Contes, Tome I

Chapter 10

Chapter 103,828 wordsPublic domain

Le prince continuait de lui parler, quoiqu'il fût persuadé qu'elle ne l'entendait pas. Cependant, quelque plaisir qu'elle eût de le voir, elle s'inquiétait, parce que la nuit s'approchait. «Que serait-ce, disait-elle en elle-même, s'il me voyait changer tout d'un coup de forme? Il serait effrayé et me fuirait, ou, s'il ne me fuyait pas, que n'aurais-je pas à craindre ainsi seule dans une forêt?» Elle ne faisait que penser de quelle manière elle pourrait se sauver, lorsqu'il lui en fournit le moyen: car, ayant peur qu'elle n'eût besoin de boire, il alla voir où il pourrait trouver quelque ruisseau, afin de l'y conduire. Pendant qu'il cherchait, elle se déroba promptement, et vint à la maisonnette où Giroflée l'attendait. Elle se jeta encore sur son lit; la nuit vint, sa métamorphose cessa; elle lui apprit son aventure.

--Le croirais-tu, ma chère, lui dit-elle, mon prince Guerrier est dans cette forêt, c'est lui qui m'a chassée depuis deux jours, et qui m'ayant prise m'a fait mille caresses. Ah! que le portrait qu'on m'en apporta est peu fidèle! il est cent fois mieux fait; tout le désordre où l'on voit les chasseurs ne dérobe rien à sa bonne mine et lui conserve des agréments que je ne saurais t'exprimer. Ne suis-je pas bien malheureuse d'être obligée de fuir ce prince, lui qui m'est destiné par mes plus proches, lui qui m'aime et que j'aime? Il faut qu'une méchante fée me prenne en aversion le jour de ma naissance, et trouble tous ceux de ma vie.

Elle se prit à pleurer. Giroflée la consola, et lui fit espérer que dans quelque temps ses peines seraient changées en plaisirs.

Le prince revint vers sa chère biche, dès qu'il eut trouvé une fontaine; mais elle n'était plus au lieu où il l'avait laissée. Il la chercha inutilement partout, et sentit autant de chagrin contre elle que si elle avait dû avoir de la raison.

--Quoi! s'écria-t-il, je n'aurai donc jamais que des sujets de me plaindre de ce sexe trompeur et infidèle!

Il retourna chez la bonne vieille, plein de mélancolie. Il conta à son confident l'aventure de Bichette, et l'accusa d'ingratitude. Becafigue ne put s'empêcher de sourire de la colère du prince; il lui conseilla de punir la biche quand il la rencontrerait.

--Je ne reste plus ici que pour cela, répondit le prince; ensuite nous partirons pour aller plus loin.

Le jour revint, et, avec lui, la princesse reprit sa figure de biche blanche. Elle ne savait à quoi se résoudre, ou d'aller dans les mêmes lieux que le prince parcourait ordinairement, ou de prendre une route tout opposée pour l'éviter. Elle choisit ce dernier parti, et s'éloigna beaucoup; mais le jeune prince, qui était aussi fin qu'elle, en usa tout de même, croyant bien qu'elle aurait cette petite ruse; de sorte qu'il la découvrit dans le plus épais de la forêt. Elle s'y trouvait en sûreté lorsqu'elle l'aperçut; aussitôt elle bondit, elle saute par-dessus les buissons, et, comme si elle l'eût appréhendé davantage, à cause du tour qu'elle lui avait fait le soir, elle fuit plus légère que les vents; mais, dans le moment qu'elle traversait un sentier, il la mire si bien, qu'il lui enfonce une flèche dans la jambe. Elle sentit une douleur violente, et, n'ayant plus assez de force pour fuir, elle se laissa tomber.

Amour cruel et barbare, où étais-tu donc? Quoi! tu laisses blesser une fille incomparable par son tendre amant! Cette triste catastrophe était inévitable, car la fée de la Fontaine y avait attaché la fin de l'aventure. Le prince s'approcha. Il eut un sensible regret de voir couler le sang de la biche: il prit des herbes, il les lia sur sa jambe pour la soulager, et lui fit un nouveau lit de ramée. Il tenait la tête de Bichette appuyée sur ses genoux.

