Conversations d'une petite fille avec sa poupée Suivies de l'histoire de la poupée

Part 4

Chapter 43,981 wordsPublic domain

Lolotte étoit âgée de dix ans. Elle couchoit dans une chambre, dont la porte donnoit dans le cabinet de sa bonne. Lolotte se portoit bien; on pouvoit sans crainte la laisser seule lorsqu'elle étoit couchée. Depuis un an que cette petite avoit quitté la chambre de sa mère, il ne lui étoit rien arrivé de fâcheux.

Une nuit, cependant, Lolotte fut réveillée en sursaut par un vacarme effroyable!... Il lui sembla que quelqu'un brisoit à plaisir le déjeuner de porcelaine de sa maman. La pauvre Lolotte fourra sa tête dans son lit, et se couvrit de sa couverture: elle étoit plus morte que vive, et n'osoit pas même respirer....

Ce bruit ayant cessé, un autre aussi extraordinaire lui succéda. Lolotte entendit distinctement tomber une chaise et un guéridon, et sauter en éclats la carafe et le gobelet qui étoient dessus. Cette fois la petite crut que la maison tout entière étoit tombée sur elle.... Tremblante de tous ses membres, elle eut cependant le courage de regarder autour d'elle; mais elle vit un monstre, gros comme un éléphant, qui faisoit des grimaces effroyables; elle crut même qu'il s'approchoit de son lit, sans doute pour l'étrangler....

La crainte de la mort donna à Lolotte la force de sauter en bas du lit pour se cacher dans la ruelle: sa tête étoit tout à fait perdue. Lorsqu'elle eut mis machinalement les deux pieds à terre, elle se sentit arrêtée par sa chemise.... Pour le coup, Lolotte crut être au pouvoir de _l'esprit_; elle fit un cri perçant, et tomba sans connoissance....

Cependant la _bonne_ s'étoit réveillée au bruit. Elle entra avec de la lumière, vit Lolotte évanouie, accrochée par sa chemise à un clou de sa couchette, et toute la chambre sens dessus dessous. A cette vue, la _bonne_ resta interdite.... Elle releva l'enfant, qui avoit la pâleur de la mort sur sa figure, et elle appela le papa et la maman de la petite. On fit revenir Lolotte, et on lui demanda l'explication du dégât qui s'étoit fait. Lolotte assura qu'elle avoit vu un _revenant!_ qu'il l'avoit voulu prendre dans son lit, et qu'elle en étoit bien sûre....

Les gens raisonnables, qui savent très-bien qu'il n'y a point de _revenans_, cherchent à s'instruire de la cause d'un bruit quelconque qu'ils ne connoissent pas. Il n'en est pas ainsi des enfans, qui se plaisent à croire des choses impossibles, parce que le merveilleux flatte leur imagination. La maman de Lolotte ne se paya pas d'une réponse aussi peu vraisemblable.

Lorsque la petite eut repris ses sens, il s'établit entre elle et sa mère le dialogue suivant: «Raconte-nous donc, Lolotte, ce qui t'es arrivé.--Maman, je ne le sais pas moi-même.--As-tu vu quelqu'un?--Non, ce n'étoit pas une personne.--Mais, pourquoi as-tu crié, pourquoi t'es-tu trouvée mal?--Ah! j'ai eu si grand'peur!... un spectre m'a précipitée du lit!...--Tu ne sais ce que tu dis, Lolotte.--Maman, un _esprit_, j'en suis sûre, est venu dans ma chambre; il a brisé vos porcelaines, renversé la chaise, le guéridon, et fracassé le verre et la carafe. Je sais qu'effectivement il est arrivé cette nuit quelque chose d'extraordinaire; mais tu ne me persuaderas pas, ma fille, qu'il y ait des _revenans_; conte ces enfantillages aux petites demoiselles de ta pension, et non pas à ta mère. Je vois ce que c'est, tu as fait un rêve qui t'a troublé l'esprit: conviens-en.--Oh! je ne dormois point, maman, je vous assure; j'étois à peine couchée, lorsque j'ai entendu casser tout à la fois les tasses et les soucoupes de votre cabaret. La frayeur que j'ai eue m'a fait enfoncer la tête dans mon lit. Au second bruit, bien plus fort que le premier, j'ai regardé à travers les rideaux, et j'ai vu un animal énorme pour la grosseur, qui jetoit du feu par la bouche et par les narines; ses yeux étoient comme deux lumières qui éclairoient toute la chambre. J'osois à peine respirer; tout à coup ces deux lumières ont disparu; j'ai entendu alors remuer les volets de la fenêtre, et quelque chose de pesant s'est élancé contre le mur, et est retombé lourdement. C'étoit bien un _revenant_; car j'ai entendu le bruit des chaînes qu'il traînoit....--Mais pourquoi n'as-tu pas appelé?--Je n'en avois pas la force; ma langue me refusoit ses services. Pendant quelques momens tout a été tranquille; mais bientôt, à la lueur de la lune, j'aperçus un spectre effrayant qui se tenoit près des rideaux de ma fenêtre; il me paroissoit tantôt grand, tantôt petit. Je me cachois le visage de mes mains pour ne pas le voir; je fis même quelques efforts pour me lever, afin de me cacher dans mes couvertures; mais je perdis tout à fait la tête quand je vis l'_esprit_ venir à moi. Il m'a saisie par le milieu du corps, et m'a précipitée en bas de mon lit.... O mon Dieu! je frissonne encore quand j'y pense!... Jamais, jamais, je ne coucherai dans cette chambre, où il revient des _esprits_!...»

