Conversations d'une petite fille avec sa poupée Suivies de l'histoire de la poupée
Part 2
Un jour la maman de Lili dit à sa _bonne_, nommée Victoire, de mener promener sa fille. Le temps étoit superbe, et les jours fort longs. Victoire alla dans les champs avec la petite Lili. Quand elles furent auprès d'une belle pièce de blé, Lili demanda à sa _bonne_ la permission de cueillir des bluets: Je le veux bien, répondit Victoire; mais vous êtes si désobéissante! vous entrerez dans le blé, vous vous perdrez, et puis, que dirai-je à votre maman?--Oh! non, ma _bonne_, je t'assure! j'irai tout au bord, je te verrai toujours, et tu me verras aussi, je te le promets! Songez, mademoiselle Lili, que les blés sont remplis de petites bêtes qui vous feront du mal! et puis, si le garde vous voit, vous serez mise en prison! dame! c'est votre affaire!--Oh! tu verras, ma _bonne_, je n'irai pas plus loin que cela; et Lili montroit un espace de huit à dix pas.
Ayant obtenu ce qu'elle désiroit tant, la petite Lili se mit à courir pour choisir de beaux bluets, et sa _bonne_ s'assit sur l'herbe avec son tricot. Lili vit d'abord une grande quantité de fleurs qui toutes lui plaisoient; elle en cueillit, puis les jeta pour d'autres plus belles, et toujours en choisissant, Lili s'éloigna, et perdit sa bonne de vue. Victoire, occupée à son tricot, ne s'aperçut pas d'abord que l'enfant n'étoit plus auprès d'elle, et quand elle voulut l'appeler, Lili ne pouvoit plus l'entendre.
La petite fille se perdit si bien dans ces blés plus hauts qu'elle, qu'il lui fut impossible de retrouver son chemin. Elle appela Victoire de toutes ses forces; mais Victoire ne l'entendit point! alors Lili se mit à pleurer! il étoit bien temps! Si elle eût été obéissante, elle ne se seroit pas exposée à avoir du chagrin; mais suivons-la, nous allons lui voir bien d'autres sujets d'alarmes.
Cependant Victoire tourna tout autour de la pièce de blé pour trouver Lili; elle l'appela de toutes ses forces, mais cette pièce étoit si grande, que sa voix se perdoit dans les airs. N'ayant trouvé personne qui pût lui donner des nouvelles de Lili, la pauvre bonne, bien affligée, retourna à la maison pour dire à sa maîtresse que sa petite fille étoit perdue! Quand la maman sut comment la chose s'étoit passée, elle dit à la _bonne_: Je ne m'étonne pas que Lili se soit perdue comme vous le dites, elle est si désobéissante!... on va la mettre en prison, j'en suis sûre; mais elle n'aura que ce qu'elle mérite!...
Pendant que Victoire rendoit compte à la maman, Lili se tourmentoit pour sortir de la pièce de blé. Elle alloit à droite, elle alloit à gauche, et ne voyoit point comment elle pourroit en sortir; elle avoit jeté les belles fleurs dont sa robe étoit remplie, et pleuroit à chaudes larmes!...
En marchant au hasard, Lili rencontra un nid d'oiseaux, et le heurta avec son pied, ce qui lui fit d'autant plus de peur que, dans le moment même, le père et la mère s'envolèrent, et lui touchèrent le nez avec leurs ailes; Lili fit un cri si perçant, qu'elle fit lever une douzaine d'alouettes qui couvoient leurs oeufs tout auprès. Un peu plus loin, la petite mit le pied sur un gros crapeau, ce qui l'effraya si fort, qu'elle fut sur le point de se trouver mal.
Indépendamment de ces frayeurs passagères, Lili étoit tourmentée d'une manière cruelle: les cousins lui piquoient les bras, la figure et la poitrine; car, pour être plus leste, Lili avoit ôté son chapeau, son schall et ses gants; les araignées grimpoient à ses jambes, et lui faisoient des ampoules grosses comme le petit doigt. La pauvre petite étoit martyrisée, et pour comble de malheur, la nuit approchoit! Mais, que devint-elle en apercevant une grosse couleuvre qui leva sa tête en sifflant, parce que Lili venoit de marcher sur le bout de sa queue! A cette vue, la malheureuse enfant se croyant morte, perdit tout à fait connoissance, et tomba par terre. La couleuvre ne lui fit cependant aucun mal; d'ailleurs, ce reptile est sans venin.
