Contes pour les bibliophiles

Part 11

Chapter 113,538 wordsPublic domain

«A tous les carrefours des villes, des petits édifices s'élèveront autour desquels pendront, à l'usage des passants studieux, des tuyaux d'audition correspondant à des oeuvres faciles à mettre en action par la seule pression sur un bouton indicateur.--D'autre part, des sortes d'_automatic libraries_, mues par le déclenchement opéré par le poids d'un penny jeté dans une ouverture, donneront pour cette faible somme les oeuvres de Dickens, de Dumas père ou de Longfellow, contenues sur de longs rouleaux faits pour être actionnés à domicile.

«Je vais même au delà: l'auteur qui voudra exploiter personnellement ses oeuvres à la façon des trouvères du moyen âge et qui se plaira à les colporter de maison en maison pourra en tirer un bénéfice modéré et toutefois rémunérateur en donnant en location à tous les habitants d'un même immeuble une infinité de tuyaux qui partiront de son magasin d'audition, sorte d'orgue porté en sautoir pour parvenir par les fenêtres ouvertes aux oreilles des locataires désireux un instant de distraire leur loisir ou d'égayer leur solitude.

«Moyennant quatre ou cinq _cents_ par heure, les petites bourses, avouez-le, ne seront pas ruinées et l'auteur vagabond encaissera des droits relativement importants par la multiplicité des auditions fournies à chaque maison d'un même quartier.

«Est-ce tout?... non pas encore, le _phonographisme_ futur s'offrira à nos petits-fils dans toutes les circonstances de la vie; chaque table de restaurant sera munie de son répertoire d'oeuvres phonographiées, de même les voitures publiques, les salles d'attente, les cabinets des steamers, les halls et les chambres d'hôtel possèderont des _phonographothèques_ à l'usage des passagers. Les chemins de fer remplaceront les parloir-cars par des sortes de _Pullman circulating Libraries_ qui feront oublier aux voyageurs les distances parcourues, tout en laissant à leurs regards la possibilité d'admirer les paysages des pays traversés.

«Je ne saurais entrer dans les détails techniques sur le fonctionnement de ces nouveaux interprètes de la pensée humaine, sur ces multiplicateurs de la parole; mais soyez sûr que le livre sera abandonné par tous les habitants du globe et que l'imprimerie cessera absolument d'avoir cours, en dehors des services qu'elle pourra rendre encore au commerce et aux relations privées, et qui sait si la machine à écrire, alors très développée, ne suffira pas à tous les besoins.

--Et le journal quotidien, me direz-vous, la Presse si considérable en Angleterre et en Amérique, qu'en ferez-vous?

--N'ayez crainte, elle suivra la voie générale, car la curiosité du public ira toujours grandissant et on ne se contentera bientôt plus des interviews imprimées et rapportées plus ou moins exactement; on voudra entendre l'_interviewé_, ouïr le discours de l'orateur à la mode, connaître la chansonnette actuelle, apprécier la voix des divas qui ont débuté la veille, etc.

«Qui dira mieux tout cela que le futur grand journal phonographique?

«Ce seront des voix du monde entier qui se trouveront centralisées dans les rouleaux de celluloïd que la poste apportera chaque matin aux auditeurs abonnés; les valets de chambre et les chambrières auront l'habitude de les disposer dans leur axe sur les deux paliers de la machine motrice et ils apporteront les nouvelles au maître ou à la maîtresse, à l'heure du réveil: télégrammes de l'Étranger, cours de la Bourse, articles fantaisistes, revues de la veille, on pourra tout entendre en rêvant encore sur la tiédeur de son oreiller.