On ne contraignit point Lolotte à coucher dans sa chambre la nuit suivante; car on vouloit savoir auparavant qui avoit tout culbuté dans cette pièce.

La première chose qui étoit venue à l'idée du papa et de la maman, c'est que la petite s'étoit levée en rêvant, et s'étoit effrayée elle-même en renversant le guéridon, sur lequel étoient le gobelet et la carafe. Cette pensée, assez vraisemblable une fois adoptée, tout le reste s'expliquoit aisément; car on avoit trouvé Lolotte accrochée par sa chemise en voulant descendre de son lit. Ce n'étoit donc rien, ou presque rien.

Le papa qui vouloit prouver à sa petite fille, que rien n'arrive dans le monde sans une cause simple et naturelle, décida que Lolotte coucheroit auprès de sa mère, et que lui prendroit le lit de sa fille la nuit suivante. Cette mesure étoit d'autant plus sage, que par-là on s'assuroit si la petite ne prenoit pas l'habitude de se lever en dormant; ce qui auroit pu arriver. D'un autre côté, le papa lui prouvoit, en couchant dans cette chambre, qu'il n'y avoit rien à craindre; car personne ne s'expose volontairement à un danger certain.

Le soir étant venu, Lolotte coucha auprès de sa mère, comme il avoit été résolu, et elle dormit fort bien. Quant à son père, il ne tarda pas à être réveillé par un bruit qui l'étonna, et le fit mettre sur son séant: il entendit casser un carreau!... Comme il étoit dans le premier sommeil, il s'imagina que c'étoit un voleur qui vouloit ouvrir sa fenêtre pour entrer dans l'appartement. Le clair de lune lui permettoit de voir la croisée et même toute la chambre. Ce monsieur eut beau tenir ses yeux fixés sur la fenêtre, rien ne lui annonça qu'un homme cherchât à s'introduire dans sa demeure, et, par réflexion, il rit en lui-même d'avoir pu seulement arrêter sa pensée à une chose aussi impossible, puisque son appartement étoit au troisième étage. A la vérité, il y avoit un toit de communication qui se trouvoit tout proche, mais un homme n'auroit pu s'y tenir, ni y arriver.

Le père de Lolotte faisoit toutes ces réflexions, lorsqu'un nouveau bruit se fit entendre. Ayant tourné les yeux de ce côté, tous ses doutes furent éclaircis: il vit le voleur! car c'en étoit un, ou plutôt l'_éléphant_, le _spectre_ de la veille. Un couvercle étant tombé, le père de Lolotte aperçut un chat qui, s'étant effrayé, cherchoit à s'enfuir, tenant à sa gueule un morceau de viande qu'il avoit pris.

Comme il importoit au papa de désabuser sa fille, il sauta légèrement du lit, et boucha la fenêtre. On réveilla la petite; elle vit le chat, qui avoit encore son vol à la gueule. On lui apprit de plus que la veille, la bonne avoit trouvé la fenêtre ouverte, circonstance qui s'étoit échappée de sa mémoire.