--N'es-tu pas cause, petite volage, lui disait-il, de ce qui t'est arrivé? Que t'avais-je fait hier pour m'abandonner? Il n'en sera pas aujourd'hui de même, je t'emporterai.

La biche ne répondit rien; qu'aurait-elle dit? elle avait tort et ne pouvait parler; car ce n'est pas toujours une conséquence que ceux qui ont tort se taisent. Le prince lui faisait mille caresses.

--Que je souffre de t'avoir blessée, lui disait-il. Tu me haïras, et je veux que tu m'aimes.

Il semblait, à l'entendre, qu'un secret génie lui inspirait tout ce qu'il disait à Bichette. Enfin l'heure de revenir chez sa vieille hôtesse approchait; il se chargea de sa chasse, et n'était pas médiocrement embarrassé à la porter, à la mener et quelquefois à la traîner. Elle n'avait aucune envie d'aller avec lui. «Qu'est-ce que je vais devenir! disait-elle. Quoi, je me trouverai toute seule avec ce prince! Ah! mourons plutôt!» Elle faisait la pesante et l'accablait; il était tout en eau de tant de fatigue, et quoiqu'il n'y eût pas loin pour se rendre à la petite maison, il sentait bien que sans quelque secours, il n'y pourrait arriver. Il alla quérir son fidèle Becafigue; mais, avant que de quitter sa proie, il l'attacha avec plusieurs rubans au pied d'un arbre, dans la crainte qu'elle ne s'enfuît.

Hélas! qui aurait pu penser que la plus belle princesse du monde serait un jour traitée ainsi par un prince qui l'adorait? Elle essaya inutilement d'arracher les rubans, ses efforts les nouèrent plus serrés, et elle était prête de s'étrangler avec un noeud coulant qu'il avait malheureusement fait, lorsque Giroflée, lasse d'être toujours enfermée dans sa chambre, sortit pour prendre l'air et passa dans le lieu où était la biche blanche, qui se débattait. Que devint-elle quand elle aperçut sa chère maîtresse! Elle ne pouvait se hâter assez de la défaire; les rubans étaient noués par différents endroits; enfin le prince arriva avec Becafigue comme elle allait emmener la biche.

--Quelque respect que j'aie pour vous, madame, lui dit le prince, permettez-moi de m'opposer au larcin que vous voulez me faire; j'ai blessé cette biche, elle est à moi, je l'aime, je vous supplie de m'en laisser le maître.

--Seigneur, répliqua civilement Giroflée (car elle était bien faite et gracieuse), la biche que voici est à moi avant que d'être à vous; je renoncerais aussitôt à ma vie qu'à elle; et si vous voulez voir comme elle me connaît, je ne vous demande que de lui donner un peu de liberté.... Allons, ma petite Blanche, dit-elle, embrassez-moi.

Bichette se jeta à son cou.

--Baisez-moi la joue droite.

Elle obéit.

--Touchez mon coeur.

Elle y porta le pied.

--Soupirez.

Elle soupira. Il ne fut plus permis au prince de douter de ce que Giroflée lui disait.

--Je vous la rends, lui dit-il honnêtement; mais j'avoue que ce n'est pas sans chagrin.

Elle s'en alla aussitôt avec sa biche.

Elles ignoraient que le prince demeurait dans leur maison; il les suivit d'assez loin et demeura surpris de les voir entrer chez la vieille bonne femme. Il s'y rendit fort peu après elles; et, poussé d'un mouvement de curiosité dont Biche-Blanche était cause, il lui demanda qui était cette jeune personne. Elle répliqua qu'elle ne la connaissait pas; qu'elle l'avait reçue chez elle avec sa biche; qu'elle la payait bien, et qu'elle vivait dans une grande solitude. Becafigue s'informa en quel lieu était sa chambre; elle lui dit que c'était si proche de la sienne qu'elle n'était séparée que par une cloison.

