Contes tendres

Part 1

Chapter 13,850 wordsPublic domain

ANDRÉ THEURIET

CONTES TENDRES

PARIS ERNEST FLAMMARION ÉDITEUR 26, RUE RACINE, PRÈS L’ODÉON

Tous droits réservés.

A LA MÊME LIBRAIRIE

OUVRAGES D’ANDRÉ THEURIET

Dans la collection des «_Auteurs célèbres_»

LE MARIAGE DE GÉRARD Un volume in-16 à 60 centimes.

LUCILE DÉSENCLOS UNE ONDINE Un volume in-16 à 60 centimes.

ÉMILE COLIN.--Imp. de Lagny.

CONTES TENDRES

VIEUX VAGABOND

La première fois que je le rencontrai, ce fut au bord de la Bièvre, dans un de ces coins de la banlieue parisienne qui ont un charme si imprévu, si intime et qui vous donneraient complètement l’impression de la pleine campagne, n’étaient l’incessant murmure, le halètement laborieux de Paris qu’on entend par-dessus les collines prochaines, comme la sourde fermentation d’une énorme cuvée de vendange. Un soir d’été, au retour d’une promenade, nous nous reposions, un de mes amis, sa femme et moi, au seuil d’un rustique cabaret qui porte pour enseigne: _Au Robinson des Prairies_. En cet endroit, comme je l’ai dit, le paysage a un caractère d’intimité campagnarde qui séduirait un peintre. A droite et à gauche du chemin, de robustes plantations de peupliers de Virginie étendent au loin leurs ramures frissonnantes, au-dessous desquelles pousse une herbe verte et drue. La Bièvre, au bas de grands prés en pente, roule sous l’ombre mobile des peupliers son eau noire silencieuse. Le regard est comme rafraîchi par la quiétude et la diversité des verdures: le vert bleuâtre des arbres, le vert tendre des prés, et au fond, dans le lointain entre-croisement des branches, le vert cendré des fines buées qui montent de la rivière. On est presque enveloppé de feuillées; dans une éclaircie seulement, on aperçoit, vaporeusement imprécises, deux arches de l’aqueduc d’Arcueil qui borne l’horizon.

A quelques pas de la table que nous occupions et où on nous servait du madère, un vieux pauvre s’était assis au bord du talus. Recroquevillé et comme affaissé sur lui-même, il paraissait cruellement vanné et las, non pas tant du chemin qu’il avait fait que des nombreux et misérables jours qu’il traînait sur ses vieilles épaules. Ses gros souliers boueux, crevés, déformés, lamentablement tragiques, semblaient le symbole de toute une vie de malechance et de détresse. Le pantalon, en loques, laissait voir de maigres jambes nues; le veston, jadis brun, maintenant verdâtre, aumône probable de quelque charitable bourgeois, se trouvait trop étroit pour la forte carrure du nouveau propriétaire; les boutonnières ne parvenaient pas à rejoindre les boutons; la chemise bâillait en dessous, éraillée et sordide, découvrant un triangle de poitrine velue. Sous un affreux chapeau de paille ramassé au coin d’une borne, la face bise et ridée du vieux, envahie par une barbe blanche touffue, était éclairée par deux yeux encore vifs, légèrement gouailleurs. Elle avait une expression poignante de fatigue résignée, mais sans rien de farouche ni de haineux.

Il arriva que le garçon qui nous servait emplit, par distraction, un quatrième verre. S’apercevant de sa méprise, il allait le reverser dans la bouteille, quand notre compagne l’arrêta net. Elle avait remarqué le vagabond et son bon cœur s’était ému:

--Non, s’écria-t-elle, portez le madère avec un biscuit à ce pauvre homme qui est là-bas.

Le garçon obéit et le vieux, tout ébaubi, se leva sur ses maigres jambes. Au lieu de boire, il nous regardait hésitant. Finalement il s’approcha, le verre en main.

--Je vous remercie bien, murmura-t-il d’une voix cassée; à votre santé, ma brave dame, et à celle de la compagnie.

Il trinqua avec nous, puis trempa son biscuit dans le madère qu’il sirota à petites gorgées. Ragaillardi par ce vin fortement alcoolisé, il devint loquace et nous narra son histoire.