Dès lors Lolotte fut guérie pour toujours de la peur des _revenans_. Dans la suite, lorsqu'elle entendoit du bruit, elle alloit voir, et touchoit la chose qui l'inquiétoit; elle s'assuroit par-là qu'elle auroit eu tort de s'en effrayer. C'est ainsi que Lolotte, de poltronne qu'elle étoit, devint hardie et courageuse la nuit sans lumière.

Oh! dit Mimi, quand sa maman eut achevé son histoire, je serois bien comme Lolotte; je n'ai pas peur!--Je te prends au mot, Mimi; va me chercher mon mouchoir que j'ai laissé sur ma bergère, auprès de mon lit. Mimi y alla sur le champ, en riant de toutes ses forces. Elle ouvrit la porte de la chambre, et s'avançant hardiment, mais beaucoup trop vite, elle attrapa un tabouret qui se trouvoit sur son chemin, et tomba dessus, en jetant un cri! Madame Belmont courut à elle avec une lumière, et la trouva tout en larmes! T'es-tu blessée, ma fille? lui demanda cette tendre mère!--Non, maman.--Pourquoi pleures-tu donc?--C'est que j'ai eu peur!--Eh! de quoi?--Je n'en sais rien.--Tu as déjà oublié comment Lolotte s'est guérie de ses vaines frayeurs. Si d'abord tu eusses marché avec précaution, et qu'en heurtant le tabouret avec ton pied, tu y eusses porté la main, tu aurois vu qu'il n'avoit rien de redoutable. Allons, je vois que tu es encore trop enfant pour faire ton profit de la leçon que je t'ai donnée: remettons-en l'effet à un autre temps.

Piquée d'être appelée _enfant_, Mimi chercha mille prétextes dans la soirée pour aller sans lumière, dans le salon, dans la salle à manger, et dans les cabinets. Madame Belmont n'eut pas l'air de s'en apercevoir; elle recommanda seulement aux domestiques de ne rien laisser sur le chemin de la petite qui pût lui faire du mal. Mimi étoit si fière de sa victoire, qu'il fallut se fâcher pour l'empêcher de courir de côté et d'autre dans les ténèbres, au risque de se casser la tête.

Toute joyeuse de s'être conduite ainsi, la petite pria sa maman de lui conter une histoire.--Il n'est pas encore huit heures, ma chère petite maman, lui dit-elle; je ne me couche pas plus tôt; contez-moi une histoire, je vous prie. Madame Belmont devoit une récompense à sa fille pour avoir vaincu sa timidité--J'y consens, lui dit cette dame. Ecoute:

_Histoire de Maximilien_.

Celui qui veut être heureux et contribuer au bonheur des autres, doit faire tous ses efforts pour pratiquer cette belle maxime: _Fais aux autres ce que tu voudrois qu'on fît pour toi-même_.

Je vais te raconter une histoire que j'ai lue quelque part, ma chère Mimi, qui te prouvera que Dieu récompense toujours les hommes pieux et bienfaisans, qui aiment leur prochain comme eux-mêmes.

On voit en Alsace un ancien château fort, appelé _Sternberg_. Il étoit habité autrefois par un riche comte, qui avoit un fils unique, objet de sa plus tendre affection.

Maximilien, c'étoit le nom de cet enfant chéri, étoit vif, aimable, actif, laborieux; il mettoit son bonheur à se livrer à l'étude, à faire du bien aux pauvres, et à contenter son père et sa mère; sa piété filiale le faisoit surtout admirer; car il ne sembloit vivre que pour aimer ceux qui lui avoient donné le jour.

Maximilien qui, comme nous l'avons déjà dit, ne cherchoit qu'à s'instruire, aimoit surtout les livres de voyages. Lorsque le comte lui parloit des pays étrangers, des moeurs et des usages des peuples qui sont répandus sur la surface du globe, on voyoit la joie la plus vive se peindre sur le visage de cet enfant, qui témoignoit à son père le désir de voyager lorsqu'il seroit grand.

Le comte ayant des affaires qui l'appeloient à Paris, résolu d'emmener son fils, ce qui rendit cet enfant bien joyeux. Heureux au delà de toute expression, il attendoit avec impatience le jour du départ. Ce moment si désiré arriva enfin.

Dès que le petit Maximilien eut perdu de vue le château de _Sternberg_, et qu'il fut arrivé à la première ville, il lui fut impossible de contenir sa joie: sa riante imagination lui peignoit des plus riches couleurs, les beaux pays qu'il alloit parcourir.

