Contes pour lire au crépuscule
Part 10
D’ailleurs, dans ce cas difficile, un officier était nécessaire pour agir selon les circonstances, guider les hommes, les enlever au besoin contre ce mur d’Arabes où, un contre cent, contre mille peut-être, coûte que coûte, il faudrait faire une trouée. Par scrupule, il appela le «chef».
--Si je ne reviens pas, tu bombarderas la ville, puis t’appareilleras, tout de suite. Tu vois l’utilité de ce que je t’ai montré à faire souvent. Prends garde à la roche noyée qui est à l’ouest du mouillage des boutres. D’ailleurs, je t’ai écrit tout ça sur le journal, avec les routes jusqu’à Djibouti. Tu raconteras ce qui s’est passé au commandant supérieur. J’ai pas le temps de lui écrire. Pleure pas, espèce de nigaud... tu me reverras... ce que je t’en dis, c’est au cas...
--Commandant, tout ça... et puis ce qui s’est passé tout à l’heure...
--F...-moi le camp... tiens, donne-moi la main... allez! la compagnie de débarquement à l’appel. Fais embarquer rondement!
Jamais les ordres ne s’étaient exécutés avec plus de promptitude et de silence. Lefort sentait un baume s’étendre sur son cœur. La baleinière poussa bientôt, suivie du youyou.
Une grande rougeur couvrait le ciel. Le désert envahi par une brume lilas était d’une douceur infinie.
Les Arabes des boutres crièrent quand les embarcations passèrent près d’eux. Lefort disait:
«Mes enfants, défaites-moi vos paquets de cartouches et mettez vos cartouches en vrac dans les cartouchières et dans les musettes... pour cette fois nous contreviendrons au règlement: Interdiction d’approvisionner les magasins. On tirera coup par coup, s’il y a à le faire, par salves, à mon commandement, en observant, autant que possible, de ne pas lâcher la détente au commandement de «Feu» mais seulement lorsque votre ligne de mire passera par le but... ne vous pressez pas... visez bien et bas, le tir a toujours tendance à être long... Je vous rappelle la phrase de votre manuel: «L’Européen ne doit jamais se préoccuper du nombre de ses ennemis inexpérimentés. Il a pour lui l’ascendant moral et la supériorité de son instruction militaire. Le succès lui est assuré s’il sait conserver son sang-froid, obéir à ses chefs»...
«L’objectif est de délivrer ces messieurs et de les ramener à bord... Essayez les baïonnettes au bout des canons.»
Précaution sage: Quatre durent échanger avec des voisins leurs épées-baïonnettes dont les rainures ne s’emboîtaient pas sur les tenons de leurs fusils.
--Remettez les baïonnettes.
Lefort inclina la barre. Les embarcations arrivaient au quai.
--Par deux, l’arme à la main, les culasses ouvertes... Un volontaire pour garder les embarcations?
Coffic s’avança, la tête basse.
--Hum! enfin tu as à réparer... prouve-moi que je peux avoir confiance en toi. Les autres, en avant, suivez-moi.
Cependant, Sainti, le patron du youyou, disait à Coffic avec son même mauvais rire de «moko»:
«Tu vois ça?... des fois qu’il n’aurait pas confiance en toi?... y te resterait pus qu’à te pendre. Quant à moi, si les Arbis viennent par ici, je me tire...
--Non, tu le feras pas.
--Voir un peu que je le ferai pas?
--Tu le feras pas parce qu’avant t’auras ma baïonnette dans le coffre!
--Cul!
--Et puis j’te défends de m’appeler «cul». Si que t’étais breveté comme moi, j’dirais pas. Mais t’es simple couillon. Gabier de grand pont, va! C’est moi qui te commande, entends-tu? Rouspète un peu voir si j’te fais pas ton affaire!
Les autres emboîtaient le pas derrière Lefort, guidé par Job. Ils contournèrent la ville. De temps en temps on entendait une détonation.
--Ils tiennent toujours... allongez le pas, sans courir.
Des groupes hostiles les dévisageaient, s’ouvraient pourtant sur leur passage en proférant des injures sourdes.
Ils arrivèrent au campement des nomades. Des petites tentes au ras du sol semblaient de véritables tanières. De vieilles femmes sans voiles montraient leurs visages hideux. Des chameaux levaient leurs têtes de reptiles. Au delà le désert s’ouvrait avec des buissons d’épines grises et comme des sortes de routes qui divergeaient.