«Le journalisme sera naturellement transformé, les hautes situations seront réservées aux jeunes hommes solides, à la voix forte, chaudement timbrée, dont l'art de dire sera plutôt dans la prononciation que dans la recherche des mots ou la forme des phrases. Le mandarinisme littéraire disparaîtra, les lettrés n'occuperont plus qu'un petit nombre infime d'auditeurs; mais le point important sera d'être vite renseigné en quelques mots sans commentaires. Il y aura dans tous les offices de journaux des halls énormes, des _spoking-halls_ où les rédacteurs enregistreront à haute voix les nouvelles reçues; les dépêches arrivées téléphoniquement se trouveront immédiatement inscrites par un ingénieux appareil établi dans le récepteur de l'acoustique. Les cylindres obtenus seront clichés à grand nombre et mis à la poste en petites boîtes avant trois heures du matin, à moins que, par suite d'une entente avec la compagnie des téléphones, l'audition du journal ne puisse être portée à domicile par les fils particuliers des abonnés, ainsi que cela se pratique déjà pour les théâtrophones.»

William Blackcross, l'aimable critique et esthète qui jusque-là avait bien voulu prêter attention à mon fantaisiste bavardage sans m'interrompre, jugea le moment opportun de m'interroger:

«Permettez-moi de vous demander, dit-il, comment vous remplacerez l'illustration des livres? L'homme, qui est un éternel grand enfant, réclamera toujours des images et aimera à voir la représentation des choses qu'il imagine ou qu'on lui raconte.

--Votre objection, repris-je, ne me démonte pas; l'illustration sera abondante et réaliste; elle pourra satisfaire les plus exigeants. Vous ignorez peut-être la grande découverte de demain, celle qui bientôt nous stupéfiera. Je veux parler du KINÉTOGRAPHE de Thomas Édison, dont j'ai pu voir les premiers essais à Orange-Park dans une récente visite faite au grand électricien près de New-Jersey.

«Le KINÉTOGRAPHE enregistrera le mouvement de l'homme et le reproduira exactement comme le phonographe enregistre et reproduit sa voix. D'ici cinq ou six ans, vous apprécierez cette merveille basée sur la composition des gestes par la photographie instantanée; le kinétographe sera donc l'illustrateur de la vie quotidienne. Non seulement nous le verrons fonctionner dans sa boîte, mais, par un système de glaces et de réflecteurs, toutes les figures actives qu'il représentera en photo-chromos pourront être projetées dans nos demeures sur de grands tableaux blancs. Les scènes des ouvrages fictifs et des romans d'aventures seront mimées par des figurants bien costumés et aussitôt reproduites; nous aurons également, comme complément au journal phonographique, les illustrations de chaque jour, des _Tranches de vie_ active, comme nous disons aujourd'hui, fraîchement découpées dans l'actualité. On verra les pièces nouvelles, le théâtre et les acteurs aussi facilement qu'on les entend déjà chez soi; on aura le portrait et, mieux encore, la physionomie mouvante des hommes célèbres, des criminels, des jolies femmes; ce ne sera pas de l'art, il est vrai, mais au moins ce sera la vie elle-même, naturelle, sans maquillage, nette, précise et le plus souvent même cruelle.

«Je vous répète, mes amis, que je ne conçois ici que d'incertaines possibilités.--Qui peut se vanter, en effet, parmi les plus subtils d'entre nous de prophétiser avec sagesse? Les écrivains de ce temps, disait déjà notre cher Balzac, sont les manoeuvres d'un avenir caché par un rideau de plomb. Si Voltaire et Rousseau revoyaient la France actuelle, ils ne soupçonneraient guère les douze années qui furent, de 1789 à 1800, les langes de Napoléon.

«Il est donc évident, dis-je, en terminant ce trop vague aperçu de la vie intellectuelle de demain, qu'il y aurait dans le résultat de ma fantaisie des côtés sombres encore imprévus. De même que les oculistes se sont multipliés depuis l'invention du Journalisme, de même avec la phonographie à venir, les médecins auristes foisonneront; on trouvera moyen de noter toutes les sensibilités de l'oreille et de découvrir plus de noms de maladies auriculaires qu'il n'en existera réellement, mais aucun progrès ne s'est jamais accompli sans déplacer quelques-uns de nos maux; la médecine n'avance guère, elle spécule sur des modes et des idées nouvelles qu'elle condamne lorsque des générations en sont mortes dans l'amour du changement. En tout cas, pour revenir dans les limites mêmes de notre sujet, je crois que si les livres ont leur destinée, cette destinée, plus que jamais, est à la veille de s'accomplir, le livre imprimé va disparaître. Ne sentez-vous pas que déjà ses excès le condamnent? Après nous la fin des livres!»