Cet accident arriva à Lili au bord de la pièce de blé, dont la petite se croyoit encore bien loin! Le garde, qui par hasard se trouvoit là, ayant entendu du bruit, et ne sachant ce que ce pouvoit être, imagina qu'un animal sorti du bois voisin s'étoit caché dans cet endroit; il dirigea son fusil de ce côté, et déjà couchoit en joue la malheureuse enfant, quand heureusement il aperçut les pieds et les jupons de la petite Lili. Il jeta son fusil à terre, et s'approcha d'elle.
L'ayant fait revenir, le garde lui demanda son nom? «Je m'appelle _Lili_, monsieur, répondit la petite tout effrayée!--Et votre papa, comment le nomme-t-on?--M. de Rosambur. Or, ce M. de Rosambur habitoit la ville, et il étoit connu de tout le monde.» Le garde fit encore plusieurs questions à Lili, auxquelles elle répondit de son mieux.
Pendant que Lili et le garde causoient ensemble, ils furent aperçus par Victoire, qui revenoit chercher la petite. La _bonne_ avoit sa leçon faite; elle fit un signe au garde, et se cacha de Lili. Celui-ci dit à Lili de l'attendre un moment; il alla trouver Victoire, qui lui dicta la conduite qu'il avoit à suivre avec la désobéissante Lili.
Le garde étant de retour auprès de la petite fille, lui dit: «Mademoiselle, vous allez aller coucher en prison! Vous y resterez deux jours, parce que vous avez été trouvée dans le blé, et votre papa paiera le dégât que vous y avez fait. Si vous êtes prise une seconde fois, vous aurez huit jours de prison au pain et à l'eau, c'est la règle.» Lili voulut demander grâce; déjà elle joignoit ses deux petites mains, et mettoit un genou en terre: «Evitez-vous cette peine, mademoiselle, lui dit le garde, toutes vos prières seroient inutiles: je suis les ordres de mes supérieurs. Nous autres, nous ne sommes pas désobéissans!... Venez, venez, lui dit-il, avec une voix de tonnerre qui fit trembler la pauvre Lili de tous ses membres; vous n'en mourrez pas!...» Lili voulut résister; mais le garde la prit sous son bras, et l'emporta comme une mouche! La nuit étoit alors tout à fait noire.
Le garde marcha long-temps; ensuite il s'arrêta au détour d'une rue fort étroite, et posa la petite à terre: «J'ai pitié de vous, lui dit-il, car vous êtes bien jeune! Je vais vous bander les yeux, pour que vous ne voyiez point les voleurs qui sont dans les salles où nous allons passer. Ces gens-là ont des figures si affreuses, qu'ils vous feroient mourir de peur!...» Le garde paroissant un peu radouci, Lili se laissa bander les yeux, en poussant de gros soupirs! Cet homme la prit encore dans ses bras, et marcha plus d'une demi-heure; enfin, il arriva à une grille, qui s'ouvrit avec un grand fracas. Le portier, muni d'un trousseau de clefs qui faisoient beaucoup de bruit, les conduisit à une porte qu'il referma derrière eux en tirant d'énormes verroux; il fit de même à une seconde, puis à une troisième porte. Arrivé à la quatrième, le garde se baissa bien bas pour y entrer: «Grâce à Dieu, dit-il, nous y voilà. Pauvre petite, que je vous plains!... Vous avez été désobéissante, mais aussi vous êtes punie bien sévèrement!...» Alors, il lui ôta son bandeau. Lili pleuroit si fort, qu'elle put à peine voir les objets qui l'environnoient. «Cette chambre n'est pas belle, lui dit le garde; mais vous y trouverez au moins les choses nécessaires, parce que c'est la première fois que vous êtes prise dans les blés; la seconde fois, si cela vous arrive, vous serez moins bien, je vous en avertis. Ma femme va venir, ajouta-t-il; elle vous donnera à souper, et vous couchera. Vous ne ferez pas bonne chère; car nous ne sommes pas riches!» Après avoir achevé ces mots, le garde sortit, et sa femme entra presque aussitôt; mais, quelle femme! c'étoit un colosse, et, laide, laide à faire trembler! Elle avoit de la barbe comme un homme, et des yeux rouges qui faisoient peur!... Lili n'osoit pas la regarder!... Cette femme lui donna un peu de pain et de fromage, puis ensuite un verre d'eau rougie. Après que Lili eut soupé, la femme du garde la coucha sans proférer une seule parole.