Un millier d’individus noirs, entièrement nus, sauf un pagne autour des reins, le turban sur la tête, sabres, poignards et lances aux mains, gesticulaient devant un petit tombeau blanc à coupole. D’autres, armés de fusils, couverts d’oripeaux multicolores--la garde du sultan--étaient mêlés à eux.
Parfois un fanatique se précipitait. Alors un coup sec retentissait--la Winchester de M. Raimondis--l’homme tombait. Un peu de fumée montait sur le tombeau et de grands cris s’élevaient dans la horde.
--A gauche en ligne, sur un rang! coude à coude... baïonnette au canon, pas de charge!
Lefort s’était placé devant le centre. Son gourdin à la main, il faisait des enjambées gigantesques.
Les nomades s’étaient retournés pour faire face à cette agression imprévue. Ils n’étaient pas beaux. Leurs corps, tout en muscles et en nerfs, étaient enduits d’une graisse de mouton qui empestait. On était tout près, maintenant. On voyait leurs dents sinistres. Un grand brouhaha se produisit parmi eux, un flottement, la préparation à se précipiter sur la petite troupe qui avançait rapide, toujours muette, sans tirer.
Il semblait tout de même aux hommes qu’ils faisaient là quelque chose d’un peu fou, petite poignée perdue au fond du désert d’Arabie, à des milliers de lieues de tout secours, exposés à des supplices atroces s’ils ne réussissaient pas.
Une force inouïe les reliait malgré eux à ce diable d’homme qui marchait à grandes enjambées. Derrière lui ils auraient traversé l’enfer. Se voix se fit entendre, gaillarde:
--Non, mais ils ont l’air de croire qu’ils vont nous avaler ces bougres-là!
Un nomade osa courir sur lui, le sabre haut. D’un coup de sa matraque «Cogne-Dur» lui cassa les reins sans même ralentir le pas.
--En avant, mes garçons... A la baïonnette!... hurrah!...
Dix voix répétèrent le hurrah à pleine poitrine.
C’étaient les _Francs_, les _Francs_ invincibles, les vainqueurs des Mameluks, ceux dont la furie, les exploits, depuis Bouillon jusqu’à Bonaparte, se racontent dans tout l’Orient, se transmettent, s’amplifient de père en fils, de tribu en tribu, aux longues veillées du désert.
La ligne noire s’ouvrit comme un rideau: Les marins passèrent. Dix siècles de légendes, d’héroïsme, de chevauchées et de conquêtes avaient passé avant eux.
Ils étaient au pied du tombeau.
--Ah! Commandant...!
--Pas d’effusions. En route. Colonne par deux. L’arme sur l’épaule. En ordre, pas cadencé. Et chantez!
Essoufflés, les hommes hésitaient, cherchant dans leur mémoire. Lefort entonna _Sambre-et-Meuse_ d’une voix formidable. Ils reprirent le refrain et traversèrent une seconde fois les nomades qui les regardaient avec stupeur.
* * * * *
Les embarcations avaient été attaquées. Quatre cadavres gisaient aux pieds de Coffic:--Un peu de fort temps que nous avons eu aussi nous, commandant, pendant que vous étiez là-bas.
--Embarque vite... Poussez... Eh bien! Rigolot? Et tes oreilles d’âne, mon garçon? Si t’avais pas eu si grand peur, je te f... dedans pour t’apprendre à enfermer la viande dans ta cambuse...
--Commandant, à la mer, où voulez-vous que je la mette?
On accostait.
--On se débrouille. Suffit.
Tout l’équipage rangé à la bande éclatait en hurrahs:
--Vive le commandant! Vivent les officiers! Vive les _sakhos_! Vive le commandant Lefort!
Le souffle du maître de quart tremblait en roulades en sifflant «sur le bord». Il siffla jusqu’au dernier homme de la compagnie de débarquement, comme pour des officiers.
Lefort essuyait des larmes du revers de sa grosse main. Tant de chagrins, tant de joie, tant d’émotions et tant d’orgueil s’étaient succédé pour lui en cette soirée! Il voulut parler, il ne trouvait pas ses mots:
--Mes enfants... c’est très bien... quand je dis: c’est très bien, je veux dire aussi: c’est très mal..., car auparavant vous vous êtes conduits comme des cochons..., comme des..., comme des...