Il comptait soixante-quinze ans et était jardinier de son état. Jusqu’à la soixantaine, il avait à peu près gagné de quoi vivre en travaillant pour les pépiniéristes des environs. Mais depuis une quinzaine d’années, les rhumatismes lui avaient noué les jambes et l’ouvrage avait manqué. Sa femme était morte; ses enfants, aussi malchanceux que lui, avaient l’un après l’autre quitté le pays; il ne savait même plus où ils gîtaient.

--Voilà, continua-t-il en posant son verre vide sur la table, voilà comme quoi, dans mon vieil âge, je suis resté seul au monde comme un orphelin. De fois à autre, je réussissais encore à bricoler par-ci, par-là, et à me mettre un morceau de pain sous la dent; mais l’hiver dernier, bernique! les guiboles n’ont plus voulu aller... Alors, j’ai obtenu d’être placé au dépôt de Nanterre... J’y ai passé trois mois; mais, voyez-vous, j’y ai eu trop de maux... Toute la sainte journée, il me fallait brouetter des pierres, et mal nourri avec ça... Puis, quel sale monde! vous n’en avez pas idée!... Ma foi, quand le beau temps est revenu, je me suis tiré des pattes et je suis rentré ici... Misère pour misère, j’aime encore mieux mourir au gîte, au milieu de mes habitudes. J’aide les gens à biner et à cueillir les fraises. Ça me donne mon pain, et pour ce qui est du logement, je couche dans une hutte de maraîcher, en plein champ. Y a pas de porte et le lit est dur... mais, tout de même, je vis au grand air et je suis mon maître...

L’excitation qui avait d’abord délié la langue du bonhomme semblait s’évaporer à mesure qu’il parlait; la lueur qui éclairait ses yeux devenait moins vive et ses traits finirent par reprendre leur morne expression de bête de somme éreintée.

C’est Joubert, je crois, qui a dit: «Le soir de la vie apporte avec lui sa lampe.» En regardant le vieux cheminot, je me demandais ironiquement si cette pensée de l’ami de Chateaubriand n’était pas aussi fausse qu’ingénieuse. A la vérité, Joubert, vivant dans le cénacle fermé et mondain qui s’assemblait chez Mme de Beaumont, se préoccupait sans doute plus de ce milieu lettré et aristocratique que du menu fretin de l’humanité. Il était de ces délicats auxquels le _profanum vulgus_ n’apparaît que comme une quantité négligeable; d’ailleurs, en sa qualité de raffiné, il cherchait à rendre chacune de ses pensées par une pittoresque image, et souvent, quand il avait trouvé l’image, il s’inquiétait peu de savoir si la pensée était juste. A mon avis, pour les trois quarts des hommes, le soir de la vie n’apporte qu’une lampe singulièrement grésillante et fumeuse. Pour notre vieux vagabond, en particulier, ce n’était pas même une lampe, mais un abject lumignon, à la lueur incertaine duquel il s’acheminait à tâtons vers la nuit prochaine.

Nous lui donnâmes quelque argent, il nous souhaita le bonsoir et s’éloigna en clopinant. Traînant ses pieds endoloris, le cou enfoncé dans les épaules, le corps tassé sur soi-même, il se dirigeait péniblement vers la plaine. Peu à peu, sa silhouette lasse s’atténua au fond des lignes de peupliers, puis s’évanouit dans les buées grises qui montaient de la Bièvre...

* * * * *

Il y a deux semaines, par une maussade matinée d’octobre, nous nous sommes rencontrés de nouveau devant la mairie du bourg. L’arrière-saison débutait par de cinglantes averses. Le vieux était plus vanné, plus terreux, plus lamentable qu’aux jours de l’été. Malgré cela, sa contenance restait philosophiquement résignée; ses traits gardaient une expression de douloureuse bonhomie. Il tourna vers moi ses yeux humides et inquiets de chien perdu:

--C’est encore moi, murmura-t-il doucement; la faim, comme on dit, chasse le loup hors du bois; moi, ce n’est pas tant seulement la faim, c’est le froid et la pluie qui m’ont chassé de ma cabane. L’eau dégoutte du toit quasiment comme d’un parapluie troué; la nuit, je me réveille trempé ni plus ni moins qu’une éponge. Et puis, par ce temps de grenouilles, il n’y a plus rien à faire dans les champs. Je m’étais pourtant juré de ne plus rentrer dans c’te gueuse de maison de Nanterre; mais quand on a le ventre creux, on change forcément d’idée... Si seulement je pouvais obtenir de la préfecture qu’on me case au dépôt de Villers-Cotterets... On prétend qu’on y est mieux logé. Enfin, n’importe où, j’accepterai ce qu’on me donnera, pourvu que j’y puisse mourir au sec!...

