Part 17
Revêtu de sa blouse d'anatomiste, armé de son scalpel, le docteur F..., bien connu de tous les archéologues égyptiens, procéda au dépouillement de la momie, qui avait été étendue sur une planche reposant sur deux chevalets. Il trancha les premières bandelettes et déligota lentement la pièce rigide et noirâtre, tandis que le conservateur adjoint du musée fournissait aux assistants les renseignements précis sur l'examen sommaire des documents écrits, découverts dans le tombeau, et dont l'importance, paraît-il, était exceptionnelle.
Robert Magrin, presque grisé par l'odeur âcre et pénétrante qui se dégageait des bitumes et des aromates depuis si longtemps concentrés sur ce corps et que l'air vivifiait avec une trop soudaine intensité, se sentait mal à l'aise et inquiet. Ce sportsman n'était décidément pas fait pour ces missions scientifiques; sa gorge était serrée par ces émanations d'outre-tombe, et toutes ces poussières impalpables, qui prenaient leur essor dans l'atmosphère, pénétraient en lui, l'indisposaient plus qu'il n'aurait su le dire, et, pour la première fois peut-être, pensait-il sérieusement au néant des êtres, à la vanité de toutes choses devant ces résidus fanés qui se brisaient au moindre toucher.
Cependant, tandis que le conservateur recueillait les papyrus qu'il avait charge de restaurer et de reconstituer, le docteur F... continuait placidement son opération minutieuse et peu à peu apparaissait plus fluette, plus osseuse, plus lamentable, la ligne de ce petit corps de roi desséché, dont les dernières bandelettes de lin masquaient maintenant à peine le visage. L'ultime voile qui couvrait la tête fut enfin déroulé et la figure de la momie fut visible; mais, à la stupeur générale, on s'aperçut qu'elle portait sur le front, contrairement à l'usage, un large bandeau d'or sur lequel était gravée une inscription, qui parut d'abord indéchiffrable et qui nécessita une longue consultation des Égyptologues assemblés.
Ce visage apparaissait terrible, tant la bouche, meublée de toutes ses dents, était proéminente et menaçante; mais, en dépit des _corynètes rufipés_, insectes, eux aussi millénaires, qui avaient rongé la basse partie du masque, les lignes du crâne étaient fort belles, et il se dégageait de ce restant de roi une impression vraiment souveraine, autoritaire et fatidique; aussi les assistants restèrent-ils silencieux et presque consternés lorsque le conservateur du musée donna la traduction du texte inscrit sur le bandeau d'or royal.
«Messieurs, de l'avis unanime de nos collègues ici présents, les caractères gravés sur le métal du frontal contiennent cette prophétie:
«_Celui qui aura été assez audacieux et impie pour violer ma sépulture en sera puni--dans l'année même qui suivra cette spoliation;--son corps sera brisé, meurtri, pulvérisé et nul ne trouvera trace de ses ossements._
Chacun se retourna du côté de Robert Magrin; il était pâle, mais souriant, sceptique; il demanda à emporter le bandeau d'or et la tête momifiée du roi Na-Lou-Pa, puis il partit d'une allure assurée et la mine insoucieuse.
IV
--Mon cher lord, dis-je à mon complaisant narrateur, qui semblait un peu fatigué et ému, votre histoire dans sa concise exposition est aussi fantastique et aussi étonnante que tous les romans de Gautier, de Poë et de Hawthorne, et je m'étonne que vous, qui savez si bien donner un charme mystérieux à cet inquiétant problème de la vie et de la mort, ne l'ayez point écrite...--Quel joli titre: _le Bandeau de la Momie_, «The Mummy's headband», ou mieux encore: _le Bandeau du Roi_.
--Vous oubliez le loisir pour faire un tel conte, reprit mon interlocuteur, dans un milieu où la politique est comme le simoun desséchant la pensée créatrice... et puis, voyez-vous, les récits vrais sont plus difficiles à enchâsser dans la griffe d'un style personnel que les fictions que notre imagination nous suggère. C'est _trop écrit_, comme disent les artistes vis-à-vis d'une chose trop précise à rendre; il n'y a de beau et de vrai pour le romancier amoureux de sa profession que ce qui n'existe pas.