Lorsqu'ils furent éloignés d'une journée de _Sternberg_, ils prirent un chemin de traverse, qui les conduisit dans un bois fort épais, dans lequel ils s'égarèrent; le jour étoit sur son déclin.

Arrivés au milieu de cette sombre forêt, ils furent entourés par des brigands, qui, d'un coup de pistolet, renversèrent d'abord le cocher; les chevaux s'arrêtèrent.

Dans l'instant, six voleurs armés jusqu'aux dents se saisirent de la voiture, et massacrèrent le vieux comte qui, en brave militaire, leur vendit chèrement sa vie; car il en blessa deux grièvement. Ils jetèrent hors de la voiture le pauvre Maximilien qui étoit légèrement blessé, et, pour ne laisser aucune trace de leur crime, ils mirent les deux cadavres dans le carrosse; l'un d'eux monta sur le siège pour servir de cocher, et bientôt ils disparurent.

L'infortuné Maximilien, pénétré de douleur, se traînoit çà et là, et conjurait à haute voix le Seigneur de vouloir bien le délivrer du danger où il étoit.

Un pauvre charbonnier, qui demeuroit dans cette forêt, entendit la voix plaintive de cet enfant. Cet homme avoit pour maxime de se conduire envers les autres, comme il désiroit qu'on se conduisît envers lui; ainsi il ne délibéra pas long-temps sur le parti qu'il avoit à prendre. Il courut du côté d'où partoient les gémissemens, et trouva notre malheureux enfant, blessé et pouvant à peine se soutenir. L'honnête charbonnier mit de son mieux le premier appareil sur les blessures de Maximilien; il le chargea ensuite sur ses épaules, et le porta à sa chaumière qui étoit à une demi-lieue, et située dans le plus épais du bois.

François, c'étoit le nom du charbonnier, avoit six enfans, qu'il ne nourrissoit qu'en se livrant chaque jour à un travail pénible; mais il avoit appris de bonne heure à se contenter de peu, et à remercier Dieu des moindres faveurs qu'il en recevoit.

Ses enfans, élevés dans ses principes, étoient toujours joyeux. Nourris d'un pain noir et d'un peu de lait, ils s'estimoient plus heureux que des rois. Jamais l'envie, l'ambition, et les autres vices qui font le malheur de l'espèce humaine, n'étoient entrés dans leurs coeurs.

Arrivé à sa cabane, François déposa sur un banc le petit Maximilien, et dit à ses enfans: Je vous amène un frère, mes bons amis. Cet enfant est bien malheureux! des voleurs viennent d'assassiner son père, et lui-même seroit probablement mort cette nuit, si le hasard n'eût guidé mes pas dans l'endroit où il étoit. Joignez-vous à moi pour remercier Dieu du bonheur que j'ai eu de l'arracher au sort qui l'attendoit. Mon intention est de rendre cet enfant à ses parens si je puis les découvrir, sinon de le garder et de l'élever avec vous. Dites-moi, mes amis, l'aimerez-vous comme un frère? Tous s'empressèrent de répondre: Oui, nous l'aimerons de tout notre coeur! en même temps il lui prodiguèrent les caresses les plus touchantes, et lui dirent: Petit frère, ne vous chagrinez pas, nous vous aimerons bien. Notre père vous aime déjà autant que nous; il ne faut pas pleurer! Maximilien s'efforça de retenir ses larmes pour ne pas affliger le bon François, et les bons frères que la fortune venoit de lui donner; mais dans son coeur, il ne put se consoler de la mort affreuse de son respectable père!

Pendant que les enfans du charbonnier consoloient le petit comte, Anne, leur mère, et femme de François, arriva portant sur ses épaules une charge de bois sec. François la prit par la main, et lui raconta la triste aventure du jeune enfant: Tu vois, femme, ajouta-t-il, qu'il n'y avoit pas moyen d'abandonner ce petit dans un endroit si dangereux! il sera le septième; mais Dieu nous bénira à cause de lui! Anne avoit un bon coeur; elle dit à son mari qu'à sa place elle en auroit fait tout autant, et caressa le petit comte d'un air franc et ouvert, qui inspira de la confiance à cet enfant. Ainsi accueilli, Maximilien se livra peu à peu à ses nouveaux amis, et sa vive douleur fit place insensiblement à l'affection et à la reconnoissance pour la respectable famille qui l'avoit reçu dans son sein.

