu vois, ma bonne amie, lui dit sa maman, que tu es récompensée de tes efforts au delà de tes espérances: travaille toujours à te perfectionner, et je te promets des surprises plus flatteuses encore: une mère est si heureuse quand sa fille se porte au bien!