Sa vieille mâchoire grelottait, son corps déguenillé tremblait; c’était pitié. Je lui promis de faire les démarches nécessaires pour qu’on lui procurât promptement un abri. Il me remercia.

--Voyez-vous, ajouta-t-il, faudrait pas que ça tarde trop. Sans quoi on me trouvera un matin noyé sur mon grabat dans un bain... Ah! être au sec, être au sec, voilà tout ce que je demande!

Mes démarches réussirent assez vite et on m’avisa que le vieux devrait se rendre sous trois jours à Villers-Cotterets. Dans l’intervalle, le temps s’était remis au beau et un clair soleil riait dans les champs. J’envoyai le garde champêtre à la recherche de mon homme et je le chargeai de lui remettre sa feuille de route avec un peu d’argent.

--C’est fait, monsieur, me dit le garde à son retour, j’ai mis l’hospitalisé en chemin de fer... Je l’ai trouvé sur la porte de la cabane, en train de se chauffer au soleil... Si vous aviez vu son trou!... Il n’y a pas de baraque à cochons qui ne soit plus logeable. Le toit est percé comme une poêle à châtaignes; l’eau dégouline des murs, et la pluie a transformé la litière en une purée de paille et de boue... Un vrai fumier, quoi!... Eh bien! monsieur, croiriez-vous que le vieux était tout chagrin de quitter son chenil?... Pendant un bon quart d’heure, il s’est mis à tourner tout autour de la hutte, en poussant des soupirs; et quand il s’est enfin décidé à décaniller, ma parole! il pleurait, monsieur, il pleurait comme un gosse!...

CLAUDINE

C’était l’an dernier, en Savoie, où je voyageais en compagnie de mon ami Jacobus. Sac au dos, guêtrés jusqu’aux genoux, nous errions depuis la prime aube à travers les sentiers du Roc de Chère, à la recherche du rosage ferrugineux (_rhododendron ferrugineum_). Les botanistes du cru nous avaient dit que cette belle plante aux feuilles laurées, aux fleurs rouges, qui ne s’épanouit d’ordinaire qu’à deux mille mètres, dans le voisinage des glaciers, se rencontrait par exception sur le Roc, dont l’altitude est seulement de cinq cents mètres.

Ce mont de Chère, avec ses châtaigneraies, ses bruyères, ses prés enclavés dans les bois et ses rocs cyclopéens élevant au-dessus des bruyères leur rondeur blanche, a tout l’air d’une solitude enchantée. Le labyrinthe de Crète n’était rien auprès de l’inextricable lacis des sentiers qui s’y enchevêtrent. On a beau y revenir; chaque fois on y trouve de nouveaux chemins et chaque fois on s’y égare.--Vers trois heures de l’après-midi, nous n’avions pas encore découvert le fameux rosage ferrugineux, mais nous étions bel et bien perdus. Le soleil dardait d’aplomb sur les bruyères. Nous suivions les méandres d’un traître sentier qui longeait la roche et qui, après de capricieux circuits, venait de nous ramener au point de départ. Jacobus fondait en eau et se plaignait d’une soif intense. De temps en temps il s’épongeait, faisait claquer sa langue contre son palais desséché et maugréait contre les savants et les naturalistes, qu’il traitait de fallacieux blagueurs.--Jacobus est spiritualiste, et chez lui, quand la _bête_ est fatiguée, l’âme se dédommage en daubant sur les tendances positivistes du siècle.

--Voilà bien les botanistes! maugréait-il. L’un d’eux a entendu dire par quelque vieille femme qu’il poussait des rhododendrons sur le Roc de Chère et, sans vérifier le fait, il a consigné la chose dans son bouquin. Après lui d’autres botanistes se sont empressés de répéter la même bourde. Pas un d’eux n’a vu cette plante chimérique; voilà pourtant ce qu’on appelle une science basée sur l’observation des faits!... Quelle pitié!... Et ce sont ces gens-là qui traitent la métaphysique d’hypothèse négligeable!...

