Contes, Tome II

Chapter 2

Chapter 23,906 wordsPublic domain

Les mains parurent, elles portaient des flambeaux; et le prince les suivant avec Chatte Blanche entra dans une magnifique galerie qui régnait le long d'une grande rivière, sur laquelle on tira un grand feu d'artifice surprenant. L'on y devait brûler quatre chats, dont le procès était fait dans les formes. Ils étaient accusés d'avoir mangé le rôti du souper de Chatte Blanche, son fromage, son lait, d'avoir même conspiré contre sa personne avec Martafax et L'hermite, fameux rats de la contrée, et tenus pour tels par La Fontaine, auteur très véritable: mais avec tout cela, l'on savait qu'il y avait beaucoup de cabale dans cette affaire, et que la plupart des témoins étaient subornés. Quoi qu'il en soit, le prince obtint leur grâce. Le feu d'artifice ne fit mal à personne, et l'on n'a encore jamais vu de si belles fusées.

L'on servit ensuite une médianoche très propre, qui causa plus de plaisir au prince que le feu, car il avait grand faim, et son cheval de bois l'avait mené si vite qu'il n'a jamais été de diligence pareille. Les jours suivants se passèrent comme ceux qui les avaient précédés, avec mille fêtes différentes, dont l'ingénieuse Chatte Blanche régalait son hôte. C'est peut-être le premier mortel qui se soit si bien diverti avec des chats, sans avoir d'autre compagnie.

Il est vrai que Chatte Blanche avait l'esprit agréable, liant, et presque universel. Elle était plus savante qu'il n'est permis à une chatte de l'être. Le prince s'en étonnait quelquefois: «Non, lui disait-il, ce n'est point une chose naturelle que tout ce que je remarque de merveilleux en vous: si vous m'aimez, charmante minette, apprenez-moi par quel prodige vous pensez et vous parlez si juste qu'on pourrait vous recevoir dans les académies fameuses des plus beaux esprits?--Cesse tes questions, fils de roi, lui disait-elle, il ne m'est pas permis d'y répondre, et tu peux pousser tes conjectures aussi loin que tu voudras, sans que je m'y oppose; qu'il te suffise que j'aie toujours pour toi patte de velours, et que je m'intéresse tendrement dans tout ce qui te regarde.»

Insensiblement cette seconde année s'écoula comme la première, le prince ne souhaitait guère de choses que les mains diligentes ne lui apportassent sur-le-champ, soit des livres, des pierreries, des tableaux, des médailles antiques; enfin il n'avait qu'à dire je veux un tel bijou, qui est dans le cabinet du Mogol ou du roi de Perse, telle statue de Corinthe ou de la Grèce, il voyait aussitôt devant lui ce qu'il désirait, sans savoir ni qui l'avait apporté, ni d'où il venait. Cela ne laisse pas d'avoir ses agréments; et pour se délasser, l'on est quelquefois bien aise de se voir maître des plus beaux trésors de la terre.

Chatte Blanche, qui veillait toujours aux intérêts du prince, l'avertit que le temps de son départ approchait, qu'il pouvait se tranquilliser sur la pièce de toile qu'il désirait, et qu'elle lui en avait fait une merveilleuse; elle ajouta qu'elle voulait cette fois-ci lui donner un équipage digne de sa naissance, et sans attendre sa réponse, elle l'obligea de regarder dans la grande cour du château. Il y avait une calèche découverte, d'or émaillé de couleur de feu, avec mille devises galantes, qui satisfaisaient autant l'esprit que les yeux. Douze chevaux blancs comme la neige, attachés quatre à quatre de front, la traînaient, chargés de harnais de velours couleur de feu en broderie de diamants, et garnis de plaques d'or. La doublure de la calèche était pareille, et cent carrosses à huit chevaux, tous remplis de seigneurs de grande apparence, très superbement vêtus, suivaient cette calèche. Elle était encore accompagnée par mille gardes du corps dont les habits étaient si couverts de broderie que l'on n'apercevait point l'étoffe; ce qui était singulier, c'est qu'on voyait partout le portrait de Chatte Blanche, soit dans les devises de la calèche, ou sur les habits des gardes du corps, ou attachés avec un ruban du justaucorps de ceux qui faisaient le cortège, comme un ordre nouveau dont elle les avait honorés.