Lili pleura beaucoup sans doute, mais enfin elle s'endormit. Le lendemain, la vilaine femme vint la lever; elle lui fit prendre un peu de lait chaud, mais en marmotant quelque chose entre ses dents, comme si elle lui eut donné à contre-coeur!
Lili resta seule jusqu'au dîner, s'ennuyant à mourir; alors elle regretta le petit livre qui lui servoit à apprendre à lire; car, disoit-elle, ce livre est ennuyeux, mais il vaut encore mieux que rien!
Lili s'assit donc bien tristement sur son lit jusqu'à trois heures, que la femme du garde lui apporta de la soupe et du bouilli. Cette fois-ci, elle lui adressa la parole: «Vous amusez-vous bien, mademoiselle?--Non, madame.--Si vous saviez lire, travailler, je vous donnerois des livres, de l'ouvrage; mais, vous ne savez rien!--Je commence à lire couramment, et maman me fait faire des ourlets et des surjets.--Nous allons voir ça.» Là-dessus, cette femme sortit. Bientôt après elle rentra, tenant un petit livre, et deux mouchoirs à ourler, du fil, un dé, une aiguille. «Tenez, mademoiselle, voilà tout ce que je puis faire pour vous;» puis elle laissa encore Lili jusqu'à huit heures du soir. Quand elle revint, les deux mouchoirs étoient faits, et cousus très-proprement. «Ah! ah! dit la femme en les regardant, il n'est tel que de tenir les petites filles un peu ferme! C'est bien! je suis contente!... et, pour vous le prouver, vous ne coucherez pas ici ce soir....» A l'instant, on entendit ouvrir une porte que Lili n'avoit pas aperçue; et, à sa grande surprise, elle vit entrer son papa et sa maman!... Qui pourroit dépeindre ses transports à cette vue tant désirée!... Lili, fondant en larmes, courut se précipiter dans leurs bras!--Serez-vous encore désobéissante, ma fille, lui dit sa maman?--Oh! jamais, jamais, maman! mais vous aviez donc abandonné votre Lili!...--Non, ma fille; je vous aimois encore malgré vos défauts, parce que j'espérois vous voir un jour plus raisonnable. Pour vous prouver jusqu'où va ma tendresse pour vous, je vous dirai que nous avons donné de l'argent, pour vous empêcher d'aller en prison, et que vous avez été amenée chez nous. Lili regarda sa mère avec la plus grande surprise.--Vous avez peine à me croire, ma bonne amie, ajouta madame de Rosambur; venez avec moi. Aussitôt cette dame ouvrit la porte par où elle étoit entrée, et Lili reconnut parfaitement sa maison. On lui avoit mis un bandeau pour l'y amener, afin qu'elle ne s'aperçût pas qu'elle rentroit chez sa mère. Les grosses portes par où elle avoit passé n'étoient qu'un jeu, pour lui faire croire qu'elle étoit en prison. La chambre où on l'avoit mise, étant une pièce inutile, Lili ne la connoissoit point. C'est ainsi que madame de Rosambur chercha à corriger sa fille, tout en veillant sur elle, en mère tendre et raisonnable.
Lili embrassa mille fois son papa et sa maman, pour les remercier de leur extrême bonté; elle promit de ne plus jamais leur désobéir, et on assure qu'elle a tenu parole.
TROISIÈME CONVERSATION.
Madame Belmont mena un jour Mimi avec elle pour faire des visites. La petite se conduisit assez bien; mais sa maman remarqua qu'elle répondoit toujours _oui, non_, tout court. Rentrée à la maison, elle lui en fit des réprimandes. Mimi pleura un peu, puis enfin elle sécha ses larmes; et, selon son habitude, elle prit sa poupée, pour répéter avec elle tout ce qu'elle avoit fait de bien dans ses visites, et la gronder pour les choses auxquelles elle avoit manqué.