Lorsque le prince fut retiré, son confident lui dit qu'il était le plus trompé des hommes ou que cette fille avait demeuré avec la princesse Désirée; qu'il l'avait vue au palais quand il y était allé en ambassade.

--Quel funeste souvenir me rappelez-vous? lui dit le prince, et par quel hasard serait-elle ici?

--C'est ce que j'ignore, seigneur, ajouta Becafigue; mais j'ai envie de la voir encore, et puisqu'une simple menuiserie nous sépare, j'y vais faire un trou.

--Voilà une curiosité bien inutile, dit le prince tristement. Car les paroles de Becafigue avaient renouvelé toutes ses douleurs. En effet, il ouvrit sa fenêtre qui regardait dans la forêt, et se mit à rêver. Cependant Becafigue travaillait, et il eut bientôt fait un assez grand trou pour voir la charmante princesse vêtue d'une robe de brocart d'argent, mêlé de quelques fleurs incarnates brodées d'or avec des émeraudes: ses cheveux tombaient par grosses boucles sur la plus belle gorge du monde; son teint brillait des plus vives couleurs et ses yeux ravissaient.

Giroflée était à genoux devant elle qui lui bandait le bras, dont le sang coulait avec abondance. Elles paraissaient toutes deux assez embarrassées de cette blessure.

--Laisse-moi mourir! disait la princesse; la mort me sera plus douce que la déplorable vie que je mène. Oui! être biche tout le jour! voir celui à qui je suis destinée sans lui parler, sans lui apprendre ma fatale aventure! Hélas! si tu savais tout ce qu'il m'a dit de touchant sous ma métamorphose, quel ton de voix il a, quelles manières nobles et engageantes, tu me plaindrais encore plus que tu ne fais de n'être point en état de l'éclaircir de ma destinée.

L'on peut assez juger de l'étonnement de Becafigue par tout ce qu'il venait de voir et d'entendre; il courut vers le prince, il l'arracha de la fenêtre avec des transports de joie inexprimable.

--Ah! seigneur! lui dit-il, ne différez pas de vous approcher de cette cloison, vous verrez le véritable original du portrait qui vous a charmé.

Le prince regarda et reconnut aussitôt sa princesse. Il serait mort de plaisir s'il n'eût craint d'être déçu par quelque enchantement: car enfin comment accommoder une rencontre si surprenante avec Longue-Épine et sa mère, qui étaient renfermées dans le château des Trois-Pointes, et qui prenaient le nom, l'une de Désirée et l'autre de sa dame d'honneur?

Cependant sa passion le flattait. L'on a un penchant naturel à se persuader ce que l'on souhaite, et, dans une telle occasion, il fallait mourir d'impatience ou s'éclaircir. Il alla, sans différer, frapper doucement à la porte de la chambre où était la princesse. Giroflée, ne doutant pas que ce ne fût la bonne vieille et ayant même besoin de son secours pour lui aider à bander le bras de sa maîtresse, se hâta d'ouvrir, et demeura bien surprise de voir le prince, qui vint se jeter aux pieds de Désirée. Les transports qui l'animaient lui permirent si peu de faire un discours suivi, que, quelque soin que j'aie eu de m'informer de ce qu'il lui dit dans ces premiers moments, je n'ai trouvé personne qui m'en ait bien éclairci. La princesse ne s'embarrassa pas moins dans ses réponses; mais l'Amour, qui sert souvent d'interprète aux muets, se mit en tiers et persuada à l'un et l'autre qu'il ne s'était jamais rien dit de plus spirituel; au moins ne s'était-il jamais rien dit de plus touchant et de plus tendre. Les larmes, les soupirs, les serments, et même quelques sourires gracieux, tout en fut. La nuit se passa ainsi, le jour parut sans que Désirée y eût fait aucune réflexion, et elle ne devint plus biche. Elle s'en aperçut: rien ne fut égal à sa joie; le prince lui était trop cher pour différer de la partager avec lui. Au même moment, elle commença le récit de son histoire, qu'elle fit avec une grâce et une éloquence naturelle qui surpassait celle des plus habiles.