Là-dessus, nous avions entamé une discussion très chaude, au bout de laquelle nous nous étions aperçus que nous mourions de soif et que nous tournions plus que jamais dans le même cercle vicieux et dans le même perfide sentier.

* * * * *

Après une heure de marches et de contre-marches en plein soleil, nous arrivâmes enfin à un mur rocheux, du haut duquel on entrevoyait les toits bruns d’un village entre les ramures d’un massif de noyers. Sans rien dire,--car la discussion s’était arrêtée depuis longtemps et nous cheminions la bouche close et le dos arrondi,--nous piquâmes droit vers les maisons et nous débouchâmes dans l’unique rue du village,--fourbus, transformés en fontaines et la bouche sèche comme amadou.

Le village, ou plutôt le hameau, semblait désert et endormi. Tous les gens étaient aux champs et on ne voyait point d’auberge. Nous étions arrivés à la marge d’un pré en talus, planté de noyers; à la crête de ce pré, une maison, bâtie au dix-huitième siècle et d’apparence confortable, dressait sa façade enguirlandée de vigne et sa toiture en auvent, abritant une galerie extérieure à piliers et à balcons de bois fuselé.

--Le logis a bonne mine, murmura Jacobus. Si nous heurtions à la porte?

Et nous nous mîmes à heurter, discrètement d’abord, puis avec plus d’énergie. Au bout de quelques minutes, sous la galerie du premier étage, un volet s’entr’ouvrit et, dans l’encadrement vert de la vigne grimpante, une tête de jeune femme,--une aimable tête brune aux yeux bleus,--se pencha à la fenêtre; puis une voix nette et d’un joli timbre s’informa de ce que nous désirions.

--Nous désirons, répondit Jacobus en soulevant son chapeau, savoir où nous sommes et où nous pourrions trouver une auberge.

--Vous êtes à Echarvines, répondit la voix jeune et limpide, et pour ce qui est d’une auberge, il n’y en a point dans le pays.

Cette réponse jeta mon ami Jacobus dans un tel désarroi, et il fit une grimace si consternée, que la jeune femme ne put s’empêcher d’éclater de rire.

--Il n’y a pas d’auberge à la vérité, reprit-elle, mais vous et votre ami vous paraissez si vannés de fatigue, qu’il y aurait conscience de vous laisser sur la route... Entrez donc chez nous; vous vous y reposerez à votre contentement.

En même temps elle était descendue; elle avait ouvert une porte du rez-de-chaussée qui donnait accès dans un vestibule communiquant à la fois avec le jardin et avec une salle basse dont les fenêtres étaient voilées d’un rideau de jasmins en fleurs. De la main, elle nous fit signe d’entrer et nous nous trouvâmes en face d’une belle personne à la taille souple et bien prise, à la figure ronde et fraîche éclairée par un front intelligent, de grands yeux d’un bleu pur et des dents très blanches. Sa toilette était demi-rustique, demi-bourgeoise. Elle portait, comme les paysannes, la jupe d’indienne et le casaquin de toile bleue serré à la taille; mais elle était chaussée plus coquettement qu’on ne l’est à la campagne et les boucles d’acier de ses souliers à talons tranchaient sur des bas de soie gris; de plus elle avait au cou un ruban très frais, et des turquoises aux oreilles.

--Entrez, messieurs, dit-elle avec un sourire avenant, et soyez les bienvenus chez Claudine Lachenal.

* * * * *

Elle nous avait conduits dans une grande salle fort sombre, aux volets clos, où on sentait un exquis parfum de citronnelle et où on était saisi par une fraîcheur délicieuse. Tandis qu’elle nous faisait asseoir et que je me confondais en remerciements, Jacobus, qui, bien que spiritualiste, craint fort pour l’enveloppe de son âme immortelle, avait noué son mouchoir autour de son cou et se promenait d’un air agité.

--Brr!... fit-il, madame... ou mademoiselle?...

--Mademoiselle, répliqua-t-elle vivement.

--Eh bien, mademoiselle Claudine, il fait froid comme dans une cave en votre salle basse; je suis un peu en moiteur, et vous mettriez le comble à vos bontés en me prêtant un châle.

Elle le regarda, légèrement interloquée, et sourit:

--Comment donc, répondit-elle; deux même, si vous voulez!