«Va, dit-elle au prince, va paraître à la cour du roi ton père, d'une manière si somptueuse que tes airs magnifiques servent à lui en imposer, afin qu'il ne te refuse plus la couronne que tu mérites. Voilà une noix, ne la casse qu'en sa présence, tu y trouveras la pièce de toile que tu m'as demandée.--Aimable Blanchette, lui dit-il, je vous avoue que je suis si pénétré de vos bontés, que si vous y vouliez consentir, je préférerais de passer ma vie avec vous à toutes les grandeurs que j'ai lieu de me promettre ailleurs.--Fils de roi, répliqua-t-elle, je suis persuadée de la bonté de ton coeur, c'est une marchandise rare parmi les princes, ils veulent être aimés de tout le monde, et ne veulent rien aimer; mais tu montres assez que la règle générale a son exception. Je te tiens compte de l'attachement que tu témoignes pour une petite Chatte Blanche, qui dans le fond n'est propre à rien qu'à prendre des souris.» Le prince lui baisa la patte, et partit.

L'on aurait de la peine à croire la diligence qu'il fit, si l'on ne savait déjà de quelle manière le cheval de bois l'avait porté en moins de deux jours à plus de cinq cents lieues du château; de sorte que le même pouvoir qui anima celui-là pressa si fort les autres qu'ils ne restèrent que vingt-quatre heures sur le chemin; ils ne s'arrêtèrent en aucun endroit, jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés chez le roi, où les deux frères aînés du prince s'étaient déjà rendus; de sorte que ne voyant point paraître leur cadet, ils s'applaudissaient de sa négligence, et se disaient tout bas l'un à l'autre: «Voilà qui est bien heureux, il est mort ou malade, il ne sera point notre rival dans l'affaire importante qui va se traiter.» Aussitôt ils déployèrent leurs toiles, qui à la vérité étaient si fines qu'elles passaient par le trou d'une grosse aiguille, mais dans une petite, cela ne se pouvait; et le roi, très aise de ce prétexte de dispute, leur montra l'aiguille qu'il avait proposée et que les magistrats, par son ordre, apportèrent du trésor de la ville, où elle avait été soigneusement enfermée.

Il y avait beaucoup de murmure sur cette dispute. Les amis des princes, et particulièrement ceux de l'aîné, car c'était sa toile qui était la plus belle, disaient que c'était là une franche chicane, où il entrait beaucoup d'adresse et de normanisme. Les créatures du roi soutenaient qu'il n'était point obligé de tenir des conditions qu'il n'avait pas proposées; enfin, pour les mettre tous d'accord, l'on entendit un bruit charmant de trompettes, de timbales et de hautbois; c'était notre prince qui arrivait en pompeux appareil. Le roi et ses deux fils demeurèrent aussi étonnés les uns que les autres d'une si grande magnificence.