--Cependant, mon ami, les broderies ne manqueraient pas autour de ces faits positifs. Vous avez le motif principal, mais tout le reste est à créer: le début, la psychologie de votre sportsman, ses états d'âme, ces fameux états d'âme des _bourgetisants_, puis enfin la conclusion, la réalisation de la prophétie d'outre-tombe...
--Mais elle existe, _Dear fellow_, cette conclusion, et elle est aussi «coup de théâtre» que tout ce que je pourrais combiner. Elle mérite de votre part quelques minutes d'attention, incurieux que vous êtes; j'en tiens le récit de William Magrin en personne; il est simple, terrible, concis; écoutez-le:
* * * * *
Après la découverte du tombeau du roi Na-Lou-Pa, Robert Magrin abandonna la conquête des hypogées; il licencia ses ouvriers et reprit la vie errante. L'Égypte, qui déjà l'avait ensorcelé, en le lançant dans des aventures archéologiques contraires à son tempérament de _bas de cuir_, de vrai trappeur indomptable, cette vieille Égypte devait de nouveau le métamorphoser en amoureux, lui pour qui la femme n'avait jamais été jusque-là qu'un simple passe-temps hygiénique.
En remontant le Nil aux environs de Louqsor, il rencontra sur le bateau la Circé qui devait faire capituler son coeur; c'était une jeune Américaine, fille d'un sénateur du Colorado, une de ces créatures exquises et volontaires qui jettent le lazzo de leur dévolu autour du cou d'un homme et qui ne le lâchent plus qu'il ne les ait conduites au pied des autels. La petite Yankee trouva dans Robert Magrin l'homme qui réalisait son idéal de romanesque confortable; il était jeune, solide, téméraire, supérieur dans tous les exercices du corps et, de plus, il possédait assez de dollars pour défrayer toutes les fantaisies. C'était donc le héros rêvé. Robert, de son côté, ne résista point, et deux mois après la première entrevue, les noces furent célébrées à Londres. Le journal _England illustrated News_ publia un dessin gravé en commémoration de cette cérémonie, qui préoccupa, quelques jours durant, tous les _printing offices_ de la Cité.
Le nouveau marié, à peine installé en une princière demeure, au milieu de laquelle il avait conservé, dans sa library, la tête desséchée du roi d'Égypte munie de son bandeau d'or fatal, repartit bientôt pour l'Afrique. C'était son voyage de lune de miel, combiné avec un but déterminé de consacrer quelques mois à la chasse de l'éléphant, car vous savez que la poursuite de ce lourd mammifère est devenue un art qui a ses règles et sa stratégie, et Robert Magrin ne pouvait certes pas vieillir sans y être passé maître.
Les meilleurs, les seuls chasseurs d'éléphants dignes de ce nom, sont les Arabes Bagaras, qui opèrent du côté du Nil Blanc, vers le 13e degré de latitude nord. Ce fut vers cette direction que notre hardi coureur de plaines se rendit, accompagné de sa jeune épouse, non moins aventureuse que lui et décidée à le suivre à travers tous les périls.
Robert n'avait du reste attaché aucune importance à la prophétie du bandeau royal, et s'il racontait souvent cette étrange découverte, c'était pour en sourire et sans qu'il en fût réellement impressionné.
* * * * *
Parvenu avec une nombreuse escorte au centre même des chasseurs d'ivoire, en une tribu favorable, il organisa sa première expédition pour le lendemain matin même de son arrivée.
