Chapter 4
En ces tristes pensées vivait depuis longtemps le comte de Silly. Il avait beau payer de sa personne, être au premier rang des combattants, pousser le soldat aux ennemis, appeler de toute sa voix la victoire à son aide... il y avait toujours un moment où il fallait céder, reculer, repasser le fossé, incendier la ville assiégée et sortir la nuit aux pétillements de ces clartés funèbres. Que disons-nous? et ce moment funeste où le plus vaillant rend son épée, et ces longs sentiers par lesquels il faut passer, conduit par la cohorte ennemie; et ces femmes, ces enfants, ces vieillards, parmi les victorieux, qui disent, vous désignant d'un doigt méprisant: Voilà des vaincus, des prisonniers! C'étaient là des angoisses insupportables, et M. de Silly, porteur d'une épée qui ne lui appartenait plus, rentra chez lui triste, abattu, la tête courbée, imposant silence aux cris de joie. Il baisa la main de sa mère sans mot dire, et dans les bras de son père il pleura. Le père aussi pleurait la gloire passée; il avait, par pitié pour son fils, détacha de sa poitrine sa croix de Saint-Louis.
Ce retour, qu'elles s'étaient figuré superbe et triomphant, avait frappé de stupeur les deux jeunes filles, et, chose encore plus étrange (elles étaient à peu près du même âge, de la même taille, et les traits de Mlle de Silly avaient un peu grossi), le jeune colonel prit Élisa pour sa soeur, et sa soeur pour l'étrangère. Il embrassa tendrement la première, il salua poliment la seconde, et ne voyant pas que celle-ci rougissait, que celle-là restait interdite, il s'enferma dans un cabinet plein de livres, où il se tenait chaque jour, triste et silencieux, lisant les guerres de Thucydide, les _Commentaires_ de César ou les livres de Polybe. Il étudiait aussi les grands capitaines; à chaque bataille gagnée il poussait un profond soupir.
C'est ainsi qu'il menait une vie austère et sérieuse au milieu de ses livres, cherchant la solitude, le visage couvert d'une sombre tristesse. Étonnées et bientôt fâchées de son indifférence, les deux jeunes filles en murmurèrent chacune de son côté; bientôt celle-ci fit à celle-là la confidence que si son frère ne l'avait pas reconnue, elle, de son côté, avait grand'peine à reconnaître son frère dans ce beau ténébreux. «Quand il a quitté, disait-elle avec un gros soupir, la maison paternelle, il était tout ce qu'il y a de plus alerte et de plus joyeux; il ne parlait que de batailles et de victoires; il écrivait des sonnets et des chansons; il aimait la chasse, et, le dimanche, il dansait sous l'orme avec les villageoises. Si parfois le violoneux du pays manquait à la fête, eh bien, M. mon frère envoyait chercher son violon et nous faisait danser. En ce temps-là, il portait de beaux habits brodés, les cheveux bouclés; il n'avait pas de moustache; en revanche, une plume à son chapeau rappelait le blanc panache de la bataille d'Ivry. On n'entendait que sa voix dans la maison, que ses appels dans les bois... On m'a changé mon frère! Il ressemble à quelque Anglais puritain du temps de Cromwell. On viendrait me dire qu'il s'est fait huguenot, je ne m'en étonnerais point.»
Tels étaient les discours de Mlle de Silly à sa jeune camarade, et celle-ci, opinant du bonnet, ne songeait guère à prendre en main la défense de ce beau cavalier, dont la conduite lui semblait véritablement plutôt d'un rustre et d'un mal élevé que d'un porteur d'épée et d'un gentilhomme. Or ces deux jeunes personnes, qui se croyaient bien seules, se faisaient leurs confidences, assises sur les marches d'un pont rustique à l'extrémité du parc, au murmure de l'eau transparente, et celle-ci, non plus que celle-là, était loin de se douter que le jeune homme écoutait malgré lui leur conversation sous l'arche du pont où il s'était arrêté pour voir l'eau couler, ce qui est le signe d'un vrai penchant à la rêverie. A la fin, quand elles eurent bien débité toutes leurs censures, elles s'en revinrent au logis en se tenant par la taille, et l'on voyait à leur attitude que la conversation interrompue avait repris de plus belle.
--Ah! se disait M. de Silly, quand on est battu quelque part, on l'est partout, et le jour que voici m'apporte une défaite de plus.
Cependant, à l'heure du souper, il entra d'un visage plus riant que d'habitude, et quand il eut salué son père et sa mère, il fit une belle révérence aux jeunes dames. Le repas fut gai; le vieux seigneur était dans ses bons moments, et comme il était grand amateur de proverbes, il en lâcha deux ou trois coup sur coup au grand contentement des convives.
--Vous riez, disait-il, vous feriez mieux d'être un peu sérieux. Le proverbe est l'écho de la sagesse des nations.
--Monseigneur, repartit le comte de Silly, cette sagesse des nations se trompe assez souvent, j'en suis fâché pour elle. Encore aujourd'hui, elle en fait de belles avec moi, la sagesse des nations! Il est écrit: _A bon entendeur salut..._ J'ai entendu d'étranges choses sur mon compte, et qui sortaient cependant de charmantes bouches. Oui-da, je suis un rustre, un manant, un aveugle, un mal élevé, que dis-je? un huguenot! Et puis si mal vêtu, si mal poli et triste à l'avenant.
A chaque mot qu'il disait, pensez donc si la confusion des jeunes filles était grande, et la vive rougeur qui leur montait à la joue! Elles eussent encore été sur le pont, qu'elles se seraient jetées à l'eau la tête la première.
--Eh bien, là, reprenait le marquis, vous n'avez pas la chance heureuse, mon cher fils; à votre âge, et tourné comme vous l'êtes, le moindre écho vous devrait être indulgent et facile. Il disait de si belles choses à l'heure où le roi mon maître et moi nous n'avions que vingt ans. Telles furent les confidences de Mlle de La Vallière au moment où passait Sa Majesté non loin du bosquet des demoiselles d'honneur. Qu'il entendit de belles choses!
--Soyez sûr, Monsieur, reprit le colonel de Silly, qu'elles avaient vu tout au moins la silhouette du roi, ou qu'une branche indiscrète avait craqué sous ses pas. Si Sa Majesté eût été bien cachée dans le bosquet de Latone, elle eût peut-être entendu des vérités aussi cruelles... Mais quoi! la vérité est si belle, elle a tant de charmes, s'il en faut croire la sagesse des nations.
Naturellement, Mlle de Silly fut la première à revenir de son trouble, et reprenant bientôt l'offensive:
--_Il n'y a que la vérité qui offense_, reprit-elle avec un beau rire, et _qui se sent morveux se mouche_, a dit la sagesse des nations.
Elle était fine et piquante, Mlle de Silly, et quoiqu'il en soit, à dater de ce moment, la glace fut rompue entre le jeune homme et les deux jeunes filles, et la bonne harmonie une fois établie, ils se promenèrent et causèrent comme de vieux amis, la jeune Élisa prenant sa part de ces douces et honnêtes gaietés.
Ainsi se fût passée en ces innocents loisirs toute la belle saison; mais un jour, comme on venait de seller les chevaux pour une longue promenade, une chaise de poste, couverte de poussière, entrait dans la cour du château. Les gens de la maison, déjà réunis sur le perron, virent descendre un homme entre deux âges et tout semblable à quelque abbé de cour qui eût été capitaine d'infanterie avant d'entrer dans les ordres. Il avait la taille haute et la tête belle; il portait le rabat, et ses bottes étaient éperonnées.
Sa démarche aisée annonçait un homme de cabinet. C'était l'abbé de Vertot lui-même, un historien plein d'esprit, d'éloquence, intelligent, avec toutes les qualités de l'historien, moins cette qualité suprême dont nous parlions tout à l'heure, la vérité. Il s'inquiétait beaucoup moins d'être vrai que d'être intéressant, rare et curieux; pour peu que les matériaux de son histoire fussent à sa portée, il s'en servait très volontiers; mais s'il fallait consulter les chartes anciennes, chercher dans la poussière des bibliothèques un document précieux, notre historien s'en passait plus volontiers encore. Un jour qu'on lui avait promis un récit authentique du siège de Malte:
--Ah! dit-il, vous venez trop tard, _mon siège est fait_.
La sagesse des nations a pieusement recueilli cette belle parole de l'abbé de Vertot, et elle en a fait un proverbe.
Le jour dont nous parlons, il arrivait tout courant de Paris, porteur d'une grande nouvelle:
--Ami, dit-il au jeune homme, on chante aujourd'hui le _Te Deum_ de la paix. Cette fois vous êtes libre, et je vous apporte, avec la croix de Saint-Louis, l'ordre de regagner votre régiment, et, s'il vous plaît, nous partirons ce soir.
A cette nouvelle inattendue on eût vu briller un éclair dans les yeux du jeune homme; il avait en ce moment six coudées, la taille des héros d'Homère, et remettant à son père cette croix militaire qu'il avait si bien gagnée:--Accordez-moi, lui dit-il, l'honneur de la recevoir de vos mains.
Le vieux seigneur, d'une main tremblante d'émotion, posa la croix de Saint-Louis sur la poitrine de son fils, et lui-même il reprit ce cordon rouge dont il s'était dépouillé pour ne pas ajouter à l'humiliation de son enfant. Mais ce fut en vain que le père et la mère priaient le jeune homme de rester encore au château rien que le temps de fêter sa gloire; en vain que les jeunes filles le supplièrent, de leurs regards muets, de ne point partir si vite: il pétillait d'impatience; il ne savait comment contenir sa joie; il baisait les mains de son père et de sa mère en leur disant: «Laissez-moi partir.» Il se voyait déjà à la tête de son régiment; ou bien il allait saluer le roi à Versailles au sortir de la messe, et le roi l'invitait à Marly; si c'était le soir à son grand coucher, le roi lui faisait donner le bougeoir, et il éclairait Sa Majesté jusqu'au seuil de sa chambre; enfin, tous les rêves que peut faire un jeune homme un instant vaincu, prisonnier, désarmé, qui tout d'un coup se voit rappelé sous les drapeaux par la grande voix de la guerre. Il partit donc, accordant à peine un dernier regard à ses deux jeunes camarades, qui le regardaient comme on regarde en songe.
--Il s'en va comme il est venu, disait Élisa à Mlle de Silly.
--Bonsoir à sa compagnie, ajoutait Mlle de Silly. Je ne serai pas longue à me consoler.
Elle songeait qu'en effet son mariage était arrêté avec un jeune seigneur du voisinage, et que son mari l'accompagnerait dans les grands prés, sous les vieux arbres, le long des charmilles auxquelles Élisa disait adieu tout bas pour ne plus les revoir.
Et comme il est écrit _qu'un malheur ne vient jamais seul_, quelques jours après le départ du jeune colonel, Mlle Élisa de Launay reçut une lettre du couvent dans lequel elle était reine, et qu'elle comptait rejoindre avant peu. Elle ouvrit en tremblant cette lettre dont l'écriture lui était inconnue, et, la malheureuse! les maternelles paroles auxquelles elle était habituée, l'affectueux appel qui lui venait de sa chère abbesse et de sa digne soeur, étaient remplacés par des paroles sévères et par un commandement formel de ne pas rentrer dans l'abbaye.
Hélas! la chère abbesse était morte; elle laissait la maison endettée à tel point, que sa propre soeur était forcée d'en sortir. Les autres religieuses, dont la dot était perdue en grande partie, avaient été recueillies dans les abbayes voisines par les soins de l'archevêque de Rouen, le propre frère de M. de Colbert.
Ainsi désormais, pour la triste Élisa plus d'asile. Hier encore elle allait de pair avec les plus nobles filles du royaume, aujourd'hui la voilà seule, abandonnée et sans autre espoir que la servitude. Hier encore elle avait tant d'amis et comptait tant de protections! aujourd'hui, voici tout ce qui lui reste: un peu d'argent pour se rendre à Paris et une lettre de Mme de Gien, la survivante des deux soeurs, pour Mme l'abbesse des Miramiones, la digne fille de cette aimable et charmante Mme de Miramion, que feu M. le comte de Bussy-Rabutin avait enlevée en plein bois de Boulogne, avec l'aide et l'appui de Mgr le prince de Conti. Mais la vaillante femme, au fond de ce carrosse plein de ténèbres et de menaces, s'était résignée en chrétienne, et quand elle entra dans le château de son ravisseur, comme elle vit sur la muraille un crucifix, elle attesta la sainte image, et prit à témoin Bussy lui-même qu'elle n'aurait plus d'autre époux que Notre-Seigneur Jésus-Christ. Bussy courba la tête et reconduisit Mme de Miramion chez elle, implorant son pardon, qu'elle lui accorda par charité; et ce fut heureux pour le comte de Bussy, le roi l'eût fait jeter à la Bastille pour le reste de ses jours.
Mme de Miramion était morte dans l'exercice austère des plus fortes et des plus généreuses vertus, après avoir fondé un admirable asile où les jeune filles sans fortune et les pauvres veuves déshéritées trouveraient aide et protection. Ce lieu d'asile prit le nom de sa fondatrice, et les dames s'appelaient les _Miramiones_. C'est en ce lieu que l'orpheline était appelée par le voeu de sa mère adoptive autant que par sa pauvreté.
II
Le coup fut rude, et la pauvre abandonnée eut un éblouissement à la lecture de cette lettre funèbre; heureusement que son âme était forte et que toutes ces gâteries maternelles n'avaient pu en affaiblir la trempe. Aussi, bientôt calmée, elle considéra de sang-froid sa situation et la contempla, sinon avec courage, au moins sans désespoir. Ce qu'elle comprit tout de suite, même dans les regards de Mlle de Silly, c'est qu'en ce grand naufrage elle ne pouvait compter que sur sa prudence et sa résignation. La route était longue et difficile, en ce temps-là, de la province de Normandie à la grande ville, et le premier soin de la jeune fille, après avoir cherché mais en vain une compagne, fut de prendre un habit qui lui permit d'être inconnue. Elle partit vêtue en paysanne, et Mlle de Silly lui dit adieu sans trop d'émotion. Le carrosse de voiture (on parlait ainsi en ce temps-là) était un vieux coche attelé de vieux chevaux qui marchaient une demi-journée, et chaque soir les voyageurs couchaient à l'auberge. Ils ne firent pas grande attention à la jeune Normande, et même, au second jour de ce long voyage, elle fut pour ainsi dire adoptée par une vieille dame qui lui servit de chaperon.
En ce moment la France entière était occupée de la maladie à laquelle le vieux roi Louis XIV devait succomber. Les voyageurs demandaient, à chaque relais, quelles étaient les nouvelles de Sa Majesté, non pas que le roi fût encore populaire, il y avait déjà longtemps que l'amour du peuple s'était retiré de sa personne; mais si grande était la majesté royale, elle tenait tant de place en ce bas monde, qu'un si grand prince ne pouvait pas disparaître après un si long règne, sans que le royaume entier s'inquiétât d'un pareil changement dans ses destinées.
Dans les auberges les plus infimes, les charretiers eux-mêmes s'informaient de la santé du monarque. Un soir, à la couchée, il y avait dans un cabaret des hommes d'assez piètre mine, et plus semblables à des brigands qu'à des philosophes, qui, après avoir parlé du roi, se mirent à disputer sur la pluralité des mondes, aux grands étonnement et contentement des voyageurs. Au bout de huit jours de cette course à travers monts et vallées, le carrosse arriva au _Plat d'Étain_, qui était, comme on sait, le but suprême et le rendez-vous de tous les nouveaux venus dans Paris. Aussitôt arrivée, la vieille dame qui semblait avoir adopté la jeune orpheline, lui fit à peine un signe de tête et disparut dans le détour de ces carrefours pleins de tumulte. Elle avait si grand'peur, cette dame prévoyante, de se charger d'une infortunée qui lui avait raconté naïvement qu'elle ignorait ce qu'elle allait devenir! Déjà la nuit tombait, le temps était à la pluie, et la maison des Miramiones se trouvait à l'autre bout de Paris. Mlle de Launay, portant sous son bras le peu de hardes qu'elle avait sauvées, se mit à marcher d'un bon pas vers les hauteurs du quartier Saint-Jacques; arrivée à la porte hospitalière de cette maison où se cachait sa dernière espérance:
--Ah! ma pauvre soeur, s'écria la soeur tourière, n'allez pas plus loin; vous venez dans un lieu habité par la famine et par la peste.
En effet, le pain manquait dans cette enceinte autrefois opulente, et la petite vérole y causait les plus grands ravages. Toute autre eût reculé devant ce double danger du pain qui manque et de la contagion.
--A la grâce de Dieu, ma bonne soeur, répondit la jeune voyageuse; j'arrive ici pour trouver et pour donner de bons exemples. Je suis chrétienne et j'ai du courage; ouvrez-moi, je suis des vôtres.
La bonne soeur, déjà frappée, ouvrit la porte à cette aventurière de la charité, et mourut dans ses bras trois jours après. Voilà ce qui s'appelle entrer dans le monde sous de bons auspices. «Ou dessus ou avec,» disait une mère spartiate à son fils en lui remettant son bouclier. On eût dit que Mlle de Launay obéissait à cette voix sévère; morte ou vivante, elle devait sortir de cette abbaye entourée d'honneurs et de respects.
Cependant, sous les voûtes de ce palais de Versailles bâti de ses mains pour l'éternité, le roi se mourait, fièrement et royalement, comme il avait fait toutes choses. Il savait que son mal était incurable, et pourtant, dans son attitude et dans son regard, le plus habile homme n'aurait pu voir que le calme et la majesté. Dans son antichambre attendait, mêlé à la foule des courtisans de l'Oeil-de-Boeuf, l'ambassadeur de Perse, et le roi, monté sur son trône, le reçut comme autrefois dans les meilleurs jours de sa vigoureuse santé. Il y eut grand appartement le soir et grand couvert, et la présentation de deux nouvelles duchesses; les vingt-quatre violons jouèrent des sarabandes, au grand étonnement du premier médecin Fagon et du premier chirurgien Maréchal. Le coucher du roi ne fut pas avancé d'une heure. Le lendemain de cette réception d'ambassadeur, le roi tint conseil d'État et soupa dans sa chambre, après avoir joué avec les dames.
Ainsi, chacun de ses derniers jours, Sa Majesté fut à l'oeuvre, présidant tantôt le conseil d'État, tantôt le conseil des finances, recevant l'un après l'autre chacun de ses ministres, et tenant de grandes conférences avec Mme de Maintenon, le duc de Noailles, M. le chancelier, avec le duc du Maine et parfois M. le duc d'Orléans. Tel était _ce Jupiter mourant_, calme et résigné, et, comme il vit pleurer un de ses valets de chambre: «Avez-vous pensé, lui disait-il, que j'étais immortel?» Il mourut. Peu de gens le pleurèrent parmi tous ces hommes qui toute leur vie étaient restés agenouillés devant sa toute-puissance. Alors une voix se fit entendre en toute l'Europe: Le roi est mort! Le monde entier l'appelait le _roi_, sans jamais dire: le roi de France. A sa mort cependant, il y eut dans tout son royaume un grand soupir d'allégeance; on était las de cette grandeur; la France soupirait après la chose inconnue, et ne regretta point cette vieillesse austère et silencieuse, abîmée en toutes sortes de contemplations, d'inquiétudes et de repentirs.
Pendant que l'on portait en grande pompe aux caveaux de Saint-Denis ce vieux roi chrétien; pendant que Massillon, le prêtre éloquent de l'Oratoire, écrivait cette oraison funèbre du roi Louis le Grand, dont la première ligne est sublime et digne de Bossuet: _Dieu seul est grand, mes frères!_ le couvent des Miramiones revenait peu à peu à la douce lumière du jour. Un peu d'espérance et d'abondance était rentré dans ces pieuses demeures, et sitôt qu'il fut permis à ces infortunées de rendre grâces au ciel de leur délivrance, prosternées aux pieds des autels, le nom de Mlle de Launay se trouva sur leurs lèvres reconnaissantes. Tant que la fièvre avait sévi, la nouvelle recluse n'avait pas quitté le lit des malades; elle était l'espérance et la consolation; elle fermait les yeux éteints; elle relevait par ses douces paroles les âmes abattues; les jeunes filles disaient: Ma soeur! les révérendes mères lui disaient: Ma fille! et lorsqu'enfin elle parla de quitter cet asile dont elle avait été la providence, hélas! que de gémissements et de larmes: «Vous partez! vous nous quittez! nous ne vous verrons plus!» On eût dit que la ruine et la misère allaient revenir dans ces murailles désolées.
Mais quand elle eut déclaré sa volonté formelle, alors toutes ces dames tinrent conseil pour savoir à qui donc elles adresseraient cette fille adoptive. A la fin, il y en eut une, entre autres, qui proposa d'adresser l'orpheline à une dame qui avait appartenu jadis à la belle duchesse de Longueville, une des reines de Paris. Elle s'appelait Mme de La Croisette; elle était bien vieille, et vivait bien loin du monde, après avoir été la grâce et l'ornement des meilleures compagnies. Que de belles histoires cette vieille dame avait entrevues! que de mystères elle avait gardés dans sa mémoire! Avec quel zèle et quelle ardeur elle parlait de son ancienne maîtresse, une digne fille des Condé, l'amie et la complice du cardinal de Retz, héroïne de la Fronde, avec tant d'esprit que son père, le grand Condé, n'en avait pas davantage, et que M. le duc de La Rochefoucauld s'inclinait quand il fallait répondre à Mme la duchesse de Longueville. De ces bonnes gens, pleins de souvenirs, on tire assez volontiers tous les services qu'ils peuvent rendre; il ne s'agit que d'être attentif à leurs discours et d'écouter patiemment leurs plus belles histoires. Ainsi l'on fit pour Mme de La Croisette, et quand la dame eut parlé tout à l'aise du temps passé; quand elle eut célébré les victorieuses et les conquérants d'autrefois: M. de Turenne et Mme de La Fayette, elle finit par comprendre enfin qu'on la priait de venir en aide à une honnête et vaillante personne, courageuse et bienséante, qui cherchait quelque bonne maison où elle voulait entrer comme demoiselle de compagnie ou gouvernante de quelque jeune enfant.
La bonne Mme de La Croisette, qui naturellement était tournée du côté de l'esprit (une habitude qu'elle avait prise dans les salons de l'hôtel de Soissons), après avoir bien cherché à qui donc elle pouvait adresser sa protégée inconnue, imagina de la recommander au plus rare et plus charmant esprit parmi les survivants du dix-septième siècle, à M. de Fontenelle.
Il était, certes, de bonne race, et bien fait pour accorder une protection honorable, étant le propre neveu du grand Corneille, et, par la modération de sa vie et la grâce de son discours, l'écrivain le plus accompli de cet âge intermédiaire entre les chefs-d'oeuvre anciens et les efforts tout nouveaux de l'esprit. Il était la prudence en personne et la sagesse même; un peu trop sage, il disait que si sa main droite était remplie de vérités, il n'ouvrirait pas sa main droite. Ajoutez qu'il était affable et bienveillant, estimant les hommes, et cependant les connaissant et les voyant tels qu'ils sont. Il n'aimait que la bonne compagnie; il lui appartenait tout entier: il en savait la langue, il en connaissait les usages. De toutes les grandes maisons, il savait les alliances, les parentés, les amitiés même les plus lointaines; ainsi, quand il parlait dans un salon, au milieu de l'attention universelle, il était sûr de ne blesser personne.
Il marchait, à pas lents et prudents, sur le chemin de la vieillesse et ne semblait pas la redouter. Cet homme est un des grands exemples de la force et de l'autorité du bel esprit. Il ne heurtait personne; au contraire, il se dérangeait volontiers pour faire place aux plus pressés d'arriver, et l'on ne comprenait guère comment il faisait pour arriver toujours le premier. Il avait un doux rire, une voix claire où vibrait une douce ironie. Il était très savant, très intelligent, très caché. Ne l'abordait pas qui voulait. Les ambitieux lui faisaient peine, et les avares lui faisaient peur; les malhonnêtes gens lui faisaient pitié. Avec cela, un grand soin de sa personne, un grand respect de soi-même, et le plus profond mépris pour l'injure et le mensonge. Il mourut presque centenaire.