Elle monta lestement au premier étage et en redescendit portant un châle tartan et un cache-nez de grosse laine. Puis elle entortilla elle-même Jacobus dans le tartan et lui noua le cache-nez autour du cou. Ainsi affublé, mon ami, avec son chapeau de paille, ses guêtres et sa barbe grisonnante, avait la plus drôle de mine qu’on pût rêver. Il se laissait empaqueter et restait grave comme un âne qu’on étrille.

--Vous sentez-vous mieux? demanda-t-elle, un peu railleuse... Maintenant je vais vous offrir un verre de vin blanc.

--Merci, repartit Jacobus qui avait toutes les manies d’un vieux garçon; je préférerais quelque chose de chaud. C’est plus sain.

Elle condescendait gaiement à tous ses caprices et elle lui prépara un bol de lait chaud.

Tandis que Jacobus soignait «l’enveloppe de son âme», je faisais causer Mlle Claudine.--Elle ne manquait pas d’esprit naturel et contait gentiment son histoire.--Elle avait vécu quelque temps à Paris; puis un sien grand-oncle, dont elle devait hériter, étant quasi tombé en enfance, elle était rentrée au pays pour le soigner et tenir sa maison.

--Je suis redevenue tout à fait une paysanne, ajouta-t-elle; je surveille nos _grangers_ et je tiens compagnie à l’oncle qui ne peut plus quitter sa chaise. J’ai fait tapisser sa chambre d’un papier à images, et je l’amuse en lui contant les histoires des personnages peints sur le papier; je lui ai déjà raconté toute une muraille... Nous passons ainsi notre temps très gaiement.

Elle était charmante en m’expliquant la façon dont elle s’y prenait pour amuser le vieux. Elle nous quitta pour aller l’endormir et elle disparut légèrement au haut de l’escalier, tandis que Jacobus la suivait d’un regard admiratif, en écarquillant ses petits yeux.

* * * * *

Nous nous retrouvâmes à l’heure du souper qu’elle partagea avec nous;--un bon et substantiel souper arrosé d’un vin gris du pays qui pétillait dans les verres. Claudine rit beaucoup de notre course au roc de Chère, à la recherche du _rhododendron ferrugineux_, et elle se montra si simple, si naturelle, si bonne enfant, que mon ami Jacobus, toujours emmitouflé dans son châle, commença à devenir galant. Le vin d’Echarvines lui avait monté à la tête et il hasardait, à l’adresse de Mlle Claudine, des déclarations dans un style imagé emprunté au _Cantique des cantiques_. Comme je les avais laissés un moment en tête à tête pour aller fumer un cigare dans le jardin, j’entendis Jacobus qui parlait avec un redoublement d’exaltation. Claudine lui répondait par de bruyants éclats de rire, puis il y eut un silence et tout à coup un bruit sec qui sonna comme le claquement d’un soufflet appliqué sur une joue... Je rentrai précipitamment, et, à la lueur de la lampe, j’aperçus le mystique Jacobus très penaud et en train de se frotter la figure. Claudine était debout et ses yeux jetaient de fulgurantes étincelles. En me voyant, ses traits se détendirent et de nouveau elle éclata de rire:

--Ne trouvez-vous pas, me dit-elle, que monsieur votre ami est bien rouge?... Il aura reçu un coup de soleil et je l’engage à aller se reposer.

Elle appela une servante qui venait de rentrer et la chargea de nous montrer notre chambre.

--Bonne nuit, messieurs, ajouta-t-elle, et bon voyage!...

* * * * *

Le lendemain, quand nous fûmes réveillés et équipés, nous ne trouvâmes plus dans la salle basse que l’une des servantes; Claudine était partie dès le fin matin pour surveiller ses faucheurs au pré.

--Mademoiselle vous prie de l’excuser, me dit la servante, et voici ce qu’elle m’a donné pour vous...

En même temps elle me tendit un bouquet de rosages ferrugineux tout frais cueillis.

Nous cheminâmes assez longtemps en silence. Malgré le bouquet de rhododendrons, Jacobus paraissait déconcerté et mal en train. Comme nous tournions le coude que fait la route en descendant vers Talleires, nous vîmes tout d’un coup, au sommet d’une des pointes du Roc de Chère, une svelte silhouette féminine se détacher sur le bleu du lac, et je reconnus Claudine. Notre jolie hôtesse agitait vers nous son chapeau de paille, et de sa voix mordante elle nous cria de nouveau:

--Bon voyage!