Venez ici, Zozo; j'ai bien des choses à vous dire. Vous avez bien fait, et mal fait. Savez-vous en quoi?--Non maman.--Eh bien! je vais vous l'apprendre. Quand nous sommes entrées chez madame _L._, vous avez fait la révérence; c'est bien. Vous avez répondu comme une belle fille, lorsque cette dame vous a souhaité le bonjour; vous avez eu soin de vous moucher souvent; vous avez été sage tout le temps que votre maman a été chez madame _L._; vous avez remercié poliment quand cette dame vous a donné des bonbons. Tout cela est bien; mais avez-vous vu les grands yeux de maman, quand vous avez demandé à boire?--J'avois bien soif! Il falloit attendre, ou le dire à maman bien bas, bien bas; et puis, lorsque madame _L._ vous a voulu donner des confitures, vous avez dit à maman que vous aviez faim, par gourmandise, n'est-ce pas? Vous n'osez pas répondre! vous vous êtes tenue fort mal; cependant maman vous a frappée deux fois sur le cou! J'ai encore une chose à vous dire, Zozo; quand on éternue, on met toujours son mouchoir ou ses mains devant sa figure, et vous ne l'avez pas fait; aussi maman vous a regardée d'un air fâché; vous avez bâillé, parce que la visite de maman étoit trop longue, et c'est fort mal; c'est impoli; maman vous l'a dit cent fois; on ne bâille pas; on ne demande pas à s'en aller, comme vous avez fait. Vous mériteriez d'être en pénitence pour cela; vous n'êtes pas polie du tout;... vous savez que je vous ai déjà grondée pour la même chose. Quand on vous parle, vous répondez _oui, non_ tout court; c'est fort mal; on doit toujours dire: _Oui, monsieur; non, madame_.
Je vais, en vous déshabillant, vous conter une histoire qui vous fera connoître combien il est dangereux de désobéir sans cesse à ses parens. Ecoutez-moi bien:
_La petite Fanny._
Il y avoit une fois une petite fille, appelée Fanny, qui répondoit toujours, _oui, non_, tout court. Cependant son papa et sa maman voyoient chez eux de beaux messieurs et de belles dames bien polis. Le papa et la maman de Fanny étoient honteux d'avoir une petite fille si grossière! Fanny, lui dit un jour sa maman, si vous ne dites pas bonjour, si vous ne faites pas la révérence, si vous ne répondez pas poliment quand on vous parle, j'appelerai Croque-Mitaine.
La petite Fanny ne faisant pas attention à ce que lui disoit sa maman, cette dame appela Croque-Mitaine, qui descendit par la cheminée, avec son grand sac noir; et il emporta la petite Fanny pour lui apprendre la politesse. Voilà ce qui vous arrivera, Zozo, si vous êtes toujours grossière.
Madame Belmont avoit écouté avec attention les remontrances de Mimi à sa poupée. Elle voulut profiter des bonnes dispositions où sa fille se trouvoit pour lui conter une histoire, qui lui servît en même temps de leçon.--Mimi, lui dit-elle, veux-tu aussi que je conte une histoire?--Oh! oui, maman.--Va chercher ta bourse; mets-toi à travailler, et surtout ne m'interromps pas. Si tu as des questions à me faire, garde-les pour la fin. Ne cause pas non plus avec Zozo; d'abord parce que ce n'est pas poli, et puis parce que tu me ferois tromper. Te voilà avertie, écoute à présent.
_La petite Fille grossière._
Monsieur Machaon, médecin, avoit une petite fille nommée Pontie, extrêmement belle; mais elle étoit grossière et dédaigneuse! Son papa et sa maman, bons et polis avec tout le monde, cherchoient à la corriger de ces vilains défauts qui la faisaient haïr; mais ils n'y gagnaient rien. A l'âge de six ans, la petite Pontie ne faisoit jamais la révérence sans qu'on le lui dît; elle regardoit à peine ceux à qui elle parloit. Quand ces personnes étoient mal vêtues, c'étoit bien pis! Pontie les examinoit un moment d'un petit air dédaigneux, et s'enfuyoit à toutes jambes, sans leur répondre. Si, à la promenade, une petite fille venoit obligeamment la prendre par la main pour la mener jouer avec elle, Pontie jetoit aussitôt les yeux sur sa robe, retiroit sa main bien vite quand elle voyoit l'enfant mal habillé.
M. et madame Machaon lui avoient pourtant dit cent fois, que les beaux habits ne font pas le mérite; qu'une petite fille mal mise peut être bon sujet, bien douce, bien obéissante, bien savante! Mais, Pontie, naturellement grossière, se mettoit tout à fait à son aise, quand la toilette ne lui en imposoit pas un peu.