Il cherchait ne rencontrant pas d’expression plus forte pour traduire sa pensée.
--Vous faites pleurer votre vieux commandant... comme une vieille bête qu’il est... qu’il a la bêtise d’être... Enfin, vous vous êtes bien conduits... c’est égal, ce que vous avez fait tout à l’heure, ça... ça...
Il finit par dire--«ça ne se fait pas!» Et montrant ceux qui l’avaient accompagné: «Rigolot, f...-moi la «double» à ces saligauds-là! Et motus! Me faites pas attraper de blâme pour avoir, comme un étourneau, laissé trop de monde aller à terre!»
Les hommes pensaient comme lui à présent. Plusieurs pleuraient. Des chauffeurs disaient: «Même qu’il a raison, le vieux!»
Tout à coup un remue-ménage qui se passait dans le port détourna l’attention de tous. Des torches traversaient à la course l’air confus de la nuit commençante; puis leurs reflets résineux et rouges s’agitèrent sur l’eau.
--Les Arabes.--Aux postes de combat!
Non, on apercevait maintenant, sortant de la pénombre, une étrange barque, toute dorée, dont la proue barbare et très haute voulait imiter un cygne; elle s’avançait à coups d’avirons lourds, scandés par un chant, une espèce de psalmodie gutturale. Debout sur l’avant, un homme habillé en bleu et rose, avec des colliers d’ambre, glapissait en charabias:
--Sultan venir visite, sultan venir visite... sultan, grand sultan, comme Constantinople!
--Ah! ah! M. Latullère. Tenez, je vais vous faire plaisir: huit hommes à tribord! Huit hommes de la compagnie de débarquement se rangèrent, poudreux, non déséquipés, formant la haie jusqu’à l’arrière.
Le «chef» improvisait des pavillons à la hâte. Job alluma deux feux Coston, l’un rouge, l’autre vert, qui entourèrent un moment la _Hache_ d’une vapeur de féerie.
Le cygne d’or accostait. Le maître de quart lui lança un faux-bras autour du bec. Le grand sultan se leva entouré de ses gardes, de ses eunuques, de ses sorciers. C’était un métis d’Arabe et d’Hindoue. Ses lèvres épaisses avaient le sourire moitié béat, moitié cruel qu’exhalent certaines figures de Bouddha. Il portait des souliers jaunes, un mauvais pantalon rayé, une redingote fripée avec un col de velours vert. Un turban, un sabre magnifiques, des pierreries à tous les doigts réparaient cette tenue de camelot.
Il monta d’un pas mal assuré sur la _Hache_, précédé de son majordome, l’ancien chauffeur, qui criait toujours à tue-tête: «Ça ni Anglais, ni Turc; ça sultan comme Abdul-Hamid».
Lefort, tendant la main, s’adressa au majordome:
--Demande-lui si ça va bien?
Le sultan répondit par une inclination cérémonieuse. Il faisait dire au commandant qu’il venait le voir, parce qu’il avait entendu parler de lui comme d’un homme très brave. Il voulait être ami de la France--quoique déjà nominalement il fût protégé Anglais.--L’année prochaine il entreprendrait un voyage en Europe et visiterait certainement Paris.
--Job, apporte du champagne!
Job monta trois bouteilles réservées pour les grandes occasions. On en avait déjà bu une le jour du départ.
--A ta santé, mon vieux!
Le sultan mit la main sur son cœur et porta la coupe à ses lèvres. Un cercle disparate s’était formé sur le pont étroit, tous tenant les mêmes coupes de champagne à la main: les officiers, le majordome, ancien chauffeur, les marins de la compagnie de débarquement, le capitaine des gardes habillé en policeman des Indes, Rigolot et son sabre d’abordage, les eunuques, droits, splendides, avec leurs vêtements bleus et roses, leurs plumes, leurs cimeterres damasquinés; au centre, Lefort appuyé sur son gourdin, et le sultan: ils trinquaient.
Le sultan reposa sa coupe et fit un geste: Le capitaine des gardes, fléchissant le genou devant Lefort, présenta quatre clefs informes: les clefs des citernes et de la ville.
Puis, se tournant vers la barque dorée, le sultan montra quatre moutons et les offrit de la main.
Les gens de la _Hache_ ne se le firent pas répéter. En un clin d’œil, les quatre moutons furent à bord et amarrés sur l’avant.