--Quoi! s'écria-t-il, ma charmante princesse, c'est vous que j'ai blessée sous la forme d'une biche blanche! Que ferai-je pour expier un si grand crime? Suffira-t-il d'en mourir de douleur à vos yeux?

Il était tellement affligé, que son déplaisir se voyait peint sur son visage. Désirée en souffrit plus que de sa blessure; elle l'assura que ce n'était presque rien, et qu'elle ne pouvait s'empêcher d'aimer un mal qui lui procurait tant de bien.

La manière dont elle parla était si obligeante, qu'il ne put douter de ses bontés. Pour l'éclaircir à son tour de toutes choses, il lui raconta la supercherie que Longue-Épine et sa mère avaient faite, ajoutant qu'il fallait se hâter d'envoyer dire au roi son père le bonheur qu'il avait eu de la trouver, parce qu'il allait faire une terrible guerre, pour tirer raison de l'affront qu'il croyait avoir reçu. Désirée le pria d'écrire par Becafigue; il voulait lui obéir, lorsqu'un bruit perçant de trompettes, clairons, timbales et tambours, se répandit dans la forêt; il leur sembla même qu'ils entendaient passer beaucoup de monde proche de la petite maison. Le prince regarda par la fenêtre, il reconnut plusieurs officiers, ses drapeaux et ses guidons; il leur commanda de s'arrêter et de l'attendre.

Jamais surprise n'a été plus agréable que celle de cette armée; chacun était persuadé que leur prince allait la conduire, et tirer vengeance du père de Désirée. Le père du prince les menait lui-même, malgré son grand âge. Il venait dans une litière de velours en broderie d'or; elle était suivie d'un chariot découvert: Longue-Épine y était avec sa mère. Le prince Guerrier, ayant vu la litière, y courut, et le roi, lui tendant les bras, l'embrassa avec mille témoignages d'un amour paternel.

--Et d'où venez-vous, mon cher fils? s'écria-t-il. Est-il possible que vous m'ayez livré à la douleur que votre absence me cause?

--Seigneur, dit le prince, daignez m'écouter.

Le roi aussitôt descendit de sa litière, et, se retirant dans un lieu écarté, son fils lui apprit l'heureuse rencontre qu'il avait faite, et la fourberie de Longue-Épine.

Le roi, ravi de cette aventure, leva les mains et les yeux au ciel pour lui en rendre grâce. Dans ce moment, il vit paraître la princesse Désirée, plus belle et plus brillante que tous les astres ensemble. Elle montait un superbe cheval, qui n'allait que par courbettes; cent plumes de différentes couleurs paraient sa tête, et les plus gros diamants du monde avaient été mis à son habit. Elle était vêtue en chasseur. Giroflée, qui la suivait, n'était guère moins parée qu'elle. C'était là des effets de la protection de Tulipe; elle avait tout conduit avec soin et avec succès. La jolie maison de bois fut faite en faveur de la princesse, et, sous la figure d'une vieille, elle l'avait régalée pendant plusieurs jours.

Dès que le prince reconnut ses troupes et qu'il alla trouver le roi son père, elle entra dans la chambre de Désirée; elle souffla sur son bras pour guérir sa blessure; elle lui donna ensuite les riches habits sous lesquels elle parut aux yeux du roi, qui demeura si charmé, qu'il avait bien de la peine à la croire une personne mortelle. Il lui dit tout ce qu'on peut imaginer de plus obligeant dans une semblable occasion, et la conjura de ne point différer à ses sujets le plaisir de l'avoir pour reine:

--Car je suis résolu, continua-t-il, de céder mon royaume au prince Guerrier, afin de le rendre plus digne de vous.

Désirée lui répondit avec toute la politesse qu'on devait attendre d'une personne si bien élevée; puis, jetant les yeux sur les deux prisonnières qui étaient dans le chariot et qui se cachaient le visage de leurs mains, elle eut la générosité de demander leur grâce, et que le même chariot, où elles étaient, servît à les conduire où elles voudraient aller. Le roi consentit à ce qu'elle souhaitait, ce ne fut pas sans admirer son bon coeur et sans lui donner de grandes louanges.