Après qu'il eut salué respectivement son père, embrassé ses frères, il tira d'une boîte couverte de rubis la noix qu'il cassa; il croyait y trouver la pièce de toile tant vantée; mais il y avait au lieu une noisette. Il cassa encore, et demeura surpris de voir un noyau de cerise. Chacun se regardait, le roi riait tout doucement, et se moquait que son fils eût été assez crédule pour croire apporter dans une noix une pièce de toile: mais pourquoi ne l'aurait-il pas cru, puisqu'il a déjà donné un petit chien qui tenait dans un gland? Il cassa donc le noyau de cerise, qui était rempli de son amande; alors il s'éleva un grand bruit dans la chambre, l'on n'entendait autre chose que: «Le prince cadet est la dupe de l'aventure.» Il ne répondit rien aux mauvaises plaisanteries des courtisans; il ouvre l'amande, et trouve un grain de blé puis dans le grain de blé un grain de millet. Oh! c'est la vérité qu'il commença à se défier, et marmotta entre ses dents: «Chatte Blanche, Chatte Blanche, tu t'es moquée de moi.» Il sentit dans ce moment la griffe d'un chat sur sa main, dont il fut si bien égratigné qu'il saignait. Il ne savait si cette griffade était faite pour lui donner du coeur, ou lui faire perdre courage. Cependant il ouvrit le grain de millet, et l'étonnement de tout le monde ne fut pas petit, quand il en tira une pièce de toile de quatre cents aunes, si merveilleuse que tous les oiseaux, les animaux et les poissons y étaient peints avec les arbres, les fruits et les plantes de la terre, les rochers, les raretés et les coquillages de la mer, le soleil, la lune, les étoiles, les astres et les planètes des cieux: il y avait encore le portrait des rois et autres souverains qui régnaient pour lors dans le monde; celui de leurs femmes, de leurs maîtresses, de leurs enfants et de tous leurs sujets, sans que le plus petit polisson y fût oublié. Chacun dans son état faisait le personnage qui lui convenait, et vêtu à la mode de son pays. Lorsque le roi vit cette pièce de toile, il devint aussi pâle que le prince était devenu rouge de la chercher si longtemps. L'on présenta l'aiguille, et elle y passa et repassa six fois. Le roi et les deux princes aînés gardaient un morne silence, quoique la beauté si rare de cette toile les forçât de temps en temps de dire que tout ce qui était dans l'univers ne lui était pas comparable.

Le roi poussa un profond soupir, et se tournant vers ses enfants: «Rien ne peut, leur dit-il, me donner tant de consolation dans ma vieillesse que de reconnaître votre déférence pour moi, je souhaite donc que vous vous mettiez à une nouvelle épreuve. Allez encore voyager un an, et celui qui au bout de l'année ramènera la plus belle fille l'épousera, et sera couronné roi à son mariage; c'est aussi bien une nécessité que mon successeur se marie. Je jure, je promets, que je ne différerai plus à donner la récompense que j'ai promise.»

Toute l'injustice roulait sur notre prince. Le petit chien et la pièce de toile méritaient dix royaumes plutôt qu'un; mais il était si bien né qu'il ne voulut point contrarier la volonté de son père; et sans différer, il remonta dans sa calèche: tout son équipage le suivit, et il retourna auprès de sa chère Chatte Blanche; elle savait le jour et le moment qu'il devait arriver, tout était jonché de fleurs sur le chemin, mille cassolettes fumaient de tous côtés, et particulièrement dans le château. Elle était assise sur un tapis de Perse, et sous un pavillon de drap d'or, dans une galerie où elle pouvait le voir revenir. Il fut reçu par les mains qui l'avaient toujours servi. Tous les chats grimpèrent sur les gouttières pour le féliciter par un miaulage désespéré.

«Eh bien, fils de roi, lui dit-elle, te voilà donc encore revenu sans couronne?--Madame, répliqua-t-il, vos bontés m'avaient mis en état de la gagner: mais je suis persuadé que le roi aurait plus de peine à s'en défaire que je n'aurais de plaisir à la posséder.--N'importe, dit-elle, il ne faut rien négliger pour la mériter, je te servirai dans cette occasion; et puisqu'il faut que tu mènes une belle fille à la cour de ton père, je t'en chercherai quelqu'une qui te fera gagner le prix; cependant réjouissons-nous, j'ai ordonné un combat naval entre mes chats et les terribles rats de la contrée. Mes chats seront peut-être embarrassés, car ils craignent l'eau; mais aussi ils auraient trop d'avantage, et il faut, autant qu'on le peut, égaler toutes choses.» Le prince admira la prudence de madame Minette. Il la loua beaucoup, et fut avec elle sur une terrasse qui donnait vers la mer.