Cependant le bon François ne manqua pas de questionner Maximilien sur sa famille, et de tâcher de savoir de lui le nom de ses parens, dans l'intention de le rendre à sa mère; mais ce jeune enfant, qui n'avoit jamais entendu appeler son père que monsieur le comte, ne put dire le nom de sa famille, ni l'endroit qu'elle habitoit; il fallut donc renoncer à cet espoir, et attendre tout du temps.

Maximilien se trouvoit heureux chez le charbonnier. Dans le château de son père il n'avoit point été accoutumé à la délicatesse; c'est pourquoi il s'habitua bien vite à la vie dure de ces pauvres gens. Ce bon petit comte partageoit, autant que ses forces pouvoient le lui permettre, les travaux de son père nourricier, et ceux de ses frères adoptifs; aussi il étoit chéri de tous! Anne bénissoit l'heure et le jour où il étoit entré dans la maison! Maximilien, quoique fort jeune, étoit bien plus savant que ses frères! aussi les soirs, quand la journée étoit finie, il leur racontoit quelques histoires qu'il avoit retenues du temps qu'il lisoit avec son père: c'étoient toujours de bons et honnêtes enfans, bien pauvres, qui, par leur application au travail, étoient ensuite devenus riches. Le charbonnier admiroit le bon sens de cet enfant, et il étoit enchanté de son esprit.

Maximilien se distinguoit jusque dans ses jeux; il formoit ses frères en les amusant. Quelquefois il leur apprenoit des chansons instructives à la portée des enfans; enfin, s'étant procuré quelques livres, il acheva d'apprendre à lire et à écrire, et servit de maître à ses frères.

Notre jeune comte devint bientôt l'enfant chéri de cette pauvre famille, qui se faisoit un plaisir de partager avec lui un pain grossier, gagné par un travail opiniâtre et peu lucratif.

Maximilien oublia son premier état, mais il n'oublia ni son père, ni sa mère. Lorsque dans la solitude, il se représentoit le comte massacré par des brigands, des larmes brûlantes inondoient ses joues; il élevoit les yeux et les mains vers le ciel, et prioit avec ferveur pour l'âme de ce père chéri! Lorsque François le trouvoit occupé de ce pieux devoir, il prioit avec lui, et le consoloit de son mieux, en relevant son courage abattu, et en lui inspirant une grande confiance en Dieu....

Cependant la mère de Maximilien, n'ayant point reçu de nouvelles de son mari ni de son fils, étoit inconsolable; elle se persuada qu'un voyage pourroit dissiper en partie ses chagrins, et peut-être lui faire retrouver ceux dont elle regrettoit tant la perte; elle se mit donc en chemin. Le hasard voulut qu'elle entrât dans la même forêt où son mari avoit été assassiné.

La chaleur étoit excessive ce jour-là. La comtesse descendit de voiture pour se reposer un moment. Le premier objet qui se présenta à elle fut un jeune et joli enfant qui dormoit à l'ombre. Elle l'examina avec attendrissement, et se rappelant son fils, son visage se couvrit de larmes!

Cet enfant étoit le plus jeune des fils du charbonnier, qui, près de là, s'occupoit à faire des fagots. Henri, c'étoit le nom de l'enfant, se réveilla, et parut étonné de voir une belle dame à côté de lui. La comtesse le prit dans ses bras, lui fit mille caresses, et lui donna une pièce d'or.

Le charbonnier étant venu sur ces entrefaites, la comtesse s'adressa à lui: Je suis riche, lui dit-elle, je n'ai point d'enfant; donnez-moi celui-ci, je le ferai élever avec soin, et j'assurerai son bonheur, en un mot, je le regarderai comme mon fils.

Ce que vous me proposez, Madame, répondit François, mérite toute ma reconnoissance; mais, grâce à Dieu, mes enfans ont en moi un père qui bien qu'en travaillant peut leur donner du pain. Tant que je vivrai, je ne m'en séparerai point, et je tâcherai d'en faire de bons et laborieux cultivateurs. Souffrez donc, Madame, que je garde mon Henri. Mais, pour répondre à votre désir, je puis vous faire voir un aimable jeune homme, qui n'est point mon fils, et que j'aime comme s'il m'appartenoit. Cet enfant a perdu son père; il a été élevé dans l'abondance, et mérite un sort plus brillant que celui que je peux lui offrir: prenez-le avec vous; le Seigneur récompensera votre générosité par d'abondantes bénédictions. Où est cet enfant? demanda la comtesse; montrez-le moi. François répondit à cette dame qu'il alloit paroître dans le moment; aussitôt la femme du charbonnier amena Maximilien. La comtesse ne l'eut pas plutôt vu, que le reconnoissant pour son fils, elle fut sur le point de tomber en foiblesse. De son côté, Maximilien vola dans les bras de sa mère, et passant ses deux bras autour de son col, il la serra tendrement, et mouilla son visage de ses larmes.