On ordonna que l'armée retournerait sur ses pas. Le prince monta à cheval pour accompagner sa belle princesse.

On les reçut dans la ville capitale avec mille cris de joie; l'on prépara tout pour le jour des noces, qui devint très solennel par la présence des six bénignes fées qui aimaient la princesse. Elles lui firent les plus riches présents qui se soient jamais imaginés; entre autres ce magnifique palais, où la reine les avait été voir, parut tout d'un coup en l'air, porté par cinquante mille amours, qui le posèrent dans une belle plaine au bord de la rivière. Après un tel don, il ne s'en pouvait plus faire de considérables.

Le fidèle Becafigue pria son maître de parler à Giroflée et de l'unir avec elle lorsqu'il épouserait la princesse. Il le voulut bien. Cette aimable fille fut très aise de trouver un établissement si avantageux en arrivant dans un royaume étranger. La fée Tulipe, qui était encore plus libérale que ses soeurs, lui donna quatre mines d'or dans les Indes, afin que son mari n'eût pas l'avantage de se dire plus riche qu'elle. Les noces du prince durèrent plusieurs mois; chaque jour fournissait une fête nouvelle, et les aventures de Biche-Blanche ont été chantées par tout le monde.

La princesse, trop empressée De sortir de ces sombres lieux Où voulait une sage fée Lui cacher la clarté des cieux,

Ses malheurs, sa métamorphose, Font assez voir en quel danger Une jeune beauté s'expose Quand trop tôt dans le monde elle ose s'engager!

Ô vous, à qui l'amour, d'une main libérale, A donné des attraits capables de toucher, La beauté souvent est fatale, Vous ne sauriez trop la cacher.

Vous croyez toujours vous défendre, En vous faisant aimer, de ressentir l'amour: Mais sachez qu'à son tour, À force d'en donner, on peut souvent en prendre.

Babiole

Il y avait un jour une reine qui ne pouvait rien souhaiter, pour être heureuse, que d'avoir des enfants: elle ne parlait d'autre chose, et disait sans cesse que la fée Fanferluche étant venue à sa naissance, et n'ayant pas été satisfaite de la reine sa mère, s'était mise en furie, et ne lui avait souhaité que des chagrins.

Un jour qu'elle s'affligeait toute seule au coin de son feu, elle vit descendre par la cheminée une petite vieille, haute comme la main; elle était à cheval sur trois brins de jonc; elle portait sur sa tête une branche d'aubépine, son habit était fait d'ailes de mouches; deux coques de noix lui servaient de bottes, elle se promenait en l'air, et après avoir fait trois tours dans la chambre, elle s'arrêta devant la reine.

«Il y a longtemps, lui dit-elle, que vous murmurez contre moi, que vous m'accusez de vos déplaisirs, et que vous me rendez responsable de tout ce qui vous arrive: vous croyez, madame, que je suis cause de ce que vous n'avez point d'enfants, je viens vous annoncer une infante, mais j'appréhende qu'elle ne vous coûte bien des larmes.

--Ha! noble Fanferluche, s'écria la reine, ne me refusez pas votre pitié et votre secours; je m'engage de vous rendre tous les services qui seront en mon pouvoir, pourvu que la princesse que vous me promettez, soit ma consolation et non pas ma peine.

--Le destin est plus puissant que moi, répliqua la fée; tout ce que je puis, pour vous marquer mon affection, c'est de vous donner cette épine blanche; attachez-la sur la tête de votre fille, aussitôt qu'elle sera née, elle la garantira de plusieurs périls.»

Elle lui donna l'épine blanche, et disparut comme un éclair.

La reine demeura triste et rêveuse:

«Que souhaitai-je disait-elle; une fille qui me coûtera bien des larmes et bien des soupirs: ne serais-je donc pas plus heureuse de n'en point avoir?»