Les vaisseaux des chats consistaient en de grands morceaux de liège, sur lesquels ils voguaient assez commodément. Les rats avaient joint plusieurs coques d'oeufs, et c'étaient là leurs navires. Le combat s'opiniâtra cruellement; les rats se jetaient dans l'eau, et nageaient bien mieux que les chats; de sorte que vingt fois ils furent vainqueurs et vaincus; mais Minagrobis, amiral de la flotte chatonique, réduisit la gente ratonienne dans le dernier désespoir. Il mangea à belles dents le général de leur flotte; c'était un vieux rat expérimenté, qui avait fait trois fois le tour du monde dans de bons vaisseaux, où il n'était ni capitaine, ni matelot, mais seulement croque-lardon.

Chatte Blanche ne voulut pas qu'on détruisît absolument ces pauvres infortunés. Elle avait de la politique, et songeait que s'il n'y avait plus ni rats, ni souris dans le pays, ses sujets vivraient dans une oisiveté qui pourrait lui devenir préjudiciable. Le prince passa cette année comme il avait fait des autres, c'est-à-dire à la chasse, à la pêche, au jeu, car Chatte Blanche jouait fort bien aux échecs. Il ne pouvait s'empêcher de temps en temps de lui faire de nouvelles questions, pour savoir par quel miracle elle parlait. Il lui demandait si elle était fée, ou si par une métamorphose on l'avait rendue chatte; mais comme elle ne disait jamais que ce qu'elle voulait bien dire, elle ne répondait aussi que ce qu'elle voulait bien répondre, et c'était tant de petits mots qui ne signifiaient rien qu'il jugea aisément qu'elle ne voulait pas partager son secret avec lui.

Rien ne s'écoule plus vite que des jours qui se passent sans peine et sans chagrin, et si la chatte n'avait pas été soigneuse de se souvenir du temps qu'il fallait retourner à la cour, il est certain que le prince l'aurait absolument oublié. Elle l'avertit la veille qu'il ne tiendrait qu'à lui d'emmener une des plus belles princesses qui fût dans le monde, que l'heure de détruire le fatal ouvrage des fées était à la fin arrivé, et qu'il fallait pour cela qu'il se résolût à lui couper la tête et la queue, qu'il jetterait promptement dans le feu. «Moi, s'écria-t-il, Blanchette! mes amours! moi, dis-je, je serais assez barbare pour vous tuer? Ah! vous voulez sans doute éprouver mon coeur, mais soyez certaine qu'il n'est point capable de manquer à l'amitié et à la reconnaissance qu'il vous doit.--Non, fils de roi, continua-t-elle, je ne te soupçonne d'aucune ingratitude; je connais ton mérite, ce n'est ni toi, ni moi qui réglons dans cette affaire notre destinée. Fais ce que je souhaite, nous recommencerons l'un et l'autre d'être heureux, et tu connaîtras, foi de chatte de bien et d'honneur, que je suis véritablement ton amie.

Les larmes vinrent deux ou trois fois aux yeux du jeune prince, de la seule pensée qu'il fallait couper la tête à sa petite chatonne qui était si jolie et si gracieuse. Il dit encore tout ce qu'il put imaginer de plus tendre pour qu'elle l'en dispensât, elle répondait opiniâtrement qu'elle voulait mourir de sa main; et que c'était l'unique moyen d'empêcher que ses frères n'eussent la couronne; en un mot, elle le pressa avec tant d'ardeur qu'il tira son épée en tremblant, et, d'une main mal assurée, il coupa la tête et la queue de sa bonne amie la chatte: en même temps il vit la plus charmante métamorphose qui se puisse imaginer. Le corps de Chatte Blanche devint grand, et se changea tout d'un coup en fille, c'est ce qui ne saurait être décrit, il n'y a eu que celle-là d'aussi accomplie. Ses yeux ravissaient les coeurs, et sa douceur les retenait: sa taille était majestueuse, l'air noble et modeste, un esprit liant, des manières engageantes; enfin, elle était au-dessus de tout ce qu'il y a de plus aimable.