La comtesse et son fils restèrent long-temps embrassés; la joie, le saisissement, de tristes souvenirs causés par l'assurance de la perte du comte, les empêchoient de s'exprimer autrement que par des caresses et des larmes. Le bon charbonnier et sa femme, présens à ce spectacle, étoient émus jusqu'au fond de l'âme.

Enfin, lorsqu'elle put parler, la comtesse dit: Je vous rends grâce, mon Dieu, de m'avoir fait retrouver mon enfant! je mourrai contente, à présent que je l'ai vu! faites, Seigneur, qu'il croisse en vertu et en sagesse: rendez-le heureux et honnête homme!

Après cette courte et fervente prière, la comtesse s'adressa au charbonnier et à sa femme; elle les remercia des soins qu'ils avoient donnés à son fils, et leur fit promettre de se rendre avec leur famille au château de _Sternberg_, pour y passer leurs jours.

François donna sa chaumière à un pauvre fendeur de Bois, qui jusqu'alors l'avoit haï, et lui avoit fait tout le mal dont il avoit été capable. Le charbonnier suivoit cette belle maxime: _Ne vous vengez jamais qu'à force de bienfaits_. Un honnête homme n'a pas de plus grande satisfaction que de faire du bien à son ennemi.

François se rendit avec sa famille, au château de _Sternberg_, non pour y vivre dans la mollesse, mais pour se rendre utile à la reconnoissante dame, qui le traitoit avec tant de bonté. La comtesse fit élever les enfans du bonhomme avec tout le soin possible, sans cependant les sortir de leur état. Elle en fit des laboureurs instruits et aisés, selon le voeu de leur père, qui n'auroit jamais consenti à les voir changer de condition; car il avoit su résister par sagesse aux propositions brillantes du jeune Maximilien, qui vouloit faire un partage égal de sa fortune entre ses frères, et leur donner dans le monde un état honorable.

Le jeune comte n'oublia jamais les bienfaits du charbonnier; il l'aima toute sa vie avec tendresse, et remplit à son égard tous les devoirs d'un bon fils envers son père.

On apprit dans la suite que les voleurs qui avoient assassiné le vieux comte avoient péri sur un échafaud. C'étoient la plupart des enfans de bonne famille, qui, dans leur première jeunesse, avoient été paresseux, désobéissans, menteurs; ils n'avoient jamais eu de respect pour leurs parens, ni de crainte de déplaire à Dieu. Ils commencèrent à voler pour satisfaire leur gourmandise, ensuite pour jouer avec leurs camarades; enfin, étant devenus odieux à leurs pères et mères qui les voyoient se perdre tous les jours, ils s'échappèrent de la maison paternelle, et s'associèrent à des brigands.

Quand madame Belmont eut fini l'histoire de Maximilien, elle dit à Mimi qu'il étoit temps de s'aller coucher; Mimi en eut du chagrin. «Va, ma bonne, lui dit cette dame, je te promets pour demain une histoire beaucoup plus longue: c'est celle de Zozo.--Celle de Zozo, maman! Zozo a une histoire! ha! c'est bien drôle!--Oui, l'histoire de Zozo.... Avant de venir ici, ta poupée a appartenu à plusieurs petites demoiselles. Je te conterai les raisons que l'on a eues pour la donner, et comment elle est sortie de leurs mains. Tu pourras profiter de leur exemple.

Ah! je vois, c'est plutôt l'histoire des petites demoiselles que celle de Zozo.--Tu as trop d'esprit pour en juger autrement; à demain donc: j'espère que tu ne t'ennuieras pas.

Le lendemain, Mimi ne manqua pas de prier sa maman de remplir sa promesse.--L'histoire de Zozo, ma petite maman, je vous en prie!--Je le veux bien, Mimi; mais il faut lire auparavant; ensuite nous prendrons chacune notre ouvrage, et je te raconterai les aventures de Zozo.