La présence du roi qu'elle aimait chèrement dissipa une partie de ses déplaisirs; elle devint grosse, et tout son soin, pendant sa grossesse, était de recommander à ses plus confidentes, qu'aussitôt que la princesse serait née on lui attachât sur la tête cette fleur d'épine, qu'elle conservait dans une boîte d'or couverte de diamants, comme la chose du monde qu'elle estimait davantage.

Enfin la reine donna le jour à la plus belle créature que l'on ait jamais vue: on lui attacha en diligence la fleur d'aubépine sur la tête; et dans le même instant, ô merveille! elle devint une petite guenon, sautant, courant et cabriolant dans la chambre, sans que rien y manquât. À cette métamorphose, toutes les dames poussèrent des cris effroyables, et la reine, plus alarmée qu'aucune, pensa mourir de désespoir: elle cria qu'on lui ôtât le bouquet qu'elle avait sur l'oreille: l'on eut mille peines à prendre la guenuche, et on lui eût ôté inutilement ces fatales fleurs; elle était déjà guenon, guenon confirmée, ne voulant ni téter, ni faire l'enfant, il ne lui fallait que des noix et des marrons.

«Barbare Fanferluche, s'écriait douloureusement la reine, que t'ai-je fait pour me traiter si cruellement? Que vais-je devenir! quelle honte pour moi, tous mes sujets croiront que j'ai fait un monstre: quelle sera l'horreur du roi pour un tel enfant!»

Elle pleurait et priait les dames de lui conseiller ce qu'elle pouvait faire dans une occasion si pressante.

«Madame, dit la plus ancienne, il faut persuader au roi que la princesse est morte, et renfermer cette guenuche dans une boîte que l'on jettera au fond de la mer; car ce serait une chose épouvantable, si vous gardiez plus longtemps une bestiole de cette nature.»

La reine eut quelque peine à s'y résoudre; mais comme on lui dit que le roi venait dans sa chambre, elle demeura si confuse et si troublée, que sans délibérer davantage, elle dit à sa dame d'honneur de faire de la guenon tout ce qu'elle voudrait.

On la porta dans un autre appartement; on l'enferma dans la boîte, et l'on ordonna à un valet de chambre de la reine de la jeter dans la mer; il partit sur-le-champ. Voilà donc la princesse dans un péril extrême: cet homme ayant trouvé la boîte belle, eut regret de s'en défaire; il s'assit au bord du rivage, et tira la guenuche de la boîte, bien résolu de la tuer, car il ne savait point que c'était sa souveraine; mais comme il la tenait, un grand bruit qui le surprit, l'obligea de tourner la tête; il vit un chariot découvert, traîné par six licornes; il brillait d'or et de pierreries, plusieurs instruments de guerre le précédaient: une reine, en manteau royal, et couronnée, était assise sur des carreaux de drap d'or, et tenait devant elle son fils âgé de quatre ans.

Le valet de chambre reconnut cette reine, car c'était la soeur de sa maîtresse; elle l'était venue voir pour se réjouir avec elle; mais aussitôt qu'elle sut que la petite princesse était morte, elle partit fort triste, pour retourner dans son royaume; elle rêvait profondément lorsque son fils cria:

«Je veux la guenon, je veux l'avoir.»

La reine ayant regardé, elle aperçut la plus jolie guenon qui ait jamais été. Le valet de chambre cherchait un moyen de s'enfuir; on l'en empêcha: la reine lui en fit donner une grosse somme, et la trouvant douce et mignonne, elle la nomma Babiole: ainsi, malgré la rigueur de son sort, elle tomba entre les mains de la reine, sa tante.

Quand elle fut arrivée dans ses états, le petit prince la pria de lui donner Babiole pour jouer avec lui: il voulait qu'elle fût habillée comme une princesse: on lui faisait tous les jours des robes neuves, et on lui apprenait à ne marcher que sur les pieds; il était impossible de trouver une guenon plus belle et de meilleur air: son petit visage était noir comme jais, avec une barbette blanche et des touffes incarnates aux oreilles; ses menottes n'étaient pas plus grandes que les ailes d'un papillon, et la vivacité de ses yeux marquait tant d'esprit, que l'on n'avait pas lieu de s'étonner de tout ce qu'on lui voyait faire.