Le prince en la voyant demeura si surpris, et d'une surprise si agréable, qu'il se crut enchanté. Il ne pouvait parler, ses yeux n'étaient pas assez grands pour la regarder, et sa langue liée ne pouvait expliquer son étonnement; mais ce fut bien autre chose, lorsqu'il vit entrer un nombre extraordinaire de dames et de seigneurs, qui tenant tous leur peau de chattes ou de chats jetée sur leurs épaules vinrent se prosterner aux pieds de la reine, et lui témoigner leur joie de la revoir dans son état naturel. Elle les reçut avec des témoignages de bonté qui marquaient assez le caractère de son coeur. Et après avoir tenu son cercle quelques moments, elle ordonna qu'on la laissât seule avec le prince, et elle lui parla ainsi:

«Ne pensez pas, seigneur, que j'aie toujours été chatte, ni que ma naissance soit obscure parmi les hommes. Mon père était roi de six royaumes. Il aimait tendrement ma mère, et la laissait dans une entière liberté de faire tout ce qu'elle voulait. Son inclination dominante était de voyager; de sorte qu'étant grosse de moi, elle entreprit d'aller voir une certaine montagne, dont elle avait entendu dire des choses surprenantes. Comme elle était en chemin, on lui dit qu'il y avait, proche du lieu où elle passait, un ancien château de fées, le plus beau du monde, tout au moins qu'on le croyait tel par une tradition qui en était restée; car d'ailleurs comme personne n'y entrait, on n'en pouvait juger, mais qu'on savait très sûrement que ces fées avaient dans leur jardin les meilleurs fruits, les plus savoureux et délicats qui se fussent jamais mangés.

Aussitôt la reine ma mère eut une envie si violente d'en manger qu'elle y tourna ses pas. Elle arriva à la porte de ce superbe édifice, qui brillait d'or et d'azur de tous les côtés; mais elle y frappa inutilement: qui que ce soit ne parut, il semblait que tout le monde y était mort; son envie augmentant par les difficultés, elle envoya quérir des échelles, afin que l'on pût passer par-dessus les murs du jardin, et l'on en serait venu à bout si ces murs ne se fussent haussés à vue d'oeil, bien que personne n'y travaillât; l'on attachait des échelles les unes aux autres, elles rompaient sous le poids de ceux qu'on y faisait monter, et ils s'estropiaient ou se tuaient.

La reine se désespérait. Elle voyait de grands arbres chargés de fruits qu'elle croyait délicieux, elle en voulait manger ou mourir; de sorte qu'elle fit tendre des tentes fort riches devant le château, et elle y resta six semaines avec toute sa cour. Elle ne dormait ni ne mangeait, elle soupirait sans cesse, elle ne parlait que des fruits du jardin inaccessible; enfin elle tomba dangereusement malade, sans que qui que ce soit pût apporter le moindre remède à son mal, car les inexorables fées n'avaient pas même paru depuis qu'elle s'était établie proche de leur château. Tous ses officiers s'affligeaient extraordinairement: l'on n'entendait que des pleurs et des soupirs, pendant que la reine mourante demandait des fruits à ceux qui la servaient; mais elle n'en voulait point d'autres que ceux qu'on lui refusait.

Une nuit qu'elle s'était un peu assoupie, elle vit en se réveillant une petite vieille, laide et décrépite, assise dans un fauteuil au chevet de son lit. Elle était surprise que ses femmes eussent laissé approcher si près d'elle une inconnue, lorsque celle-ci lui dit: «Nous trouvons Ta Majesté bien importune, de vouloir avec tant d'opiniâtreté manger de nos fruits; mais puisqu'il y va de ta précieuse vie, mes soeurs et moi consentons à t'en donner tant que tu pourras en emporter, et tant que tu resteras ici, pourvu que tu nous fasses un don.--Ah! ma bonne mère, s'écria la reine, parlez, je vous donne mes royaumes, mon coeur, mon âme, pourvu que j'aie des fruits, je ne saurais les acheter trop cher.--Nous voulons, dit-elle, que Ta Majesté nous donne la fille que tu portes dans ton sein; dès qu'elle sera née, nous la viendrons quérir; elle sera nourrie parmi nous; il n'y a point de vertus, de beautés, de sciences, dont nous ne la voulions douer: en un mot, ce sera notre enfant, nous la rendrons heureuse; mais observe que Ta Majesté ne la reverra plus qu'elle ne soit mariée. Si la proposition t'agrée, je vais tout à l'heure te guérir, et te mener dans nos vergers; malgré la nuit, tu verras assez clair pour choisir ce que tu voudras. Si ce que je te dis ne te plaît pas, bonsoir, madame la reine, je vais dormir.--Quelque dure que soit la loi que vous m'imposez, répondit la reine, je l'accepte plutôt que de mourir; car il est certain que je n'ai pas un jour à vivre, ainsi je perdrais mon enfant en me perdant. Guérissez-moi, savante fée, continua-t-elle, et ne me laissez pas un moment sans jouir du privilège que vous venez de m'accorder.»