Alors Lefort fut confus. Il cherchait comment rendre ces politesses.
--Demande au sultan ce qui lui ferait plaisir?
--Un canon.
--Ah! non. Cela ne se pouvait pas. Du matériel de l’État, malheureux! il lui donnerait plutôt sa tête! Mais autre chose, à part cela, ce qu’il voudrait.
Et le commandant, tâtant ses poches, lui présenta son propre chronomètre en or, ce qu’il avait de plus précieux.
Mais le sultan refusa de la tête. A son tour, il tira une montre de Genève, et qui sonnait!
Il promenait son regard, sans embarras, sur plusieurs objets qui successivement attiraient son envie. Enfin il se pencha vers l’ancien chauffeur, lui murmurant quelques mots.
--Le sultan avait mangé quelque chose d’excellent sur un caboteur. Il croyait que ça s’appelait des «pommes de terre». N’y en aurait-il pas à bord?
--Parbleu, dit Lefort, des patates! Rigolot, combien nous en reste-t-il de sacs?
--Dix, commandant!
--Donne-lui-en quatre, autant que de moutons.
C’était bien ça. Le sultan remercia par une sorte de baiser très gracieux envoyé à la ronde.
Cependant Latullère allait chercher des cartes postales de Paris et de Toulon. On montra la France au sultan.
--Y avait-il beaucoup de bateaux aussi beaux que la _Hache_ et beaucoup d’hommes aussi courageux?
Du coup Lefort s’exalta: S’il y avait des bateaux et des hommes en France? Pour sûr. Tout plein de bateaux, tout plein d’hommes, tout plein de richesses,--«comme ça»--et ses bras de géant faisaient le geste d’embrasser l’horizon. La France, ah! la grande France!...
Le sultan hochait la tête, d’un air respectueux et attentif.
Puis, on lui remit les clefs, les cartes postales, les pommes de terre, et il s’en fut.
--Capitaine d’armes, paré à faire un salut de 21 coups!
--Envoyez... Tribord... un... bâbord... deux... tribord... trois...
Les détonations vibraient dans la petite rade, se développaient en ondes sonores, s’allongeaient en échos sans limites sur les sables. Des ombres accouraient sur le quai, sur la plage.
Nimbée dans la vapeur multicolore des Costons, crachant la foudre et les éclairs, la petite _Hache_ s’agrandissait, semblait une pièce d’artifice gigantesque.
Le cygne d’or s’était arrêté correctement, selon l’usage.
Debout, entourant le sultan, à l’arrière, on voyait les eunuques drapés dans leurs grands plis bleus et roses. Ils faisaient penser aux gardiens des jardins d’Allah.
Brisés des émotions de leur journée, Raimondis et Latullère se demandaient de quel Châtelet fantastique ils étaient devenus les acteurs. Emballé, Latullère criait: «C’est tout de même épatant, la marine!»
Rabateau réussit enfin à les emmener au carré prendre un peu de nourriture et de repos.
* * * * *
Lefort, lui, n’avait pas faim. Le sang battait ses artères à les rompre. Il vibrait alternativement d’une grande joie et d’une grande tristesse: les hommes lui avaient montré ce qu’ils valaient dans un sens et dans l’autre.
La nuit tombée apportait la fraîcheur à ses tempes.
La lune se levait sur le désert, avec son enflure de visage mort, sa lueur douce d’énorme lampe.
Oui, les hommes se reprenaient. Au fond ils étaient meilleurs que beaucoup le disaient, qu’eux-mêmes n’en avaient l’air. Seulement il fallait des occasions.
Lefort se souvenait d’un livre prêté par Latullère:
--«_C’est aussi les mutins qu’on fusillait chaque jour... l’an IV, à Mantoue, les canonniers de la 33e demi-brigade réclamèrent leur solde en braquant leurs pièces sur les généraux._»
Quelques mois plus tard, songea-t-il, à Arcole et à Rivoli, ces bandits se rendaient immortels.
Fervent de Napoléon, il savait ses campagnes par cœur.
Les exemples lui revenaient en foule:
«_A la Corona, le général dit à son chef d’état-major: Écrivez sur les drapeaux: la 39e et la 85e demi-brigade ne font plus partie de l’Armée d’Italie.--Général, envoie-nous à l’avant-garde, là nous te prouverons que nous sommes toujours de l’Armée d’Italie!_»
Et d’autres! L’an Ier de la République, Bouvet, à bord de l’_Aréthuse_, appareillait avec un équipage indiscipliné, ignorant.