Pontie éprouva souvent des mortifications. Quand on lui avoit parlé, elle entendoit dire derrière elle: Cette jolie petite fille appartient certainement à une femme de la halle; on le voit bien, malgré sa robe de mérinos, garnie de poil, et son élégant chapeau; car elle est trop malhonnête pour être la fille d'une personne bien élevée: on lui aura prêté les beaux habits qu'elle porte. En entendant cela, Pontie devenoit rouge comme du feu, et couroit vite trouver sa maman, mais elle n'avoit garde de lui dire le sujet de son chagrin!
Un jour, cette petite fille étant au Luxembourg, se trouva engagée par hasard dans une partie qui lui plut fort. Voici comment.
Une pension tout entière s'étant mise à jouer à Colin-Maillard, la maîtresse, assise sur l'herbe, s'amusa à regarder ses élèves, qui rioient du meilleur coeur du monde. Pontie, debout, à deux pas d'elle, montroit assez, par son air, le désir d'être reçue parmi cette belle jeunesse, mais elle n'osoit pas s'avancer. Tenez, venez, mon petit coeur, lui dit la maîtresse; vous êtes trop gentille pour rester là toute seule à vous ennuyer. Une petite fille polie auroit remercié cette dame par une belle révérence; mais, point du tout. La grossière Pontie suivit une grande demoiselle qui vint la prendre par la main, et s'éloigna sans répondre et sans regarder seulement la dame qui avoit été si obligeante à son égard. Cette petite fille est bien mal élevée, dit la maîtresse à une de ses pensionnaires; c'est dommage; car elle est gentille!
Le jeu ayant duré une demi-heure, les enfans voulurent se reposer. La maîtresse de pension appela Pontie, et lui adressa ainsi la parole:--Mon coeur, quel âge avez-vous?--Six ans.--Votre maman est-elle ici?--Oui--Venez-vous souvent au Luxembourg?--Oui.--Demeurez-vous loin d'ici? Non.--Vous êtes sans doute bien savante?--Je lis le latin et le français.--Savez-vous quelque chose de mémoire?--Des vers que mon papa m'a appris, les dieux de la Fable, et les rois de France. Je sais aussi compter jusqu'à cent.--C'est beaucoup! Apprenez-vous le dessin, la musique?--J'apprends la musique.
Elles en étoient là de leur conversation, quand madame Machaon voulant s'en aller, s'avança pour emmener sa fille. Cette dame fit ses remercîmens à la maîtresse de pension, et après l'avoir saluée poliment, elle la quitta.
Mimi, dit madame Belmont en s'arrêtant, comment trouves-tu que cette petite fille se soit conduite dans cette circonstance?--Très-mal, ma petite maman! mademoiselle Pontie dit _non, oui_, tout court; jamais _madame_! Cela n'est pas bien du tout!... tu as raison, ma bonne amie. Ecoute la suite de mon histoire.
Lorsque Pontie fut en allée, la maîtresse de pension se mit à parler d'elle: Il est impossible, dit-elle à ses élèves, que la petite fille qui a joué avec vous, appartienne à la dame qu'elle appelle sa mère, et qui l'est venue chercher. Avez-vous remarqué à quel point cette petite fille est grossière? Cependant, celle qu'elle nomme sa mère, est polie comme une dame du grand monde! C'est sûrement une pauvre enfant qu'elle aura prise par charité!... C'est ainsi que chacun jugeoit Pontie et son aimable maman!... Si cette petite fille eût été laide et mal mise, on y auroit fait moins d'attention; mais rien n'est si choquant qu'une personne mise élégamment avec des manières poissardes.
Pontie recevait de temps en temps de fortes leçons de la part des étrangers. On lui fit plus d'une fois de mauvais complimens, dont elle ne se vanta pas. On la comparait avec d'autres enfans vêtus communément, mais polis, agréables, et, sans balancer, on leur donnoit la préférence sur elle: Ces enfans, disoit-on, font honneur à leurs parens, et vous, ma belle demoiselle, vous ne paraissez pas faite pour vos habits.... On ne peut rien dire de plus humiliant! Cependant Pontie ne changeoit pas!...