* * * * *

Cette boutade faite pour amuser notre souper eut quelque succès parmi mes indulgents auditeurs; les plus sceptiques pensaient qu'il pouvait bien y avoir quelque vérité dans cette prédiction instantanée, et John Pool obtint un hourra de gaieté et d'approbation lorsqu'il s'écria, au moment de nous séparer:

«Il faut que les livres disparaissent ou qu'ils nous engloutissent; j'ai calculé qu'il paraît dans le monde entier quatre-vingts à cent mille ouvrages par an, qui tirés à mille en moyenne font plus de cent millions d'exemplaires, dont la plupart ne contiennent que les plus grandes extravagances et les plus folles chimères et ne propagent que préjugés et erreurs. Par notre état social, nous sommes obligés d'entendre tous les jours bien des sottises; un peu plus, un peu moins, ce ne sera pas dans la suite un bien gros excédent de souffrance, mais quel bonheur de n'avoir plus à en lire et de pouvoir enfin fermer ses yeux sur le néant des imprimés!»

Jamais l'Hamlet de notre grand _Will_ n'aura mieux dit: _Words! Words! Words!_ Des mots!... des mots qui passent et qu'on ne lira plus.

POUDRIÈRE ET BIBLIOTHÈQUE

Contes pour les Bibliophiles

POUDRIÈRE ET BIBLIOTHÈQUE

I

Eh bien! quoi encore, dom Poirier?

--Chut! D'abord, pour l'amour du ciel..., c'est-à-dire de la déesse Raison..., appelez-moi citoyen Poirier; je vous en supplie, tutoyez-moi, cher monsieur Picolet!

--Chut! citoyen Poirier; au nom de l'Être suprême, appelez-moi mon cher citoyen Caïus-Gracchus Picolet! Nous sommes seuls ici, entre amis, mais à deux pas il y a des oreilles de sans-culottes, assez longues ma foi, qui pourraient nous entendre... Je vous disais donc, citoyen Poirier, citoyen bibliothécaire, qu'est-ce qu'il y a encore?

--Vous ignorez l'arrêté de la Commune, que l'on vient de me signifier?

--Totalement!

--Eh bien, devinez, cher monsieur Pi... cher citoyen Picolet, devinez ce qu'ils vont faire dès demain des bâtiments de notre illustrissime Abbaye, ci-devant royale, de Saint-Germain-des-Prés?... Je dis _notre_, car vous en étiez presque, mon vieil ami, vous qui venez fouiller, au grand profit de la science, les livres et manuscrits de notre bibliothèque, depuis tantôt plus de trente ans...

--Depuis l'an 56, dom... citoyen Poirier! Lorsque pour la première fois je fouillai dans les livres poudreux, les cartons vénérables amassés par les révérendissimes bénédictins, c'était en 1756, sous Louis... sous le tyran Louis, quinzième du nom!

--Nous sommes les deux derniers, vous bénédictin laïque, moi ci-devant moine indigne de cette abbaye, commis par la Commune, lors de la suppression des ordres religieux, à la garde des bâtiments et du matériel, comme ils disent, de la bibliothèque bénédictine! Nous sommes les deux derniers... à part vos amis, ces deux messieurs... ces deux citoyens, qui osent encore venir de temps en temps...

Dom Poirier soupira.

--Eh bien, voyons, citoyen Poirier, ce nouvel arrêté de la Commune?

--Une infamie nouvelle!

--Chut!

--Oui, je veux dire une mesure incroyable, extraordinaire, terrifiante... Figurez-vous! Ils font... de notre Abbaye... ils font...

--Quoi?

--Une fabrique de poudre à canon!

--Une fabrique de...

--Oui!

--Impossible!

--Vous dites... pardon! tu dis, citoyen Caïus-Gracchus Picolet, tu dis: impossible? Va donc regarder par cette fenêtre dans la cour... Vois-tu ces hommes en train de barbouiller de la peinture noire sur ces planches, là-bas? Eh bien, lis un peu.