La chasse qu'il se proposait de faire consistait en une sorte de combat loyal à la lance; l'homme à cheval, muni d'un bambou ferré, part à la découverte, accompagné d'un ou de deux autres cavaliers tout au plus. Lorsqu'une troupe d'éléphants se présente, le cavalier le plus habile choisit celui dont les défenses sont le plus formidables et engage le combat à l'avant, tandis que le second cavalier poursuit le pachyderme par derrière. La lourde bête s'élance sur le cheval, et le chasseur doit être assez adroit, assez fort, assez souple et rusé pour mettre pied à terre en plein galop avant que son coursier ne soit atteint et pour plonger d'un coup sûr et violent le fer de la lance dans l'abdomen de l'éléphant, puis il lui faut rattraper son cheval et remonter en selle avec une désinvolture que n'auraient pas beaucoup d'écuyers de cirque. Pour que l'éléphant soit hors de combat, il est nécessaire que sa blessure ait été faite assez large pour que ses entrailles s'échappent aussitôt et paralysent sa marche. Vous jugez de la difficulté d'un tel tournoi.
Le premier coup d'essai fut pour Robert un coup de maître: il mit cruellement à mort deux de ces innocents colosses si doux et si intelligents. Il se jugeait donc invincible.
Quelques jours après, il repartait en guerre, laissant sa jeune femme à l'arrière, sous bonne escorte. Accompagné d'un seul Arabe, il rencontra une bande de pachydermes, parmi lesquels il distingua un énorme mammouth qu'il attaqua aussitôt. L'animal s'échappa, il le poursuivit. Abandonné par son compagnon et sautant sur le sol, il s'apprêtait à larder sa victime d'un coup frappé dans les règles prescrites, quand il eut le col saisi par la trompe vigoureuse du géant, qui, avec des mugissements stridents de vainqueur, l'éleva en l'air, le frappa à terre à dix ou douze reprises, puis le piétina sans merci, se roulant sur le cadavre de son assaillant comme un chat gigantesque qui joue sur un tapis, l'aplatissant, le laminant, le pulvérisant de tout son poids de lourde machine, avant de reprendre, d'un trot léger et comme caoutchouté, le chemin des grandes lianes.
Lorsque les Arabes de l'escorte arrivèrent sur le lieu du combat, ils ne trouvèrent trace de cadavre et ne virent plus qu'une flaque de sang, ou plutôt une boue sanglante, parmi les herbes écrasées.--Du corps de l'infortuné Robert Magrin, il ne restait rien, rien, moins que rien. C'est à peine si creusant le sol du bout de sa lance, un Arabe Bagaras parvint à retrouver une toute petite clavicule du cou, fragment bien léger d'un mari si brave, le seul témoignage que sa veuve inconsolable put rapporter en Angleterre au retour de ce néfaste voyage de noces.
Ainsi se trouva réalisée la prédiction fatale inscrite sur le bandeau d'or du roi d'Égypte _Na-Lou-Pa_ de la XIIe dynastie.
_Pulvis et umbra manent!_--dit en manière d'exode lord L***, que ce récit semblait avoir assombri.--Ne violons pas les sépultures, mon ami, et conservez les croyances que vous a inspirées l'article de l'écrivain allemand que vous me signaliez tout à l'heure. Recueillir des cendres humaines est chose néfaste; les morts attirent la mort, cela est indiscutable et, sans aller plus loin, remarquez, je vous prie, qu'il est peu d'enterrements qui ne soient homicides pour quelqu'un de ceux qui les suivent.
TABLE DES CONTES
Pages. A Albert Robida, imaigier, Épistre dédicatoire I Un Almanach des Muses de 1789 1 L'Héritage Sigismond 19 Le Bibliothécaire van der Boëcken, de Rotterdam 37 Un Roman de chevalerie franco-japonais 55 Les Romantiques inconnus 75 Le Carnet de Notes de Napoléon Ier 97 La Fin des Livres 123 Poudrière et bibliothèque 147 L'Enfer du chevalier de Kerhany 169 Les Estrennes du poète Scarron 189 Histoires de Momies (récits authentiques) 199
End of Project Gutenberg's Contes pour les bibliophiles, by Octave Uzanne