La fée la toucha avec une petite baguette d'or, en disant: «Que Ta Majesté soit quitte de tous les maux qui la retiennent dans ce lit.» Il lui sembla aussitôt qu'on lui ôtait une robe fort pesante et fort dure, dont elle se sentait comme accablée, et qu'il y avait des endroits où elle tenait davantage. C'était apparemment ceux où le mal était le plus grand. Elle fit appeler toutes ses dames, et leur dit avec un visage gai qu'elle se portait à merveille, qu'elle allait se lever, et qu'enfin ces portes si bien verrouillées et si bien barricadées du palais de féerie lui seraient ouvertes pour manger de beaux fruits, et pour en emporter tant qu'il lui plairait.

Il n'y eut aucune de ses dames qui ne crût la reine en délire, et que dans ce moment elle rêvait à ces fruits qu'elle avait tant souhaités; de sorte qu'au lieu de lui répondre, elles se prirent à pleurer, et firent éveiller tous les médecins pour voir en quel état elle était. Ce retardement désespérait la reine; elle demandait promptement ses habits, on les lui refusait; elle se mettait en colère, et devenait fort rouge. L'on disait que c'était l'effet de sa fièvre; cependant les médecins étant entrés, après lui avoir touché le pouls, et fait leurs cérémonies ordinaires, ne purent nier qu'elle fût dans une parfaite santé. Ses femmes qui virent la faute que le zèle leur avait fait commettre tâchèrent de la réparer en l'habillant promptement. Chacun lui demanda pardon, tout fut apaisé, et elle se hâta de suivre la vieille fée qui l'avait toujours attendue.

Elle entra dans le palais où rien ne pouvait être ajouté pour en faire le plus beau lieu du monde. Vous le croirez aisément, seigneur, ajouta la reine Chatte Blanche, quand je vous aurai dit que c'est celui où nous sommes; deux autres fées un peu moins vieilles que celle qui conduisait ma mère les reçurent à la porte, et lui firent un accueil très favorable. Elle les pria de la mener promptement dans le jardin, et vers les espaliers où elle trouverait les meilleurs fruits. «Ils sont tous également bons, lui dirent-elles, et si ce n'était que tu veux avoir le plaisir de les cueillir toi-même, nous n'aurions qu'à les appeler pour les faire venir ici.--Je vous supplie, mesdames, dit la reine, que j'aie la satisfaction de voir une chose si extraordinaire.» La plus vieille mit ses doigts dans sa bouche, et siffla trois fois, puis elle cria: «Abricots, pêches, pavis, brugnons, cerises, prunes, poires, bigarreaux, melons, muscats, pommes, oranges, citrons, groseilles, fraises, framboises, accourez à ma voix.--Mais, dit la reine, tout ce que vous venez d'appeler vient en différentes saisons.--Cela n'est pas ainsi dans nos vergers, dirent-elles, nous avons de tous les fruits qui sont sur la terre, toujours mûrs, toujours bons, et qui ne se gâtent jamais.

En même temps, ils arrivèrent roulants, rampants, pêle-mêle, sans se gâter ni se salir; de sorte que la reine, impatiente de satisfaire son envie, se jeta dessus, et prit les premiers qui s'offrirent sous ses mains; elle les dévora plutôt qu'elle ne les mangea.