Le citoyen Picolet essuya les verres de ses lunettes et les mit soigneusement à cheval sur son nez; cela fait, il se dirigea suivi du citoyen Poirier vers une fenêtre donnant sur une des cours de l'Abbaye, au pied du réfectoire, cette merveille architecturale du XIIIe siècle due à Pierre de Montereau, l'architecte de saint Louis, auteur de la Sainte-Chapelle du Palais de Justice.

--Je vois, je vois, fit le citoyen Picolet, _Administration_, attendez, sapristi! _des poudres et salpêtres!_... C'est pourtant vrai! Mais alors, les scélérats, les vandales, les ânes bâtés, les...

--Chut! modérez votre indignation... modère, modère, citoyen Picolet, on peut t'entendre!

--Les... les... enfin, je ravale mes épithètes, mais elles restent en dedans, elles subsistent... enfin, ils ont l'idée... inqualifiable d'installer une fabrique de poudre ici! une poudrière, dom Poirier, une poudrière sous la bibliothèque, un volcan sous les rayons chargés d'oeuvres considérables, honneur et gloire de l'esprit humain, de tant de manuscrits, chroniques, chartes et documents précieux pour l'histoire!

--Hélas!

--Nous sauterons, dom Poirier, je vous le dis, nous sauterons, c'est sûr!... Regardez-moi ces sectionnaires à pipes qui passent dans les cours... Des pipes, je trouvais déjà cela monstrueux ici, mais des poudres et salpêtres!... c'est la fin, nous sauterons forcément...

--Je n'en doute pas plus que vous.

--Mais je proteste, clama M. Picolet, je proteste... c'est trop! c'est trop!

--Taisez-vous donc! Nous sauterons, eh bien, est-ce que nous ne voyons pas tout sauter autour de nous? les trônes, les institutions et...

Dom Poirier baissa la voix.

--Et les têtes? acheva-t-il.

--Je proteste! je proteste! les trônes, ça se raccommode! les institutions, ça se relève! les têtes... ah! non, les têtes, ça ne repousse pas, mais il en pousse d'autres, enfin, tandis que nos manuscrits, nos chartes, nos documents des siècles passés, une fois brûlés, citoyen Poirier, une fois brûlés, c'est fini... je proteste au nom de la science, au nom de l'histoire, au...

--Ne montez pas tant que cela sur vos ergots, citoyen Picolet, vous allez vous faire raccourcir, et moi en même temps, et ça ne sauvera pas nos manuscrits, chartes, diplômes, documents, tandis qu'en tâchant de durer le plus longtemps possible pour veiller sur eux, nous pourrons encore conserver une très petite, très faible, très mince espérance. C'est pour cette espérance qu'il faut vivre et tâcher de ne pas nous faire raccourcir, comme on dit dans la belle langue de notre charmante époque!

La colère du citoyen Picolet tomba subitement; sa figure, d'écarlate qu'elle était devenue, blêmit, ses jambes semblèrent flageoler, et il se laissa tomber sur une chaise.

C'était en l'an II de la République une et indivisible, dans une des salles de la bibliothèque de l'Abbaye bénédictine de Saint-Germain-des-Prés, qu'avait lieu ce colloque subversif entre le ci-devant dom Poirier, le dernier moine de l'Abbaye supprimée, et le paisible M. Louis Picolet, homme de lettres, rat de bibliothèque, devenu le citoyen Caïus-Gracchus Picolet, vieil habitué de ses rayons, resté fidèle au docte logis, malgré ses malheurs et malgré les dangers trop évidents de la fréquentation.

Pauvre abbaye de Saint-Germain, illustre et révérée pendant tant de siècles, et qui comptait quatorze cents ans d'existence glorieuse, depuis le jour où Childebert, fils de Clovis, avec saint Germain, évêque de Paris, jetèrent les premiers fondements du moutier primitif dans les prés fleuris qu'arrose la Seine, au temps où Lutèce commençait à peine à sortir de son île.