Cette petite étoit non-seulement grossière, mais, comme je l'ai déjà dit, elle étoit aussi très-vaine! Mademoiselle s'imaginoit qu'elle valoit mieux qu'une autre, parce que son père et sa mère avoient un joli appartement, une _bonne_ pour les servir, et des habits selon la saison. Pontie n'avoit jamais vu des gens plus riches que son père et sa mère; elle se croyoit en droit de mépriser ceux qu'elle prenoit pour ses inférieurs.
Or, il arriva que son papa et sa maman la menèrent un jour aux Tuileries. M. et madame Machaon prirent des chaises, et la petite courut çà et là autour d'eux. Elle fut arrêtée par une dame qui se reposoit sur un banc voisin. Cette dame, fort âgée, ne voyoit presque plus! elle étoit vêtue bien pauvrement; aussi Pontie la toisa des pieds à la tête lorsqu'elle lui prit la main pour lui parler.--Où sont vos parens, mon petit coeur?--Là, sur des chaises.--Vous ne me reconnoissez pas?--Non.--Ah! il est vrai! vous étiez si petite la dernière fois que je vous ai vue! comme vous êtes grandie, embellie!... A ce compliment flatteur, la petite fille retira sa main brusquement, et s'enfuit vers sa mère, à laquelle elle dit qu'une _pauvresse_, et elle la lui montra du doigt, venoit de lui parler, et qu'elle lui avoit pris la main! J'ai eu peur! ajouta Pontie, cette femme m'auroit peut-être pris mes boucles d'oreilles!--Ma fille, lui dit sa maman, les _pauvresses_ n'entrent pas dans ce jardin. En disant cela, madame Machaon regarda du côté que lui indiquoit sa fille, et elle vit une dame assez mal mise; mais qui avoit l'air très-respectable. Madame Machaon crut se rappeler ses traits; cependant elle ne la reconnut pas d'abord. Elle fit à sa fille une forte réprimande sur son éloignement pour les personnes mal mises, et lui apprit que souvent les haillons de la misère couvrent des personnes du premier mérite, tandis que l'or et la soie qui plaisent aux yeux, habillent quelquefois de fort malhonnêtes gens. Ensuite elle se leva pour s'en aller, et passa exprès du côté de la dame mal vêtue. M. Machaon ne l'eut pas plutôt vue, qu'il s'écria: C'est madame la duchesse de _L.!_... et s'avançant vers elle avec respect, il la salua profondément, lui demanda de ses nouvelles, et lui présenta sa femme et sa fille. La duchesse lui fit mille questions sur sa fortune et sur sa famille. Elle embrassa Pontie, qui cette fois ne retira point sa main.
Quand l'enfant eut quitté la duchesse, sa maman lui fit remarquer combien les apparences sont trompeuses!... Vous le voyez, ma fille, lui dit-elle, madame la duchesse de _L._, femme du plus grand mérite, qui a eu un équipage, des gens pour la servir, un bel hôtel, de beaux habits, une grande fortune enfin, est à présent dans la misère, par une suite de malheurs! Faut-il donc la mépriser pour cela?--Je ne savois pas que c'étoit une duchesse, dit la petite.--Le titre n'y fait rien, reprit la maman; il suffit que la personne soit estimable. Ah! ma chère enfant, gardez-vous de dédaigner le pauvre; car Dieu ne vous béniroit pas!... Soyez aussi polie avec tout le monde, car vous n'êtes pas en état de distinguer à qui vous avez affaire. D'ailleurs, si, par hasard, vous vous adressiez à quelqu'un qui ne le méritât pas, vous n'en passeriez pas moins pour une petite fille aimable et bien élevée.
Pontie promit à sa maman d'être plus polie à l'avenir, et véritablement la rencontre de la duchesse lui avoit fait une forte impression!
Quelque temps après, cette dame gagna un procès considérable; elle reparut dans le monde avec un train magnifique et de beaux habits. M. Machaon retourna chez elle comme autrefois; il y mena sa femme et sa fille que la duchesse combla de présens. Pontie devint polie, et tout à fait aimable; et la duchesse de _L._ en fit sa favorite.
QUATRIÈME CONVERSATION.
Madame Belmont, profitant d'un beau jour, mena Mimi aux Champs-Elysées, et sur l'avenue de Neuilly. Zozo étoit aussi de la partie. Au retour, Mimi prit sa poupée, et lui parla ainsi: