Chapter 9
«Mlle Louise et Zémire de Beaulieu et M. le général de Beaulieu prient M. le _colonel_ Martin de leur faire l'honneur de dîner, demain mardi, à l'hôtel du général.»
Le lecteur a deviné que dans l'intervalle une grande amitié s'était établie entre le colonel Martin et le général de Beaulieu. Le colonel était reçu comme un ami de tous les jours, et c'était dans ce logis bien tenu à qui s'empresserait de lui faire oublier son isolement. Quant à s'inquiéter des sentiments qu'il pouvait inspirer à Mlle Louise de Beaulieu, il ne s'en inquiétait pas le moins du monde. Il entourait la jeune fille de ses meilleures déférences et de tous ses respects. Pensez donc s'il fut étonné lorsque Mlle Mariette, l'interrogeant à la façon du juge d'instruction:
--Nous voudrions savoir, Monsieur le colonel, dans quelles intentions vous venez si souvent dans notre maison. Il serait temps de le dire, surtout si c'est notre jeune demoiselle qui vous attire. A vous parler franchement, il ne dépend que de vous d'obtenir la main de Mlle de Beaulieu. Il nous a semblé que vous n'étiez pas mal vu de Mlle Louise, et que votre mariage serait facile avec elle, n'était le chagrin que son père en ressentirait.
A cette déclaration inattendue, qui fut bien étonné? Le bon Martin. Il resta quelque temps confondu et pénétré du bonheur qui l'épouvantait. Mais enfin, d'une voix très émue il répondit:
--Pensez-vous donc, Mademoiselle Mariette, que je pourrais oublier la dette que j'ai contractée envers le général de Beaulieu, mon bienfaiteur, en lui dérobant le coeur de sa fille? Je serais son père, avec plusieurs années par-dessus le marché. Non, non, à Dieu ne plaise que j'oublie ainsi tous mes devoirs! Moindre est mon ambition, et cependant j'ai bien peur qu'elle ne soit encore au-dessus de mes espérances. Maintenant que j'ai de quoi vivre, avec un beau grade, il me semble que je pourrais obtenir la main d'une belle fille de Normandie, avenante et bonne, qui me permettrait de l'aimer et peut-être aussi de fonder une famille avec son aide et sa protection. Vous m'avez raconté plusieurs fois, Mariette, que du chef de votre père et de votre mère vous étiez propriétaire d'une ferme à dix lieues d'ici. Ajoutée à mes pensions, qui seront réglées avant peu, cette ferme est une fortune. Enfin, si vous êtes plus jeune que moi, je puis du moins, sans trahir les lois naturelles, solliciter une si belle union.
Il parlait encore; en ce moment parut Louise au bras de son père et, les voyant qui se tenaient par la main, Mlle de Beaulieu comprit toutes les choses qu'ils venaient de se dire. Elle passa tour à tour d'une grande pâleur à l'incarnat de la pivoine, et pour cacher sa rougeur elle se jeta dans les bras de son père. Alors, prenant son courage à deux mains, le colonel Martin, tête nue et debout:
--Mon général, dit-il, avec la permission de sa jeune maîtresse, accordez-moi la main de Mlle Mariette. Elle ne m'a rien dit encore; c'est la première fois que je lui parle mariage, et cependant je sais qu'elle ne me refusera pas d'unir sa destinée à celle d'un officier de fortune.
On eût pu voir en ce moment, sur le visage du général, un contentement qu'il ne cherchait pas à cacher.
--Qu'il soit fait ainsi que vous le désirez, mon cher camarade. Apprenez que je marie en même temps Mlle de Beaulieu avec son cousin le comte d'Escars, un des plus beaux noms de France, et j'en suis bien heureux.
Le mariage de Mariette et du colonel Martin fut un mariage à la hussarde. On y mit de part et d'autre un grand empressement. L'église et le régiment firent de leur mieux pour cette heureuse cérémonie. On eût dit que le ciel même avait voulu sa part dans ces justes noces. Depuis tantôt trois mois le soleil brûlait la plaine, et la terre, au désespoir, subissait nuit et jour des astres implacables. Les premières gouttes de la pluie, appelée à grand renfort de prières, tombèrent juste au moment où Mariette, au bras du général, touchait le seuil de Saint-Étienne. Alors la fiancée, avec un geste pieux, offrit son voile à la pluie et le consacra, tout mouillé, à la Vierge de la chapelle où fut béni son mariage. Oh! la charmante offrande! Il y avait encore à sa couronne de la salutaire rosée, et plus d'un parmi le peuple, aujourd'hui, vous racontera que cette couronne d'oranger offerte à la sainte Vierge a décidé du grand orage. Il grondait terrible et fulgurant, lorsque Mariette et son mari montèrent dans le chariot de leur fermier, pour se rendre à leur maison des champs. Comme ils longeaient la rue où le général les avait précédés, Louise apparut, tenant dans ses bras la petite Zémire et disant:
--Je ne veux pas séparer ces trois êtres, désormais inséparables. Adieu, ma bonne Mariette, embrassez-moi; et vous, Monsieur le colonel, ayez grand soin de Zémire et de ma soeur de lait.
La pluie, en cet adieu, tombait à verse, et Louise en toute hâte rentra dans la maison paternelle. Mariette et son mari firent un beau voyage à travers ces plaines, par ces collines vivifiées et ranimées. L'écho redisait, joyeux, le bruit de ce tonnerre heurtant le nuage et le précipitant sur la maison à demi brûlée. A chaque pas se relevait la plante; on entendait dans le sillon le boeuf aspirer de ses naseaux la fraîcheur de ces belles ondées. L'oiseau chantait son cantique à la Providence; au-devant de l'orage accouraient tête nue le laboureur, le vigneron, le jardinier, rendant grâce à la saison clémente, et la joie universelle et l'orage allaient grandissant toujours. Le sol fécondé s'enivrait de la divine rosée; on entendait déjà bruire entre ses rives rajeunies le ruisseau tari si longtemps. La bénédiction de là-haut s'unissait aux bénédictions d'ici-bas.
Mariette et son mari, silencieux et charmés, s'enivraient de ce grand miracle. Ils ne disaient rien, se disant tant de choses; ils avaient oublié même Zémire. Elle perdit toute patience, et fit un appel à ses deux compagnons. Ils s'aperçurent alors qu'elle portait, en guise de collier, le bracelet favori de Mlle de Beaulieu.
Comme ils gravissaient la dernière montagne et qu'ils approchaient de l'humble maison où leur destinée allait s'accomplir, soudain un grand corbeau, les ailes étendues, et partageant la joie universelle, entoura de trois grands cercles le char rustique.
--Il m'a semblé, disait Martin, reconnaître un ancien ami, don Corbeau? Le voilà bien content d'échapper à l'amitié de MM. du 3e lanciers...
En effet, c'était don Corbeau. Il chantait d'une voix rauque, à la nature entière, un cantique d'actions de grâces.
--Il est parti à notre droite, et c'est d'un bon présage, disait le colonel à sa jeune femme.
Ils arrivèrent enfin dans cet enclos voisin de la ferme.
--On y peut nourrir deux vaches et un petit cheval, disait Mariette.
A peine entrés chez eux, l'orage, qui s'était un peu calmé, recommença de plus belle, et les torrents desséchés se montrèrent plus limpides que jamais. Debout à sa fenêtre, et tout pénétré de bonheur, Martin contemplait ces glorieuses tempêtes, et s'abandonnait doublement au bonheur de la sécurité présente, à tous les bonheurs de l'avenir.
VERSAILLES
O miracle de l'histoire! grandeur des souvenirs! on aurait grand'peine à vous retrouver, aujourd'hui qu'il est consacré à toutes les gloires nationales, ce palais qui avait peine à contenir la gloire d'un seul homme. Eh bien, quels que soient l'intérêt et la majesté du palais changé en musée, il y a des esprits rebelles, et nous sommes du nombre, qui regrettent les tristesses, les douleurs, la pitié, le charme enfin de l'ancien château de Versailles dans ses beaux jours. Un abîme et, que dis-je? une suite imposante de révolutions séparent le Versailles d'aujourd'hui du Versailles de 1681. Que ces vastes demeures seraient étonnées si elles pouvaient se reporter par la pensée et par le souvenir à leurs premiers jours de grandeur, quand il n'y avait à cette place chargée de pierres et de marbres que des chênes séculaires! Henri IV venait relancer le cerf, Louis XIII quittait les chênes de Saint-Germain pour les bois de Versailles, et quand la nuit le surprenait, le roi couchait dans un cabaret, sur la route.
Enfin, en 1660, le véritable enchanteur du palais de Versailles, celui qui devait élever ces murailles et les peupler d'hôtes de génie, Louis XIV paraît. A sa voix cet immense chaos est remplacé par une magnificence pleine d'art et de goût. En vain la nature, et la disposition des lieux, et l'aridité du terrain semblent mettre autant d'obstacles invincibles aux volontés du jeune monarque; présidé par Louis XIV, un conseil d'hommes de génie se réunit pour édifier ces superbes demeures. Mansart élève les plafonds que Lebrun charge de chefs-d'oeuvre; Le Nôtre dispose les jardins et répand dans ces terrains stériles des fleuves entiers, détournés de leur cours naturel par une armée de travailleurs; Girardon et le Puget peuplent ces rivages, ces bosquets, ces grottes humides, d'une armée de nymphes, de tritons, de satyres, de tous les dieux de la gracieuse mythologie; et quand enfin le palais fut bâti et digne du roi Louis XIV, Colbert, le grand Condé, tous les maîtres du dix-septième siècle en prirent possession comme de leur demeure naturelle, et avec eux tous les esprits de cette belle époque, les rois de la pensée et de la poésie. Et n'oublions pas d'autres puissances qui voyaient à leurs pieds les rois ainsi que les poètes: Henriette d'Angleterre et Mlle de La Vallière, Mme de Montespan et Mme de Maintenon.
Louis XIV, le roi de toutes les grâces et de toutes les élégances, le tout-puissant qui avait en lui-même le sentiment de toutes les grandeurs, avait fait de ce palais le seul asile qui fût digne de sa gloire, le seul abri de ses travaux et des sévères préoccupations de sa vieillesse empreinte de majesté, de tristesse et de résignation. Sa vie entière, sa florissante jeunesse, son âge mûr respecté, son déclin, derniers rayons du soleil, elle s'est écoulée dans ces murs. Eaux jaillissantes, marbres, bronzes, vieux orangers chargés de fleurs, vaste pelouse foulée par tant de rois, de reines, tant d'ambassadeurs, tant de saints évêques, tant de béantes profanes, royauté d'autrefois qui se peut suivre à la trace dans ces magnifiques jardins, il est impossible de tous saluer de sang-froid. Chaque pas que l'on fait dans ces sombres allées est un souvenir, chaque pas que l'on fait dans ce château funèbre est une élégie. En vain ces murs sont recouverts de toiles nouvelles; en vain sont-ils chargés de bas-reliefs et d'emblèmes; en vain toutes sortes de statues se tiennent debout dans ces galeries splendides...; on respire en ces lieux magnifiques je ne sais quelle senteur de mort qui épouvante.
Voici la chambre auguste où devait mourir le grand roi; le lit est orné de la draperie brodée à Saint-Cyr par Mme de Maintenon; le portrait de _Madame_, «une des têtes de morts les plus touchantes de Bossuet,» sourit, comme autrefois, de ce sourire attristé par tant de malheurs. La balustrade où si peu de gens avaient le droit de pénétrer, la voilà fermée à jamais; sur le prie-Dieu, une main pieuse a posé le livre de prières; le précieux couvre-pieds, en deux morceaux, a été retrouvé, une moitié en Allemagne, et l'autre part en Italie. Les deux tableaux, de chaque côté du lit, représentent une _Sainte Famille_ de Raphaël, une _Sainte Cécile_ du Dominiquin; le plafond peut compter parmi les miracles du grand Vénitien, Paul Véronèse; l'empereur Napoléon lui-même, au plus beau moment de ses conquêtes, a rapporté cette toile superbe de la galerie du conseil des Dix. Les portraits, inestimable ornement de ces portes du palais du Soleil, sont dignes de Van Dyck, qui les a signés.
Si plus loin, encore ébloui de ces splendeurs, vous entr'ouvrez d'une main pieuse cette porte à demi cachée, aussitôt quelle retraite austère! Là s'agenouillait Louis XIV aux pieds de son confesseur! Quelle vie bien remplie! quelle vieillesse abreuvée de chagrins! quelle mort ferme et chrétienne!
Dans cet autre appartement, qui a conservé je ne sais quel aspect funèbre malgré les peintures riantes, expira, non pas sans peines et surtout sans remords, le roi Louis XV.
C'est ainsi que, dans ce long voyage à travers les magnificences du vieux palais de Versailles, vous passez du triomphe à la défaite, de la royauté au néant. Ce roi si jeune et si brillant, adoré plus qu'un dieu, le même tout-puissant qui se promenait dans ces jardins magnifiques, au bruit de tant de jets d'eau qui se taisaient toutes les nuits, vous le verrez tout à l'heure étendu sur son lit de mort.
Vanité des vanités! vanité de la ruine et de la résurrection! Regardez! on dit que cette dévastation est l'_Oeil-de-Boeuf_, l'Oeil-de-Boeuf, cette antichambre à l'usage des plus humbles courtisans... Quelle solitude après tant de foule, et quel silence après tant de bruits! Où donc êtes-vous, rois du génie et de l'esprit français, Bossuet, Corneille, La Fontaine, Molière, Fénelon, Despréaux, Racine? Autant de rêves!
Nous voilà maintenant dans la chapelle, à l'heure où Bourdaloue et Massillon remplissaient ces voûtes dorées de leur voix éloquente. En vain vous chercheriez les orateurs et leur auditoire... Autant de fantômes. Le P. Bourdaloue ne viendra pas; Massillon ne viendra pas; le roi n'est plus même dans son cercueil de plomb des caveaux de Saint-Denis; Mme de Maintenon dort depuis plus d'un siècle du sommeil éternel. Chapelle inutile! et pourtant la revoilà tout entière. En ces murs silencieux brillent encore vingt-huit statues de pierre; le maître-autel est de marbre et de bronze, les murs sont chargés de bas-reliefs. La tribune a conservé ses vitraux; la voûte, à son sommet lumineux, porte encore la composition de Coypel. Ah! comme un seul homme du grand siècle remplirait ce silence, animerait ces solitudes! comme on croirait alors à cette résurrection!
Qui voyait Versailles, autrefois, assistait à la vie entière de Louis XIV. De même qu'il disait: _L'État, c'est moi_, le maître souverain de tant de millions d'hommes aurait pu dire: Versailles, _c'est tout mon règne_. Or, c'est justement ce grand règne et ce grand roi que nous allons rechercher avec le zèle et le respect de sujet fidèle et d'honnête historien.
Le palais de Versailles, dans son ensemble et dans ses moindres détails, obéissait à des règles tracées à l'avance, qu'il était impossible de franchir. Chaque homme ici présent,--et chaque dame,--avait son droit et son devoir.
Tous les pas étaient comptés; chaque place était indiquée; il y avait les grandes et les petites entrées, les privances, les capitaineries, la domesticité, les _services_ et les _honneurs_.
Il ne fallait pas confondre le domestique et l'officier, les grandes charges de la couronne avec les emplois militaires, la chambre avec le cabinet, les grands appartements et les petits appartements, la grande écurie et la petite écurie, les chiens du grand veneur avec les chiens du cabinet. L'aumônerie avait ses lois et la chapelle avait les siennes. Il y avait le conseil royal des finances et le conseil des dépêches.
Le _tabouret_, le _carreau_, le _tapis_, le _fauteuil_, le _pliant_, la _chaise longue_, représentaient un chapitre à part. C'était une grande question de savoir si _Monsieur_, en reconduisant _Mademoiselle_ sa fille, après le mariage, irait à droite ou prendrait à gauche. Les dames d'honneur et les demoiselles d'honneur n'avaient pas les mêmes privilèges. La question du carrosse! il fallait avoir fait certaines preuves de noblesse pour monter dans les carrosses du roi. Il y avait le _grand coucher_, le _petit coucher_, où le roi faisait donner le bougeoir à qui lui plaisait; le grand lever et le petit lever, et si le roi se levait de mauvaise humeur, tant pis pour le capitaine des gardes qui avait l'honneur d'ouvrir les rideaux.
La maison militaire du roi était une grosse affaire. Brevet pour toute chose: il y avait même des _justaucorps à brevet_.
Mme la Dauphine, au commencement de chaque bal, nommait les cavaliers qui devaient conduire les princesses. Le carrousel même avait ses juges du camp, ses chefs de quadrille et ses livrées désignées: or et vert, noir et or, orange et ponceau, tant de trompettes et de timbaliers, et tant d'aubades.
Quand le doge arriva à Versailles, où _ce qui l'étonna le plus, c'était de s'y voir_, le cérémonial était réglé à l'avance: il devait entrer par telle porte; il devait avoir un maréchal de France à sa gauche, et tant de sénateurs génois à sa suite. Il devait être aussi reconduit par les princes et les princesses, mais les princesses du sang restèrent sur leur lit, pour ne pas avoir à le reconduire. Partout des cérémonies: cérémonie à Versailles, à Trianon, à la Ménagerie, au dîner du roi, à la collation; cérémonie pour les fontaines du jardin. Un grand honneur, c'était de donner au roi sa chemise, et le roi lui-même donnait la chemise aux princes du sang, le soir de leur mariage.
Chaque cour avait son nom: la cour de la chapelle, la cour du balcon. Cérémonies à Marly. Le roi voulait qu'on lui demandât une invitation pour Marly; on saluait jusqu'à terre en disant: «Marly, Sire.» Heureux les invités! mais le refus même était accompagné d'un sourire.
Celui-là eût été perdu de réputation qui, parmi les divers officiers du roi, n'eût pas distingué le premier gentilhomme de la chambre du grand chambellan, le premier écuyer du chevalier d'honneur, les menins des gardes de la manche. Même aux sceaux, il y avait la cire verte pour les arrêts, la jaune pour les expéditions courantes, et la rouge pour la Provence et le Dauphiné. La cire blanche était réservée à l'ordre du Saint-Esprit, qui avait son chancelier à part. Le grand deuil était en noir. Une princesse, en dînant avec Mme la Dauphine, témoigna un jour quelque chagrin de ce que Mme de Biron n'eût pas baisé le bas de sa robe...; il fut décidé que la princesse avait tort. Premier carrosse et second carrosse, où chaque dame avait sa place désignée.
Il y avait un cérémonial pour les premières audiences des nonces du pape et des ambassadeurs des têtes couronnées. Quand le roi admettait un cardinal à sa table, il le faisait asseoir sur un pliant et servir par le contrôleur général de sa maison. Ce n'était pas le même honneur d'être introduit par le grand maître des cérémonies et par l'introducteur des ambassadeurs. Le roi, buvant à la santé du pape, ôtait son chapeau et se levait de son siège. Le pape n'écrit jamais le premier à personne, et les princes qui n'ont pas encore écrit à Sa Sainteté, le nonce ne leur doit pas de visite.
On ferait un gros tome avec la seule charge de capitaine des gardes du corps du roi. C'était une question considérable, en ce temps-là, de savoir si le roi allant dîner à la maison de ville, la femme du prévôt des marchands aurait l'honneur de dîner avec Sa Majesté. Le roi décida qu'elle dînerait à sa table, et la pauvre femme en mourut de joie. Il y avait un capitaine des becs-de-corbin, qui tenait à son emploi tout autant que le premier gentilhomme de la chambre. Il y avait le confesseur du roi, qui tenait une place immense en ce château de Versailles. La préséance et l'ancienneté, pour être reconnues, exigeaient des lettres patentes. Quand la question était en doute et qu'il fallait la décider tout de suite, on écrivait dans les registres: _A la prière du roi._ Si nous voulions réunir dans un seul exemple les difficultés de cette préséance qui tenaient la cour attentive, il nous suffirait de relater la réception de M. le duc du Maine au Parlement de Paris. Quand il fut en âge d'être établi, et même un peu plus tôt, les ducs et les pairs s'inquiétèrent fort du rang qu'il allait prendre, et voici ce qui fut décidé après maintes délibérations:
«M. le duc du Maine, au Parlement, _aura beaucoup des traitements qu'on fait aux princes du sang_; mais, en beaucoup de choses aussi, il ne sera traité _que comme pair_, car il prêtera le serment ordinaire; _il ne passera point dans le parquet_, et le premier président, en lui demandant son avis, le traitera de comte d'Eu; on ne nomme les princes du sang par aucune qualité; les traitements de prince du sang qu'on lui fera seront que le premier président le haranguera au nom du Parlement, _qu'il lui ôtera son chapeau_ en lui demandant son avis. M. du Maine, avant d'être reçu, ira voir le premier président, tous les présidents à mortier, les avocats généraux, le procureur général, le doyen du Parlement et le rapporteur; _mais il les fera avertir_ avant que d'y aller; il n'ira voir aucun des ducs.»
La mort de Mme la Dauphine, au milieu de cette grande et sincère douleur, est entourée à tel point de cérémonies funèbres, qu'on la peut citer comme un exemple de l'étiquette consacrée à la cour. Mme la Dauphine, après avoir essayé des remèdes de tous les charlatans, expire après une agonie de sept heures et demie, et le roi lui ferme les yeux. Puis on la transporte de son petit lit dans le grand lit d'honneur, et, la dame d'atour ayant réclamé le droit de donner la chemise à la défunte, le roi décide qu'il en doit être ainsi:
«Le roi a réglé qu'on rende les mêmes honneurs à Mme la Dauphine qu'à la feue reine; il n'en prendra point le deuil, parce que c'étoit sa belle-fille, _et qu'un père ne porte point le deuil de ses enfants_; elle étoit sa parente par beaucoup d'endroits; mais la qualité de fille efface toutes les autres parentés. Comme le roi ne prend pas le deuil, _les princes étrangers et les officiers de la couronne ne feront point draper_, il n'y aura que les princes du sang _et les domestiques_. Les dames ont commencé à garder le corps de Mme la Dauphine aujourd'hui à neuf heures du matin, et elles se relèvent d'heure en heure; il y en a quatre auprès d'elle; il y a toujours auprès du corps les aumôniers, les pères de la Mission, les récollets de Versailles et les feuillants de Paris, qui ont le droit d'assister; le clergé est à la droite du lit; on a mis deux autels dans sa chambre, où on a commencé à dire la messe dès le point du jour. Sur les sept heures du soir, vingt-quatre heures après la mort, on fit l'ouverture du corps, la dame d'honneur et la dame d'atour étant présentes. Quand le chevalier d'honneur, la dame d'honneur, la dame d'atour, les duchesses, les maréchales de France viennent pour donner de l'eau bénite, _les hérauts d'armes leur donnent des carreaux_, la femme du chevalier d'honneur en a aussi. Mme la Dauphine _a eu le visage découvert_ jusqu'à ce qu'on l'ait ouverte, _et on a fait une faute_; c'est que pendant ce temps-là les dames qui n'ont pas droit d'être assises devant elle pendant sa vie, ont été devant son corps à visage découvert, _ce qui ne devoit pas être_.
«Jusqu'ici les dames ont été garder le corps de Mme la Dauphine sans être nommées par le grand maître des cérémonies, _ce qui est contre l'étiquette_.»
Tout est réglé, tout est compté. On ne tendra pas la porte de l'avant-cour, parce que l'on ne tend que pour le maître ou la maîtresse de la maison. Tant de chandeliers, tant de fauteuils, tant d'évêques; tant d'intervalle entre le duc d'Anjou et le duc de Berri, entre la grande-duchesse et Mme de Guise. A M. de Meaux, à Bossuet, appartient l'honneur de donner le goupillon à toute la famille royale; mais c'est l'aumônier de quartier qui le donne aux princes et princesses. Ceci fait, l'aumônier de quartier remet la goupillon au héraut d'armes, et le héraut d'armes le donne à son tour aux ducs et pairs.