Pas plus que Lutèce, le monastère ne sombra point au temps des invasions et des guerres. Les Normands massacrèrent les moines, brûlèrent et renversèrent l'église, l'Abbaye se releva et se repeupla.

Alors commencent les siècles de grande prospérité, l'Abbaye féodale, puissante et dominatrice, est le centre seigneurial d'une petite ville à part, à côté de Paris; une enceinte crénelée flanquée de tours et cernée d'un fossé entoure un vaste ensemble d'édifices, de cours et de jardins.

Deux cloîtres, un colossal bâtiment contenant la salle du chapitre, la salle des hôtes et d'immenses dortoirs, un réfectoire admirable, une chapelle de la Vierge sont dominés par une église à trois tours majestueuses et par le grand logis du seigneur abbé.

L'Abbaye possède d'immenses domaines, des prieurés et des cures dans Paris et hors Paris, des terres, des fiefs, des censives un peu partout; elle perçoit des droits et des péages nombreux, exerce haute, basse et moyenne justice sur ses vassaux. Elle a ses gens d'armes et ses sergents, et se défend à l'occasion derrière ses murailles. Elle traverse ainsi, superbe et honorée, les siècles du moyen âge.

Mais avec le temps destructeur et transformateur l'Abbaye passe en commende, et l'abbé titulaire n'est plus qu'un gros seigneur laïque qui n'a qu'à percevoir ses énormes revenus et à les dépenser joyeusement dans le palais abbatial, où les ombres des vieux abbés d'autrefois voient avec stupéfaction passer de coquettes frimousses d'actrices et de danseuses conviées aux petits soupers. Pendant ce temps, tout à côté, les moines bénédictins travaillent silencieusement; ils recueillent les matériaux de l'histoire qui se déroule depuis des siècles sous les fenêtres de leurs salles, et ils amassent une considérable bibliothèque mise avec libéralité à la disposition des curieux et des lettrés.

Subitement éclate la grande tourmente. Dans l'effroyable cataclysme, la vieille société s'écroule. Aux premières secousses, la vieille Abbaye, qui jadis avait triomphé de tant d'orages, a tremblé sur ses bases. A la suppression des ordres monastiques l'église est fermée, les moines sont jetés dehors, et l'on balaye dehors aussi les os des rois mérovingiens qui reposaient dans leurs tombeaux au milieu de l'église. L'Abbaye, cependant, ne reste pas longtemps vide, la vieille prison abbatiale, que l'État avait reprise depuis près de deux siècles, se trouve trop petite, bien que les sans-culottes s'entendent à y faire de la place; on transforme l'Abbaye elle-même en prison. Dans les cellules des moines, dans les chambres, sous la bibliothèque, on entasse des suspects ou des fils, des filles, des femmes, des parents de suspects ou des gens suspects d'être amis des suspects, parmi lesquels, tous les matins, le tribunal révolutionnaire fait cueillir quelques têtes.

Des moines dispersés, disparus, les uns végétant cachés en quelque trou, les autres recueillis dans quelque province lointaine, ou émigrés, certains sans doute ayant passé par le panier du citoyen Sanson, il ne reste pour pleurer la vieille gloire défunte que le courageux Dom Poirier, qui a obtenu, pour veiller malgré tout sur ses chers livres au péril quotidien de sa tête, de rester en qualité de gardien provisoire des collections des ci-devant moines.

Le ci-devant dom Poirier est un grand, gros et fort Normand, une figure rubiconde bien plantée sur de robustes épaules auxquelles s'emmanchent des bras solides. En quittant la robe bénédictine pour devenir le citoyen Poirier, il a endossé un habit de gros drap noir qui sent encore le calotin, comme disent les sans-culottes du quartier, ex-locataires des maisons de l'Abbaye devenues biens nationaux. De fait, le citoyen Poirier a bien un peu l'air d'un sacristain de village, dans ses nouveaux habits; quoi qu'il en soit, son teint haut en couleur, sa mine décidée et ses poings remarquables inspirent un certain respect à ses hargneux voisins, sectionnaires ou fainéants sans-culottes, vivant des quarante sous quotidiens de la nation dans les bâtiments des moines.