--Une charmante fille, dis-je, si gaie, si naturelle, si vivante!...

--Hum! grommela Jacobus, un peu trop garçonnière... Je goûte médiocrement ce genre de femmes... Elles ont l’âme trop enfoncée dans la matière et ne s’attachent qu’aux apparences.

Pauvre naïf Jacobus!... Je crois qu’il avait son soufflet sur le cœur... Quant à moi qui ne suis pas un mystique, j’envoyai un dernier salut reconnaissant à Claudine, dont le tournant de la route nous déroba bientôt la jeune et robuste silhouette.

PERSÉVÉRANCE D’AMOUR

Ceux qui se sont trouvés mêlés au monde artiste d’il y a vingt-cinq ans se souviennent encore du gros succès de deux tableaux d’Yves Sommier, exposés au Salon de 1868. L’un d’eux représentait un vieux Breton jouant du biniou, sur les marches d’un calvaire en ruine, au fond d’une allée de trembles effeuillés par l’automne;--l’autre, une jeune femme lisant le dos tourné à une fenêtre ouverte sur la baie de Douarnenez.--Il y avait dans ces deux toiles une remarquable habileté d’exécution, une subtile pénétration de la nature bretonne, avec un rien de sentimentalité. La couleur en était si charmante et le dessin si spirituel, que les gens du métier, les amateurs et même le simple public s’arrêtaient enchantés. Le succès éclata comme une fusée. Dès le lendemain de l’ouverture, l’écho multiple des journaux répéta le nom du peintre et Yves Sommier, inconnu la veille, devint célèbre presque sans transition. Les marchands de tableaux apprirent tout d’un coup le chemin de son modeste atelier, situé sur un lointain boulevard de la rive gauche, et les commandes affluèrent.

Sommier ne s’était jamais vu à pareille fête. Fils d’un obscur employé de Quimperlé, vivant fort mal d’une petite pension allouée par son département, il joignait à grand’peine les deux bouts. Les années de début avaient été pour lui plus grises, plus monotonement tristes que les landes les plus arides de son pays de Cornouailles. Forcément sevré de tous les plaisirs parisiens, il se contentait de manger, en maugréant, son pain sec à la fumée du rôti des heureux. L’hiver, il piochait à l’atelier; à la belle saison, il regagnait en troisième classe sa Bretagne, et y vivait comme un paysan, au fond d’un village, face à face avec cette nature cornouaillaise, dont il cherchait à rendre la grâce sauvage et la sympathique tristesse. Durant dix années d’inquiets tâtonnements, il n’avait eu que cinq mois de bon temps dans un manoir des environs de Pont-Croix, où il était appelé pour portraiturer les maîtres du logis.

Ces cinq mois passés sous les châtaigneraies d’une gentilhommière située à une lieue de l’Océan avaient contenu l’unique roman amoureux de sa jeunesse. Quand il y repensait, cette brève et savoureuse idylle lui faisait l’effet d’un courtil en fleurs, muré de verdure et perdu au milieu d’une solitude pierreuse. Le maître du manoir, M. de Primelin, était propriétaire d’une des plus importantes conserveries de sardines de Douarnenez, où il séjournait fréquemment, laissant sa femme, plus jeune que lui de vingt ans, languir d’ennui à Pont-Croix. Marianne de Primelin, que son mari appelait familièrement «Mariannic», était de pure race celtique: un peu romanesque et très dévote, fine, souple, blanche et rosée comme un chèvrefeuille des haies, avec des cheveux châtains lissés sur les tempes et des yeux d’un bleu verdissant. Ces limpides yeux couleur de mer se mouillaient volontiers de mélancolie et parfois aussi s’éclairaient d’une rapide étincelle de désir. Yves Sommier avait conquis les bonnes grâces de M. de Primelin, en exécutant pour lui une pochade d’après la plus jolie de ses sardinières. Sur-le-champ, le gentilhomme l’avait emmené en son manoir de Pont-Croix pour y faire le portrait de sa femme et le sien. Il avait posé le premier, mais après quelques séances, las d’immobilité, il s’était empressé de regagner ses _fritures_ de l’île Tristan, en cédant son tour à sa femme.