Après deux mois de mer, il livrait deux combats splendides aux Anglais.
Non, il pouvait y avoir des défaillances, des heures d’éclipse de folie, mais l’âme guerrière d’une telle race ne pouvait pas périr.
Le commandant roulait dans sa tête le vieil axiome:
«Les hommes sont ce qu’on les fait.»
A présent, groupés sur l’avant, ils chantaient encore à pleine gorge. Les instincts gaulois de leurs pères galants, guerriers, sentimentaux vibraient en eux.
Jeunes filles, cueillez Coquelicots, bluets et marguerites Car ce sont les couleurs du vieux drapeau français.
ou bien:
C’était dans les jours sombres de l’invasion germaine.
Quelqu’un s’avançait célébrant Primauguet et sa _Cordelière:_
«_Pour faire la chasse à l’Anglais._»
Tout le chœur reprenait, hurlant, frénétique:
«_Pour faire la chasse à l’Anglais_.»
Puis un couplet leste:
Comme mathurin en Italie Je fis quelques jours connaissance D’une brunette fort jolie.
etc.
Sainti continuait à faire le beau parleur. Mais il avait changé son fusil d’épaule. Il déclamait à la façon des orateurs:
«Que répondit, messieurs, le général Cambronne quand les Anglais z’y demandèrent de se rendre?»
L’auditoire cria le mot, dans un rire énorme. Une voix dit: «Ça, c’est envoyé!»
--Vous avez mis le nez dedans, mes petits.»
Chacun récitait à son tour sa tirade ou chantait sa chanson.
Quand vint le tour de Coffic, poussé par les camarades, il fut forcé de se lever. Il restait là, debout, avec son drôle d’air honteux, ses yeux en dessous, embarrassé de ses longs bras.
--Faut chanter!
Il ne se souvenait d’aucun de ces airs à la mode que ces sacrés «mokos» disent si bien.
--Je sais rien...
--Y se connaît mieux à cogner sur les Arabes...
--Faut qu’y chante quante même!
Il n’y avait dans sa mémoire, loin, qu’une très vieille chose qu’il chantait étant gamin quand sa mère le menait aux pèlerinages de la grande Sainte-Anne:
Il chanta donc dans la langue de son pays:
Santez Anna, hor Patronez, Hor sikouret en danjer Ha bezit hon alvocadez Dirag Jesuz, hor Zalver Ma teu an tourmant du c’houza Ar Matolod a bedo He Batronez Santez Anna Ha dizoursi a gano[1].
[1]
Sainte-Anne, notre Patronne, Secoures-nous dans les dangers; Agis, sois notre matrone Près Jésus qui nous a sauvés. Lorsque le vent te damne Prie donc, ô matelot, Ta patronne Sainte-Anne Qui l’apaisera sitôt.
Personne ne comprit sauf les Bretons qui applaudirent l’idiome natal et Lefort qui, à force de vivre avec les hommes, saisissait leurs dialectes différents.
Ainsi, pensa-t-il, les chants séculaires demeurent au fond des âmes, tandis que les lèvres murmurent des refrains passagers.
Pourtant, celui qu’il avait entendu au moment du souper ne serait pas venu aux lèvres des marins de ses jeunes années, surtout parce que leur viande était mauvaise.
Des larmes lui montaient en évoquant les belles escouades qu’il avait connues jadis sur la _Couronne_ ou sur la _Melpomène_.
Des hommes comme ça en reverrait-on jamais?
Des temps nouveaux étaient à l’horizon.
Le regard de Lefort se perdait sur la côte dont les noms mêmes: Rehmat, Ghubbet, Shahah, Aïn, Ghorab, ont des syllabes arides comme le sable, amères comme le sel.
PENSÉE, QUI MEURS...
A
Monsieur VALLERY-RADOT
Pourquoi, Monsieur, votre nom vient-il naturellement sous ma plume tandis que j’achève ces pages dont nous avons causé ensemble? C’est moins certes à cause de l’amitié dont vous voulez bien m’honorer qu’à cause du don merveilleux de tout comprendre qui est en vous.