II

Dans les antiques salles bondées de livres et de cartons où jadis travaillaient paisiblement côte à côte les moines et les érudits laïques, le désert s'est fait. Personne ne vient plus. Le fracas terrible des événements et l'effondrement social ont fait s'envoler, effarouchés, tous ces paisibles picoreurs de bouquins. Un seul a persisté malgré tout, malgré les catastrophes se succédant coup sur coup, malgré les _journées_ sanglantes. Tous les jours, en dépit du danger, revient le vieil habitué Caïus-Gracchus Picolet. Seul, n'est pas tout à fait le mot; lui, c'est le fidèle qui ne manque pas un jour, mais il reste deux autres anciens habitués qui apparaissent encore de temps en temps dans la bibliothèque, se glissant timidement dans les cours aux heures où il y a le moins de chances de se heurter aux sectionnaires, c'est-à-dire lorsque ces farouches citoyens s'en vont chez les marchands de vin du quartier discuter sur la quantité de têtes qu'il peut être encore nécessaire de couper pour la santé de la République.

Ces habitués intermittents sont, comme dom Poirier et le citoyen Picolet, des hommes d'un certain âge, à cheval entre cinquante et soixante, de paisibles hommes d'étude qui demeurent plongés depuis le commencement du grand drame dans une espèce d'ahurissement, à la fois déroutés et épouvantés.

Il y a bien de quoi, on le conçoit, pour d'honnêtes gens de lettres vivant naguère de menus travaux pour les libraires, et qui, dans ce monde tout nouveau, dans ce Paris bouillonnant des fureurs révolutionnaires, ne se sentent nulles dispositions à suivre le mouvement qui entraîne tout, à se lancer dans ces violentes luttes de plume et de parole qui mènent actuellement très vite leur homme à la Convention ou à la guillotine, et parfois aux deux.

D'ailleurs, bien qu'il s'en cache maintenant avec soin, l'un d'eux est un ci-devant, jadis assez fier du titre qui parait sa misère, le chevalier de Valferrand, d'une famille de Normandie ruinée depuis cent cinquante ans, aujourd'hui simplement _Ferrand Jean-Baptiste_, à en croire sa carte de civisme obtenue grâce à mille ruses, après plusieurs déménagements successifs pour dépister toute recherche.

L'autre, s'appelant simplement Bigard, n'a pas eu besoin de modifier son nom et s'est contenté de changer en Horatius son prénom de Dieudonné, qui relevait autrefois la simplicité de _Bigard_ au bas de ses articles du _Mercure de France_.

Les terribles secousses de ces dernières années, qui ont amené tant et de si étranges changements partout, ont bizarrement et diversement modifié ces deux physionomies. Dieudonné Bigard, très gros avant 89, et que son assiduité à sa table de travail menait à l'apoplexie, est devenu peu à peu maigre et bilieux. Le chevalier de Valferrand, fin et musqué, tempérament sec et maigre, aux mollets en petites flûtes, s'est bardé de graisse au contraire et a gagné un embonpoint extraordinaire.

--Le malheur engraisse, dit-il, quand il rencontre le citoyen Bigard.

--Les inquiétudes patriotiques maigrissent! répond Bigard.

A la réflexion, ces modifications d'acabit s'expliquent. Bigard n'a eu que trop de raisons pour maigrir. D'abord, la diminution ou la suppression totale de ses revenus. Plus de librairies, plus de travaux de littérature; les grandes publications d'érudition commencées avant 89 sont abandonnées, les presses ne produisent aujourd'hui que brochures politiques ou gazettes populaires aux polémiques enflammées. Bigard n'a donc plus de motifs pour rester cloué à son pupitre, et il est forcé par le malheur des temps de supprimer assez souvent un repas sur deux, le dîner ou le souper, au choix de son estomac. De plus, comme il habite le faubourg du Roule, il occupe ses loisirs en herborisations et promenades à la campagne dans les Champs-Élysées, aux heures où il n'y a pas à craindre d'être détroussé par les voleurs.