Tous les êtres, depuis ceux qui se survivent éternellement à eux-mêmes jusqu’à ceux qui durent un instant--le plus souvent médiocre--participent à votre intérêt de quelque manière.
Faculté précieuse, et si rare! Car, hélas! en ce monde nous vivons en général dans des compartiments étanches qui ne communiquent pas entre eux. Nous nous ignorons les uns les autres et nous nous méprisons à proportion. Les goûts, les sensations du marin, de l’errant sont un étonnement, parfois un scandale pour le sédentaire, pour l’homme de foyer.
Les artistes et les campagnards--surtout les chasseurs--quoique plus voisins que ne l’imaginent des esprits superficiels, demeurent aussi éloignés que s’ils habitaient des planètes différentes. Paris connaît mal la Province et la Province, Paris. Les sentiments des salons font se méprendre les gens qui n’y viennent pas; ceux des siècles passés paraissent inouïs à nos contemporains.
Noyés les uns pour les autres dans un incroyable crépuscule, nous étouffons par suite de notre isolement; nous en mourons. Pour un peu, j’emprunterais la parole sainte et dirais que «nous vivons comme si nous ne vivions point».
Et c’est parce que «vous vivez» que, songeant à mon lecteur promené dans tant de scènes diverses, je pense à vous qui savez tout concevoir, et, privilège plus incomparable encore, tout aimer.
PENSÉE, QUI MEURS...
«Le pire de la mort c’est d’emporter dans la tombe des idées qui ne verront jamais le jour.»
(René VALLERY-RADOT.)
Un jour d’hiver où je me disposais à prendre le train de Brest, le garde entra dans ma chambre et dit:
--Monsieur, je connais une bécasse.
Vous entendez bien: «il la connaissait», pour un peu il aurait ajouté: «personnellement». Cela vous étonne peut-être qu’il la connût si bien; c’est qu’alors vous ignorez les habitants des bois. Et par habitants je veux parler non seulement des bêtes, mais aussi des gens, des gens qui les tuent--et qui les aiment.
Cet ensemble a ses codes, ses usages, forme--si j’en crois des impressions--une société très policée.
Le vieux brave homme de garde se serait fâché tout net si, journellement, d’une manière ou d’une autre, il n’avait été avisé des hôtes, fussent-ils de passage, à qui il prenait fantaisie de goûter l’hospitalité du domaine, surtout quand ces hôtes étaient gibiers de marque comme l’est la bécasse dans mon pays.
Il avait déjà rendu visite, une visite liminaire et prudente, à cette voyageuse un peu fantasque et très fugitive qui ne s’attarde jamais longtemps dans nos boqueteaux et préfère les doux climats humides du bord de la mer.
Il me dépeignit le lieu qu’elle avait choisi et je le vis tout de suite en pensée: un taillis déjà haut sur le côté d’une grande avenue déserte, tout au bout des bois, où coule, à petit bruit, sous beaucoup de feuilles mortes, un ruisseau large d’un doigt.
C’est que les bécasses ne se posent pas au hasard. Elles ont des goûts, des manies. Il leur faut un sol marécageux, sans herbes ni bruyères, qu’elles puissent facilement fouiller pour trouver des vermisseaux, ou tout simplement qui leur permette d’enfoncer leur long bec dans la terre et de rester là, béatement, blotties sous leurs ailes, à l’abri des importuns, sous la dépouille d’automne dont elles ont presque la couleur.
Elles aiment les endroits tristes et solitaires, «où il fait bon», comme les poètes maladifs. Sérieusement, je veux croire les bécasses poètes et philosophes, malgré un mauvais jeu de mots et l’avis de Belon, vieil auteur, qui les qualifie de «moult sottes bêtes». D’abord elles voyagent beaucoup en fuyant les rudes hivers, la neige. Elles traversent la Russie, l’Allemagne du Nord, certains même prétendent l’Islande et la Norvège, se rendent en Turquie, dans l’Archipel, au Caire. D’où arrivent-elles, où vont-elles au juste? On ne sait pas.
... Elles voyagent, donc elles voient. Les facultés de l’œil, au dire de Buffon, sont extraordinairement développées chez les oiseaux, plus que chez tous les autres êtres; le même savant veut que l’oiseau soit plus sentimental que le quadrupède, que le bipède[2], et, entre les oiseaux, la bécasse particulièrement tendre:
[2] _Discours sur la nature des oiseaux._